A MONSIEUR DE MALHERBE
Voilà des vers de nostre maistre !
Je les congnois par dessus tous :
Que le stille en est grave et doux !
Qu’ils sont en belle et grosse lettre !
Les autres poètes font bien :
Leurs vers chatouillent fort l’oreille.
Mais ie ne les estime rien Au regard de ceste merueille.
Aussi sa belle renommée Court desja partout l’univers :
Et personne ne lit ses vers De qui l’asme ne soit charmée.
G’esc enfin l’Apollon françois,
La gloire et l’honneur de cest aage,
De qui les réglés et les loix Ont mis les Muses hors de page.
Si tout ce que l’homme souhaitte,
Le Ciel le faisoit succéder :
Je ne luy voudrois demander Que d’estre un aussi bon poète.
Que je ferois parler de moy !
Mais ce n’est pas là mon attente.
Je sçay bien qu’il faut malgré soy Que chacun du sien se contente.
Apres ces pompes admirables,
Ses beaux vers estoient nostre espoir :
Aussi nous en a-t-il fait voir Qui sont du tout incomparables :
1 1 nous a si bien satisfait ,
Qu’on ne sçait qui fut plus superbe Ou le triomphe qui s’est fait,
Ou bien la Muse de Malherbe.
Gomme tous les poètes, le maître avait eu ses commencements. T a Uemant des Réaux dit nettement que
ses premiers vers étaient pitoyables , et il cite entre autres une faible élégie que Malherbe n’a pas osé imprimer. Lui-même, dit-on, méprisait comme des œuvres au-dessous du médiocre ses premiers essais, par exemple la faible imitation du poète maniéré le Tansillo, qu’il avait mise en vers français à l’époque où son goût n’était pas encore épuré. Et cependant il y a dans ce morceau deux strophes d’une facture excellente, pleine de fraîcheur , de grâce et d’harmonie. Ex ungue leonem . Parlant du massacre des innocents par l’ordre d’Hérode, il dit en une de ces stances :
Ce furent de beaux lys qui , mieux que la nature ,
Meslant à leur blancheur l’incarnate peinture,
Que tira de leur sein le couteau criminel,
Avant que d’un hyver la tempête et l’orage A leur teint délicat pussent faire dommage,
S’en allèrent fleurir au printemps éternel.
Ne sont-ce pas là de bons vers? Malherbe avait trop d’orgueil pour ne pas être sévère pour lui-même ; mais son dédain n’était que relatif, et n’a-t-il pas dit, à la fin de sa vie, dans son Ode à Louis XIII :
Les puissantes faveurs dont Parnasse m’honore ,
Non loin de mon berceau commencèrent leur cours :
Je les possédai jeune , et les possède encore Au déclin de mes jours.
Néanmoins, beaucoup de vers contemporains de sa jeunesse poétique lui ont été attribués, lesquels il y aurait, à mon sens, autant de présomption à lui dénier qu’à lui donner impérieusement. On retrouvera un jour l’épithalame composé par le poète illustre pour M. de Joyeuse, et l’on acquerra la preuve qu’il était, dès 1582, comme nous le disions tout à l’heure,
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mis à contribution pour les fêtes et spectacles de la cour, et que vraisemblablement nous n’avons qu’une portion de ses œuvres réelles. Je ne me hasarderai certainement pas à affirmer que le grand art eût beaucoup à gagner à ces découvertes ; mais ces dernières auraient à coup sur un intérêt notable pour l’histoire des procédés et des progrès de ce grand esprit. Il est instructif autant que curieux de rechercher l’homme dans l’enfant et dans le jeune homme, la muse victorieuse dans la muse qui fait ses premiers pas, et de voir éclore et se dégager le goût du sein d’informes essais.
Dans le ballet des Bacchanales, dansé en 1623 (1), je trouve deux pièces de vers signées seulement de l’initiale M., tandis que les autres sont signées en toutes lettres. Je serais assez tenté d’y reconnaître Malherbe plutôt que Motin ,. qui signait toujours de ses cinq lettres ses poésies. Une de ces bluettes de mirliton est adressée Aux Dames et mise dans la bouche du duc de Montmorency, et l’autre également adressée Aux Dames et prononcée par le maréchal de Gréquy, représentant un Deshauché par V Amour. Voici la première strophe comme spécimen :
Qu’ Amour, le maistre des vainqueurs,
Blessast mortellement les cœurs ;
Qu’il range dans la servitude,
Je ne l’eusse pas creu : la raison nous deffend De penser que les traits dont l’atteinte est si rude Peussent jamais partir de la main d’un enfant.
(1) Ballet du Roy sur le subjet des Bacchanales , dansé au Louvre le 28 février, vers par Théophile, Saust-Amand , Du Vivier, Sorel, Boisrobert et M. — Paris, René Giffart, 1623. In-8° de 21 pages.
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Tous ces vers sont adressés aux dames. Et de fait, Malherbe, plein de tous les feux du Midi, où s’était passée sa jeunesse, professait pour elles un véritable culte.
