TOME III
MALHERBE
Nos gentz n’ont mené autre canon que ces douze ou quinze petites pièces venues de Hollande que la Royne mere donna au Roy, il y a, ce me semble , trois ou quatre ans. On recommence a parler de la venue de l’armée d’Espagne : le Roy mande a la Royne qu’elle sera icy au premier iour. M. de Guise par vne lettre du 22e du passé mande a madame sa mere que d’heure a autre il attend l’armée espagnole, et que si tost qu’elle sera veniie, il espere qu’il fera quelque chose qui sera crié sur le Pont neuf. On fait prier par toutes les églises pour le succez. le seray fort trompé s’il n’y a au refrein des Anglois : Sed non et venisse volent. Adieu, Monsieur mon cher Cousin. Vous ferez part de cette lettre à mon cousin du Bouillon. Quand il sera a Caen ie luy escriray. Vous le prierez, s’il vous plaist, d’effectuer l’auance qu’il vous a promise des 500 liv. de ma rente, mais vous le luy direz, s’il vous plaist, comme de vostre part. J’apprens cette fois pour toutes à n’esperer iamais secours d’vn teston du costé de Normendie. le suis d’vne humeur si aysée à obliger que l’on m’oblige mesme quand on ne m’oblige point. Celuy à qui on preste doit, celui à qui on reffuse ne doit lien. Tellement que de quelque façon que le dé tombe, i’y trouue tousiours ma chance. le voudroys bien que Dieu me donnast quelque moyen de le seruir, il verroit comme ie suis franc, et le peu de cas que ie
dizain philosophique qui 11e vaut guère tant d’honneur. Ce qui le rendait surtout estimable, c’est qu’il tenait assez bonne table à Limours, où il était capitaine; que le spirituel Matta, de la maison de Bourdeille, maître en esprit et en jeu de cartes, y faisait sa partie, et que de grands personnages aimaient à s’y inviter.
MALHERBE
fais de ce que les autres estiment beaucoup. Adieu encore un coup, Monsieur mon tres-clier Cousin, c’est
» Yostre très humble et très obligé seruiteur, » Malherbe. »
A Paris, ce 5me de nouembre 1627.
Au dos :
A Monsieur
Monsieur de Coulomby, conseiller du Roy en ses conseils d’Estat et priué.
Malherbe à M. de Bouillon.
Monsieur mon Cousin,
« Je ne scay sur quoy vous vous fondez de ne croire pas que deuant qu’il soit Pasques, La Rochelle sera en l’obeyssance du Roy. Je suis bien de contraire opinion. Je ne croy pas qu’elle soit si long temps sans se rendre. On y trauaille par deux voyes : l’une par la stechade pretendüe de Pompée Turgon, de iaquelle ie n’ay pas grande esperance, comme aussy n’ont presque tous ceux qui en viennent. L’autre est par vne digue ou chaussée que l’on tire du trauers du port, depuis le fort Louys, iusques au fort de Coreilles. Il y a huit ou dix jours qu’il y en auoit cent dix pas de fait. Vous pouuez penser que, depuys, la besongne est bien nuancée. L’on tient qu’elle sera acheuée pour tout le moys de januier. On doit laisser au milieu la place d’vn canal , qui sera rempli des vaisseaux maçonnez qui se font a Bordeaux. Il y a douze ou 15 jours que la
Lettre
de Malherbe à son cousin de Bouillon sur le siège de
La Rochelle.
22 décembre
MALHERBE
Rne mere me dist, ie dys a moy, parce que ie le luy demandé, qu’il y en auoit desia trente d’acheuez. Je luy oüy dire aussy, lundy au soir, que la digue estoit si bonne et si ferme que la mer n’en auoit pas esbranlé la moindre pierre qui y fust.
