TOME III
HENRY IV
Il emporte d’assaut les faubourgs.
Mayenne
fait
lever le siège.
Matignon
sauve
la Guyenne.
Charles X proclamé* Roi par la Ligue , et Mayenne lieutenant général du royaume.
« Ses ennemis délibèrent de la guerre, il tonne à la porte de leur conseil. On le croit assiégé dans une petite ville, il désole, en ce même instant et à cinquante lieues de là, la plus grande de ce royaume. On se promet qu’il est sur le point de faire voile pour se sauver en Angleterre , il se met en peine de sauver ceux qui croyaient F avoir perdu. »
Cependant, renforcé des douze mille fantassins et des deux mille chevaux que lui ont ramenés le comte de Soissons , le duc de Longueville et le maréchal d’Aumont, Henry IV est devant Paris, dont il emporte d’assaut tous les faubourgs de la rive gauche, le 1er novembre 1589. Mayenne se hâte, autant qu’il se peut hâter, pour faire lever le siège. Le Roi lui offre vainement la bataille, et devant le nombre il est forcé de se retirer vers Tours. Le 21 du même mois, rassemblée des Etats de cette ville proclame sa royauté, tandis que le Parlement du Languedoc le déclare déchu de la succession au trône de France, et que le Parlement de Bordeaux, travaillé par la Ligue et par l’Espagne, est sur le point de suivre cet exemple. Heureusement que Matignon, avec « son franc zèle et sa merveilleuse prudence » , sait maintenir F équilibre entre les partis en Guyenne, et conserver au Roi cette belle province. D’un côté, le Parlement de Paris, présidé par Brisson, entérine un arrêt qui reconnaît pour Roi ce Charles X prisonnier du Roi légitime, son neveu, et pour lieutenant général du royaume le duc de Mayenne. De l’autre côté, le Parlement de
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Tours, sous l’autorité de Henry IV, casse et annule toutes les dispositions promulguées. L’arrêt de Paris fait-il écho en quelque Parlement de province , aussitôt un arrêt du Parlement royal de Tours y répond. La Ligue , agitée par la multiplicité des intérêts , par la rivalité des ambitions et les tiraillements d’un trop grand nombre de chefs , cherche à s’appuyer sur l’autorité du Pape et sur les armes de l’Espagne. Tous les jours, les difficultés se compliquent de difficultés nouvelles.
L’année 1590 voit apparaître un légat à intere, plus ultramontain que le Pape lui-même, le cardinal Caëtano, qui, parti avec des instructions de neutralité, peut-être avec des instructions secrètes du contraire, prend violemment parti pour la Ligue, intrigue, attise le feu au lieu de concilier, et fait rendre par la Sorbonne un décret pour défendre de se rapprocher du Roi, se fît-il catholique.
Mais l’excommunié a pour lui le Dieu des armées et poursuit ses conquêtes. En sept mois, Vendôme, Séez, Argentan, le Mans, Alençon, Falaise, Lisieux, Verneuil, Domfront, Pont-Audemer , Honfleur, tombent en son pouvoir, et Meulan, assiégé par le duc de Mayenne, est délivré. L’Espagnol se hâte, et ses troupes fraîches, sous les ordres du comte d’Egmont, accourent se joindre à Mayenne. Le Roi assied son camp entre Anet et Ivry, près de Dreux. Ce n’est plus aujourd’hui cette piteuse situation de l’héritier d’un grand empire, acculé ayec une poignée de fidèles, dans le premier mois de son règne, à l’une des limites de
Légat à latere plus papiste que le Pape.
Conquêtes de l’excommunié.
HENRY IV
•L’armée du Roi et celle de la Ligue sont
en présence.
Bataille
dlvry.
ses États disputés, et n’ayant derrière soi d’autre retraite que F Océan : c’est un vrai champ ouvert à deux armées en présence. Il est vrai que Henry ne s’est point assuré de retraite; on le lui signale : u Point d’autre retraite, s’écrie-t-il, que le champ de bataille. » Il sent bien, et ne saurait s’en dédire, qu’il lui faut forcer la fortune, que le moment est venu où la question doit se dénouer par la victoire. L’argent lui manque; tout à l’heure il ne pourrait plus maintenir ses soldats en corps d’armée. Sa seule ressource, et jusque-là infaillible, est de leur offrir les joies du combat.