« Voyez ces hommes, disait-il, à peine sont-ils trois ou Cjuatre sur la terre, que l’un d’eux tue son frère! Aussi Dieu s’est-il souvent repenti d’avoir fait l’homme, jamais d’avoir fait la femme. » Il eût volontiers, comme le conteur arabe du désert, exaltant son auditoire par l’éloge enthousiaste de quelque héroïne, terminé son discours par cette parole sacramentelle :
« Gloire à Dieu, qui a créé la femme! »
La femme était sa première religion, la poésie, sa seconde, — même et surtout quand il ne lisait plus à livre ouvert dans le livre de l’amour. Il y avait un usage en Avignon , au temps où le comtat Venaissin était au Pape, qu’à chaque courante, la dame qui devait danser allât baiser M. le vice-légat à sa place (1) ; le vieux Malherbe eût fait cas d’un semblable privilège. J’en aurais fait autant. Est-ce bête de nous dire que le masculin est plus noble que le féminin ! Où ce Lhomond, qui n’est guère un homme, a-t-il trouvé cette gentillesse? Malherbe était autrement dans le vrai. C’est dommage qu’il ait gâté par le cynisme un si beau culte.
A l’égard de toute autre religion, il était comme tant d’autres qui, sans être pyrrhoniens ni libertins, suivant le mot d’alors, remettent à Pâques le soin de la pratique ; et sauf à s’en confesser à cette grande fête, il avait de temps à autre le propos leste touchant les choses de sacristie. Un chartreux nommé Dom Cha-
La première religion de Malherbe était
la femme.
(1) Voir les Mémoires de mademoiselle de Montpensier, année 1660.
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zeray, fort lettre et fort galant homme, avait été de ses meilleurs amis quand il était encore dans le monde. Malherbe voulut voir Ghazeray après que ce dernier se fut fait religieux. Il alla donc aux Chartreux avec son disciple Racan, un grand libertin, et son ami le peintre-poète Du Monstier, comme lui fort enclin aux femmes, et qui se consolait volontiers, à ce qu’il laissait croire, de la menace d’être damné (1). D’abord, il fallut négocier pour obtenir d’être admis à parler un moment au chartreux, et encore exigea-t-on qu’avant d’entrer dans la cellule chacun dit un Pater. Ce qu’ayant fait, en se cotisant, ils franchirent le seuil, pensant parler enfin à leur ancien ami. Mais incontinent les vêpres vinrent à sonner, et le religieux, contraint de s’y rendre, lefs quitta sur-le-champ, si bien qu’ils s’en retournèrent sans l’avoir aucunement entretenu. Malherbe, fâché d’avoir fait inutilement le voyage, s’écriait : « Ou’ on me rende au moins mon Pater (2) ! » Ceci n’est qu’une gaieté ; mais il rie s’en tenait pas toujours à si peu. Je ne sais même qui a voulu en faire un libre penseur et un impie. C’est une exagération : ce malheureux orgueil n’était pas absolument de son siècle. Aussi, avec moins de puissance d’esprit et d’âme que le grand Lucrèce , laisse-t-il échapper comme lui de son cœur, dans ses poésies, des accents religieux et sacrés qui démentent un froid système. Dans tous les cas, il n’a pas eu le tort d’afficher en ses écrits ses mépris ou ses indiffé-
(1) Daniel Du Monstier, né à Paris en 1575, mort vers 1646.
(2) Voir les Manuscrits de Conrart à la Bibliothèque de l’Arsenal.
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rences. Les convictions ne se commandent pas : on croit ce qu’on peut. Croyez donc ce que vous pourrez ; mais laissez à chacun sa foi , n’ébranlez pas les croyances générales, et ne jetez pas le trouble dans les consciences.
Malherbe n’avait pas de plus grand admirateur que La Fontaine, autre admirateur des femmes. On sait que ce dernier avait pris le goût de la poésie en lisant les stances du grand écrivain sur l’assassinat de Henry IY :
Que direz-vous, races futures,
Si quelquefois un vrai discours Vous raconte les aventures De ces abominables jours!
Rien de plus connu. Mais ce qu’on ignore généralement, c’est qu’il est l’auteur de l’éloge de Malherbe, contenu dans l’avertissement du Recueil de poésies chrétiennes et diverses , dédiées à monseigneur le prince de Conty , et destinées à l’éducation de sa jeunesse. Le Recueil, d’ailleurs composé avec goût, et auquel on dit qu’ Arnaud d’Andilly, Nicole et Lancelot de Port-Royal avaient mis la main, était de Henry Louis De Loménie, comte de Brienne, qui, après avoir été secrétaire d’État, s’était retiré à l’Oratoire. Ami particulier de La Fontaine, comme il le dit dans ses Mémoires, il avait prié cet écrivain de joindre à sa compilation quelque poésie de sa main, paraphrasée des psaumes. La Fontaine s’y était prêté. Il avait composé en outre la dédicace et l’avertissement, et avec cette faiblesse de bonhomie qu’il montrait pour ses familiers , il avait souffert que le recueil fût encore enrichi de seize de ses fables nouvelles, et que le tout ensemble passât
La Fontaine écrit
sur Malherbe.
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MO
sous la protection de son nom (1). Or, ainsi pris au piège , il s’était prêté à rajeunir pour îe livre quelques poésies de Malherbe, comme l’atteste expressément Matthieu Marais , si bien instruit de toutes les particularités relatives au fabuliste, dont il a écrit excellemment l’histoire. Mais, saisi d’un remords soudain après l’impression du recueil, La Fontaine mit à la fin îe texte original de Malherbe en regard de ses changements. Il eut soin de l’annoncer au lecteur dans l’avertissement, et, comme par une juste compensation, il y donna carrière à son admiration pour le maître.
« Les ouvrages de ce grand homme, dit-il, sont d’un tel prix, qu’il semble que toutes les paroles en doivent être tenues pour sacrées, et qu’on n’ait pu y toucher sans témérité. Aussi ces changements sont-ils en très-petit nombre et très-peu considérables, et ne paroîtront possible pas avoir été faits sans quelque raison.