Les choses estant comme cela , je ne suys pas dauis que vous gagiez. Et d’ailleurs pour auoir mon pourtrait, vous n’auez que faire de gageure. La demande que vous m’en faites est trop obligeante pour ne la vous accorder pas. Je desire seulement que vous me donniez temps iusques a ce que nous soyons dans les chaleurs. Il est vray que je n’ay jamais que mauuaise mine; mais en hyuer ie l’ay pire qu’en esté. Je vous en feray donq faire vne ce moys de may et en feray faire vne
il se propose autre pour me faire mettre en médaillé pour en tirer
de 1
faire frapper vne cinquantaine (1) : et de ceste façon satisfaire a
son portrait
en médaille, beaucoup de personnes qui me font la mesme priere que vous. Il y a vne douzaine de mes parentz ou de mes amis a Caen a qui i’en veux donner. Il m’en faut pour cette ville, et pour Prouence : Ce ne seroit jamais fait de m’amuser a me faire peindre.
Je suis bien aise, Monsieur mon Cousin, que mes
(1) Son portrait a été peint plusieurs fois par son ami Du Monstier, et ce portrait, gravé par l’un (les grands élèves de Rubens, Lucas Vorstermann, pour la première édition de Malherbe, publiée en 1630, est devenu le type de tous ceux qui ont paru depuis. Un portrait de la main de Du Monstier n’était pas chose facile à obtenir, car il était paresseux, musard, rêveur et libertin. Quant à la médaille que Malherbe avait eu l’intention de faire graver, elle n’a pas été exécutée, ce qui est regrettable, attendu que c’était la belle époque des graveurs Jean Yarin et Dupré. La première médaille que l’on ait eue à son effigie appartient à la collection Curé, laquelle ne remonte pas plus haut que Louis XV.
lettres vous soyent agréables. Vous en parlez selon mon goust, quand vous dittes qu’en les lisant vous pensez m’ouyr deuiser au coin de mon feu. C’est là, ou ie me trompe, le style dont il faut escrire les lettres. J’espere, quand ie me seray tiré de l’affaire ou m’a mis la mort de vostre poure cousin (1), en faire imprimer vn volume entier et ou je mettray celles que vous m’auez enuoyées , et auec elles celles que ie vous escry tous les iours, que vous me garderez s’il vous plaist pour y estre mises, quand ie les auray reueues et habillées a la mode. Vous me garderez, s’il vous plaist, celles que vous auez reunies de moy depuis les premières, non très toutes, mais celles ou vous jugerez qu’il y aura de la matière pour faire quelque chose. Vous y verrez vne response à la lettre de la cordonnière, que vous ne trouuerez pas contemptible : mais a tout cela il faut du repos d’esprit , et ceste mauuaise affaire ne me permet pas de le pouuoir auoir de si tost. Ce sera quand il plaira a Dieu. Vous aurez dans quinze ou vingt jours, Dieu aydant, cent ou six vingt vers que ie voys enuoyer au Roy. Ils luy seront présentez par M. le cardinal de Richelieu que vous croyez bien qui n’y sera pas oublié. Pour nos nouuelles , lundy Montaigne fut mis a la Bastille. Il vint sur eau depuis Melun jusques au pré de ce pauillon qui est au bout du jeu de mail de l’arsenac. Le marquis de Rotelin qui le receut, et le liura a M. de Tremblay m’a dit qu’il le trouua
Comment il comprend le style épistolaire.
Envoi de ver au Roi par l’entremise du cardinal de Richelieu
(1) Son fils Laurent-Marc- Antoine, jeune homme intelligent, mais hautain, insolent, querelleur, qui dans un duel avait tué son adversaire, et avait fini par être tué dans un autre.
MALHERBE
Drapeaux pris sur
les Anglais, apportés aux Reines par le jeune Saint-Simon.