Quant à Mayenne, tout vaillant qu’il soit, il ne peut avoir le même élan. Dans son parti, la jalousie des chefs, qui ne songent qu’à se ruiner les uns les autres, le tient en garde et en échec. Il redoute de livrer sa fortune aux hasards d’un engagement décisif. Autour de lui, des troupes de langues et d’intérêts divers. Devant lui, un héros plein de ressources, infatigable, qui est partout, qui voit tout , se multiplie comme une légion pour commander avec F aisance et le calme du cabinet, et agir avec l’ardeur du soldat; une armée, petite en nombre, grande en courage, qui veut vaincre et qui sait mourir. Mais les Seize se récrient contre le chef de la Ligue et accusent ses lenteurs ; mais Egmont le violente par ses bravades. Ce 11e sera donc pas un simple choc comme à Arques, ce sera une bataille décisive.
Cette bataille est livrée le 14 mars 1590, et Henry IV gagne, dans la plaine d’Ivry, une des plus
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complètes victoires qu’il pût remporter pour affermir sur sa tête la couronne cle France (1). Le comte d’Egmont est tué , Mayenne est en fuite ; des seize mille hommes qu’il commandait, à peine s’en sauve-t-il quatre mille. Du sein du carnage, on entendait partir un cri du Roi : « Sauve les Français , main basse sur b étranger. » Et les Français sont épargnés ; mais les reistres, dont la trahison avait failli le perdre dans la journée d’ Arques, sont passés au fil de l’épée.
C’était une brillante victoire , mais qui ne livrait pas encore Paris. La terreur y avait été grande à la nouvelle de la défaite de Mayenne, et peut-être, si le Roi se fût présenté devant les portes au premier moment de la panique, eût-il réussi à s’en emparer. Mais les Seize soutinrent le peuple par des mensonges, et la sœur des Guise, la duchesse douairière de Montpensier, ht courir le bruit que le Roi était mort. On gagna du temps, et les courages se relevèrent. Henry n’avait quitté le champ de bataille que pour se remettra en campagne : il prit Lagny, Provins , Montereau et Melun ; puis , les yeux et le cœur toujours tournés vers la grande ville, pour laquelle il se sentait une violente passion, il y marcha de nouveau, se plaignant, dans sa langue gauloise et cavalière, « de n’avoir pu que
(1) De cette victoire, le bourg d’Ivry, département de l’Eure, a pris le nom cV Ivry-la- Bataille. Il est situé à trente-quatre kilomètres d’Evreux. Une ancienne pyramide, élevée en mémoire de cet événement, avait été détruite sous la république, le premier empire l’a fait rétablir en 1809.
Le Roi sauve les Français.
Mot du Roi sur Paris.
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Nouvelles amours .
baiser cette belle maîtresse sans lui mettre la main au sein. » Cette maîtresse était rebelle, et ne devait se rendre à lui qu après bien des attaques. Trois fois en effet il l’assiégea, et trois fois il fut obligé de se retirer devant ses frénétiques résistances et ses opiniâtres dédains. Et cependant il était Moi de France, puisque le fer régicide d’un moine jacobin avait éteint la dynastie des Valois.
Mais jusqu’au jour où de nouveaux secours de l’Espagne allaient lui arracher sa proie, quatre mortels mois devaient s’écouler. Si loin de la belle Corisande, il ne pouvait lui porter, comme après Coutras, les trophées de sa victoire. C’était le cas de redevenir amoureux : il n’y manqua pas. A la Moche-Guyon, il mit, par distraction, le siège en règle devant une belle dame du lieu, qui fit bonne contenance comme Paris, et jeta son blason entre elle et une couronne. Force fut au Roi d’aller au couvent chercher les indulgences d’une sainte fille de bonne maison, *Marie de Beauvilliers, abbesse de Montmartre, qui, fermement fidèle au milieu des fidélités chancelantes et des calculs de l’égoïsme et des partis , lui fut de douce consolation pendant que les armes royalistes échouaient devant la ville rebelle.
