DE PAR LE ROY
« Chers et bien amez, vous aurez, comme nous estimons , entendu les occasions qui nous ont meu de partir de nostre ville de Paris le xmme de ce moys. Et vous dirons, par la présente, que ça esté avec tous les regretz et desplaysirs qu’un prince qui a tant rendu de preuves de sa bonté et affection envers ses subjects, comme nous avons faict , peult sentir et supporter, non tant eneores pour le respect de nostre absence et esloignement et la façon de laquelle les choses sont passées que pour avoir recogneu et esprouvé véritablement contre nostre actente la raison et la vérité que aucuns ayent eu pouvoir d’imprimer au cueur des habitans de notre dicte ville de Paris, que nous ayons eu volonté de leur donner des garnisons estrangeres , et que nous soyons entrez en doubte de la fidelité et dévotion des bons bourgeois d’icelle, car c’est chose qui n’entra jamais en nostre pensée. N’ayant oncques ereu et estimé que domination et puissance vraye et naturelle esta-
HENRY III
blye si légitimement et de si longue main qu’est la nostre et dont nos subjectz ont en tout temps receu tant de bon traictement et grattifîeation , comme des roys noz prédécesseurs et nous ont faict preuve de leur loyauté et dévotion, eust besoin d’estre fortiffiée et appuyée pour estre maintenue et conservée, comme il appartient, d’autres forces et colonnes que de celles de la pieté et justice , et de la bienveillance et confiance publique dont noz prédécesseurs roys et nous avons tousjours faict plus de fondement que de toute aultre chose, quelle qu’elle soit. Et comme l’on a ozé entamer ce desseing par la principale et cappitalle ville de nostre royaume, sans avoir esgard à nostre presence ny mectre en considération et ballance les grands bienfaicts et bons traictemens que les habitans et bourgeois de la dicte ville, tant en general qu’en particulier, ont receuz de nous. Nous craignons que l’on la vueille encores estendre ès autres villes de nostre rovaume
à mesme fin et intention. C’est pourquoy nous vous faisons la présente par laquelle nous vous admonestons et prions de n’adjouter foy à telles inventions et inductions, mais au contraire les rejecter et condampner comme ennemyes de la vérité et de vostre propre bien, et pareillement de nostre saincte religion catholique, apostolique et romaine; d’aultant que notre vraye intention est de ne riens inover ny changer, en la garde de nostre dicte ville, de ce qui a esté faict et observé jusques à présent; et de vous raonstrer plus de confiance que jamais , que telles invencions ne peuvent servir qu’à diviser les citoiens et vous bourgeois de nostre dicte ville , les plonger en des crainctes et deffiances immortelles et establir des auctorités et puissances extraordinaires qui ne leur peuvent apporter à
HENRY III
présent et à la fin que toute ruine et désolation. C’est proprement et directement faire les affaires des hereticques et de toutes sortes de factieux, comme nous n’avons que trop esprouvé depuis le commancement de ces dernieres guerres, par le moyen desquelles nos bons subjectz catholicques ont vescu et vivent encores en telle craincte et division qu’au lieu de ruiner les dicts hereticques ilz ont acquis plus de force et d’auctorité aux provinces ausquelles ils s’estoient retirez. Et ont esté les autres assaillies de forces estrangeres et aultres maux innumerables qu’ilz ont endurez à nostre très grand regret et desplaisir, combien que nous ayons faict tout ce qui nous a esté possible, jusques à souffrir et accorder plusieurs choses contraires à nostre dignité, auctorité et service, pour reunir nos dicts subjects catholicques et les pouvoir conduire et engager tous ensemble à embrasser et poursuivre avec nous, d’un mesme pied et d’une vraye, sincere et bonne intelligence et unyon, la guerre contre les dicts estrangers, pour laquelle nous avons si souvent et encore ressentement, en la routte derniere de ceste puissante armée estrangere, exposé si heureusement nostre propre personne. Au moyen de quoy, nous vous prions et exhortons derechef de ne donner aulcun lieu aux susdictes impressions et artifices, vous tenir fermes et unis avec nous pour nous rendre T obéissance que vous nous devez et nous donner plus de moyen de vous régir et traicter heureusement et favorablement , comme nous avons très bonne volonté de faire , et à ceste fin embrasser et effectuer tout ce que nous cognoistrons qui pourra servir à advancer l’honneur et gloire de Dieu et le bien et soulagement universel de tous noz peuples et subjects, aultant, voire plus, que nous
HENRY III
n’ayons jamais faict. Donné à Chartres, îe xvie jour de may 1588.
