SIXIÈME LETTRE
Au maréchal de Matignon (1).
Lettre « Monseignur, i’espere que la pierre qui nous pressoit
de Montaigne -, , . . , ,
à Matignon, dermeremat que uous m escriuites, ce sera escoulee a
9 février
(1) Cartulaire de Monaco.
MICHEL DE MONTAIGNE
bon marché, corne un’ autre que ie uuidai en mesme tamps (1). Si les iurats arriuarent le iour qu’on les atandoit à Bourdeaus, et qu’ils soint uenus en poste, ils pourront uous auoir apporté des nouuelles fresches de la court. On faict ici courir le bruit que Ferran a este pris, à trois lieues de Nerac, alant à la court, et ramené à Pau. Aussi que les Huguenots ont failli à surprandre Taillebourg et Tallemont en mesme tamps, et quelques autres dessein pour Daqs et Baione. Mardi, une trope de bohemes qui roule ici au tour il y a longtamps, aiant acheté la faueur et secours d’un iantilhomme du pais nomé Le Borgne la Siguinie, pour les eider d’auoir raison de quelques bohemes qui sont en un’ autre trope de la leau, en la terre de Gensac, qui est au Boy de Nauarre ; ledit la Siguinie aiant assâblé uint ou tràte de ses amis sous colur d’aler a la chasse aueq des har- I quebuses pour les canars , aueq deus ou trois des dicts bohemes, du coste deçà, alarent charger cens de delà et en tuarent un. La iustice de Gensac auertie, arma le peuple et uindrêt faire une charge aus assaillans, et j en ont prins quatre, un iantilhome et trois autres, en I tuarent un et en blessarèt trois ou quatre autres. Le reste se retira deçà leau ; et de ceus de Gensac il y en a deus ou trois blessés a mort. Lescarmouche dura longtams et bien chaude. La chose est subiete a composition, car de lun et de iautre parti il y a beaucoup de
Bruit
cle
l’arrestation de Ferrand, secrétaire de la Reine de Navarre.
Escarmouche
entre
Bohémiens , secondée par un
gentilhomme.
(1) « Il est à croire que je doibs a mon pere cette qualité pierreuse ; •car il mourut merveilleusement affligé d’une grosse pierre qu’il avoit en la vessie. II ne s’apperceut de son mal que le soixante septiesme
an de son aage . et dura encore sept ans en ce mal, traînant une
fin de vie bien douloureuse. I’estois nay vingt cinq ans, et plus, avant sa maladie. » ( Essais , II, 37.)
MICHEL DE MONTAIGNE
M. de La Rocque
M. de Villeroy,
M. de La Mothe- Moncuq.
faute. Si le Sr de La Rocque (1), qui est fort de mes amis, se doit battre par nécessité a Cabanac du Puch, ie souhete et lui côseille que ce soit louin de vous. Sur quoi ie vous baise très hûblemât les meins , et supplie Dieu uous doner,
» Monseignur, longue et hureuse uie.
» Yostre très hüble süitur,
» Mot a igné. »
De Môtaigne, ce 9 feur. 1585.
« Monseignur, ma lettre se fermoit quad i’ai receu la vostre du 6 et celle de Mr Yilleroy (2), qu’il uous a pieu m’enuoier (par un borne que le cors de la uille m’a enuoié), de l’heureuse expédition de leurs députés. Le Sr de La Mote (3) me mâde auoir a me dire choses qui ne se peuvêt escrire, et que ie lui mande s’il est besouin qu’il me uieigne trouuer ici ; Sur quoi ie ne fois pouint de responce. Mais quand au comandemant qu’il uous plait me faire de uous aller trouuer , ie vous supplie très hüblemat croire qu’il n’est rien que ie face
(1) Le conseiller de La Roque, que Du Plessis-Mornay, ministre de Henry de Navari'e, nomma gouverneur pour ce souverain en Thimerais. Il avait été chargé de lettres et de missions par le Roi auprès de son oncle, le cardinal de Rourbon, en 1570.
C’est peut-être le même que le Ramon de La Rocque, sieur de Budos, qui était jurât de Bordeaux en 1583, mourut en charge dans les derniers jours de cette même année 1585 , ou dans les jn-emiers de l’année suivante, et fut remplacé, au mois d’avril, par Baude de Moncuq.
(2) Nicolas de Neuville, seigneur de Villeroy, d’Alincourt et autres lieux, premier secrétaire d’Etat sous les rois Charles IX, Henry III, Henry IV et Louis XIII. Né en 1543, mort en 1617.
(3) Baude, sieur de Moncuq, seigneur de La Mothe, jurât de Bordeaux, était resté dans cette ville.
MICHEL DE MONTAIGNE
plus uolantiers, et ne me reietterai iamais si auant en la solitude ny ne me deffairai tant des affaires publiques qu’il ne me reste une singulière deuotion a uostre seruice et affection de me trouuer ou uous seres. Pour cete heure, i’ai les botes aus iambes pour aller au Fleix ou le bon home présidant Ferrier et le S1 de la Marseliere se doiuêt trouuer demein, aueq dessein de uenir ici apres demein ou mardi. J’espere uous aler baiser les meins un iour de la semeine procheine, ou uous auertir s’il y a iuste occurrâce qui m’en enpesche. Je n’ai receu aucunes nouuelles de Bearn ; mais Poiferre qui a esté a Bourdeaus m’a escrit, a ce qu’on me mande, et doné la lettre a vn home de qui ie ne l’ai pouint encores receue. J’en suis marri. »
Encore une révélation du peu de goût de Montaigne pour
les affaires publiques.