Pendant ces distractions sous le harnois, il rôdait autour des remparts, ébranlant les portes, attaquant les faubourgs , donnant la chasse aux habitants que la faim poussait au dehors ,, et se prenant de pitié
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pour ses sujets révoltés. Mais il fallut enfin céder la place au duc de Parme , et une troisième fois lever le siège. En vain son activité trouva-t-elle ailleurs à s’exercer; en vain il s’agrandit dans la province, il rongeait son frein en sentant avec amertume que son casque couronné n’était guère qu’une couronne d’épines; qu’une petite cour établie dans la jolie ville de Mantes n’était que le simulacre d’une cour du Louvre; que le Parlement de Tours n’était que l’ombre du palais de justice de Paris. En dépit de tous ses efforts , il le fallait bien reconnaître , ses affaires n’avançaient pas, et deux fois la vie d’un homme se serait usée à conquérir de la sorte, pied à pied , commune à commune , toute la carte de France.
Paris fanatisé n’était pas en moins rude situation et portait la peine de sa rage obstinée. En proie depuis longtemps à la famine , il ne soutenait sa vie languissante qu’au moyen de nourritures dégoûtantes et malsaines, et rarement l’entrée de quelques farines était venue le disputer aux agonies de la faim. Il périt d’inanition plus de treize mille personnes, qui avaient été gémir et expirer dans les ténèbres et les décombres des maisons désertes, par peur des arrêts qui défendaient de demander la paix. Partout horreur, désordre et confusion. Les Guise, Mayenne en tête; Parlement, états, clergé, bourgeoisie, populace, légat, Espagnols, formaient comme autant de partis ou de nuances de partis; tous flottaient battus par des intérêts souvent contradictoires : marée furieuse montant, descendant, remontant sans cesse
L’armée
du
duc de Parme lui arrache Paris.
Vraie cause de
son insuccès
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La Satire Mênippée assure autant que les armes le triomphe de Henry IV.
et menaçant de tout engloutir. Enfin, le 4 juillet 1593, les Etats sont assemblés au Louvre pour procéder solennellement à 1 élection d’un souverain, et se séparent sans conclure. Alors éclate, aux yeux de tous, le ridicule de tant de bruit pour rien, de tant de vaines tempêtes, et sur-le-champ on voit se jeter dans la mêlée une armée de plumes indignées , railleuses, éloquentes, émues des misères publiques, qui achèvent de démasquer et d’écraser la Ligue, de venger le sentiment national contre les usurpations de F étranger. Ce sont les écrivains gaulois et patriotiques de la Satire Ménippée, auxiliaires des armes de Henry IV, qui ont assuré son triomphe. Dans ce pamphlet, qui est un livre, et un beau livre, F esprit prend tous les tons, avec une supériorité toujours égale. Ici, naïf et familier, comique et burlesque, il étonne ailleurs par la mâle vigueur, par le bon sens suprême de la pensée ; il étincelle de traits hardis, de saillies impétueuses, de sarcasmes irrésistibles ; il terrasse sous la véhémence de l’invective les petits tyrans de sacristie, de moinerie, de caserne et de robe. Personne n’est épargné : ni le lieutenant général du royaume , ce duc de Mayenne gros et replet, pesant et maléficié , qui , « dût-il crever et s’enfler gros comme un bœuf, comme fit la mère grenouille 5' , ne sera jamais si gros seigneur que le Béarnais; ni le jeune duc de Guise avec son nez camus ; ni F emphatique et furibond archevêque de Lyon, F incestueux et simoniaque, prêchant la guerre sainte , et ne se souciant de son troupeau, comme tant d’autres pasteurs, que pour
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en tondre la laine; ni ces reistres, « soldats empistolés, an visage noirci vendus au plus offrant et dernier enchérisseur ; ni ces prédicateurs immondes et ces barbouilleurs cyniques, fougueux, mystiques, tout pleins d’ « exhortations enragées » , qui attisent la révolte en abusant le peuple ; ni la double croix de Lorraine qui crucifie deux fois le Christ ; ni Philippe II, qui sur toutes les nations redoute la française , à cause que les provinces des deux pays sont contiguës les unes aux autres; ni F Infante, sa fille, « cette garse de trente ans , noire comme poivre et d’appétit ouvert » , qui brûle de s’asseoir sur le trône de France et d’v faire, lignée de Rois. On n’a jamais appliqué les caustiques avec plus de force, de verve, de colère et d’ à-propos. L’indignation n’a jamais été plus courageuse. Le Roi Henry méritait plus que personne que l’esprit servît sa cause; et cette littérature militante , qui a un peu vieilli , mais sans rien perdre , tient une place notable dans les variations de notre langue (1). « O Paris! s’écrie D’Aubray, l’un des personnages mis en scène et qui représente le bon sens du peuple, il est désormais temps de nous apercevoir que le faux catholicon d’Espagne est une drogue qui prend les gens par le
nez . O Paris qui n’es plus Paris, mais une spe-
lunque (2) de Restes farouches, une citadelle d’Es-
(1) La Satire Ménippée a été écrite par Le Roy, Nicolas Rapin, Passerai;, Pithou, Florent Gbrestien. Gillot, eliez qui l’on s’assemblait, et qui était l’âme de cette réunion de vigoureux bourgeois, a pris également sa part à la rédaction.