» Ce n’est pas ici que les louanges de cet auteur doivent être placées. On les auroit vues ailleurs dans tout leur éclat, si celui qui a honoré ce recueil d’une préface ne s’étoit point proposé de parler seulement de la poésie en générai, sans porter son jugement sur pas un auteur en particulier. Nous ne saurions qu’approuver une si judicieuse conduite. Toutefois, comme M. de Malherbe peut être excepté de la loi commune, il ne sera pas hors de propos d’avertir que l’on prenne garde à trois choses en lisant ses poésies : au tour et à
(1) Le recueil parut en trois volumes in-12, en 1671, sous le nom de La Fontaine. Près du quart du volume se compose de poésies choisies de Malherbe. Racan figure dans le même volume.
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la chute de la stance, à l’arrangement des paroles, d’où procèdent l’harmonie et la netteté de ses vers; aux expressions qui non-seulement sont nobles, mais poétiques et hardies, sans qu’il y ait rien qui paroisse étrange ni qui déplaise. Tout cela, joint à la beauté de la rime, cause un plaisir sensible aux personnes même les plus grossières.
» Il y auroit beaucoup à dire sur ce sujet, mais le simple avertissement ne le permet pas. Ce sera assez d’ajouter en gros, que M. de Malherbe en ses vers a tout ensemble de la majesté, de la force, de la douceur, une beauté mâle et des grâces. Cependant il a pu faillir; et quel écrivain est exempt de faute? Homère même ne l’étoit pas, au sentiment du meilleur juge de l’antiquité. M. de Malherbe a pu laisser de certaines choses qui auroient mérité sans doute une plus grande perfection, soit qu’il appréhendât la peine de les corriger, soit qu’il crût avoir assez fait pour la satisfaction de son siècle. Ces clioses-là sont en petit nombre. Nous en avons changé quelques-unes comme il nous a été possible, et peut-être avons-nous failli en cela nousmêmes. Le lecteur prendra, s’il lui plaît, en bonne part la pensée que nous avons eue , nous l’en supplions. Si quelqu’un nous fait la grâce de nous fournir d’autres changements, le public en profitera dans une seconde édition, et les nostres seront ôtés. En attendant, nous avons restitué dans cet extrait ces endroits changés , afin que chacun s’en puisse tenir à la manière qui sera le plus à son goût (1). »
(1) Cette restitution avait échappé à Walckenaer.
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Voilà un me a culpa littéraire, et pendant qu’il était en train de confession, La Fontaine, tout en laissant subsister son nom sur le titre comme auteur du recueil, dit nettement ce qu’il en est dans son épitre dédicatoire au jeune prince :
Pour moi, je n’ai de part en ces dons du Parnasse
Qu’à la faveur de ceux: que je suis à la trace.
Esope me soutient par ses inventions;
J’orne de traits légers ses riches fictions :
Ma Muse cède en tout aux Muses favorites
Que l’Olympe doua de différents mérites.
Cependant, à leurs vers je sers d’introducteur.
De ce nouveau recueil je t’offre l’abondance.
Ceux qui par leur travail l’ont mis en cet état,
Te le pouvoient offrir en termes pleins d’éclat;
Mais craignant de sortir de cette paix profonde Qu’ils goûtent en secret loin du bruit et du monde. Ils m’engagent pour eux à le produire au jour,
Et me laissent le soin de t’en faire leur cour.
Leur main l’eût enrichi d’un plus beau frontispice ; La mienne leur a plu simple et sans artifice.
Conty, de mon respect sois du moins satisfait,
Et regarde le don, non celui qui le fait (1).
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prosateur.
Le poète est très-connu chez Malherbe , le prosateur ne l’est pas assez ou l’est mal. Rien cependant de ce qui est sorti de la plume d’un pareil homme n’est à
(1) Je signale à M. Régnier, pour sa nouvelle édition des Classiques, un volume manuscrit intitulé Elogia Julii Mazarini cardinalis , lequel se trouve à la Bibliothèque de l’Arsenal, sous le n° 191 bis H. F. Jl l’enferme des variantes intéressantes à la lettre de La Fontaine sur la fête de Vaux, imprimée pour la première fois dans les Œuvres diverses de La Fontaine, en 1729. La copie du manuscrit est antérieure. Le texte publié porte : « Molière, c’est votre homme. » La copie dit : « Molière, c’est notre homme; » ce qui a un tout autre sens.
