ON DEMANDE LE PORTRAIT DU CURIEUX
Tanti nos es, ais. — Sapis , Luperce.
(Mart., Epig., I , 118.)
Que peut donc faire un pauvre Curieux tout ratatiné dans ses papiers, ses dessins, ses estampes et ses livres, et qui n’en sait pas plus long pour cela, quand à lui aussi , à lui chétif, la curiosité , maligne peut-être , de lecteurs étrangers ou de province vient à réclamer son portrait? Car on l’a demandé, on le demande itérativement; et la naïveté de ce bon Henri Plon, le modèle des éditeurs charmants et impatientants, qui voudraient plaire à tout le monde, talonne à son tour le Curieux; c’est pousser bien loin la manie. Y songez-vous, Lecteur, mon ami? le portrait du Curieux! le portrait de cet homme d’encre et de papier , centaure de nouvelle espèce : demi-homme et demi-bureau! A quoi bon? à quoi faire? Et que d’héroïques efforts n’eût-il pas fallu pour rendre ce portrait intéressant !
Corne raecende il gusto il mutai' esea ,
Cos'i mi par, clie la mia Storia, quanto Or quà or là più variata sia,
Meno a chi Tudirà nojosa fia (1).
Oh! à la bonne heure pour Montaigne, dont le livre est la gloire de l’esprit humain. A la bonne heure pour
(1) Ariosto, Orlando furioso , cant. XIII, st. 81.
SOUVENIRS
le sage penseur Addison, qui, dans sa sphère, a tenu si dignement sa place! Mais le portrait du Curieux, vous vous moquez assurément! Le beau triomphe, quand il vous aurait conté que sa mère , grosse de lui, avait cru en songe accoucher d’un enfant de papier! Quand il vous aurait livré le signalement de ses vieux passe-ports : front haut, chevelure d’ébène, yeux noirs, nez long, narines amincies, teint pâle, bouche moyenne, visage ovale et menton ordinaire, taille pas plus grande que cela! C’est la figure sous laquelle il est sorti de la pension Savouré, rue de la Clef, et du Lycée impérial. C’est là en effet qu’il avait été placé pour se façonner aux beautés de Cicéron , de Virgile et d’Horace.
On ne demande guère à l’enfance d’autre vertu que
la docilité; mais cette vertu est trop difficile à sa mobilité naturelle pour que l’enfant ait une bien vive passion à l’endroit du collège, quand il y est enfermé. C’est plus tard qu’on en sent tout le prix, et que nous nous plaisons à revoir les lieux où notre intelligence s’est ouverte aux premières études.
Je redeviens enfant aux lieux de mon enfance
est un mot très-vrai, et j’avoue que j’ai trouvé je ne sais quel charme à m’aller asseoir à ce réfectoire classique où, sans être Spartiate, j’avais fait jadis des repas lacédémoniens et goûté à plein verre de cette abondance de collège qui n’a jamais enivré personne. Je soupçonne y avoir mangé le b rouet noir dont madame Dacier avait retrouvé la recette, mais j’affirmerais à coup sûr n’y avoir jamais connu que dans Horace le Cécube et le Falerne consule Manlio. Mesurant toute chose à mes
La pension ■t le collège
Souvenirs le la pension Savouré.
SOUVENIRS
Elle est une émanation du collège de
Sainte-Barbe.
La
communauté
Sainte-Barbe est dispersée par suite des intrigues des Jésuites.
souvenirs cle jeunesse, je m’étonnais de retrouver si étroit le gymnase que j’avais cru si vaste. Les murs des classes s’étaient rapprochés, et ce grand jeu où nos balles rivalisaient avec l’audace des Titans avait descendu de cent coudées. Mais un bien autre .attrait captivait surtout l’intérêt du Curieux pour sa vieille Institution, c’est que fondée dans la première moitié du dix-huitième siècle, elle a triomphé de toutes les révolutions, et qu’en dépit de cette triste instabilité , devenue comme la loi de notre ordre social, la maison d’éducation, donnant à la fois la main à l’ancienne Université et à la nouvelle, s’est perpétuée, solide et pure, de père en fds, sous quatre générations, et tantôt va être léguée à une cinquième de la même dynastie. Dans les conditions de ce qui dure, il y a toujours quelque chose qui, après l’étonnement, inspire le respect.
Cette Institution est une émanation de l’ancien grand collège de Sainte-Barbe. Celui-ci, qui a subi tant de vicissitudes de décadence, de renaissance et d’éclat, portait, au commencement du d«x-huitième siècle, dans sa communauté religieuse, la peine de ses fortes doctrines gallicanes, même un peu jansénistes , comme celles de toute l’Université de Paris. La communauté était alors ardemment battue en brèche par sa rivale en éducation, la Société de Jésus. Redoublant d’hostilités et d’efforts, en 1730, au milieu des discussions soulevées par la bulle Unigenitus , la Société réussit à obtenir du cardinal de Fleury la dispersion de la communauté de Sainte-Barbe et la concession du pensionnat à d’autres mains. (Tout collège de l’Université avait alors ses professeurs ecclésiastiques et ses profes-
SOUVENIRS
seurs laïques. Les premiers étaient ce qu’on appelait la communauté ; les autres étaient désignés sous le nom d 'exercice). Déjà, dès 1712, l’amitié fidèle du grand instituteur Rollin pour quelques membres de Port- Royal dispersés par l’exil, et plusieurs écrits où il défendait avec une candide modération les doctrines qu’il regardait comme la vérité, l’avaient rendu victime des intrigues des Jésuites. Il s’était vu forcé d’abandonner la direction du collège modèle de Dormans-Beauvais , et de se réfugier dans la retraite. Cette retraite, d’où sortirent l’immortel Traité des Études et les Histoires, il la choisit par delà les climats grammairiens, à deux pas du lieu où mourut Pascal, rue Neuve- Saint-Étienne, en une maisonnette plus que modeste, qui se reconnaît aujourd’hui encore à cette élégante inscription tout antique, gravée au-dessus de l’escalier :
Ante alias dilecta dormis quâ ruris et urbis Incola tranquillus, me que Deoque fruor (1).
C’est tout auprès, et séparés seulement par leur jardin , dont le fond s’ouvrait sur la sainte retraite, que deux professeurs de Sainte-Barbe, Jean-Louis Savouré et l’abbé David, devançant d’une année la catastrophe de la vieille Institution, étaient allés s’établir, en 1729, dans la rue Copeau (2), et avaient fondé un pensionnat (3).