(2) Caverne, spelunca.
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pagnols, Wallons et Neapolitains (1); un asyle et sure retraicte de voleurs, meurtriers et assassinateurs, ne veux-tu jamais te ressentir de ta dignité, et te souvenir qui tu as esté , au prix de ce que tu es? Ne veux-tu jamais te guarir de ceste frenesie, qui pour un légitimé et gra lieux roy, t’a engendré cinquante roytelets, et cinquante tyrans? Te voyla aux fers, te voyla en l’inquisition d’Espagne, plus intolérable mille fois , et plus dure a supporter aux esprits nez libres et francs, comme sont les François, que les plus cruelles morts, dont les Espagnols se sçauroient adviser. Tu n’as peu supporter une legere augmentation de tailles et d’offices, et quelques nouveaux edicts qui ne t’importoyent nullement : et tu endures qu’on pille tes maisons, qu’on te rançonne jus que s au sang, qu’on emprisonne les sénateurs , qu’on chasse et bannisse tes bons citoyens et conseillers ; qu’on pende ; qu’on massacre tes principaux magistrats : tu le vois, et tu l’endures : tu ne l’endures pas seulement, mais tu l’approuves, et le loues, et n’oserois et ne sçaurois faire autrement! . . . »
A ces attaques véhémentes, la Ligue et l’Espagnol se soulevaient; mais nombre d’esprits avaient mûri pour les entendre ; mais les yeux étaient grands ouverts, il est vrai qu’on ne tue pas d’un seul coup le fanatisme, l’hypocrisie ambitieuse, les factions en délire. Mais à la frénésie succédait la lassitude, et il y avait trop longtemps que la folie durait en un pays où les folies sont généralement aussi courtes
(1) Allusion à la composition cle la garnison de Philippe II à Paris.
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qu’ elles sont fréquentes. Malheureusement , les meilleures intentions venaient se briser contre une pierre d’éternel achoppement : la question de religion, et Paris n’ouvrait pas ses portes. En un mot, les conditions extrêmes du succès étaient dans une abjuration. Les amis catholiques du Roi i imploraient ; Sully lui-même , le franc calviniste , y voyait la fin des troubles, une sage mesure de politique, un sacrifice à l’amour du pays (1). Souvent le Béarnais avait été sommé, la dague à la gorge, de changer de religion. Quand on eut cessé de le sommer, il s’interrogea, et ne se trouva plus que les sentiments d’un huguenot tiède et chancelant. Sept années de champs de bataille avaient émoussé , consumé ce qu’il pouvait lui rester de respect humain devant ses coreligionnaires. De guerre lasse, il écouta les instructions d’un prêtre, et, le 25 juillet 1593, il fit ce qu’il appelait « le saut périlleux » : il ouït la messe à Saint-Denis.
En cette grave et délicate circonstance , qui oserait descendre dans la conscience de ce grand homme? Fut-ce sacrifice, je l’admirerais encore, puisqu’il aurait été accompli en vue du bonheur et de la gloire du pays, et « pour garder au genre humain le service qu’il était appelé à lui rendre » . Et voilà pourquoi je regrette ce qui m’est échappé, page 55, sur la situation équivoque que lui avait faite un moment son protestantisme abjuré pour
(1) OEconomies royales, année 1593, p. 104 de l’édition Michaud et Poujoulat.
Il fait le saut périlleux.
HENRY IV
Son entree dans Paris.
échapper à la politique de la Saint-Barthélemy. Il se devait cette prudence; il la devait surtout aux glorieuses destinées que Dieu lui avait réservées.