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Jih 3
dédaigner à cette époque de formation de la langue. Dans sa correspondance, précieuse par les informations dont elle abonde, il est loin de se montrer spirituel, léger, amusant à la façon de Voiture, ni étudié et parfois éloquent comme Balzac. C’est seulement un informateur exact et sérieux , désintéressé de style , écrivant vite , au courant de la plume, sous l’inspiration des événements quand il se croit sûr. En un mot, excellent chroniqueur du temps, à partir du mois de février 1606 jusqu’à sa mort en 1628, il est un miroir rendant les choses sans passion, un témoin et rien de plus, mais un témoin fidèle sans nulle préoccupation politique, même sans nulle étude des intérêts et destinées de l’État, à quoi il n’entendait rien ni ne voulait rien entendre. Une seule pensée avant tout le possédait, c’était celle des destinées de la langue française , c’étaient les formes et le génie de la poésie; le reste, il le racontait sans le juger. Je ne parle pas ici de sa fameuse lettre de consolation à la princesse de Conty. Ce n’est plus une lettre, mais une épitre étudiée, trop étudiée, une œuvre littéraire, devenue un des titres de l’auteur, et où il a donné toute la mesure de ce qu’il savait faire en prose, quand il s’y livrait. Il ne faut pas oublier que cette épitre a devancé Descartes et Pascal. Ses lettres à Peiresc, style à part, constituent des espèces de mémoires dont Bazin a prouvé qu’on pouvait tirer un précieux secours pour Phistoire de la fin du règne de Henry IV et du commencement de celui de Louis XIII. Lui et moi avions eu communication des originaux existant à la Bibliothèque impériale , et chacun de son côté avait relevé de nom-
Ses lettres à Peiresc,
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breuses et étranges bévues dans les éditions existantes. Nous avions fini par mettre nos notes en commun sur mon exemplaire et sur une mauvaise copie faite pour M. de La Malle, et que Bazin avait achetée à la vente du marquis de Fortia d’Urban. Nous nous proposions d’opérer quelque jour ensemble une révision définitive, en suivant pas à pas les textes autographes, et de tout cela serait sortie une édition nouvelle, si d’autres préoccupations ne m’eussent fait renoncer à toute participation à ce travail, et si le dégoût de la révision d’épreuves n’eût, pour sa part, détourné Bazin de jamais donner suite à la pensée d’une pareille publication. Ses derniers regards, alors qu’il commençait à être travaillé par la longue maladie hépatique qui l’a enlevé, se portèrent sur les textes comparés de madame de Sévigné; et il avait déjà jeté sur des feuilles volantes des notes fort précieuses à l’endroit de l’illustre épistolière.
Dans un ouvrage de circonstance (1) , j’ai déjà fait ressortir combien le secours des originaux de cette correspondance de Malherbe était indispensable pour lui faire dire ses vraies paroles dans une édition nouvelle. Celle de Biaise, qui devait être revisée littérairement, d’abord par M. de La Malle, de l’Institut, puis par M. Villenave, n’eut d’autres soins littéraires que ceux du pauvre libraire, le meilleur des hommes, mais un puits d’ignorance; et comme cet ancien, Biaise la fit belle ne pouvant la faire bonne. Sur les fautes que
(1) Réponse a une incroyable attaque de la Bibliothèque impériale, touchant une lettre de Michel de Montaigne , 1851.
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les usages de prononciation du temps, soit à la cour, soit dans la province de Normandie, faisaient commettre à Malherbe lui-même, en matière d’orthographe de noms propres , à une époque où l’orthographe n’était guère fixée sur rien (fautes bonnes à noter littérairement) , Biaise renchérit par les plus singulières méprises, et en outre il défigure le texte par des non-sens nombreux qui vont souvent jusqu’au ridicule et à l’absurde. Cet homme a été le premier, non le seul, éditeur des lettres de Malherbe. M. de Parelle, homme instruit, les a publiées de nouveau dans la collection des Classiques français de l’excellent éditeur Lefèvre, un véritable artiste, à qui les curieux de bons et beaux livres ont tant d’obligations. Malheureusement, bien que Parelle ait eu dans les mains les originaux après Biaise , il a peu rectifié ce dernier. Il a mal lu nombre de dates , nombre de textes , et il a passé sans le dire ce qu’il ne s’est pas donné la peine de déchiffrer. Cette sorte d’infidélité est beaucoup plus fréquente qu’on ne le pense dans les publications posthumes de nos vieux classiques.
Rien de plus variable que la façon dont il plaît à Malherbe lui-même de signer son propre nom : il écrit successivement Maleherbe , Malherble , Malerbe , Malherbe , De Malherbe , Fr. de Malherbe. Ce Peiresc auquel il écrit si souvent, dont il reçoit de si nombreuses lettres, il estropie son nom de toutes les manières : il l’écrit indifféremment sur ses adresses : Perescj , Peyresq , Perez , Peiretz , Pcyres. Il varie également à l’aventure l’orthographe du nom du premier président de La Cépède, et il écrit Mérat le nom de Morant,
Façons diverses dont Malherbe écrit son propre nom,
et celui du conseiller Peiresc.
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Chemillé le nom de Ghamilly , Molay le nom de Mole ,
Autres noms B ers y le nom du cardinal de Bonzi, Paquier pour Pas-
étrangement ,
ouho- quier, Saint-Pris pour Samt-Priest , Quelogon pour 1 Coetlogon , Taleran pour Talleyrand, Renard pour
Regnard, Bouquinquant pour Buckingham, Simier pour Seymer, Olac pour Hohenlohe, Souvray pour Souvré, Cramait pour Carmaing, de Valves pour le nom de Pahunède Peiresc, sieur de Vakrvez, bien qu’il ait eu plus de cent fois sous les yeux la signature de ce frère du conseiller Peiresc. Quand l’orthographe des noms n’était pas écrite d’une façon purement arbitraire, elle était en général la représentation de la prononciation en usage, et cette prononciation avait, bien entendu, ses variations suivant les provinces. On pense généralement que le nom de Montaigne se prononçait Montagne dans le pays de Fauteur des Essais , tandis que la manière dont ce nom est figuré, Monteigne , dans une lettre signée de Catherine de Médicis, que cite et que possède M. le docteur Payen, permettrait d’inférer qu’à Paris au moins le nom de Montaigne se prononçait comme nous l’articulons aujourd’hui. Du reste, ce n’est point de Michel de Montaigne qu’entendait parler la pièce de Catherine de Médicis, mais d’un François Montaigne , secrétaire de cette princesse , comme l’a nettement prouvé M. Payen, pages 9 et 10 de ses Recherches sur Montaigne, publiées en 1856. On peut dire en passant que je ne sais quel pédantisme de certains antiquaires de nos jours croirait manquer aux belles manières en prononçant autrement que Montagne.
