‹ Causeries d'un curieux (volume 2)Chapitre 79 sur 97 · POUR ALCANDRE · texte numérisé non relu

POUR ALCANDRE

Que d’espines, Amour, accompagnent, tes roses!

Que d’une aueugle erreur tu conduis toutes choses (3)

A la mercy du sort !

Malherbe

poëte

de commande et

de nécessité.

Vers pour Henry IV.

(t) Variante : vue si malheureuse et si détestable rébellion.

(2) Variante : immuable .

(3) Malherbe avait écrit d’abord : De cjuclle aueugle.

MALHERBE

Ou’en tes prosperitez a bon droit on soupire,

Et qu’il est malaisé de viure en ton empire Sans desirer la mort !

Il est vray que ie sers vne ieune merueille En rares qualitez a nulle autre pareille Seule semblable a soy.

Et sans faire le vain, mon auenture est telle Que de la mesme ardeur que ie brûle pour elle Elle brûle pour moy.

Mais panny tout cest heur, ô dure destinée,

De quels tragiques soins, comme oyseaux de Phinée, Me sens-ie devorer?

Et ce que ie supporte avecques patience

Ay-ie quelque ennemy, s’il n’est sans conscience ,

Qui le vist sans pleurer?

Les vents en l’Océan tant de vagues n’irritent Gomme iay de pensers qui tous me solicitent D’un funeste dessein.

Je ne trouue la paix qu’à me faire la guerre,

Et si l’enfer est fable au centre de la terre,

Il est vray dans mon sein.

Depuis que le Soleil est dessus l’hemisfère,

Qu’il monte ou qu’il descende, il ne me voit rien faire Que plaindre et soupirer.

Des autres actions i’ay perdu la coutume,

Et ce qui s’offre à moy, s’il n’a de l’amertume Je ne puys l’endurer.

Comme la nuit arriue, et que par le silence,

Les tcmpestes du iour cessant leur violence,

L’esprit est relasehé ,

Je voy de tous costez en la terre et dans l’onde Les pauotz qu’elle seme assoupir tout le monde Et n’en suis point touché.

S’il m’auient quelquefois de clorre les paupières,. Amssitost ma douleur en nouvelles matières Fait de nouveaux effors ;

Et de quelque soucy qu’en veillant ie me ronge,

Il ne me trouble point comme le meilleur songe Que ie fais quand ie dors.

MALHERBE

Tantost cette beauté dont ma flamme est le crime M’apparoist à l’autel ou comme une victime

On la veut égorger :

Tantost ie me la uoy d’un pirate rauie Et tantost la Fortune abandonne sa uie A quelque autre danger.

En ces extremitez la pauuresse s’escrie :

Alcandre, mon Alcandre , oste-moy, ie te prie,

Du malheur ou ie suis :

La fureur me saisit, ie metz la main aux armes : Mais son destin m’arreste , et luy donner des larmes

C’est tout ce que ie puis.

Voila comme ie vy, voila ce que i’endure Pour vne affection que ie veux qu’il me dure

Au delà du trépas ;

Tout ce qui m’en dit mal offence mon oreille,

Et qui veut m’affliger, il faut qu’il me conseille De ne m’affliger pas.

On me dit qu’à la fin toute chose se change,

Et qu’aueques le temps les beaux yeux de mon ange Reuiendront m’esclairer.

Mais voyant tous les jours ses chaines se rétraindre , Désolé que ie suis! que ne doy-ie point craindre Ou que puis-ie esperer?

Non, non, je lieux mourir : la raison m’y conuie; Aussy bien le suget qui m’en donne l’enuie,

Ne peut estre plus beau :

Et le sort qui détruit tout ce que ie consulte (1)

Me fait voir assez clair que iamais ce tumulte N’aura paix qu’au tombeau.

Ainsy le grand Alcandre aux campagnes de Seine Faisoit loin de témoins le récit de sa peine Et, se fondoit en pleurs,

Le ciel en fut emu, les astres se cachèrent,

Et la riue du fleuue ou ses piéz la touchèrent Perdit toutes ses fleurs.

(1) Tout ce que je combine.

MALHERBE

Lettre

de Malherbe à Racan.

13 décembre

Finissons par quelques lettres à Racan, à Goiilomby et à De Bouillon.

Lettre à Racan.

Monsieur,

Il faut auouer que ie fus paresseux la dernière fois que ie vous escriuis. Quand i’enuovay ma lettre chez M. Royer, il auoit desia enuoyé son paquet au messager. Je vous en crie mercy, et vous promets que cette faute ne m’arriuera plus. M. Royer n’avoit pas esté si diligent à l’autre voyage ; ce fut ce qui me trompa. Vous obligez grandement mon filz de vous souuenir de luy. Il y a fort long temps que ie l’ay enuoyé en Normendie, ou il passe son temps (a ce qu’il m’escrit) mieux qu’en lieu ou il ait jamais esté. Je l’ay tiré d’icy il y a fort long temps pour le doute que i’avoys que ses parties ne luy eussent tendu quelque piege comme apres i’ay descouuert qu’ils ont fait (1). Mais i’eus bon nez, de quoy bien luy print et a moy aussy. J’attens auec un millier de gentilzhommes vn pardon general de tous les duelz, dont le mariage de Madame sera le prétexte. Si l’affaire de M. de Beaumarchais estoit en aussy beau chemin, il n’auroit que faire d’aller chercher sa seureté en l’isle de Noirmoustier , où l’on dit qu’il s’est retiré. Pour Theofile, il ne se dit rien de luy. Le poure homme est en très mauvais estât. On m’avoit dit qu’on l’alloit iûger : mais a cette heure il ne s’en parle pius. Je ne croy pas que la

(1) Marc- Antoine , son fils, avait tué en duel Raymond Audebert, et il était poursuivi par la famille.