fort estonné. Je ne pense pas qu’il soyt traité d’autre façon qu’en personne de guerre. On dit que M. de Bullion vient pour l’interroger (1). Il se peut faire qu’il est desia venu. Les drappeaux pris sur les Anglais furent hier apportés au Louvre aux deux Roines. On leur fit faire vu tour dans la court , et de là on les porta a Notre-Dame. Il y en a 44. Ils ont esté dix-neuf jours par les chemins. Le frere aisné de M. de Saint-Simon en a esté le conducteur, et de 4 petites pièces qui ont esté prises sur les mesmes ennemis. Les drapeaux ont tous , au bout d’en haut et au coin qui est vers le bois , un morceau de taffetas blanc d’enuiron 5 piez en quarré. En ce taffetas blanc il y a vue croix rouge qui touche à toutes les 4 faces de ce carre de taffetas blanc. Mosr le prince est deuant Soyon (Soyons) sur le Rosne ou il assiégé Beson. Les assiégez ont fait vue sortie sur nous ou il est demeuré deux de leurs personnes qui ont esté penduz a l’heure mesme. Il estoit venu vers Mr le prince deux depputez de Priuas pour le prier de leur donner quelque temps pour disposer les choses à lobeissance. Il leur en donna autant qu’il en faloit pour aller et pour reuenir, c’est-a-dire pour enuoyer a Priuas. La chose ne s’estant point faite , il fit aussy tost pendre les deux depputez qu’il auoit retenus pour cest effect. J’ay grande opinion du seruice que rendra ce prince au Roy en ceste occasion. Dieu luy en face la grâce, et là et partout donne à Sa Mate les prosperitez que les gens de bien luy désirent. Adieu,
(1) Claude de Bullion , finances.
conseiller d État , puis surintendant des
MALHERBE
Monsieur mon Cousin. Excusez la haste dont ie vous escry. J’ose aveq vous librement et suis
» Vostre seruiteur très humble et très affectionné
« Malherbe. »
« A Paris, ce 22e de décembre 1627. «
Suscription
A Monsieur Monsieur du Bouillon , Conseiller du Roy et Trésorier de France ,
à Caen.
Tout ce que le vaste esprit de Henry IY avait conçu de projets pour la grandeur du royaume s’était évanoui avec lui, et tout ce qu’il n’avait pas exécuté ou préparé était à faire. Sa veuve, d’un esprit trop au-dessous de son ambition , et qui, suivant le mot du président Hénault, n’avait pas été « peut-être assez surprise ni assez affligée de cette mort funeste » , s’était emparée du pouvoir, et régnait et gouvernait par cabale et par favoris. La question religieuse, apaisée, couvait toujours sous la cendre, et les exigences des Huguenots, qui se montraient armés et formaient un corps dans l’État, menaçaient tôt ou tard de complications. Casés à l’aise et affermis dans les biens ecclésiastiques par eux usurpés en Béarn avant l’avénement de Henry 1Y, ils devaient s’attendre à ce que ces biens fussent un jour revendiqués. Ils le furent, et cette dépossession devint, en 1620, le signal d’une nouvelle guerre civile. Heu-
Caractère
de
Louis XIII.
473 MALHERBE
reusement que Louis XÏII eut, dès l’année 1G21, la
sagesse d’appuyer son trône sur le génie de Richelieu.
C’était le temps où ce prince étrange se montrait sous son jour le plus favorable. Né faible et valétudinaire, mélancolique, défiant de lui-même et plein de vapeurs, sa vie privée ne pouvait être que triste, sans élévation comme sans relief. Pour la vie publique, il n’avait reçu de la nature aucune des brillantes qualités qui font les grands princes. Mais s’il était incapable de concevoir de vastes projets, du moins avait-il la sagacité de les comprendre et le bon sens de les soutenir. Un cœur droit, un esprit juste, un courage personnel indomptable, le respect du peuple, l’amour sincère du bien public, le recommandaient à l’estime. Dans une grave circonstance, dans une crise périlleuse, on le vit même ne pas désespérer du pays, et, par son propre courage, relever le courage abattu du grand Richelieu. Ce jour-là, il fut vraiment digne du sang de Henry IV. A l’époque où nous sommes, il se montrait sinon général, du moins soldat intrépide, toujours au front de combat, et insoucieux du danger.
La Rochelle, qui, depuis près de deux cents ans, se soulevait contre le Roi , était un des boulevards du protestantisme. On l’a vu sous Charles IX. Elle fut, sous Louis XIII, une des brèches par où l’Anglais tenta de mettre encore le pied en France et d’y fomenter le désordre. Le feu de la rébellion, précurseur d’un long incendie de guerre religieuse dans le Béarn que Louis venait de réunir à sa couronne, avait été étouffé trop vite, et le jeune prince s’était éloigné trop tôt pour que l’apaisement fût radical et que la
MALHERBE
province ne tentât point de soulèvements nouveaux.
