TOME III
VOYAGE OU IL VOUS PLAIRA
Pourquoi l’on veut savoir à quel auteur ou a affaire , quand
on lit un livre.
rière le portrait du prologue. L’auteur! l’auteur! criaiton de toute part, et la souplesse comme la variété de tons et de plumes déroutaient les conjectures. On écrivait lettre sur lettre au rédacteur pour lui demander le sens d’initiales, espèce d’hiéroglyphes dont il signait ses articles : ici un G, là un R, ou bien un L, ou un T, ou un X. C’étaient des conjectures sans nombre sur la signification mystérieuse et cabalistique de ces lettres. Ce signe X surtout, qui se trouvait à la fin d’un petit nombre de feuilles, jetait toute la ville dans une amusante perplexité, parce qu’on n’imaginait aucun nom commençant par cette lettre, excepté Xénophon et Xerxès, qu’on ne pouvait soupçonner d’avoir pris aucune part à ces élucubrations. Et lui, pour toute réponse, rappelait le mot d’un ancien philosophe qui portait quelque chose sous son manteau , et qui interrogé par un ami sur ce qu’il cachait là si soigneusement : «Je le cache, lui dit-il, afin que vous ne le sachiez pas. » Et le Spectateur continua sur ce ton d’une façon plaisante, qui ne fit qu’allumer plus vive encore la curiosité publique. Ainsi se prouvait incessamment la thèse avancée par lui à son début.
En effet, savoir à qui l’on a affaire quand on tient un livre est un besoin général et impérieux. L’auteur est-il financier ou prolétaire? homme humble ou puissant? en faveur ou en disgrâce? Sa plume dépend-elle de lui seul ou d’une coterie? Une broderie verte ou bleue, noire ou rouge, d’or ou d’argent, galonne-t-elle son habit? S’est-il posé en Spartacus devant les Romains? en Cicéron devant César? S’est-il fait coter à la bourse du public à l’état de Bélisaire? Des sociétés