» Signé Henry. »
Et plus bas :
« Bruslart. »
Comme les autres villes de France, Rouen avait été travaillé de commotions religieuses. Enlevé par les Huguenots, repris par les Royalistes, en proie à la Ligue, il ne devint pas le refuge de Henry III, qui se rendit à Blois et y rassembla les Etats généraux. Là, sanguinaire par peur plutôt que par nature, nous l’avons déjà dit, il souilla le palais du meurtre de Henry de Guise; et devant les emportements de la Ligue et les fureurs de Paris, qui ne connurent plus de mesure, il se vit contraint d’invoquer le secours de ce Roi de Navarre qu’il avait, à l’exemple du Pape, exclu de sa succession. Les négociations de Du Plessis-Mornay amenèrent entre le Roi de France et le Roi de Navarre une trêve d’une année, conclue le 3 avril 1589. Le 21, Bourbon avait passé la Loire à Saumur, avec son armée, et le 30, repassant la rivière à Tours, suivi d’une partie de ses troupes, il avait avec Henry III , à ce château du Plessis-lez-Tours rendu célèbre -par les souvenirs de Louis XI, une entrevue dont le résultat devait être un coup fatal porté à la Ligue. Les souvenirs de la Saint-Barthélemy s’effacèrent devant l’intérêt commun des deux princes, et le mois était à peine expiré, qu’ils marchaient sur Paris à la tète des armées royales réunies. Henry III s’établit à Saint-Cloud; le Roi de Navarre, à Meu-
Meurtre de Henry de Guise.
Trêve
entre les Rois de France et de Navarre.
Entrevue de ces
deux princes.
HENRY IV
Assassinat de Henry III, 1” août 1589.
L excommunication du Pape empêche Henry IV de monter sur le trône.
don, et le premier assaut à Paris fut livré. C’est à ce moment, le 1er août 1589, que le Jacobin Jacques Clément, admis devant le Roi de France, j le frappa d’un coup de couteau dans le ventre, dont il mourut le lendemain. Si ce moine frénétique n’eût été tué sur le coup par les gardes, j l’histoire saurait sur les causes immédiates du crime des choses qu’on n’a pu que présumer et près- | sentir. Malheureux Roi ! dernier prince légitime j d’une race qui avait commencé à régner en 1328, sa succession était disputée, lui plein de vie et de 1 santé; c’est à ses dépens que ses rivaux se faisaient la guerre, et déjà il ne régnait plus lorsqu’il tomba, et qu’en expirant il désigna Henry IV pour son successeur. H y a cette justice à lui rendre, qu’il eut toujours au fond du cœur une réelle sympathie pour ce prince, et que ce dernier n’eut jamais aucune déloyauté à lui reprocher envers sa personne.
Mais l’excommunication du Pape était encore une barrière infranchissable. La noblesse royaliste, au lieu de se grouper autour du Roi légitime, au lieu de lui faciliter les abords du trône, s’exalte de fanatisme; beaucoup des chefs se refusent à reconnaître un prince hérétique. « On les voyait* dit D’Âubigné, comme gens forcenés, enfonçant leurs chapeaux, se jetant par terre, fermant les poings, complotant, se touchant la main , formant des vœux, des promesses dont on oyoit pour conclusion : '«■ Plu- » tôt mourir de mille morts ! » Alors les divisions et les violences éclatent, et le pouvoir, qui se compose de force et de confiance, semble menacer
HENRY IV
d’échapper à Henry IV. « Eli quoi! s’écriait-il, me parler de conversion , me prendre à la gorge à une heure si pressante ! Auriez-vous donc plus agréable un Roi sans Dieu? Eh bien! ceux qui ne pourront prendre une plus mûre délibération , je leur baille congé ; qu’ils aillent chercher leur salaire sous des maîtres insolents. J’aurai parmi les catholiques ceux qui aiment la France et l’honneur! » A ces mots, le loyal Givry donna l’exemple de l’obéissance : « Ah! sire, s’écria-t-il en tombant aux genoux du Roi, vous êtes le Roi des braves; il n’y a que les poltrons qui vous quitteront. » Ce mouvement entraîna quelques-uns de la noblesse catholique, mais la plupart se retirèrent pour se jeter à corps perdu dans la Ligue.