Orthographe On a remarqué aussi la diversité d’orthographe du
du nom , . . . . . .
de La Boëtie. nom de La Boétie dans les manuscrits et livres anciens :
MALHERBE
on trouve Boétie , Laboitie , Boitte , Boytie , Boittie. Varillas écrit Boissie dans son Histoire de Henri III, et quelques éditeurs ont poussé l’inattention jusqu’à écrire Béotie. En patois, on disait Boetia, Bouetias, Bonetio ; on dit aujourd’hui Lo Boïion .
Nous avons vu Montaigne appeler comtesse de Guissen la belle Corisande, comtesse de Guiche, et les OEconomies royales de Sully écrire Guichen le nom de cette dame.
Le fameux astrologue italien Luc Gauric, qui signait Gauricus, est appelé Lucas Gaurières par Marguerite de France, femme de Henry IV.
Le père de l’amiral de Coligny signait Coulligny . comme plus tard on a écrit indifféremment D’Aubigny ou D’Aubigné, Sevigny ou Sevigné, comme Coulanges s’était écrit : Colange et Collanges . Il était de bon air de dire et d’écrire le duc de Nemoux pour le duc de Nemours; Branca et Dura pour Brancas et Duras; Saucourt pour Soyecourt ; Castres pour Castries; Bezeval pour Bezenval; Tréville pour Troisvilles; Bagecourt pour Raigecourt; Jarzay pour Jarzé; Pomereu pour Pommereuil. Henry IV écrivait Suilly au lieu de Sully, à cause des l mouillées, et il altérait bizarrement la prononciation des noms. Il disait, comme on l’a vu plus haut, ou plutôt on disait généralement, Grillon, au lieu de Crillon; Bissonse , au lieu de Belzunce; Mercure, au lieu de Mercœur ; Mayne, au beu de Mayenne ; Belingan pour Beringhen, etc., etc. Le beau nom des Salignac de Guienne, dont l’illustre famille a donné à la Fi ’ance l’archevêque de Cambray, s’écrivait avant lui Salagnac ou Salaignac , et c’est dans le courant du
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quinzième siècle que les surnoms de La Mothe ou La Motte et de Fénelon , Félénon, Fenellon et finalement Fénelon furent adoptés pour l’une des branches de la famille (1).
Au siècle dernier, et au siècle précédent, le nom de Puysieulx se prononçait et s’écrivait Pisieu. On disait Broille pour Broglie , qui d’abord était Broglia ; Pellisson-Fontanier signait quelquefois Fontanier-Pellisson ou Pelisson. On a des signatures de Benserade écrites Bensserade et Benserrade. Ysarn écrivait tantôt Isar, tantôt Issar, tantôt Izarn; et j’ai des lettres autographes où madame de La Fayette nomme Crignan madame de Grignan, la fille de son intime amie. Enfin, ces variations allaient jusqu’à la bizarrerie du plus complet arbitraire dont nous avons peine aujourd’hui à comprendre le sans-façon , par la rigueur qui court en matière d’actes authentiques, sous le régime de notre Gode civil. L’orthographe des noms n’était pas mieux fixée dans les pays étrangers, et l’arbitraire était le même en Angleterre et en Italie, où très-souvent on écrivait en français et où l’on francisait les noms propres. De Strozzi était appelé Dest-rosse, comme l’appelait aussi Brantosme; le cardinal de Richelieu était écrit Bioscegliau ou Bioscegliaô • La Rochefoucauld est devenu Rocca Forte ; d’Aubigùé est transformé en D’Obigny ; Stuart s’écrivait aussi Stewart. Le nom du fils naturel de Jacques IV et de Jeannette Kennedy, le
(1) « Bertrandus Salignacus Mota Fenelonius, et hello et pace clarus, » dit J. A. dk Tiiou (t. IV, lib. lxxxvii) dans ses Histoires, où il latinise les noms français qu’on a souvent tant de peine à reconnaître sous leur travestissement.
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comte de Murray, se trouve écrit Mourray et Murat. Bothwell était appelé Boduel. Le 110m de Gilbert Curie, le secrétaire écossais de Marie Stuart, se transforme indifféremment en Curl , Cuurle et Courtes. Sir William Cecil, depuis baron de Burghley, devient Cécile, Cecy, Cezil, Sicil, Steel. Et ainsi de suite, à l’infini, comme en France. Je ne sais comment, en ces vieux temps , ceux-là qui y étaient intéressés prenaient ces transformations ; mais le vieux lion , le grand roi littéraire, Wolfgang Von Gœthe, n’était point endurant sur ce chapitre, et il se fâchait quand on l’appelait M. de Koëthe.
Chez nous, l’ahhé de La Porte, rédacteur anonvme du Calendrier des spectacles, écrivait tour à tour Le Quin, Le Kin , Le Kain, Le Quint, Lequint, Le Kain, le nom du grand acteur tragique du dernier siècle. Le nom de Pierre Jéliotte, la plus belle haute-contre que l’on ait entendue à l’Académie royale de musique, se transformait, grâce au même abbé, en Jéliot, Jéliote, Jélyotte, Jelyot, Geliote, Géliot, Gélyotte, Géliolte, Julio (1). On aurait dû plus régulièrement écrire le nom de cet homme, dont toute apparition au théâtre était un triomphe. On tressaillait, on trépignait de joie, on écoutait avec ivresse, et tous les repos du dieu étaient marqués par d’ éclatants applaudissements. Jéliotte a été sur la terre l’exemple si rare d’un homme toujours heureux. Disputez donc touchant l’orthographe des noms sur la foi des docu-
(1) Né dans le Béarn, en 1710, Jéliotte fut enfant de chœur à Toulouse, débuta à l’Opéra de Paris en 1733, et mourut en 1788. tome nr. 29
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Traductions faites par Malherbe.
raents et des écrits du temps, sans compter la manie des gros personnages et même des grands, qui affectent de corrompre les noms qu’ils croient obscurs, en les prononçant, par la bonne opinion qu’ils ont du leur (1). « Grétry m’a conté plus d’une fois, rapporte La Borde, que le maréchal de Richelieu s’obstinait à l’appeler M’ssieu de Guetry » .