En effet, les Religionnaires dépossédés avaient essayé Nouvelle un coup demain sur Navarreins. Un synode national , contenu seulement par la présence d’une armée, s’était réuni dans la ville d’Alais, et une assemblée obstinée s’était formée à La Rochelle, malgré les défenses impératives de la cour. En janvier 1621 , le Roi s’était refusé à écouter aucune justification ni plaintes de ceux de la Religion, tant que leur assemblée n’aurait pas été dissoute. Mais celle-ci n’avait entendu à aucun accommodement. En vain Rohan , Bouillon, Mornay et autres chefs des Réformés avaient voulu s’entremettre pour calmer les esprits, la ville s’était mise eu rébellion ouverte. Voyant ses efforts inutiles, Rohan avait repris le harnais et fortifié Saint-Jean d’Angély; il en avait fait sortir les Catholiques et avait levé l’étendard de la révolte. En juin, le Roi était devant la ville et le canon la battait en brèche. Enfin , le duc de Soubise, que le duc de Rohan , son frère , y avait laissé pour commander, s’était vu forcé de capituler après vingt-deux jours de résistance. Il obtint grâce du Roi, mais les fortifications de la ville furent rasées.
Restait à réddire La Rochelle, où les Réformés se près- siège saient comme dans toute la haute et basse Guyenne, sou- La Rochelle, levées par Rohan et par de La Force. En 1622, le duc d’Epernon poussa vivement le siège de La Rochelle , et quand il le leva pour prendre ses quartiers d’hiver, la ville en profita pour faire sortir deux expéditions destinées à porter des renforts aux Religionnaires, à l’embouchure de la Garonne et sur les plages du bas Poitou.
Mais le Roi en personne défit les Rochellois sur mer.
MALHERBE
Buckingham
Nouvelle
intervention
de
l’Angleterre
Le 6 mai, il était devant la ville, qui capitulait après six jours de siège, et l’année suivante une citadelle s’y élevait pour la tenir en respect. La révolte continua à semer ses traînées de poudre dans la Guyenne, dans le Languedoc , dans le Poitou , et les alternatives de remuement se prolongèrent jusqu’en 1627. D’abord, en 1625, le duc de Buckingham avait amené des secours au Roi contre les Religionnaires, en déguisant cette destination. A peine fut-elle connue dans les trois royaumes, que l’opinion se souleva et que les troupes reçurent l’ordre d’y rentrer. En 1626, la paix était proclamée et la messe se célébrait tant bien que mal à La Rochelle. Mais des difficultés ne tardèrent pas à surgir, et l’exécution de la pacification fut troublée. Tout à coup, en 1627 , un cri de guerre se fait entendre. Une flotte anglaise, forte de quatre-vingt-dix vaisseaux, servie de cent vingt chaloupes, et montée de seize mille hommes, dont trois mille Français, appareille sous les ordres de Buckingham. Contre qui se prépare cet armement terrible? Cette fois ce n’est plus contre les Réformés, c’est en leur faveur, c’est contre la couronne de France; et tout d’un trait la flotte se dirige, en juillet, vers La Rochelle et fait sa descente dans T île de Ré. Irrésolue d’abord et défiante , La Rochelle ferme ses portes, mais enfin elle se déclare contre le Roi. Cependant Louis XÏI1, parti le 20 juin pour l’armée avec le cardinal de Richelieu , était tombé malade en route et avait appris que les Rocheliois venaient de proclamer hautement leur révolte. Le 12 octobre, il était au camp devant la ville. Maintenant que l’épée était tirée contre l’Anglais, l’ardeur patriotique de la no-
MALHERBE
blesse et du soldat était extrême , et le triomphe allait répondre à F enthousiasme. On avait réussi à saisir un chevalier de Montai,* jue, de grande maison anglaise, le plus zélé de tous les agents de Buckingham, et qui sans relâche courait de Lorraine en Savoie, de Savoie en Languedoc vers le duc de Rohan , attisant les passions des Huguenots , semant chez les mécontents l’esprit d’insurrection , déjà travaillé par le comte de Soissons et par l’illustre et incorrigible intrigante, la duchesse de Ghevreuse, que protègent contre le jugement de la postérité les seuls paradoxes de M. Victor Cousin. Buckingham, à la tête de son formidable appareil, avait consumé près de quatre mois en marches et contre-marches impuissantes, quand, en novembre 1627, une attaque furieuse de la cavalerie française, sous les ordres du maréchal de Schonberg aidé du marquis de Toiras, jeta le désordre dans l’arrière-garde des Anglais, qui furent taillés en pièces. Les derniers débris échappés au massacre, à la faveur de la nuit, se réfugièrent honteusement sur leurs vaisseaux, et les vaisseaux prirent le large. Punition terrible et juste d’une conduite dont la politique et l’histoire, si faciles et indulgentes en matière de circonstances atténuantes, n’ont même point essayé d’excuser la déloyauté.