Cependant lê duc de Nemours venait avec de nouvelles forces pour joindre le duc de Mayenne. Le duc de Lorraine se mettait aussi en marche. La partie devenait trop inégale : Henry leva le siège de Paris et passa en Picardie. Chemin faisant il investit et occupa quelques petites places, s’empara de la personne de son oncle le cardinal de Bourbon, que, le 7 août, la Ligue avait proclamé Roi de France, et le 24 août il entra , à la tête de sept mille hommes , en Normandie, où F appelait la fidélité des Dieppois. Mais le duc de Mayenne arrive avec le gros de son armée, l’enserre, l’assiège dans la ville, l’accule à la mer, et ne lui laisse d’autre ressource que de s’y jeter, à moins que le secours anglais qu’il a demandé ne le vienne joindre, avec les troupes de Picardie et de Champagne détachées de son armée , et qu’il
Efforts de la Ligue contre Henry IV.
HENRY IV
Le Roi est cerné à Dieppe.
Éloge
de Henry IV par
Montaigne.
Journée d’ Arques.
a rappelées. Fortifié auprès cle Dieppe, à l’extrémité du pays de Gaux, il attend l’événement.
Une de ses maîtresses qualités , ainsi qu’il le disait lui-même à Montaigne , était de voir « le poids des accidents comme un aultre; mais à ceuls qui n’avoient point de remede, il se resolvoit soudain à la souffrance; ans aultres, aprez y avoir ordonné les provisions necessaires , ce qu’il pouvoit faire promptement par la vivacité de son esprit, il atteiidoit en repos ce qui s’en pouvoit suivre. »
u De vray, ajoute Montaigne, ie l ay veu a mesme, maintenant une grande nonchalance et liberté d’actions et de visage au travers de bien grands affaires et bien espineus : ie le treuve plus grand et plus capable en une mauvaise qu’en une bonne fortune; ses pertes luy sont plus glorieuses que ses victoires, et son dueil que son triumphe. »
Il attendait donc avec constance et de pied ferme le premier choc de l’ennemi.
Mais la lenteur fît perdre à Mayenne ses avantages; il s’achemina pas à pas, et n’apparut devant le camp royal qu’au milieu de septembre. Le G octobre il y était encore , livrant des assauts meurtriers , mais sans résultats ; faisant des efforts inouïs à cette journée d’ Arques, plus fameuse que décisive, et où le Roi se conduisit en soldat et en général : ferme, vigoureux, actif, partout présent , ou bien retiré , frémissant comme un lion , dans ses lignes, ou tombant comme un foudre sur les fuyards.
Ce fut alors que la Ligue, qui disposait de forces
HENRY IV
trois fois plus grandes que les siennes , se crut triomphante. On avait des lansquenets étrangers dans les deux armées. Ceux de la Ligue, feignant un jour de fraterniser avec leurs compatriotes, à F attaque d’un poste où ils étaient seuls en présence, s’étaient approchés, les armes basses, comme pour se rendre. Une fois presqüe mêlés, les traîtres changent de rôle, assaillent et enlèvent trois drapeaux. Ces drapeaux, surpris par trahison , furent promenés dans Paris comme des trophées. La duchesse de Montpensier, l’ennemie personnelle et acharnée de Henry IV, en fit exécuter de pareils pour multiplier aux yeux du peuple ces signes d’une prétendue victoire. Par toute la France Mayenne faisait proclamer qu’il tenait le Roi de Navarre (c’est encore le nom qu’il, lui donnait), que ce prince ne pouvait lui échapper. Déjà l’on préparait des fêtes, déjà l’on se distribuait les places du gouvernement, déjà le bruit courait qu’il était pris et qu’on l’amenait à Paris en triomphe, lié et garrotté; jusque-là même que des dames avaient loué des fenêtres dans la rue Saint-Denis pour le voir passer. Mais tandis qu’on amusait le peuple de ces illusions, on apprend soudain qu’à la faveur d’un renfort de quatre mille hommes , reçu d’Elisabeth d’Angleterre , il s’est dégagé, il a repris l’offensive et marche droit sur Paris. C’est ce que Montaigne appelle Y heureuse issue de Dièpe. H y a dans une oraison funèbre de Henry le Grand par l’évêque d’Aire, Philippe de Coespéan, ce passage, qui n’est pas sans éloquence parce qu’il a tout l’accent de la vérité :
Le Iloi
est compromis par la perfidie des reîtres .
On annonce à Paris que le Roi est pris et va
être amené lié et garrotté.
11 s’échappe et marche sur Paris.