(1) Autrefois le n° 14, aujourd’hui le 28. Rollin a donné la description de cette espèce de maison de campagne, acquise depuis longtemps, dans une lettre écrite en 1697 à Le Pelletier, le protecteur de sa jeunesse.
(2) Le nom de cette rue lui venait d’un moulin nommé, au douzième siècle, Moulin cle Cupols. Par corruption, on dit ensuite Coupols , puis Coupeaulz et Coippeaulz , et enfin Copeau.
(3) Voir Notice historique sur i Institution Savouré , par Louis La-
Rollin victime des mêmes intrigues.
Sa retraite.
Fondation de la pension Savouré.
SOUVENIRS
Rollin inaugure l institution.
Qu’est-ce qui la pédagogie
Tel fut le berceau de cette institution unique par sa durée , et où tant de braves cœurs ont continué , pendant cent trente-cinq ans jusqu’à ce jour, les vieilles traditions de l’autorité, du bien dire et du bien faire, et ont conservé sur les lèvres de la jeunesse ce sourire puisé dans la famille et qui ne s’efface plus.
Qu’on se figure le bon Rollin , déjà uni à cet établissement par les doctrines , uni par les mêmes luttes et traverses, entrant par le jardin dont il avait reçu une clef, encourageant du geste et de la voix les jeunes et courageux maîtres qui remplissaient le sacerdoce de la pédagogie qui n’est pas le pédagogisme; vantant les vertus du toit paternel, les bons usages qui sont le lien et le ciment des sociétés, les bienséances qui gardent les mœurs publiques , la discipline qui trempe la force, la sage lenteur du travail qui mûrit la moisson ; et soufflant à la jeunesse de ces leçons sévères et tendres à la fois qui préparent les âmes fortes et délicates, et fécondent les semences d’une ferme éducation , riche de fruits pour toute la vie, et que rien ne supplée.
Ce mot de pédagogie est un mot qui fait peur : il est
croix, ancien élève de l’institution, professeur d’histoire au Lycée Louis le Grand, agrégé des Facultés des lettres. Paris, 1853, p. 6.
Cette date de 1729, fixée d’après les constantes traditions de l’Institution, est modifiée par M. J. Quieherat, qui indique l’année 1734 dans son excellente Histoire de Sainte-Barbe , Ier vol., IIIe part., chap. îv, p. 308, dernier paragraphe. M. Quieherat, chez qui l’exactitude n’est plus une qualité, mais une habitude, s’appuie sur les Archives de V Université , reg. 44, fol. 34.
Tout peut se concilier en admettant que les deux fondateurs, détachés de Sainte-Barbe en 1729, n’avaient ouvert alors que des cours particuliers, et avaient attendu un temps plus calme pour ouvrir un pensionnat public.
si près de celui de pédant! Et cependant il exprime le grand art si difficile et si honorable de créer des êtres forts, intelligents et libres; de faire des hommes; de réaliser enfin le programme du Traité des Études, à savoir, l’enseignement de ces trois grands objets : la Science, les Mœurs et la Religion, en un mot, l’instruction et l’éducation.
Jean-Louis Savouré, devenu seul directeur de l’Institution par la retraite de l’abbé David, dans l’année 1734, en maintint la prospérité jusqu’en 1770, qu’il passa dans un monde meilleur. Son fils aîné, Jean-Baptiste-Louis Savouré, maître ès arts, c’est-à-dire docteur, lui succéda.
Esprit ouvert et cultivé, âme sincère, ferme et inflexible dans sa droiture, chrétien fervent et convaincu, ce fils était digne des fortes traditions à lui léguées par son père, qu’il secondait depuis dix ans. Le père avait été un homme vraiment rare, de trempe vigoureuse, et tellement frappée à la vieille marque, que les siens, que tout ce qui l’entourait, voyaient en lui comme un homme de Plutarque. On tremblait devant sa vertu, on frémissait à la pensée de lui déplaire. Et de fait, si dans son austérité rigoureuse pour lui-même, il se gar dait de manquer à aucun devoir, il n’eût pas souffert que d’autres manquassent au leur. « Nous sommes , disait-il, dans le règlement de sa maison, le miroir des enfants qui nous sont confiés; nous leur devons le bon exemple. » Aussi les moindres détails de conduite et de tenue en tous ceux qui concouraient à l’éducation de ses élèves, prenaient-ils de l’importance à ses yeux. Il voulait que la dignité extérieure accompagnât la dignité
Jean-Louis Savouré , premier du nom.
Un modèle de vertus paisibles , de héros de charité chrétienne.
SOUVENIRS
Savouré second du nom.
du caractère; et lui-même, quand il conduisait ses élèves au college de Beauvais, il se fut fait conscience de paraître autrement cju’en habit à la française, garni de dentelles irréprochables, en un mot dans toute l’étiquette de l’imposante tenue d’autrefois (1). Mais, ce qui vaut mieux, quand il dut paraître devant le souverain Juge , il avait vérifié par sa vie cette parole des Ecritures , que « La vieillesse est une couronne de gloire, lorsqu’elle se rencontre dans le chemin de la justice. » — Et qu’on ne croie pas que l’austérité de cet homme de bien ait été systématiquement grondeuse, elle savait au contraire se dérider aux heures de loisir et d’enjouement, comme jadis, pour se livrer aux douces joies des jeux de l’esprit, Scipion et Lélius dénouaient leur ceinture; et les jours de fête, quand il était entouré de sa famille et des élèves lauréats, il n’était pas de gaieté plus sereine , plus expansive , plus ingénieuse ni plus tendre.
Jean-Baptiste-Louis Savouré, second du nom, mourut en 1803. Je ne l’ai pas connu; mais tous ceux qui ont été ses élèves et avec qui j’ai pu causer de lui : Bricogne, Salleron, Marchand-Duplessis, le procureur général Boucher de Luzarches, le professeur de l’Ecole de médecine H allé* médecin de l’Empereur, le marquis de Grouchy, le comte d’Houdetot, l’amiral Charles Baudin, n’en parlaient qu’avec reconnaissance et avec un attendrissement qui est plus que le respect. Ce fut lui qui, en 1779, transféra le siège de l’établissement
(1) Voir Lacroix, p. 13.
