QUATORZIÈME LETTRE
Au Roy Henry IV (1).
« Sire,
» C’est estre au dessus du pois et de la foule de vos grans et importantes affaires que de nous sçauoir prester et desmettre aus petits a leur tour, suiuant le deuoir de uostre authorité royalle qui uous expose a toute heure a toute sorte et degré d’homes et d’occupations. Toutesfois ce que uostre maiesté a deigné considérer mes lettres et y comander responce , i’eime miens le deuoir a la bénignité qu’a la vigur de son ame. J ’av de tout temps regardé en uous cette mesme fortune ou
(1) Pièce trouvée en 1850, par M. Jubinal, dans la Collection Dupuy ; Bibliothèque impériale. Elle est reproduite ici avec les accents et les majuscules employés par Montaigne. La ponctuation seulement est ajoutée en partie.
Philibert tle La Guielie.
Lettre
de Montaigne à Henry IV.
18 janvier
MICHEL DE MONTAIGNE
Montaigne félicite le Roi sur son heureuse sortie
de Dieppe.
Les
inclinations des peuples se manient à ondées.
nous estes, et nous peut s.ouuenir que lors mesure qu’il m’en faloit confesser a mon curé, ie ne laissois de uoir aucunemant de bon euil vos succez. a presant, aueq plus de raison et de liberté, ie les embrasse de pleine affection. Ils vous seruent la par effaict : mais ils ne vous seruent pas moins icy par réputation. Le retentissement porte autant que le coup. Nous ne saurions tirer de la iustice de uostre cause des argumans si fors a meintenir ou réduire vos subietz corne nous fesons des nouuelles de la prospérité de uos entreprises ; et puis assurer uostre nraiesté que les changemans nouveaus qu’elle uoit par deçà a son aduantage, son heureuse issue de Diepe, y a bien a point secondé ie franc zelle et merueilleuse prudance de monsieur le mareschai de Matignon, duquel ie me fois accroire que nous ■ ne receués pas iournellement tant de bons et seignalez seruices sans vous souuen ir de mes assurances et espérances. J’atans de ce prochein este non tant les fruits a nourrir corne cens de nostre commune tranquillité, et qu’il passera sur uos affaires aueq mesme ternir de bon heur, faisant euanouir, corne les précédantes, tant de grandes promesses de quoi uos aduerseres nourrisent la volanté de leurs homes. Les inclinations des peuples se manient à ondees (1). Si la pente est une fois prinse à vostre faneur , elle l’emportera de son propre branle iusques au bout (2). J’eusse bien desire
(1) M. Jubinal transcrit se marnent à ondées; M. Payen, se manient; M. Payen a raison : il y a Lien nettement « manient » dans l’original, et Montaigne, s’il eût voulu écrire mènent, eût écrit meinent, ce qu’il n’a pas fait.
(2) Cette expression se retrouve dans les Essais, livre II, chap. ix, « qui se nourrit et s’exaspère de son propre bransle. »
Ce mot se reproduit très-fréquemment dans Montaigne. Au livre Ier,
que le guein particulier des soldats de vostre armee et le besouiu de les contanter ne uous eut desrobe, nomeement en cette uille principale, la belle recomandation d’auoir treté nos subietz mutins, en pleine victoire, aveq plus de solagement que ne font leurs protecturs, et qu’a la différance d’un crédit passagier et usurpé , vous eussies montré quiîs estoient uostres par une protection paternelle et uraiment royalle. A conduire tels affaires que ceus que vous aues en main , il se faut seruir de uoiés non communes. Si s’est-il tousiours ueu qu’on les conquestes par leur grandur et difficulté ne se pouuoient bonemant parfaire par armes et par force. Elles ont esté parfaictes par clemance et magnificence : excellans leurres a attirer les homes, spécialement vers le iuste et légitimé parti. S’il y eschoit rigur (1) et chastiemant, il doit estre remis apres la possession de la maistrise. Vn grand conquerur du temp passé se vante d’auoir done autant d’occasion à ses enemis subjuguez de l’eimer qu’a ses amis. Et icy nous sentons desia quelqu’effaict de bon prognostique de l’impression que reçoiuent nos uilles desuoiees par la comparaison de leur rude tretemant a celluy des uilles qui sont sous uostre obéissance. Désirant à uostre maiesté une félicité plus presante et moins hasardeuse, et qu’elle soit plustost cherie que creinte de ses peuples (2) et tenant
chapitre 22 , on lit : « Ceux qui donnent le bransle à un Estât sont volontiers les premiers absorbez en sa ruyne. » Il se retrouve plusieurs fois encore dans la lettre de Montaigne au chancelier de L’Hospital, etc., etc. Il est resté fort usité jusqu’au siècle de Louis XIV. Dormir au branle de la roue de la fortune était de ce temps-là.
