‹ Causeries d'un curieux (volume 2)Chapitre 74 sur 97 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

Les

autographes assimilés à tous les autres souvenirs des grands hommes.

qui nous a valu de vives lumières sur des caractères

incomplètement connus :

Croire' tout découvert est une erreur profonde,

C’est prendre l’horizon pour les bornes du monde,

a dit justement le dur et rocailleux Le Mierre, qui n’a pas toujours aussi bien parlé.

Après tout , le goût des Autographes et des documents historiques n’est pas une de ces manies qui ne flattent que la passion vide de la vanité. Loin de là, il s’adresse aux sentiments moraux les plus élevés , il monte l’imagination, il sollicite l’esprit et le cœur. Gomment se défendre de l’intérêt , parfois même du respect qui s’attache à tout monument écrit, public ou inédit; à toute relique aussi profondément personnelle et en quelque sorte vivante? N’en est-il pas des Autographes comme des meubles , comme des instruments qui ont été à l’usage des grands hommes, comme des lieux qu’ils ont habités et dont l’aspect exalte en nous la puissance du souvenir? Indépendamment même des circonstances toutes particulières touchant aux figures historiques , et que peut seule éclaircir la vue des lieux qu’elles ont habités, n’existe-t-il pas entre ces personnages et ces lieux, entre l’homme et la nature, je ne sais quelles affinités , quelles mystérieuses harmonies qui expliquent bien des sentiments et des actes? Du temps de Diogène Laërce, on allait voir encore à Scyros l’instrument dont se servait pour ses observations astronomiques le vieux Phérécyde, né 600 ans avant Jésus-Christ (1). Il faut lire dans Cicéron, ce grand

(1) Voir Bailly, Traité de V Astronomie , t. I, p. 197.

homme que j’aime pour son génie, pour son amour ardent de la patrie, même pour ses faiblesses, un beau passage touchant cette muette éloquence des objets matériels. Un jour qu’il était à Athènes, capitale du monde des lettres et des arts comme Rome était celle du monde politique, il se promenait sous les ombrages d’Académus avec Quintus, son frère, avec le jeune Lucius, son cousin; avec Pupius Pison, qui fut ensuite consul, et le fameux Atticus. Les souvenirs de Platon, de son neveu Speusippe d’Athènes, du Ghalcédonien Xénocrate, encore plus philosophe de mœurs que de doctrine; de Polémon d’Oète, le disciple de ce dernier, vinrent assaillir en foule la docte compagnie, et semblaient comme ressusciter ces graves figures. L’un apercevant de la route, tout près d’Athènes, le petit bourg de Colone, où jadis avait habité Sophocle, n’avait plus d’yeux que pour ce lieu célèbre, et, à mesure qu’il approchait, il lui semblait voir ce poète se dresser devant lui. Puis son imagination allumée évoquait l’ombre harmonieuse d’Œdipe, et faisait d’une fiction une réalité. Tout d’une voix l’assemblée applaudit au jeune Lucius, qui avait visité avec respect le lieu où Démosthènes et Eschine haranguaient jadis l’un contre l’autre ; qui avait couru près du port de Phalère, où Démosthènes déclamait au bruit des flots pour s’habituer à vaincre par sa voix le bruit du frémissement du peuple. Cicéron lui-même, allant à Métaponte, s’était refusé à toute affaire avant d’avoir vu le lieu où Pythagore avait passé sa vie et le siège où il avait accoutumé de s’asseoir. A la vue de la chaire où Gharnéades enseignait à Athènes , le grand orateur

Impressions de Cicéron devant les lieux où avaient fleur les grands philosophes et les grands citoyens de la Grèce.

Souvenirs de Sophocle

de

Charnéades

Le crâne de Jean Sans-peur.

Éperon d’honneur de Henry IV.

404 UTILITÉ DES DOCUMENTS ÉCRITS, se sent ému : ii lui semble voir le philosophe en personne, dont un portrait a consacré l’image; cette chaire elle-même, demeurée veuve d’un si grand esprit , il l’anime, il la personnifie; il lui semble qu’elle

regrette à toute heure de ne plus entendre ses accents .