SOU VE iX 1RS.
où il est encore, rue de la Clef (1), dans un hôtel acquis par la grande maison de Rohan des héritiers du fameux Parisien Pierre Danès, qui, en 1530, inaugura, avec Jean Tussan, ou Toussaint, de Troyes, renseignement du grec au College de France; fut, en 1545, ambassadeur au concile de Trente; devint en 1547 précepteur et confesseur du Dauphin, depuis François II, et enfin évêque de Lavaur en 1557, année de sa mort (2) . Le premier des Savouré avait traversé un temps de querelles religieuses, persécutrices, il est vrai, et tracassières, mais étrangères du moins aux cruautés du seizième siècle. Moins heureux, le second eut à subir toutes les tempêtes d une révolution sanglante. Et quand le décret du 10 novembre 1793 eut aboli Dieu en France pour y substituer le culte insensé de la Raison ; quand les maisons d’éducation , sapées de toute part, s’écroulaient sous les coups de l’anarchie, il se ressentit cruellement des commotions publiques, et fut victime de révoltes intestines , de délations , de visites domiciliaires, du pillage avec effraction et auto-da-fé de tous les livres religieux qui faisaient jusque-là de sa maison comme une sainte Thébaïde. En vain le digne instituteur purge le pensionnat du dénonciateur et des élèves qui ont apostasié ; en vain il tient tête à l’orage pour maintenir chez lui l’enseignement et l’exercice de la religion, il lui faut des prodiges de courage , d’adresse , d’activité , d’abnégation , pour
(1) Cette rue, qui s’appelait primitivement rue Saint-Médard, paree qu’elle conduit à l’église de ce nom, reçut le nom de la Clef \ à cause d’une enseigne qui y était célèbre.
(2) Voir le volume précédent, p. 312.
Translation dans l’hôtel Danès , rue de la Clef.
L’Institution
subit
les tempêtes de la
Révolution.
L’enseignement religieux s’y maintient pendant les plus mauvais jours.
SOUVENIRS
Que Dieu protège ceux qui sont à lui .
La messe pendant la Terreur.
triompher des violences d’un gouvernement ombrageux dont la défiance éveillée tient sa maison pour suspecte. « Mais vois, disait-il à son fils, les bontés de la Providence : personne, que je sache, en fait d’instituteurs, n’a été plus près que moi d’être arrêté, par conséquent mis à mort, puisque j’ai été vendu, dénoncé aux persécuteurs par ceux de ma propre maison ; Dieu a tout conjuré. Si la tempête est furieuse, si la barque s’emplit d’eau, s’il dort sur la poupe, éveillons-le ; disons-lui que nous nous sommes embarqués par son ordre, et ne craignons pas qu’il ne nous écoute (1). »
Son père avait eu dix-neuf enfants, bon fonds de collège; celui-ci en avait onze vivants, dont sept garçons. Eh bien , venait-on, sous le régime de la Terreur, lui annoncer que les parents de tels de ses élèves étaient en fuite, que d’autres venaient d’être guillotinés, il disait avec simplicité : « Ce sont des enfants de plus que Dieu m’envoie. » Et il redoublait pour eux de soins paternels. Souvent on lui a entendu répéter ces mots : « Si la Providence m’eût accordé de la fortune, ma maison serait composée principalement d’enfants de familles mal aisées, mais honnêtes. »
Cependant, les offices continuaient à se dire le dimanche, non plus à la chapelle, mais au réfectoire. Une table, couverte d’une nappe, servait d’autel; et comme les fidèles des Catacombes, maîtres et élèves s’attendaient d’instant en instant à voir paraître quel-
(1) Lettre en date de septembre 1800 à son fds, qui était alors chez un ami de son père, Le Blanc de Beaulieu, évêque de Rouen.
SOUVENIRS
que agent de terreur. Plusieurs, en effet, vinrent successivement jusqu’en 1798; et un jour, dans cette même année, le prêtre officiant fut enlevé en pleine messe, incarcéré préventivement et condamné à trois mois de prison et cinq cents francs d’amende. Baudin des Ardennes, appuyé de la veuve de Condorcet, née de Grouchy, s’employa vivement auprès du ministre de l’intérieur, François de Neufchâteau , et la maison fut sauvée. On n’était plus au temps où l’athéisme, sous le nom de Raison, tenait échafaud en permanence sur la place de la Révolution. Encore une année, et le génie suscité par la Providence pour sauver notre pays, allait détrôner l’anarchie et rouvrir les églises. Mais n’anticipons pas.
Comme de nos jours, chaque pension était tenue à suivre les classes d’un des grands collèges de plein exercice, semés tous à Notre-Dame, au cloître Saint- Victor, et surtout aux flancs de la classique Montagne Sainte-Geneviève. La pension Savouré suivit le collège de Beauvais, fondé en 1370 dans l’ancien clos Bruneau, quartier Saint-Jacques, par le cardinal Jean de Dormans, évêque de Beauvais, chancelier des rois Jean et Charles le Sage. Le souvenir de saint François- Xavier, du cardinal d’Ossat, de Despréaux, de l’abbé d’Asfeld de la Vieuville, frère du maréchal d’Asfeld, du marquis de Barrin de La Gallissonière, qui y avaient fait leurs études, répandait sur cet établissement comme un parfum de gloire. A cette illustration s’ajoutait encore celle de ses maîtres : Vittement, Rollin, Coffin, Mezenguy, Crevier, dont les talents avaient balancé ceux des illustres Jésuites du collège Louis-le-Grand, où s’était
Descente de justice.
Obligation
pour
les pensions de suivre les cours d’un collège de plein exercice de
l'Université.
Le collège de Beauvais.
SOUVENIRS
Bannissement des Jésuites.
Extinction de l’ancienne Université.
élevée la jeunesse de Voltaire et de Crébillon, où GreSset avait écrit sa Chartreuse , où le père Porée s’était montré l’un des derniers et fervents protecteurs du vers latin moderne. Mais cette antique rivalité n’était plus que de l’histoire par suite du bannissement des ! Jésuites en 1762, et l’Université avait fait son entrée triomphante dans les bâtiments silencieux du collège j de Porée. Les professeurs de celui de Dormans- Beauvais s’y étaient établis enseignes déployées, cédant leur ancienne maison aux maîtres du collège de Lisieux, fondé en 1336 par l’évêque de Lisieux, Guy j d’IIarcourt, et démoli pour faire place à la nouvelle église de Sainte-Geneviève, c’est-à-dire au Panthéon de Soufflot, le grand temple du Quartier Latin, un temple dont on a tant de peine à faire une église.