Il aspire à la retraite.
Suscription de main de secrétaire :
A Monseigneur Monseigneur de Matignon, maréchal de France.
Le Poyferré dont il vient d’être question dans cette Poyfsn-é. lettre avait fourni à Montaigne les vingt -neuf sonnets de La Boétie qui composent le chapitre XXVÏI1 des éditions modernes. Dans les anciennes, ce chapitre n’en faisait qu’un avec le XXIXe; et le préambule placé avant le chapitre dédié à madame de Guissen, c’est-à-dire madame de Guiche, et contenant les sonnets, donnait l’information suivante, que les nouveaux éditeurs ont eu le tort d’omettre :
« Ce sont vingt-neuf sonnets que le sieur de Poiferré, homme d’affaires et d’entendement, qui le connoissait longtemps avant moy, a retrouvé par
Arrestation du secrétaire Ferrand.
fortune chez luy, parmi quelques autres papiers, et me les vient cTenuoyer. De qnoy ie luy suis tresobligé, et souhaiterois que d’autres qui destiennent plusieurs lopins de ses escris, par cy par la, en fissent de me sine (I). »
La famille Poyferré de Serre existe encore.
Le point le plus intéressant qui forme le sujet de cette lettre est l’arrestation de Ferrand, secrétaire que, suivant L’Estoile, la Reine Marguerite avait donné à son mari, et qui en réalité était l’agent de confiance non du Roi, mais de la Reine. On voyait de jour en jour croître et paraître les pratiques de la Ligue, auxquelles il était évident que Marguerite prenait part. Turenne, qui alors avait l’oreille du Roi et qui voyait un confident de cette princesse aller et venir sans cesse , conseilla au Roi de le faire prendre, de le mener à Pau, et de lui faire sur-lechamp confesser ce qu’il saurait. La charge en fut donnée à un capitaine Maselière, de Nérac, qui l’alla attendre sur le chemin de Bordeaux et l’enleva. Il est de toute probabilité que cet homme, qualifié par Turenne de valet de chambre de la Reine, n’était autre que ce même Ferrand. Quand on l’arrêta, il était porteur de lettres de cette princesse et de toute sa cour pour Catherine de Médicis et certains courtisans; et bien qu’il eût trouvé moyen de jeter subtilement au feu quelques-unes des correspondances dont il était chargé , on en intercepta encore suffisamment pour saisir les fils d’une intrigue politique
(1) Édition de 1588, foï. 74, r° et y°.
MICHEL DE MONTAIGNE. 287
et tous ceux d’intrigues galantes de cette galante cour. A en croire L’Estoile, ce Ferrand aurait, sur l’ordre de la Reine Margot, tenté d’empoisonner le Roi de Navarre, et celui-ci aurait écrit à Henry IIÏ et à la Reine mère pour dénoncer ce fait. « Ce jour, dit-il, sous la date du jeudi dernier février 1585, arriva à Paris un gentilhomme de la part du Roy de Navarre, envoié de luy exprès pour faire plainte au Roy et à la Royne, sa mère, d’un secrétaire dudict Roy de Navarre, nommé Ferrand, que sa femme luy avoit donné, qui s’estoit mis en effort de l’ empoisonner, le faisant (comme il disoit et soustenoit) par le conseil et commandement de sa maîtresse, laquelle on disoit fort mal contente de son mary, qui la négligeoit, . depuis les nouvelles de l’af¬
front que le Roy, son frère, luy avoit fait recevoir en aoust 1583 (1). »
Le fonds de Harlay, à la Bibliothèque impériale, contient quelques lettres de ce Ferrand à M. d’Hautefort. Il est assez présumable que c’est le même homme qui, comme Duras, avait passé en Espagne | pour intriguer en faveur de la Reine et de la Ligue, et avait causé quelque inquiétude à l’Envoyé de j France à Madrid (2). Marguerite, sous prétexte de carême et de semaine sainte, était déjà dans sa retraite d’Agen. C’était le foyer de ses mauvaises pratiques, attisé par les Duras, capables des plus
(1) Reg istre- Journal de Henry III , p. 181 , édition Michaud et Poujoulat.
(2) Voir la lettre de cet Envoyé, p. 116.
Accusation
d’empoison¬
nement.
Intrigues des Duras.
MICHEL DE MONTAIGNE
Lettre
de Montaigne Matignon.
1*2 février
La Reine Marguerite.
Ses lettres saisies
sur Ferrand.
Frontenac.
indignes menées. Duras, qui avait été au Roi, était jaloux et dépité de ce qu’il témoignait plus de bien- , veillance et d’affection à Roquelaure.
La lettre qui suit continue le même sujet et revient sur l’arrestation de Ferrand.