‹ Causeries d'un curieux (volume 2)Chapitre 76 sur 97 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

Henry 1er de Montmorency, né le 1 5 juin 1 534 , mort le 2 avril 1614,

pour avoir eu une entière ignorance des lettres.

il s’occupe. D’Allonville a beaucoup vu, beaucoup entendu, et il a bon jugement.

L’histoire de tous les temps et de tous les peuples abonde ainsi en mots consacrés, dont on ne saurait constater l’authenticité faute de documents écrits, ou que des documents contredisent. Que de belles paroles ne sont que rhétorique controuvée ! mais aussi que de mots atroces sont des calomnies ou des suppositions au moins gratuites!

Avec un mot on fait ou l’on défait une réputation. Voyez, par exemple, ce Henry Ier, duc de Montmorency, second fils du grand connétable Anne, et à qui Henry le Grand., qui l’appelait mon compère, et lui donnait ce titre dans les lettres qu’il lui écrivait, envoya l’épée de connétable, en 1593, Brantosme dit qu’il avait une entière ignorance des lettres ; que son seing n’était qu’une marque, comme celle des gentilshommes du moyen âge ne sachant écrire pour cause de noblesse ; qu’il ne connaissait ni argent ni monnaie, mais compensait de tout point son ignorance par son bon sens naturel. Tallemant des Réaux dit aussi qu’ «il savait à peine lire. » Vittorio Siri (1) raconte également comme quoi, accusé à propos de certains mémoires présentés sous son nom à l’archiduc Albert, Montmorency se justifia sur ce que son secrétaire, gagné par Henry IV, l’avait trompé en lui lisant un papier pour un autre : attendu que ce connétable ne savait ni lire ni écrire : « Foiche non sapendo esto contestabele ne leggere ne scrivere. » Ce n’est pas tout, il y

(1) Mentor, recoud., t. II, in-4°, p. 32;

UTILITÉ DES DOCUMENTS ORIGINAUX. 419 a encore ce mot connu, attribué à Henry IV : « Tout me peut réussir par le moyen d’un connétable qui ne sait pas écrire et d’un chancelier (Sillery) qui ne sait pas le latin. » D’un autre côté, voilà D’Aubigné qui contredit tout cela. Se promenant un jour sur le bord de la Droune, rivière du Périgord , avec Montmorency, celui-ci se mit à pousser de grands soupirs, et ayant arraché l’écorce d’un arbre qui était en sève , il écrivit sur-le-champ dessus les vers latins qui suivent, pour exprimer son martyre au sujet d’une belle dame des Espagnes qu’il aimait d’amour :

Oceani felix properas, si flumen ad oras,

Littus et Hesperium tangere fata sinunt :

Siste parum , et liquidas , qui jam dissolvor in undas , Extinctum lacrymis , ad vada nota feres.

Sic poterit teneras urit quæ flamma medullas,

Mersa tamen patriis vivere forsan aquis.

Voilà le récit que fait D’Àubigné dans sa Vie, écrite par lui-même (1) , et qui , pour le dire en passant , vaut mieux que son Histoire; elle offre plus d’attrait, du moins , ce qui tient sans doute à la personnalité qui se peint, au moi qui intéresse et captive toujours, quand l’orgueil n’y est pas provoquant.

Ce sont là, il faut l’avouer, des témoignages trop contradictoires pour qu’il n’y ait pas un juste milieu à prendre ; et si je ne crois pas que Montmorency ait improvisé les vers latins sur les bords de la Droune, j’allais dire de la Garonne; si j’admets que ce soit une méprise de D’Aubigné, qui en a fait bien d’autres par pure gasconnade, je ne saurais non plus admettre que

(1) Amsterdam, 1731, in-I2.

Témoignage contraire de D’Aubq }né.

420 UTILITÉ DES DOCUMENTS ORIGINAUX, le second connétable de Montmorency ne connût pas ses lettres, à moins qu’il ne faille supposer qu’il eût en quelque sorte dans sa poche un secrétaire de la main pour tromper en toute circonstance la postérité. On croit au contraire qu’il n’usa pas d’un tel artifice, et qu’il ne fut point de ceux qui à leur signature substin «est pas tuaient un coup du pommeau de leur épée. On l’a dit de Charlemagne , on l’a dit de Bayard, et c’est inexact pour tous les deux. La signature de Charlemagne, disposée en chiffre, est très-belle, et il est plus que probable que ce monogramme était d’un secrétaire de la main , comme beaucoup d’autres monogrammes de souverains et de seigneurs du moyen âge. Il n’en est pas moins certain que Charlemagne savait écrire. Un passage d’Eginhard, fort controversé, mais maintenant admis dans ce sens, en donne suffisamment la preuve (1). Quant à la signature de Bayard elle est plus connue. Qui veut trop prouver ne prouve rien.

En résumé, l’assertion est trop absolue, et de cellelà il pourrait bien être comme de celle de M. Grün, qui ouvre par les mots suivants un des chapitres de son livre sur la Vie publique de Michel de Montaigne « Pierre Eyquem, écuyer, père de Michel de Montaigne, n’avait aucune connaissance des lettres (2). » Serait-ce à dire que ce père si éclairé , qui entoura son

exact que Charlemagne signât avec le pommeau de son épée.

(1) Voir tome Ier, p. 83, § xxv de la Vie de Charlemagne , par Eginu.viîd. Edition publiée pour la Société de Y Histoire de France , par Al. Teclet.

(2) Voir p. 63. Voir également Recherches sur Montaigne , documents inédits, recueillis et publiés par le docteur P a yen, 1i° 4, 1856, p. 44 et suivantes.

fils de tant d’éléments de science, fut un franc ignorant, quand on sait au contraire qu’il lisait dans le texte latin original la Théologie naturelle de Raymond Sebond, qu’il écrivait des vers latins, et qu’en somme on ne choisissait pas un homme illettré pour en faire successivement un jurât , un prévôt , un sous-maire, puis un maire de Bordeaux, et un conseiller de la cour des aides, comme le fut Pierre Eyquem?

Ce sont surtout les textes de livres qui ont à tirer profit de l’examen des originaux autographes ou des copies authentiques, quand on ne peut avoir les originaux. Ici la plume n’est pas moins pleine d’exemples. Jette-t-on les yeux vers l’antiquité, il est bien entendu qu’on n’en trouvera point d’autographes ; mais qui contestera que la collation des textes ait été, comme elle l’est encore, le premier fondement de toute critique? Qui diminuera les titres des quinzième et seizième siècles à la reconnaissance du monde, pour la première publication des classiques? Les grands philologues de cette époque avaient beaucoup fait , mais des lacunes restaient encore. Voyez ce qu’étaient les oeuvres d’Hippocrate jusqu’en 1839, d’où datent les grands travaux de M. Littré sur la collection hippocratique. Jusque-là, obscurité dans les textes, confusion des dialectes, disparate dans les doctrines. Nul esprit assez puissant par le savoir et par la patience n’avait paru, qui fit nettement le jour dans ces abîmes, et mît chaque chose à sa place. M. Littré, avec une sagacité soutenue de la plus infatigable ardeur, a brisé toutes les entraves d’un texte corrompu. La délicate connais-

Que

les éditions de livres surtout ont à gagner à la collation des originaux.

L’ Hippocrate de M. Littré.

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