Fidèle à la maison de Dormans-Beauvais , la pension Savouré n’en avait pas accompagné les professeurs à Louis-le-Grand. Elle suivit les cours de Lisieux transplanté, jusqu’au jour où la chute de l’établissement monarchique dut inévitablement entraîner la ruine de cette antique Université, surnommée par Charles V la fille aînée des Rois, et dont l’origine remontait, suivant une tradition un peu ambitieuse, à la célèbre académie palatine fondée par le moine Alcuin dans le palais même de Charlemagne (de là cette dénomination du fameux dîner universitaire delà Saint-Charlemagne), mais qui en réalité ne date que de latin du quatorzième siècle : institution admirable et puissante, à la fois savante et politique, qui avait servi de modèle à l’étranger, avait eu l’honneur de prendre rang après les princes du sang, avait été l’âme des conciles de Pise,
SOUVENIRS
de Constance et de Bâle; s’était, dans ses beaux temps, montrée le ferme boulevard des libertés de l’É(>lise gallicane et l’avocat de nos Bois contre les envahissements du Saint-Siège ; qui enfin avait vu s’asseoir sur les bancs de ses classes de la rue du Fouarre (1) , Jehan de Salisbury, le moine Roger Bacon , Raymond Lulle, Brunetto Latini, le maître de Dante, et l’Ali— ghieri lui-même.
Ce chemin du collège que j’ai fait, pendant dix ans, Le quatre fois par jour, sans songer que chacun de mes pas foulait un souvenir, cdiqucim liistoriam , comme dit Cicéron, était en effet un des coins les plus vénérables du vieux Paris. Hâtons-nous d’interroger une fois encore ces vivants témoins des temps d’insouciance et de paix où nos artères palpitaient d’un sang de pourpre :
Dxun melior vires sanguis daLat , æmula necdum
Tempoi’ibus geminis canebat sparsa senectus (2),
Hâtons-nous ! hâtons-nous ! demain peut-être le niveau de nos magnifiques édiles en aura effacé les traces instructives. M. Lacroix, dans sa Notice sur l’Institution qu’il a honorée par ses succès , a décrit cet itinéraire avec toute l’émotion de ses jeunes souvenirs. Le
(1) Au quartier Saint-Jacques. C’avait été d’abord la rue des Écoliers ; vers 1264, ce fut la rue des Ecoles. Vers 1300, ce fut la rue du Feurre et par corruption du Fouarre. En vieux langage , feurre veut dire paille ou fourrage , et ce nom venait de ce que les écoliers étaient assis sur la paille en y prenant leurs leçons. Au n° 17 était le collège j de Picardie, l’un des collèges des quatre nations de l’Université, qui | comptait France , Pvardie , Normandie et Angleterre. j (2) Virgil., Æneid., V, 415.
chemin
college.
SOUVENIRS
Le chemin du college.
vétéran va suivre ses pas , lui faire écho et le copier à l’aventure, en franc camarade (1).
Du temps que l’on allait à Dormans-Beauvais , que l’on partît de la rue Copeau ou de la rue de la Clef, qui monte la pente méridionale de la Montagne Sainte- Geneviève, on atteignait promptement la région où florissaient les collèges, comme un jardin des racines grecques et latines. Laissant à droite la rue de Pascal et de Rollin, on coupait en diagonale la rue Mouffetard , pour ne pas dire du Mont-Cétard, « Mons Cetardus » , et l’on arrivait sur le plateau des régions grammairiennes , que couronnait alors l’abbaye de Sainte-Geneviève, dont l’église et la tour, encore debout, étaient l’œuvre de Clovis. Alors on passait devant le collège de Navarre, monument de la libéralité de la reine Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel (2), où tant d’illustres personnages, même de têtes couronnées, avaient été pensionnaires : et d’Oresme, précepteur de Charles Y, et le cardinal d’Ailly, et le duc d’Anjou qui fut Henry III, et le prince de Béarn qui fut Henry IV, et le duc Henry de Guise, dit le Balafré , et l’infortuné Ramus , et le grand Bossuet. En même temps, on avait à droite le vieux mur de la ville construit par Philippe-Auguste; on tournait le chevet de l’église de Sainte-Geneviève et celui de Saint-Etienne du Mont qui lui était parallèle et contigu, et l’on entrait dans la rue des Amandiers Sainte-Geneviève, où se voit encore la haute porte du collège fondé par le
(1) Voir p. 14, 15 et 16 de sa Notice historique.
(2) Testament du 23 mars 1304.
SOUVENIRS
conseiller Grassin. Au sortir de cette rue, on descen- Le dait le versant occidental de la docte colline, en laissant, derrière soi la face postérieure du college de Reims, fondé par codicille de Guy de Roy, archevêque de Reims, mort en 1399, collège réuni de nos jours aux bâtiments de Sainte-Barbe. On laissait également en arrière ce dernier collège et celui de Montaigu, fondé en 1314 par Aycelin de Montaigu, archevêque de Rouen, collège célèbre entre tous pour la pauvreté, pour la rigoureuse discipline et la vaillance laborieuse de ses élèves , et duquel la gaieté universitaire disait aux fêtes du Landit : mous acntus , cicnti dentes, acutum ingenium.
Au point de jonction de la rue du Mont-Saint-Hilaire, de la rue Fromentel dont elle est le prolongement, et de la rue Ghartière, on aboutissait au fameux Puits-Certain. Pour l’écolier comme pour le gros public ce n’était qu’une enseigne de pâtissier, — de pâtissier exquis, à la vérité, — pour le vétéran de rhétorique c’était encore un pâtissier, mais c’était de plus le souvenir d’un vrai puits foré, pour l’usage du quartier, près de Sainte-Barbe, par un ancien principal de ce collège, Robert Certain. De là, toute l’armée d’écoliers défilait, dénombrée par le maître de conduite, et allait s’enfoncer et se perdre dans la rue Jean de Beauvais, au bas de laquelle s’élevait le collège dont on suivait les cours.
Quand éclata la Révolution; quand, en 1790, sur la Lins proposition de Talleyrand, l’Assemblée Constituante la annonça l’intention d’organiser sur de nouvelles bases l’instruction publique, les collèges devaient, comme par le passé, demeurer de plein exercice. Mais avant
chemin
college.
trnclion b lit j ue près solution.
tomp; III.