Sur-le-champ, quarante-quatre drapeaux, conquis sur l’Anglais, furent apportés à la cour par le jeune Claude de Saint-Simon , et les Reines les firent échelonner en trophées dans la cathédrale de Paris. Qu’était-ce que ce Saint-Simon , ainsi chargé d’une mission d’honneur, ce Saint-Simon qui devait devenir le premier duc de sa race et donner à l’histoire l’illus-
Encore
Buckingham.
Les Anglais sont battus.
Fortune du premier duc de Saint-Simon.
MALHERBE
On pousse avec vigueur le siège
La Rochelle.
tre auteur des Mémoires? Ce n’était à l’origine qu’un petit gentilhomme, un jeune page, de parenté obscure et pauvre , distingué par le Roi pour son empressement officieux affectant les entraînements du cœur et les abandons du dévouement; c’était un de ces caractères doux, soumis, d’ambition toute passive, toute réservée et sans initiative , très-propre à rassurer plutôt qu’à offusquer les ambitieux desseins d’un favori , et que , pour ce motif, le cardinal de Richelieu avait substitué au premier écuyer, le jeune Baradat, trop adroit, trop habile à se ménager, trop entrant auprès du Roi.
Les Anglais une fois chassés , on songea à presser avec vigueur le siège de La Rochelle. Celle-ci, livrée pour le moment à ses propres forces , se rassurait sur sa liberté du côté de la mer, et sur le bon état de ses fortifications du côté de la terre ferme. Monluc, dont l’expérience était justement en estime, avait déclaré, en effet, lors du siège de 1573, que cette ville était imprenable autrement que par la famine. Mais Richelieu, dont la sagacité ne s’arrêtait pas seulement aux obstacles extérieurs , se méfiait autant des lenteurs calculées des généraux plus jaloux de faire valoir leurs services que de travailler avec affection et de prêter la main à une prompte victoire. Il le dit formellement en ses Mémoires, qui sont bien de lui. Le Cardinal eut soin d’ouvrir les yeux au Roi et de se tenir lui-même sur ses gardes. Cependant le siège traînait en longueur, et le Roi, soucieux, découragé, travaillé par des lettres secrètes venues de Paris , tournait les yeux vers sa capitale. Il partit enfin, le 10 février 1628, laissant tous ses pouvoirs au cardinal de Richelieu, que, dès le 4,
MALHERBE
il avait nommé son lieutenant général en l’armée devant La Rochelle.
Le pauvre monarque arrivait à Paris tout bourrelé de défiances contre sa mère, contre sa femme et contre son frère, qui menaient .la vie avec éclat, alors que lui se morfondait à un siège interminable. Les ennuis des travaux, la durée de ce siège, les rigueurs de la saison et les maladies, dont' la contagion commençait à se répandre, effrayaient le soldat, quelque précaution que l’on eût prise de le payer directement et sans l’intervention des capitaines. Un souci agitait encore le Roi : on parlait d’un nouveau mariage du duc d’Orléans, son frère, avec une princesse de Toscane, question chère à la reine Marie de Médicis, et l’objet de toutes les antipathies du Roi. Ces préoccupations transpiraient dans ses lettres au Cardinal. Voici la première qu’il lui adressa de Paris, le 27 février.