(1) Ici la conjonction et, écrite une première fois, est effacée.
(2) « Quand ie pourrons me faire craindre, i’aimerois mieuls me faire aimer. » ( Essais .)
11 loue le Roi sur sa mansuétude et sa
magnanimité envers ses sujets.
Le Roi l’a appelé à Tours.
Montaigne éloigne le voyage.
328 MICHEL DE MONTAIGNE
son bien necesseremant atahé (1) au leur, ie me reiouis que ce mesme auancemant qu’elle faict vers la victoire l’auance aussi uers des conditions de paix plus faciles. Sire, uostre lettre du dernier de nouambre nest uenue a moi qu’asture et au delà du terme qu’il uous plaisoit me prescrire de uostre seiour à Tours. Je reçois a grâce singulière qu’ell’ aie deigné me faire sentir qu’elle pranderoit à gré de me noir/ personne si inutille, mais siene plus par affection encore que par deuoir. Eli’ a très louablement rangé ses formes externes à la hautur de sa nouuelle fortune; mais la debonaireté et facilité de ses humeurs internes, elie faict autant louablemant de ne les changer. Il luy a pieu auoir respet non sulement à mon eage, mais a mon désir aussi de m’apeler en lieu ou elle fut un peu en repos de ses laborieuses agitations : Sera-ce pas bientost à Paris, Sire, et y ara il moiens n’y santé que ie n’estande pour m’y randre?
» Votre très hüble et très obeissât » seruitur et subi et,
» Môtaigne. »
Montaigne (2), le 18 de janu. (1590).
Avec cette suscription, de main de secrétaire :
Au Roy.
En perdant le prince de Condé, en 1588, Henry de Navarre avait perdu son bras droit. Il l’avait
(1) Attaché. iVbsence de la lettre c par lapsus.
(2) Cette indication du château de Montaigne est sans abréviation, tandis que la signature a son abréviation accoutumée.
HENRY III
pleuré amèrement, bien qu’il eût quelquefois trouvé en lui un rival incommode. Cette mort avait fait peser sur sa personne tout le poids de la conduite du parti huguenot, et, d’un autre côté, à cette même époque, les fougues séditieuses des Parisiens avaient fait de Henry IÏI un Roi sans capitale. Le fanatisme des prédicateurs ameutés l’avait peint comme armé contre la cause de Dieu. « II a, disaient-ils, exilé le duc de Guise; il l a livré à la merci d’une grande armée, dans le seul but d’abolir d’un coup la vraie foi en le sacrifiant. C’est un tyran, et ses ministres sont des fauteurs d’hérétiques » . Et les femmes, qui ont en France une si grande influence sur l’opinion, contribuaient encore au succès de la Ligue par leur admiration pour son chef. « Les Huguenots sont de la Ligne quand ils regardent le duc de Guise, » disait une belle dame de la cour. » Ils ont si bonne mine, ces princes lorrains, répétait la maréchale de Retz, qu’ auprès d’eux les autres princes paraissent peuple! » Estienne Pasquier lui-même, le raisonneur, se sentait gagné à la vue du brillant duc; et la popidace ardente, féroce, facile à séduire, s’exaltait à tous ces enthousiasmes. En vain le Roi fait porter des armes au Louvre et augmente sa garde ; il manque trop de résolution pour conjurer l’orage qui grossit. Enfin, le 9 mai 1588, le duc de Guise entre dans Paris et brave le Roi. Les troupes royales, renforcées le 12, rencontrent partout des barricades et partout sont repoussées. Le peuple, ivre de faction, crie : Vive Guise ! vive te sauveur et libérateur de ta patrie! Ce n’est plus de l’enthou-
Henri III s’enfuit de
Paris à Blois.
HENRY III
siasme, c’est de la folie, c’est du délire. Enfin, après de grands desseins formés du côté de la cour, des tergiversations et des faiblesses ; à travers des cris de tumulte, de massacre et d’horreur, le Roi est forcé de se réfugier à Chartres , où il arrive avec moins de trente personnes de suite , et où la terre 11e tardera pas à trembler sous lui. C’est de cette ville que, le 16, il écrivit la lettre suivante portant cette suscription :
A nos cliers et bien amez les maire et eschevins , manans et habitans de noslre bonne ville de Rouen.