Quant aux mauvaises lectures dans le texte des lettres de Malherbe données par Biaise, il y aurait des pages à en écrire, mais qui seraient ici de lecture fastidieuse et inutile. Un bon esprit, M. Emmanuel Miller, de l’Institut , très-savant en beaucoup de choses , a fait le même travail que Bazin et moi sur les lettres de Malherbe, et par la restauration de quelques-uns des textes , par la publication de pièces omises , il a donné des leçons aux éditeurs de cette correspondance , et montré du doigt, comme je l’ai fait moi-même incidemment, ce qu’il reste à faire encore pour en publier une édition correcte et définitive (2).
Mais Malherbe n’a pas écrit seulement ses vers et sa correspondance. Si en prose il n’a pas été un inventeur et un maître, s’il n’a pas été l’un des plus éminents précurseurs de Pascal, du moins il a porté dans son œuvre la nature ferme et précise de son esprit. La traduction qu’il a donnée du Traité des Bienfaits, de Sénèque, d’Epitres du même à Lucilius, et du trentetroisième livre de Tite-Live, n’est nullement un essai malheureux; c’est une étude de langue d’un intérêt incontestable, dont il faut considérer la date Q630),
(1) La Bruyère, De la Société et de la Conversation.
(2) Voir la Revue de Bibliographie analytique, numéro de mars 1841.
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et que mademoiselle de Gournay, la muse au petit filet d’onde poétique tari, a eu le tort d’appeler « un bouillon d’eau claire » . Dernier écho de l’école de Ronsard, la pauvre fille ne pouvait souffrir le réformateur poétique qui avait détrôné ses dieux, et elle ne goûtait ni sa prose ni ses vers. Les éditeurs successifs de Malherbe ont donc eu tort d’élaguer sur parole , de ses œuvres ses traductions, bien qu’un peu libres. La version française du Traité des Bienfaits particulièrement ne manque ni de finesse ni même parfois de délicatesse. Si une traduction ne saurait jamais s’égaler à un texte, du moins est-elle possible, du moins a-t-elle son côté utile, ne fût-ce qu’à titre de commentaire, quand elle interprète la prose d’un historien et d’un philosophe. Une traduction, en ces temps moins superbes que les nôtres, était une sorte de création et comptait. Encore quelques années, et les Belles infidèles de Perrot d’Ablancourt lui valaient un fauteuil à l’Académie française. Du Ryer s’y frayait une voie avec son bagage de traductions. Coulomby translatait Justin et s’essayait sur Tacite; Vaugelas traduisait Quinte-Curce ; Charpentier, la Cyropédie; Arnauld d’Andilly, Josèplie; Despréaux, L on gin ; La Bruyère, Théophraste.
Voici quelques-unes des lettres que je possède de Malherbe. Celle qui suit est une épître galante adressée à cette célèbre précieuse Charlotte des Ursins, mariée à Eustache de Conflans, vicomte d’Aulchy ou plutôt d’Oulchy, capitaine de cinquante hommes d’armes, laquelle hantait l’hôtel de Rambouillet et avait aussi son académie, comme mademoiselle de Gournay, madame Des Loges , madame de La Suze , mademoiselle
Des
traductions ont conduit à l’Académie française.
La vicomtesse d’Aulchy, morte
le 23 janvier
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Première lettre galante de Malherbe à la
vicomtesse d’ Aulchy .
de Scudéry. On dit que le poëte avait ses bonnes grâces, et c’est elle qu’il a chantée sous le nom de Caliste. Les recueils du temps sont des encensoirs à sa louange, dont Malherbe, Lingendes, Mallevilie, Charles Picard ou de Piard, sieur de Touvant et d’Infrainville , font les frais, et dont l’impertinent chansonnier Berthelet, bâtonné par l’ordre de Malherbe et un peu de la vicomtesse, fait la contre-partie. Voici la lettre :
» Je me jette a vos pieds, Madame, pour vous crier mersy d’une témérité que ie vois commettre, la plus impudente et la plus outrecuidée qui se puisse immaginer. Vous vous esmerueillerez sans doute de quelle nature peut estre ce crime que deuant que l’auoir fait, ien demande l’absolution j C’est, Madame, que ie vous veux offrir de passer le reste de mes iours en vostre seruice, et vous protester que sy vous me faites la grasse de le trouuer bon, ie la resseuray comme la particulière obligaôn dont iamais la fortune ait moien de me gratifier / Ceste volonté me naquit en lam (1) la première fois que ieus Ihonneur de vous voir. Mais sans mentir, je la combatis de tant de raisons quelle eut honte de paroistre et demeura côme assoupye, jusques a ceste heure que par deux ou trois semblables occasions qui se sont offertes de me rencontrer en vostre presence je lay tellement recueillie que ie suis contraint de la vous déclarer mov mesme pour empescher quelque mauvais effet a quoy iindiscretion la pourroit précipiter. Je nignores pas, Madame, combien
(1) L’àme.