« Mon Cousin, j’enuoie Franctot vous trouuer pour me rapporter l’estât de vostre santé de laquelle je suis extrêmement en peine depuis que j’ay reseu la votre du 20 feurier, par laquelle vous me mandés que vous en auez eu jusques a cinq accès. Tout ce que je puis faire c’est de prier le bon Dieu quil veille uous redonner la santé comme je la desire. Je mapersoy de jour en jour comme vous nestes pas auec moy ; mais ce qui me console, cest de voir que partout ou vous estes tout y va comme il faut, comme vous le faites bien paroitre a la fermeture du port et a tout ce que vous avez fait depuis mon partement. Je ariuay hier a onze heure du matin icy. La Reyne ma mère et la Reyne vindrent au deuant de moy, jusque au milieu du Parc de Ma-
Lettre
tle Louis XIII au cardinal de Richelieu, à son retour du siège de
La Rochelle.
De Paris, le 27 février lf>27.
MAL HERBE
drid ; de quoy je fus bien surpris, M. Boutillier (1) mayant assuré à Versai I le (la ou la Reyne ma mere lauoit envoyié pour me parler de ces affaires du Parlement) quelle ny viendroit point. J’ay reseti nouuelles de M. de Valance qui mande quil y a eu auis certain que les quatorze vesseaux qui estoint partis d Angleterre pour venir a la Rochelle ont esté pris par la tempeste qui les a jettes a la coste de Plemur ou ils se sont tous brisés et fracasés. Je fais auancer le Reg* de Beaumont vers Mets le plus diligenment quil poura. Pour la recrue des gardes; elle partira dans six jours. Elle n’est que de cinq cens hommes, nen ayant seu faire dauantage, parce que, des que les soldats entendent parler que cest pour la Rochelle, ils senfuient et ny veulent point venir. Jay depeché pour faire haster toutes les autres recrues tant de Champagne que de Picardie. Vous saurés ausi comme Bliuille est a lextremité, et que Ion ne panse pas quil en puisse rechaper. Je suis résolu, sous vôre meilleur auis, de suprimer sa charge (2). Jay donné la charge de Vieuxbourc a
(1) Claude Le Bouthilier, créature de Richelieu ; d’abord conseiller au Parlement de Paris , puis surintendant des bâtiments de la Reine mère ; nommé au camp de La Rochelle secrétaire d’Etat, enfin ministre des affaires étrangères en 1618 , et surintendant des finances en 1640.
(2) Ce Bliville est Jean Vargnières de Blainville, l’habile négociateur, premier gentilhomme de la chambre du Roi, et qui en effet mourut en ce temps. Or, la veille même du jour où Louis XIII écrivit cette lettre, il avait assisté à une messe d’actions de grâces à Notre-Dame, à l’occasion de la victoire sur les forces anglaises, et il avait eu cette vive joie d’y contempler les quarante-quatre drapeaux suspendus aux voûtes de l’église. Auprès de lui était son jeune favori qui en avait été chargé. Comment eût-il pu résister aux instances du Cardinal, qui lui demanda pour Saint-Simon l’héritage â sa cour de M. de Blainville? Aussi le jeune Saint-Simon en fut-il pourvu.
Cliabane sergent de Marciliae. Vous trouuerres les lettre dans ce paquet, a la forme acoutumée, pour le faire mettre en charge. Je remets à M. Boutillier a vous escrire le surplus des afaires. Je vous conjure dauoir soin de vous pour lamour de moy. Cependant je prieray Dieu quil vous tienne en sa ste garde.
» Louis »
» A Paris, ce 27 fewrier 1628. »
Les inquiétudes du Roi sur la santé du Cardinal provenaient de nouvelles présentées d’une façon trop sérieuse à propos de Richelieu. Les Mémoires de celuici racontent fort gravement que, pour n’avoir pas osé, par respect, prendre son parasol en accompagnant le Roi lors du départ de Sa Majesté, le soleil l avait si fort incommodé, lui Cardinal, qu’il en avait eu cinq accès de fièvre.