SOUVENIRS
uppressioi
de
Université
de rien constituer, on commença par tout détruire. La suppression des dîmes , des bénéfices , des redevances féodales, qui composaient la plus belle portion des revenus universitaires, entraîna la ruine des collèges, que ne put soutenir une indemnité, ou plutôt une aumône de cent cinquante mille livres, décrétée par l’Assemblée Législative. En 1792, l’obligation pour tout ecclésiastique de prêter serment à la constitution civile du clergé dissipa les communautés , et presque toutes les maisons d’éducation se fermèrent. Pour achever, voici venir la Convention, qui, déterminée à faire table rase , se hâta de frapper le dernier coup. Plus de bourses : elles étaient confisquées; plus de dotations des collèges : elles étaient vendues au profit de l’État; plus d’Université: un décret du 20 mars 1 794 en avait consommé la suppression; et les grands collèges, désertés, devinrent biens nationaux, furent vendus et morcelés, ou livrés à d’autres destinations. Le collège de Louisle-Grand, cette conquête laïque sur les Jésuites, Louisle-Grand, soutenu par sa vieille renommée, eut peine cependant à maintenir son exercice. Celui de Navarre, que Mézeray avait appelé YÉcole de la noblesse française, l’honneur de V Université, tomba dans le domaine de l’État, et du moins il reçut plus tard une digne application : il s’ouvrit à la noblesse du talent, à l’espoir et l’honneur du pays, à l’École polytechnique, qui l’occupe encore. Le collège des Grassins fut vendu par lots. Celui de Beauvais finit par être incorporé dans les bâtiments du collège de Louis-Ie-Grand ; et ceux du collège du cardinal Le Moyne, où Turnèbe, Buchanan et Muret avaient accompli leurs humanités, furent livrés
SOUVENIRS
aux enchères publiques. Il en fut de même du collège d’Harcourt, fondé en 1280, par le chanoine de Paris Raoul d’Harcourt, et du collège de Justice, dont la fondation, par testament du chanoine Jean de Justice, remontait à 1354. C’est sur l’emplacement de ces deux collèges et d’une portion d’un couvent de Cordeliers que s’est élevé par décrets impériaux de 1812 et 1813, exécutés beaucoup plus tard, le collège qui reçut de la Restauration le nom de Saint-Louis.
Quant à ce fameux Montaigu , aculis dentibus, acuto ingenio, le niveau révolutionnaire en avait fait une prison militaire; il en fit ensuite un dépôt de livres de la bibliothèque Sainte-Geneviève ; et comme le superbe vaisseau de cet antique dépôt menaçait de descendre dans les classes du Lycée Napoléon, le dernier gouvernement a fait rechampir Montaigu d’une laide et triste architecture, et y a transféré définitivement la bibliothèque. Au dehors, vraie caserne de livres.
Cependant, resté presque seul debout, avec Louisle-Grand, comme un dernier débris de l’ancienne Université, J. B. L. Savouré, en créant chez lui des cours de plein exercice, avait réussi, bien qu’à grand’peine, à se suffire à lui-même et à maintenir dans son pensionnat renseignement religieux et les bonnes études classiques. On le savait, c’était à la fois menace et protection, et, comme on l’a vu plus haut, les anxiétés durèrent jusqu’en 1798. Deux ans auparavant, cette périlleuse réputation d’asile inviolable de la religion et des lettres lui avait valu le plus bel hommage qu’il pût recevoir du plus grand homme des temps modernes. Je
L’institution Savouré se suffit à elle-même quand l’Université n’existe plus.
388 SOUVENIRS
vais laisser la parole à feu l’amiral Baudin, qui rapporte le fait de visu en ses Souvenirs manuscrits, que j’ai là sous les yeux.
Un grand souvenir de
l’institution.
Extrait
des Mémoires de l’amiral Charles Baudin.
« Au mois de mars 1796, écrit-il, j’étais à la pension de M. Savouré. Il était d’usage que l’élève qui faisait la lecture pendant les repas dînât après les autres. Un jour donc que j’avais été lecteur, je montais, après mon dîner solitaire, le grand escalier, lorsque j’entendis une voiture s’arrêter à la porte; c’était un petit coupé jaune, d’assez médiocre apparence, attelé de deux chevaux de couleur différente , ce qui , à cette époque républicaine affichant l’élégance, n’était rien moins que la mode, et n’indiquait par conséquent pas une fortune bien relevée. — De cette voiture je vis sortir un homme petit, pâle et maigre, à longs cheveux noirs flottant sur les tempes, qui monta l’escalier en même temps que moi , entra dans l’antichambre , et demanda le citoyen Savouré. — Voilà ce que je vis alors; voici ce qui me fut raconté depuis par M. Savouré: — Quand celui-ci entra dans le salon, le petit homme lui dit : « Monsieur (dans ce temps-là tout le monde disait Citoyen), je suis le général Bonaparte ; j’ai cher- » ché dans tout Paris une maison d’éducation qui réu- » nît à la tradition des bonnes et anciennes études de » l’Université celle de l’enseignement religieux aujour- » d’hui partout oublié, je n’ai trouvé que la vôtre. » (C’était mon père, Baudin des Ardennes, président de la Convention, le 13 vendémiaire, et fort lié, depuis ce jour-là, avec le général Bonaparte, qui la lui avait indiquée). » J’ai un jeune frère dont l’éducation s’est
SOUVENIRS
» malheureusement ressentie des temps de trouble et » de désordres que nous venons de traverser, je viens » vous demander de l’admettre au nombre de vos élè- » ves et d’en faire un homme. Je suis nommé géné- » ral en chef de l’armée d’Italie, et je vais quitter » Paris pour en aller prendre le commandement. Si, » pendant mon absence , vous voulez bien m’adresser, » chaque décade , le bulletin des progrès et de la con- » duite de mon frère, quelque occupé que je sois des » soins de mon armée, je trouverai toujours le temps » de vous répondre. »
« M. Savouré ouvrit de grands yeux. La nomination du général Bonaparte était encore ignorée du public; lui-même alors était peu connu, les deux seules circonstances qui l’eussent mis en évidence étant avec le siège de Toulon la journée du 13 vendémiaire an IV, et cette dernière n’avait pas laissé d’impressions bien agréables parmi la classe de Parisiens à laquelle appartenait M. Savouré, et qui détestait cordialement la Convention et ses actes.