MALHERBE
lofrande est indigne de l’autel , mais telle quelle est je la vous aporte avec vng esprit sy purgé de toutes les afections precedentes et sy hors de soupsen den resseuoir jamais d’autres a lauenir. Je le Fais, ma reyne, je le fais, ma cliere deesse, je le jure par le désir que iay daquerir vos bonnes grasses. Vous pouuez pensser sy sest vng serment que ie me propose de violer. Groiez le, ma chere deesse, et trouuez bon quen toute humilité je baise vos belles et blanches mains. Je suis, Madame, auec respect vostre bien dénoué seruiteur. »
Autre lettre accompagnée d’une pièce de vers, à la même :
« Il est certain, Madame, qu’en cette malheureuse absence, je ne fais rien si volontiers que de vous escrire. Et touteffois je le jure, Madame, que ce n’est iamais sans quelque scrupule ny sans le sentiment de quelque déplaisir. La raison est que toutes mes pensées estant au dernier point de la mélancolie, il est malaisé que mes paroles, tenant de leur qualité, n’ayent en leur continuation quelque chose dont vostre bon cœur ne demeure pas souffrant (1) . Mais, Madame, que ferois-ie sans cette consolation? Les passions ne sont pas toutes sous mesmes loix. La mienne qui vient d’vn suget aussy esleué au dessus des autres que le ciel est esleué au dessus de la terre, doit auoir quelque extraordinaire liberté. Vous scavez ce que me fait souffrir la tirannie
Autre lettre galante de Malherbe a la même vicomtesse cl Aulchy.
(1) Variante : qui uous soit désagréable.
de la fortune, et iugez bien que ce seroit pour me desesperer que d’estre hors de vostre presence et de vostre mémoire tout ensemble. Voila pourquoy, Madame (1), vous excuserez, s’il vous plaist, le soin que i’ay de m’y ramenteuoir et vous asseurerez que comme vous estes d’un mérité dont F exemple ne se peut trouuer que parmy les anges (2), ie n’ay autre désir que de vous tesmoigner une fidelité à quoi nulle autre ne puisse faire comparaison, fl '
Laisse-moy, raison importune ,
Cesse d affliger mon repos,
En me faisant mal a propos Desesperer de ma fortune.
Tu perds temps de me secourir,
Puisque ie ne veux point guérir.
Si l’Arnour en tout son empire,
Au jugement des beaux esprits,
N’a rien qui ne quitte le prix A celle pour qui ie soupire,
D’ou vient que tu me veux rauir L’aise que i’ay de la seruir?
A quelles roses ne fait honte De son teint la vive fraischeiu ?
Quelle neige a tant de blancheur Que sa gorge ne la surmonte?
Et quelle flamme luit aux cieux Claire et nette comme ses yeux?
Soit que de ses douces merueilles Sa parole enchante les sens,
Soit que sa voix de ses accents Frappe les coeurs par les oreilles,
A qui ne fait-elle avouer Qu’on ne la sçauroit trop louer?
(1) le veux croire que , mots effacés.
(2) Mots effacés : mon obéissance et ma.
MALHERBE
Tout ce que d’elle ou me peut dire, C’est que son trop chaste penser, Ingrat a me recompenser,
Se moequera de mon martyre :
Supplice qui iamais ne fault A celuy qui vole trop haut.
le l’accorde, il est véritable, le deuois bien moins desirer;
Mais mon humeur est d’aspirer Ou la gloire est indubitable.
Les dangers me sont des appas ;
Un bien sans mal ne me plaist pas.
Je me rends donc sans résistance A la mercy d’EIle et du sort; Àussv bien par la seule mort Se doibt faire la penitence D’auoir osé délibérer Si je la debuois adorer.
Autre lettre à sa reine, et accompagnée d’un sonnet : « Il y a, ma Re, trois ou quatre heures que vous
Autre lettre de Malherbe à la même.
estes partie, mais cest au conte des cadrans et des horloges, au mien il y a mil ans et mille siècles que ie suis hors dauecques vous. Voilà pourquoy ie ne crois pas que ie puisse trop tost commenser à vous escrire. Les douceurs de vostre diuine conuersation sont perdues. Il faut voir non de me les remplasser en quelque chose puis quil ny a rien au monde qui les vaille, mais de trouuer en quelque remedde la consolation d’en estre privé. Le mal est que les paroîies qui n’auoyent ny juge ny tesmoing que vous-mesme, estoient libres, et que les lettres que la fortune peut faire choir ez-mains estrangeres seroient véritablement indiscrettes sy elles ne taisoient quelque chose de ce que la passion leur
MALHERBE
voudroit faire exprimer. le vous dirois volontiers que vous estes la chose du monde que j’ayme et que jadore le plus, et certainement il ne se dist jamais rien de plus véritable. Mais puis qui! y a des considérations qui prescrivent des bornes a ma hardiesse, il me sufira de vous jurer que je ne connovs rien au monde qui soit aimable et adorable comme vous. En ceste oppinion iay chargé ma mémoire de la consent ation de vos incomparables mérités comme du plus précieux et agréable depost que ie ïuy baillay iamais en garde. Ne doutés point quelle ne fasse son deuoir de m’en entretenir. De ce peu que je dy vostre bel esprit simaginera sy luy plaist ce que je ne dis point. le vous en supplye très humblement et de trouuer bon que je baise vos très belles mains avec toute sorte de sumission et de respect. Adieu, ma R, je vous donne ce non comme celuy que je croy mieux exprimer le pouuoyr absolu que vous auez sur vostre très humble fl . »
Il n’est rien de' si beau comme Caliste est belle, C’est yne œuvre ou Nature a fait tous ses effors;
Et nostre âge est ingrat qui voit tant de trésors,
S’il n’esleue a sa gloire vue marque eternelle.