Paris cependant continuait son incroyable résistance. Encore huit mois, et le Roi, sacré à Chartres, faute de Reims, se ménageait des intelligences dans la place. La Ligue, mieux éclairée enfin sur les desseins ambitieux de l’Espagne, mais plus abattue que corrigée, s’éteignait en derniers efforts impuissants. Les rebelles, fatigués, hâves, épuisés, mettaient bas les amies et ne trouvaient plus que des murmures stériles , quand enfin , par surprise et comme furtivement, de connivence avec les officiers et le gouverneur, le Roi entra sans bruit dans la ville , à la première aube du jour, le 22 mars 1594. De combien de malheurs n’avait pas été déchirée la France, depuis la conjuration d’Amboise, en 1560, jusqu’à cette reddition de Paris au Roi Henry IV ! Ce bon et grand prince prit alors le royaume en un état presque désespéré, et en seize ans de sage administration dont il fut la tête et Sully le bras, il en releva la grandeur. Mais une cruelle destinée l’attendait : lui qui avait eu presque toute sa vie le spectacle de la guerre civile , qui tant de fois avait senti le poignard s’approcher de son cœur, qui tant de fois s’était vu forcé d’acheter ceux qu’il avait vaincus, il lui fallut subir encore la douleur des conspirations , les représailles cruelles de maîtresses dédaignées, les jalousies féroces de sa seconde Reine, pour tomber un jour sous les coups d’un fanatique !
MICHEL DE MONTAIGNE
Montaigne, qui mourut le 15 septembre 1592, n’eut pas la douleur d’être témoin de cette fin tragique ; il n’eut pas non plus ce bonheur de voir Henry IV, après tant de traverses, installé dans son Louvre. D’instinct, d’esprit et de cœur, il s’était toujours senti porté vers ce prince, et lors même qu’il lui en fallait, comme il dit, se confesser à son curé, il ne laissait de voir de bon œil ses succès. Estienne Pàsquier, qui était du parti politique, avait une répulsion instinctive pour les Huguenots, et se sentait, comme Montaigne, « emu d’un favorable augure » au nom du Roi de Navarre. Montaigne avait écrit au Roi à l’occasion de son avènement. Ce prince, qui l’affectionnait, lui avait répondu le 30 novembre 1589, et l’avait invité à le venir voir à Tours. Telle avait été l’origine de la belle épître écrite par Montaigne, le 18 janvier 1590, à Henry IV. Le grand écrivain des Essais n’était homme à rien demander, mais i! aimait le Roi, et Paris avait toujours eu ses prédilections. Paris est le dernier mot de sa lettre.
« le ne me mutine iamais tant contre la France, dit-il en ses Essais, que ie ne regarde Paris de bon œil : elle a mon cœur dez mon enfance : et m’en est aduenu, comme des choses excellentes ; plus i’ay veu , despuis , d’autres villes , belles, plus la beauté de cette-cy peult et gaigne sur mon affection : ie l’aime pour elle-mesme, et plus en son estre seul , que rechargée de pompe estrangiere : ie l’aime tendrement, iusques a ses verrues et a ses taches : ie ne suis François que par
Le Roi invite Montaigne à le venir trouver.
Éloge de Paris par
Montaigne.
Hésitation
de
Montaigne.
Belle réponse de l’auteur des Essais.
cette grande cité, grande en peuples, grande en félicité de son assiette ; mais surtout grande et incomparable en variété , et diversité de commodité ; la gloire de la France, et F un des plus nobles ornemens du monde. »
Montaigne répond en sujet respectueux ; mais sa réponse , où il invoque son âge , n’est pas une formelle promesse. Le Iloi réplique en le chargeant d une mission de confiance auprès de Matignon, et Montaigne écrit sur-le-champ la lettre qui va suivre, et qu’une fièvre très-violente F empêche d écrire de sa main. ïl a exécuté, autant qu’il a été en lui , les ordres du Roi auprès de Matignon ; il en rend compte. Nul doute que le Roi n’ait touché la question de quelque don d’argent, ou bien qu’il n’ait offert au philosophe quelque poste à riches émoluments. Montaigne s’ouvre avec toute la dignité de son âme : il est aussi riche qu’il se souhaite. L ' aur.ea mecliocritas suffit à ses désirs. Voici cette lettre, la dernière que nous ayons à donner de Montaigne :