Le 3 avril, le Roi reprit le chemin de La Rochelle. La ligne de circonvallation dirigée par le Cardinal avait quatre lieues de tour et était garnie de forts et de redoutes. La digue allait être terminée quand Louis XIII reprit son logement de guerre. Alors il fit sommer les Rochellois de se rendre à sa personne royale. La ville ne répondit pas, car elle avait une promesse de secours d’une flotte anglaise, déjà partie de Portsmouth, forte de trente bâtiments avec vaisseaux de transport, le tout sous la conduite du comte de Denbigh, beau-frère du duc de Buckingham. Le 11 mai, la flotte était signalée, et les malheureux assiégés , décimés par la faim et la maladie, exhalaient leur joie. Mais cette joie ne fut pas de longue durée. Le 18, les Anglais couraient des bor-
M AL HERBE
L’Anglais se retire sans coup férir.
11 prépare une flotte nouvelle ,
qui paraît, le *28 septembre, devant La Rochelle.
Lettre clu Roi Louis XIII à la Reine sa mère.
De Laleu, le 29 septembre
dées, s’approchaient de la rade, saluaient les Rochellois de toute leur artillerie, et disparaissaient à pleines voiles : retraite étrange, inouïe, inexpliquée, inexplicable, et dont Hume ne dit mot en son histoire.
Sur les vives instances des Rochellois, l’Angleterre prépara encore à Portsmouth une flotte nouvelle qui devait apparaître sous la conduite personnelle de Buckingham, quand celui-ci fut assassiné, au port, par Felton. Le secours n’en partit pas moins, sous les ordres du comte de Lindesey, et se déployait enfin , le !28 septembre, en vue des assiégés. C’était la troisième démonstration que faisaient les forces navales de l’Angleterre dans l’intérêt des héroïques Religionnaires. Cette fois, l’escadre d’expédition se composait de cent quarante voiles et de six mille hommes de guerre, sans compter les équipages. Le duc de Soubise et le comte de Laval, frère du duc de la Trémouille, commandaient l’avant-garde, composée de Religionnaires français le cœur plein de vengeance et d’ardeur. L’Europe était attentive.
C’est à ce moment que le Roi écrivit à sa mère la lettre suivante, qui m’est communiquée par un riche Curieux, M. le baron de Chassiron, sénateur, qui est de la Rochelle et rassemble avec un soin jaloux tous les documents qui peuvent se rattacher à l’histoire de cette ville.
« Madame, Vous saurés par celle cy que les
Anglois sont arriuéz ce matin a la rade de lille de Ré, et a cette heure viennent a chefs de bois. Je les ay voulu voir deuant que de vous rien mander et les ay contés par deux fois : ils sont au nombre de soisante et dix vesseaux
Le roi Louis XIII à Marie de Médieis.
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MALHERBE
tant grands que petits. Si il lien vient dauantage je ne crois pas qui! osent rien entreprendre. Jay visité les digues et toute nôre armée nauale aujourduy, vous vous pouués asurer que il ne soroit rien entrer et que quand toute lAngletterre y seroit, que il leur est du tout imposible de rien faire. Je vous suplie de ne vous en mettre point en peine. Je oubliois a vous dire que cest le comte de Bristoc qui commande larmée, a ce que Ion dit; toutefois nous nen sauons ancore rien dasuré. Toute larmée est bien résolue de bien faire, si ces marots bazardent le combat. Si cela est, il faut que ce soit entre cy et lundy 2me jour du mois doctobre. Jespere que le bon Dieu nous douera la victoire sur eux corne il a fait jusque a cette heure. Je finiray celle cy en vous supliant dé me tenir toujours en vos bonnes grâces, et de croire que je seray jusque au dernier soupir de ma vie,
» Madame,
» Vôtre très humble et très obéissant fds, » Louis /
» A Laleu, ce 29me septembre 1628, a sinq heures du soir. »
A peine le Roi avait-il su l’apparition de la formidable flotte, qu’il s’était porté au front de bataille, se plaçant vaillamment à l’endroit où le feu devait être le plus vif, au quartier du maréchal de Bassompierre. Mais on vit les Anglais se borner à de vaines évolutions, commencer le 3 octobre une attaque avortée,