» Bonaparte se retira : « Il est bien entendu , géné- » ral, lui dit M. Savouré en prenant congé, qu’ici la » première base de l’éducation est l’enseignement reli- » gieux. — Eli! Monsieur, répliqua Bonaparte, c’est » pour cela que je suis venu ici ! »
» Quelques jours après, le général amena son frère Jérôme. Il était, cette fois, accompagné de Joseph, l’ainé de la famille. Il parcourut l’établissement et se promena quelque temps dans la cour. Tous ceux de mes camarades qui le virent alors ont conservé comme moi le souvenir de cette visite. Jérôme avait, je crois,
SOUVENIRS
Jérôme
Bonaparte
élève
de la pension Savouré.
Le général Bonaparte part
pour 1 Egypte le 4 mai 1798, et laisse son frère aux soins de Savouré , avec Barras pour correspondant.
de Savouré à Barras.
un an ou deux de plus cpie moi. Il était mince, d’une tournure élégante, d’une figure agréable, peu fait d’ailleurs à nos études et moins disposé encore à s’y livrer. On fit d’abord peu d’attention à lui ; mais quelques semaines plus tard, lorsque le bruit des premières victoires de son frère vint frapper nos oreilles, l’attention se tourna vers le jeune Jérôme. Je m’étais, dans les premiers temps, un peu lié avec lui. Il m’avait recherché lui-même, à cause de F amitié qui unissait son frère à mon père. Mais bientôt nous nous refroidîmes ; il n’y avait nulle sympathie entre nous , nul rapport d’idées ni de goûts. Quand le général Bonaparte revint à Paris après sa mémorable campagne, il vint voir son frère dans la pension. Gomme la première fois, il descendit dans la cour, et il y fut l’objet de nos acclamations. A son départ pour l’Egypte, il laissa Jérôme chez M. Savouré, mais en chargeant Barras de surveiller son éducation. C’était un guide bien peu sûr, et le pire choix assurément qu’il pût faire. Deux fois par décade, les aides de camp de Barras venaient chercher Jérôme. Il passait dehors trois ou quatre jours par décade, revenait fatigué d’amusements, et l’imagination encore tout occupée des plaisirs auxquels il s’était livré. Ses études allaient donc fort mal, et il nuisait à celles des autres élèves. Enfin M. Savouré prit le parti d’écrire à Barras la lettre suivante :
« Citoyen Directeur, quand le général Bonaparte » m’a confié le soin de l’éducation de son jeune frère, » il a voulu que j’en fisse un homme instruit et ca- » pable. Or, je dois vous dire que rien n’est plus con- » traire à ce but que la fréquentation habituelle de vos
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» aides de camp. Veuillez donc me laisser entièrement » maître de l’éducation du jeune Jérôme , ou bien le » retirer de chez moi. Salut et respect.
» Savouré. »
» Barras n’était pas capable d’apprécier un tel homme ; il le prit au mot et retira Jérôme de sa pension. C’était, je crois, au commencement de 1799. Il le mit d’abord à Juilly, puis à Saint-Germain, chez M. Mac Dermott, où il était quand son frère revint d’Égypte. Après le 18 brumaire, il entra dans la marine. Je ne le revis plus depuis sa sortie de chez M. Savouré, et n’eus jamais occasion de le rencontrer pendant toute la durée de l’Empire (1). »
Quand vinrent des temps meilleurs, quand, à la voix du Premier Consul, la vie classique se ranima avec la liberté, et qu’au mois de mai 1802, sur un rapport de Fourcrov, un système général d’instruction publique fut promulgué, qui contenait le germe de l’organisation de l’Université impériale, on vit soudain le Quartier Latin rajeuni refleurir d’une fraîche nouveauté. Malheureusement, alors que le décret du 17 mars 1808 fonda l’Université nouvelle, Jean-Baptiste Savouré, le
(1) Lorsque les destinées du pays ramenèrent en France l’ancien Roi de Wèstphalié , le prince n’avait pas perdu le souvenir de cette Institution Savouré où s’étaient passés les premiers temps de sa vie. Il avait aussi conservé la mémoire de Charles Baudin ; il n’attendit même pas que l’amiral le vînt voir, il appela à lui son ancien camarade et lui montra les plus affectueux sentiments, riant avec lui de ses légèretés de jeunesse, et des amplifications et des pensums, et s’enqaérant, avec une grâce toute charmante et toute cordiale, de ses anciens compagnons d’étude. Il voulut même, en commémoration de son passage rue de la Clef, y fonder une bourse qui suljsiste encore.
Octobre 1799.
La vie classique se ranime à la voix du Premier Consul.
SOUVENIRS
Savouré , troisième du nom.
Éludes à reprendre en sous-œuvn après la sorti»
du collège.
fidèle universitaire, n’était plus depuis cinq ans, et n’eut pas la joie d’assister à cette renaissance. Son fils, Jean-Louis-Marie, homme de cœur, de travail et de conscience, la pensée toujours tournée vers les exemples de son père, avait pris la direction de l’établissement et en soutint le renom. Et le jour où* en 1805, les pensionnats durent suivre de nouveau les cours de collèges de plein exercice , organisés sous le nom de lycées, on rapprit cet antique chemin du collège. Mais que de ruines! que de souvenirs brisés! On s’arrêta avec serrement de cœur sur cette vieille place Sainte- Geneviève, où se rassemblait jadis la cavalcade des écoliers pour se rendre à la foire du Landit et acheter à Saint-Denis le parchemin nécessaire aux travaux de l’année. On y pleura Beauvais, Du Plessis, Montaigu et tant d’autres frères et rivaux d’étude emportés par l’inexorable Révolution. La pension Savouré suivit le collège, depuis lycée Napoléon, installé dans les bâtiments de l’ancienne abbaye de Sainte-Geneviève, et par ses succès, donna tout d’abord la preuve des bonnes méthodes et des solides doctrines qui la dirigeaient. En 1809, elle remportait le prix d’honneur; et deux ans après , une distribution nouvelle des pensions conduisait les élèves Savouré au lycée de Louis-le-Grand, auquel tant de vieux liens universitaires rattachaient leur Institution.