MALHERBE

mort 11e luy fust plus douce que de uiure comme il fait (1). Soyez homme de bien à son exemple et qu’il ne tienne pas a aller deuotement a la messe que vous ne soyez appelle Monsieur par ceux de vostre village. De nouuelles ie n’en sçay point, et qui plus est je crois que ie nous puis dire qu’il n’en est point. Si vous ne uenez icy qu’au quinzième de januier, vous estes homme pour ne baiser pas les mains a Madame. Mosr de la Uille aux Glers (2) est allé en Angleterre; i! y a longtemps qu’il est party. Mais le mauuais temps l’a gardé de se mettre sur la mer plustost que dimanche dernier. Nous aurons bientost aprez son arriuée le duc de Bokinghan qui viendra espouser Madame (3) . (4) Si vous voulez scauoir des nouuelles des financiers, elles vont tousiours de mal en pis. Quov que l’on vous ayt dit, il ne s’est iamais parlé de composition ; et si le Roy est ueri table, de quoy ny vous ny moy ne délions pas douter, il ne s’en pariera iamais. Dieu garde les Innocents d’oppression, et nous faict voir la iustice des mecbans.

(1) Théophile de Viaud, qui serait mort tout entier s’ii n’eut été rendu célèbre par ses malheurs et par le procès criminel qu’il eut à subir sur l’accusation d’impiété et d’athéisme; homme de beaucoup d’esprit d’ailleurs, de talent même, mais de plus d’imagination et de verve que de jugement, commensal et correspondant des plus grands seigneurs, qui ne réussirent qu’à lui sauver la vie.

(2) Antoine de Loménie, sieur de la Ville aux Clercs, ambassadeur de Henry IV auprès d’Elisabeth, et secrétaire d’Etat pour les affaires étrangères, mort en 1638, à 78 ans. Il a légué à la Bibliothèque, alors royale, trois cent quarante volumes de manuscrits connus sous le nom de Fonds Brienne.

(3) Henriette-Marie de France, fille de Henry IV, qui fut la femme de Charles Ier d’Angleterre.

(4) Ici le mot Adieu effacé.

M. de Coulomby.

-r.64 MALHERBE.

Et la dessus ie nous baise très humblement les mains. De Paris, ce 13e de décembre 1624.

» Vostre très humble seruiteur,

» Malherbe. »

Au dos :

A Monsieur

Monsieur de Racan, gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roy.

Les papiers de Conrart, à la Bibliothèque de l’Arsenal, fournissent quelques informations sur le personnage à qui est adressée la lettre suivante : François de Cauvigny, sieur de Coulomby, qui fut orateur du Roi pour les affaires d’Etat, et l’un des premiers membres de l’Académie française. Il avait traduif Justin et le premier livre de Tacite, et écrit quantité de petites pièces de vers ou de prose, comme lettres, apologies, remontrances ; une entre autres à Monsieur d’Orléans, lorsqu’il se retira malcontent de la cour, durant les brouilleries de la Reine mère. Il était cadet de Normandie, proche allié et élève de Malherbe, parent aussi de Patris et de Morant, le trésorier de l’Epargne. Cet homme, tout à fait inconnu de nos jours, était de son temps un des mieux rentés entre les beaux esprits. Il jouissait de deux cents écus en qualité d’orateur du Roi, c’est-à-dire conseiller du Roi en ses conseils , et touchait une pension que Morant lui faisait payer sur le trésor de l’Epargne. C’était la bête noire de Coëffeteau, qui blâmait tout ce qu’il voyait de lui. A la fin de ses jours, il prit la soutane, mais sans recevoir la prêtrise. Grand et gros homme , puissant à écraser

MALHERBE

sous sa chute, d’humeur vaine et concentrée, sans aucun naturel, il mourut en 1648.

Lettre à Mr. de C.oulomby.

« Monsieur mon très cher Cousin,

» J’oubliay la derniere fois que ie vous escriuys de vous faire tenir la lettre de madame Jouan , pour response a ce que vous me mandiez de l’argent qu’elle auoyt receu de vous. Elle me dit la-dessus assez de choses, mais il eut falu faire un procez uerhal. J’ay mieux aimé qu’elle vous en avt escrit elle mesme que de charger ma mémoire de si mauuaise marchandise. Vous luy en manderez vostre volonté. Pour les nouuelles du monde, St Bonnet (1) vint mercredy dernier de l’armée, enuoyé aux Roynes de la part du Roy. Il leur escrit le passage des troupes qui ont esté enuoyées en l’Isle pour en desnicher les Anglais sous la charge de M. le mareschal de Schonberg. Il y a six mille deux centz hommes de pied, deux centz cheuaux, et enuiron sept ou huit centz volontaires a qui le Roy a baillé luy mesme iusques a quatre ou cinq centz piques. Il n’est demeuré personne auprès de luy que M. de Souuray, le commandant son frere, St Simon et le vieux St Michel. Tout ce qui estoit près de Monsieur y est allé. Dieu les ueuille tous conseruer et M. Patris en particulier, comme mon meilleur et plus certain amv (2).

(1) Jean Du Caylar de Saint-Bonnet, maréchal de Toiras. Il n’était alors que maréchal de camp , quand il s’illustra par la défense de l’ile de Ré contre les Anglais commandés par le duc de Buchingham.

(2) Parent de Malherbe, Patris était né à Caen, mais originaire de Languedoc. C’était un de ces poètes à bon marché, dont on cite un

Lettre

de Malherbe à Coulomby.

5 novembre

Page 1