Cette ville a cela de prodigieux, s’écrie-t-il, qu’il n’est rien qui n’y parle à notre pensée ; et partout où se portent nos pas, nous foulons du pied quelque souvenir historique : « Modo enim fuit Charneades : quem videre videor (est enim nota imago) , a sede ipsa tanti ingenii magnitudine orbata, desiderari illam vocem

puto . Id quidem infinitum est in hac urbe : qua-

cumque enim ingredimur, in aliquam historiam vestigium ponimus (1). »

Les musées des souverains , les musées ethnographiques ne sont pas de vains étalages : les peuples comme les familles, fiers de leurs souvenirs, aiment à se retremper dans leur passé. Les grands noms constituent la famille commune. Malgré nous, les moindres restes des personnages illustres par de grandes vertus ou célèbres par de grands crimes nous font tressaillir. En tenant dans ma main, à Dijon, le crâne de ce duc Jean Sans-peur de Bourgogne, dont le tombeau venait d’être violé, je n’ai pu me défendre d’un serrement de cœur à l’aspect de cette grande entaille, faite par la hache de Tanneguy Du Chastel, cette entaille par laquelle, suivant un mot connu, « les Anglais sont entrés en France. »

Je n’ai pu davantage me défendre d’un vif intérêt

(1) Cicep»., De fmibus Bonorum et Mcilorum, lil). Y, cap. i et n.

UTILITÉ DES DOCUMENTS ÉCRITS, en tenant l’éperon d’honneur, en argent ciselé, que portait Henry IV à son entrée dans Paris, et qui a été vendu dix-neuf mille francs à la vente de madame la comtesse de Failly. Laissez faire et laissez dire : il y a toujours dans ces minuties un côté pour le cœur, pour la pensée, pour l’histoire.

Un jour, ouvrant par hasard, aux Archives de l’Empire, un registre de la Section judiciaire , je fus saisi d’un singulier mouvement de curiosité , en y trouvant écrit de la main du grand Racine les lignes qui suivent (1) :

« Je soussigné, Jean Racine, gentilhomme ordinaire du Roy, ayant acquis de la Compagnie de Mrs les secrétaires du Roy une charge de secrétaire du Roy, maison et couronne de France, et de ses finances, consens par ces présentes que ledit office demeure affecté et hypothéqué à toutes les dettes de la Compagnie qui ont este crées (sic) jusqu’à ce jour, et ce suivant et conformément aux délibérations de la Compagnie , même aux dettes qui sont créés suivant les délibérations des 27 mars, sept août et treize janvier, à toutes lesquelles je m’oblige solidairement et par les mesmes voves que la Compagnie est ou sera obligée. Fait à Paris le quinzième février mille six cens quatre vingt seize.

» Racine. »

Une esquisse rapide des services généraux que peuvent rendre les textes autographes a ouvert notre

(1) Archives générales de l’Empire, Section judiciaire, v. 2, n° 48, fol. 67, registre intitulé Soumissions.

Obligation

de

Jean Racine, comme gentilhomme de la chambre du Roi, pour concourir à supporter les charges de la

Compagnie.

Amerigo

Vespucci.

Examen de quelques mots et faits historiques.

premier volume. Quant aux exemples de detail, on n’a que l’embarras du choix, et nos Causeries en seront la longue et constante démonstration, depuis la première page jusqu’à la dernière. Prenons quelques exemples au hasard.

Le premier qui se présente est celui du Florentin Amerigo Vespucci, homme de mérite à la vérité, mais subalterne et sans initiative, parti pour l’Amérique sous la conduite d’un des lieutenants de Christophe Colomb , en qualité de marchand , de géographe ou de pilote. Eh bien, c’est lui qui a donné son nom au nouveau monde, découvert cependant deux ans avant lui par le génie de Christophe Colomb. A quoi dut-il cette fortune? Uniquement au bruit que la République florentine fit des lettres qu’il écrivait pour annoncer ses découvertes, tandis que le gouvernement ombrageux de Ferdinand et d’Isabelle d’Espagne condamnait à l’obscurité celles du véritable découvreur. Mais, grâce aux journaux autographes de Colomb et d’Ojeda, grâce également aux nombreuses correspondances contemporaines avec l’historien Jean-Baptiste Ramusio, — celui-ci et don Antonio de Tordesillas de Herrera, aux seizième et dix-septième siècles ; Navarrete et le baron de Humboldt dans le nôtre, ont pu rétablir la vérité (1) .

Ke sait-on pas aussi que la plupart des mots historiques sont démentis par les écrits? Et toutefois, sans jamais s’enrôler dans la foule des naïfs et des crédules,

(1) Voir Y Histoire critique de la géographie du nouveau continent, par Alexandre de Humboldt, qui a exposé cette question de la manière la plus lumineuse par l’emploi patient et sagace des sources originales de tout genre.

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