Que sait-on au sortir du collège? On n’a appris que la discipline de l’esprit; on n’a appris qu’à apprendre, et il faut continuer et reprendre en sous-œuvre ses études. La jeunesse du Curieux se partagea entre les amphithéâtres d’anatomie, les salles d’hôpitaux et
SOU VEN IIIS.
l’École de Droit, le Jardin des Plantes, la Sorbonne et le College de France. C’était alors une grande époque de renaissance scientifique et littéraire. Le vieux Portai, chez qui la voix n’était plus qu’un dernier souffle, professait l’anatomie au Jardin des Plantes. Un ancien élève de la pension Savouré, Gay-Lussac, professait la physique avec la lucidité d’un grand esprit; et Thénard enseignait avec zèle et profondeur la chimie , mais avec beaucoup moins de cette clarté suprême, qualité qui en suppose tant d’autres et qui a constitué le mérite distinctif des Cuvier, des Gay-Lussac, des Arago, des Alexandre Brongniart et des Dumas. Antoine-Laurent de Jussieu dirigeait aux environs de Paris de savantes herborisations et démontrait en maître la botanique devant la nature, tandis que le bon Desfontaines en détaillait les éléments dans l’amphithéâtre du Jardin des Plantes, et que Blainville enseignait ailleurs l’entomologie. Georges Cuvier, avec ce besoin d’idées nettes et précises qui a été l’un des caractères de son génie, avec cette prodigieuse sagacité empreinte d’esprit de méthode qui en a fait l’Aristote des temps modernes , faisait de l’anatomie comparée une auxiliaire obligée de la zoologie, et révélait les secrets des révolutions de la surface du globe. Il mettait surtout en garde son jeune auditoire contre les envahissements de cette philosophie idéale et dogmatique qui prétendait se substituer, dans la science, à l’observation et à l’expérience. C’est par ses soins qu’avait été créée la Faculté des Sciences, à la Sorbonne; c’est par son influence que des missions scientifiques furent envoyées par le gouvernement à travers
Gay-Lussac et Thénard.
Arago , Alexandre Brongniart et U uinas.
de Jussieu.
Georges
Cuvier.
SOUVENIRS
MM. Guizot Villemain et Cousin.
le monde. A leur départ, les voyageurs recueillaient de sa bouche des instructions lucides, et c’est ce qui a permis de lui appliquer ce qui déjà s’était dit de Linné, que par toute la terre on interrogeait la nature en son nom. Et cependant, combien de fois le Curieux n’a-t-il pas entendu répéter à ce génie encyclopédique : « On ne sait rien ! »
Ce temps-là était aussi celui du grand triumvirat de la Faculté des lettres : de l’enseignement historique par M. Guizot, philosophique par M. Cousin, littéraire par M. Yiüemain. Quelles nobles passions d’apprendre suscitaient ces grands enseignements! Comme la jeunesse était suspendue aux lèvres des professeurs ! L’austérité, l’élévation, la profondeur du premier, donnaient à sa parole une autorité souveraine. Celle du second, moins philosophe que poète, enflammait les cœurs d’aspirations spiritualistes. Le troisième rappelait la jeunesse distraite aux grandeurs des Pères de l’Église, trop oubliés; et semant à pleines mains les trésors d’une abondante littérature , parfumait en quelque sorte la Sorbonne des fleurs et des élégances de son éloquence : Manibus claie lilia plenis. Grande époque où le Curieux tressaille encore d’avoir pris sa part, et dont il rougit de ne pas avoir tiré plus de fruit.
Si l’on écrivait sur lui des mémoires, ils pourraient se résumer en ces quelques mots : Il naquit, vécut et mourut. S’il en écrivait personnellement , il aurait beaucoup à dire sur les autres, car il a beaucoup vu. Hélas! il pourrait s’écrier pour sa part, comme chacun de ces Grecs d’autrefois : « Nous avons été jeune, vaillant et hardi! » Jadis des flots de chevelure noire
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ombrageaient son front et tombaient sur ses épaules. Aujourd’hui, cette crinière flottante a pris la teinte cle la barbe de Henry IV. Son œil brillait de l’éclair de la jeunesse : terne à cette heure , sa rétine appelle le secours de verres de flint glass, et ses pas se soutiennent sur un jonc vigoureux. Certes, par les temps qui courent, nous l’avons déjà dit, on n’a pas besoin d’avoir vécu longtemps pour avoir vécu beaucoup. Or, il a longtemps vécu. Aussi a-t-il vu naître et s’éteindre bien des poétiques, bien des religions, bien des philosophies et des constitutions, toutes plus belles les unes que les autres. Il a vu nombre d’aurores aussitôt évanouies que levées. Plus d’une fois, il a vu sortir des corruptions du peuple la lâche populace. Témoin de plus d’une révolution dans son pays, il a rencontré à l’étranger les mômes malaises , les mômes violences compromettant la liberté par les citoyens, le principe d’autorité par les gouvernements. Il a eu le triste spectacle de la haine du faible contre le fort, du pauvre contre le riche, du grimaud soi-disant littéraire contre qui possède. Voilà bien à nu l’une de nos plaies sociales, la hideuse envie, et derrière elle tous les ferments malsains qui la font éclore : les vanités étroites, les ambitions subalternes, la bassesse d’àme, l’impuissance et la rage. Pour lui, arrivé à la seconde jeunesse de M. Flourens (ce bon M. Flourens!), vivre n’est que se souvenir, et le souvenir est chargé de plus de chagrins que de bonheurs. Les plaisirs sont des éclairs, les douleurs sont des siècles. Néant de la vieî Ab ! comme il est vrai, ce mot de madame de Staël : « Tout n’est ici-bas que des commencements! » Il a vu, triste et
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cruel privilège de l’âge! il a vu tomber des jeunes pleins d’amour, de vie, d’espérances et de joies :
Des fruits à peine éclos, déjà mûrs pour les cieux.
Son cœur saigne encore, et saignera toujours :
S al te ni .
. si quis mihi parvulus aula
Luderet Æneas (1) !
O Jeunesse! Jeunesse! avril et mai! vertu si charmante, heureuse de tout, contente de rien! Lumière empourprée de nos premiers soleils, « lumen juventæ purpureum (2), » félicité enivrante, qui donne aux jours la rapidité des instants, et aux instants la valeur des siècles ! quel trésor le plus souvent jeté à tous les vents du ciel! Une heure, une heure, 6 Jeunesse! un moment, écoutez la leçon de l’âge! Si vous saviez comme on frémit, comme on tremble, comme le cœur bat quand vous déployez vos ailes ! Si vous saviez comme on vous aime ! Mais les mots se perdent dans le bruit de 'la barque rapide qui la mène, l’entraîne, l’emporte sur l’écume éclatante du monde , au gré de la fougue, des courants et des écueils. Mais elle nous jette en passant ses sourires et ses bouquets, auronsnous bien le courage de l’enchaîner et de la maudire? Oublierons-nous que chaque âge subit des entraînements et des besoins divers, mais, après tout, de même foyer plus ou moins inflammable, plus ou moins attiédi , et que le même esprit qui pousse aux com-
(1) Vircil., Æneid ., IV, 328.