La clarté de son teint n’est pas chose mortelle ,
Le baume est dans sa bouche, et les roses dehors; Sa parole et sa voix ressuscitent les morts;
Et l’art n’egale point sa douceur naturelle.
La blancheur de sa gorge esblouit les regards ; Amour est dans ses yeux, il y trempe ses dards,
Et la fait reconnoistre vu miracle visible
En ce nombre infini de grâces et d’appas.
Qu’en dis-tu, ma raison? Cx’ois-tu qu’il soit possible D’auoir du jugement et ne l’adorer pas?
MALHERBE
Il avait été pris par les oreilles, car la voix de Galiste
plaisait à ravir . à lui du moins. Mais la raison
de l’amoureux Malherbe était indulgente, et si l’on en croit les mauvaises langues, — ici la marquise de Rambouillet serait du nombre, — les yeux de cette beauté sans seconde « pleuroient presque toujours, et l’Amour y pouvoit trouver de quoy tremper ses dards tout à son aise » . Cette peste de Tallemant des Réaux qui rapporte le mot, dit encore qu’afin de passer pour savante, elle acheta d’un docteur en théologie des homélies sur les épîtres de saint Paul et les fît imprimer superbement avec un riche frontispice du meilleur burin de Daret, qui l’a représentée à genoux faisant hommage de soji livre à la sainte Vierge. Mais ce Des Réaux est si médisant (1) !
Déjà, en 1611, à l’âge de cinquante-six ans, remerciant, par un sonnet de son Recueil de vers spirituels, le sieur de Maine, baron de Chabans, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi, gouverneur de Sainte- Foy et général de l’artillerie de la Sérénissime République de Venise, Malherbe écrivait :
Tu me rauis, Du Maine, il faut que je l’auoue,
Et tes sacrés discours me charment tellement,
Que le monde auiourd’huy ne m’estant plus que boue, Je me tiens profané d’en parler seulement.
Je renonce à l’amour, je quitte son empire.
(1) Le livre a été publié sous le titre de Homélies sur ï Épître de saint Paul aux Hébreux, par Charlotte des Ursins, vicomtesse d’Ochy. Paris, chez Charles Rouillard, rue Saint-Jacques, à la Fleur de Lys couronnée. 1634. Un vol. in-4°.
Madame
d’Aulchy.
Lettre galante de Malherbe.
23 juin 1626.
( La date est de la main du poète.)
MALHERBE
Seraient de poète, car, vers 1624, plus galant que jamais, bien que chargé de soixante-neuf ans, il adressait à Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet, un échantillon de ses soupirs et de ses vers , et écrivait la lettre qui suit, le 23 juin 1626, à soixante et onze ans , 5 une autre Iris, probablement encore cette madame d’ Aulchy dont il n’avait jamais bien pu se désaccoutumer :
« Il faut dire la vérité, Madame, quil est malaisé de se reuolter contre vue beauté comme la vostre : et que quand nous en sommes venuz au desordre (1), il est encores plus malaisé que tost ou tard vne meilleure pensée ne nous rappelle a nostre deuoir. Quelz extraordinaires murmures ou plutost quels prodigieux blasphèmes ne m’auoit fait faire le desplaisir de voz inegalitez. Auec quelles imprécations n’auoys ie (2) protesté de mourir de mille morts plutost que me remettre (3) sur une mer ou la nauigation (4) fust accompagnée de tant de périls ! Et cependant, Madame, me voicy a voz piez, si humilié qu’il ne fut iamais rien de penitent comme ie suys : — et si amoureux, que l’estant au delà de toute mesure, ie ne le croy pas estre a beaucoup près de ce qui est deu a voz incomparables qualitez. le ne scay certes de quelz yeux ie vous regarde; mais il est très vray que d’vn jour a l’autre, ie trouve en voz perfections vn progrès tellement auantageux, que si hier vous m’estiez (5) miraculeuse, aujourd’huy
(1) Variante : si avant.
(2) Ici le mot juré effacé.
(3) Jamais effacé.
(4) Variante : se fist avec<j.
(5) Variante : vne merveille.
V ers de la main de Malherbe pour Henry IV.
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MALHERBE. 459
vous m’estes diurne : demain vous me serez deesse. Et a ce compte la, qui doute qu’a la fin, pour vous nommer selon mon sentiment, et selon vostre mérité, les paroles ne défaillent a mon imagination? Considérez, s’il vous plaist, Madame, en la satisfaction que ie vous fays, combien les coleres de ceux qui aiment sont ridicules. Moquez-vous des miennes, et les effacez en vostre esprit comme sont effacées au mien les pensées qui m’auoyent porté a (1) ce "désespoir. Je vous demande ceste grâce , les genoux en terre : et vous supplye très humblement, Madame, de croire que le désir de vivre ne me durera qu’autant que vous conseruerez l’affection inuiolable (2) que vous m’auez fait l’honneur de me promettre.
Quand Henry IY, qui marqua toutes les phases de sa vie par le nom d’une maîtresse nouvelle, couronna ses amours, en 1610, perdit son temps et sa dignité dans sa folle passion pour la princesse de Coudé, ce fut Malherbe dont il emprunta la muse pour peindre son martyre, sous le nom d’Alcandre. Voici l’une de ces pièces, dont nous donnons le fac-similé, et qui présente des variantes avec le morceau imprimé dans les poésies.