(2) Id., Ibid., I, 590.
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merces du monde dans l’exubérance de la vie, nous conduit à J a solitude et nous rend à Dieu dans les langueurs et défaillances de la nature? Ah ! la moitié de la vie se passe à ne savoir ce qu’on fait, l’autre moitié à regretter! Heureux si, dans la résignation aux épreuves, on trouve le calme et le repos! Heureux si le renoncement ne nous est pas trop amer, et si nous savons redire avec sérénité les douces strophes de l’aimable Ilacan :
. Il faut penser à faire la retraite :
La course de nos jours est plus qu’à demi faite .
L’âge insensiblement nous conduit à la mort.
Nous avons assez vu sur la mer de ce monde
Errer au gré des flots notre nef vagabonde;
Il est temps de jouir des délices du port.
Ne nous décourageons pas de la dernière journée. Ceux qui nous ont devancés par delà nous attendent. L’espérance vit dans notre sein : ne nous disputons pas la consolation promise au delà des temps. Achevons d’éclairer notre raison en achevant de la confondre. Ne nous amusons pas de vaines incertitudes : une rapidité que rien n’arrête nous entraîne dans ce torrent, où tout s’engloutit pour renaître dans le sein de Dieu : chaîne admirable dont le premier anneau part du trône de l’Auteur de toute chose , et dont le dernier se rattache à l’éternité.
Il semble que le temps n’ait point affaibli chez le pauvre Curieux les facultés intérieures. Tout vieux qu’il soit, il ne prend pas la morale noire et le sérieux gourmé pour jugement et vertu; il ne met pas au rang des vices ce qui n’est plus à la portée de ses années, et
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l’une de ses préoccupations, c’est que le long usage de la vie ne lui désapprenne de vivre avec les hommes et ne lui ôte cette bienveillance universelle que recommande l’Apôtre. Dieu lui a laissé encore je ne sais quelle verdeur, quel foyer interne et natif d’humeur et de gaieté, comprimé souvent, mais que les orages n’ont jamais pu tout à fait éteindre, et qui Fa relevé et soutenu jusqu’à cette heure. L’historien de Samuel Johnson rapporte que ce personnage, qui n’eût été qu’un rhéteur s’il ne se fût montré un caractère, et si sa vertu atrabilaire ne lui eût constitué une originalité, avait pour maxime que « L’esprit d’un homme peut toujours se mesurer exactement à sa gaieté : The size of a man’s understanding might always be justly measured hy his mirth (1). » Le vieux Homère lui-même, chez qui tout se trouve, donne à Vénus l’épithète de •cpiXop.gifeç, l’amie du Sourire, comme pour exprimer sans doute que le sourire est ce qu’il y a de plus aimable et de plus beau. Les Persans, au rapport de Chardin, disent qu’il n’y a de vrai dévot que l’homme gai (2) ; et, de leur côté, les catéchistes italiens ont mis la mélancolie au nombre des péchés capitaux. Voilà notre Curieux bien partagé et assuré des joies de la vie éternelle, s’il n’est retenu pour autre cause. Il sait qu’il ne sait rien, et il a pris le parti de s’enquérir sans scrupule de ce qu’il ne sait pas. Il n’aime point à être interrompu quand il parle, non par orgueil , mais parce que l’interruption étonne et trouble sa pensée, et qu’elle le gêne dans ses inter-
(1) The life of Samuel Johnson , by Robert Anderson, p. 265.
(2) Voyages de M. le Chevalier Chardinn, en Perse et autres lieux de l’Orient , t. V, p. 187. Amsterdam, Delorme, 1711. In-12.
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rogations. « Mes enfants, dit-il souvent comme M. de Fontenelle, si nous ne parlions que quatre à la fois! » Que voulez-vous! il a ses nerfs : vous avez bien les vôtres. On peut aimer mieux la compagnie que la foule. Il lui doit à tel moment de s’envelopper de silence; tout à l’heure, s’il avait quelque chose à dire, ne voyez-vous pas qu’il lui serait impossible de placer un mot? Nullement querelleur de sa nature, il a toujours été d’avis qu’il y aurait moins d’injustice sur la terre si chacun avait le courage de défendre le droit dans son droit, et, grâces à Dieu, il lui reste encore assez de dents pour sa défense. Gomme M. de Bellegarde, il a payé et ne joue plus, mais il ne veut point payer quand il ne doit pas. Indépendant de caractère, indocile à tous les jougs, il a subi cependant plus d’un joug dans sa vie. Lui, Curieux modeste, et qui comprend qu’il le doit être, il n’a jamais senti les pointes de F ambition ; il n’a jamais fait de bruit , jamais agité la vase de l’eau transparente : il est de la faction des contents, et, comme Mercier, il vit par curiosité (1). Il s’est fait une société de ses livres, et les derniers jours qui lui sont comptés, il les passe à feuilleter les siècles, comme dit Boileau, d’après Horace (2).
Il avait été un spéculatif convaincu. Il a été battu et châtié par où il avait péché. Il avait poursuivi les utopistes jusque dans la mémoire d’un des hommes
(1) Ce mot, emprunté par M. Victor Hugo, a passé dans l’un des vers les plus heureux de Marion de L’ Orme.
(2) Tempora si fastosque velis evolvere mundi.
(Horat., Sat ., T, m, 112.)
qui en ont le plus honoré l’esprit, l’immortel Fénelon, et pour châtiment de cette haine contre l’esprit d’utopie et des excès de plume qu’elle avait pu lui inspirer, il a découvert qu’il était le plus utopiste de tous, car il croyait encore à la Vérité. Toutes les grandes vérités ont été battues. On ne croit plus qu’au fait. On ne croit plus qu’à l’argent. Ce temps-ci n’est point généralisateur; il n’est pas le temps de la moisson, mais des glanes, mais des paillettes, mais des petits faits. Constituons-nous donc chercheurs de paillettes d’or. Quelque jour, des mains habiles transformeront ces paillettes en lingots. Ayons donc à cœur de donner à quelques esprits de plus un peu de curiosité pour les glanes historiques , pour des études si dignes , en définitive, de l’attention de l’homme, après l’étude de soi-même, qui doit être notre passion maîtresse, « Our ruling passion , » comme dit Alexandre Pope.