‹ Causeries d'un curieux (volume 3)Chapitre 105 sur 127 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

]i;ir Voltaire.

realité de madame de Caylus , dans ce qui porte son nom? Bien hardi (jni, sans l'original autographe primitif, prétendrait le déterminer ; car madame de Caylus elle-mènîe, mademoiselle d'Aumale, madame du Pérou, et autres dames de Saint-Cyr, n'ayant l'intention de livrer à la puhlicité aucun de leurs souvenirs écrits, les avaient tous réunis en commun, se copiant, s'abré- (jeant, se développant, se complétant sans scrupule les unes par les autres. Ce n'est plus guère qu'un pot-pourri où chacune d'elles a mis du sien. On j)eut juger d'ailleurs par les lettres autographes de la comtesse, qui fourmillent d'incorrections et de négligences à travers des traits charmants, que le grand écrivain, au style élégant et translucide, a jeté sa poudre d'or sur le piqnant livret des Souvenirs. Vingt passages pourraient démontrer j)éremptoirement qu'il en a altéré le texte. Un seul va suffire :

Madame « Je me souviciis d'avoir ouï raconter, disent les

ScaiTon chez „ . . . , i ti '

Foucquet. Souvenirs nnpnmcs, que madame hcarron étant un jour obligée d'aller parler à M. Foucquet, elle affecta d'y aller dans une si grande négligence, que ses amis étaient hontt;ux de l'y m(;ner. Tout le monde sait ce qu'était alors jNI. Fou((piet et soii faihle j)our les femmes, et combien les plus huppées et les mieux chaussées cherchaient à lui plaire.

» Cette conduite et la juste admiration «pi'elle causa parvinrent jusqu'à la Reine ; le baron de la (Jarde hii en parla le premier t;t lut cause <ju';i la mort de M. Scarron , cette princesse, touchée d(; la vertu (;t du malheur d'une fdle de condition réduite dans une si grande j)auvreté, lui donna une pension de 2,000 livres,

FAUSSE CASSETTE. MADAME SCAIIRO^. 515 iivec laquelle madame Scarron se mit dans un couvent (1). ')

Or, est-il vraisemljlable que le seul petit fait d'une chaste reserve de madame Scarron à l'endroit du Surintendant eût pu motiver d'abord l'admiration générale, puis celle de la Reine, et enfin le don d'une pension? Un pareil récit serait, ce semble, de nature à faire douter de l'auteur. N'eût-ce pas été faire de Foucquet un minotaure et de madame Scarron une héroïne à bien bon marché ? Le texte de mademoiselle d'Aumale rectifie tout cela. Après avoir raconté l'anecdote absolument dans les mêmes termes que madame de Caylns (c'est évidemment le même texte), elle écrit deux grandes pages d'autres anecdotes édifiantes et de pratiques pieuses de madame Scarron, et qui devaient lui concilier l'estime de tout le monde. Et c'est K<|iiivorjue

résultant

seulement après tous ces récits qu'elle conclut en dorahéiation

' lUt texte des

disant : Cette conduite et 'la juste admiration qu'elle r^icmoiies. causa partmirent jusqu'à la Reine, etc. A^oltaire a retranché les deux pages qui se liaient à l'ensemble du récit de madame de Caylus, comme le fait celui de mademoiselle d'Aumale, parce que les anecdotes rapportées n'avaient rien de piquant , et surtout qu'elles touchaient à de minutieux détails de dévotion.

L'honnêteté de madame Scarron n'était donc pas une qualité de circonstance , mais une habitude (nous y reviendrons), et l'infamie de la lettre est manifeste devant ce récit.

(1) Souvenirs, p. 10 et 11 de rétlitioii cncadiée. Anisteidam, Marc- Michel Rey, 1770.

La maix]uise Quaiit à la iiiarquise de Sévigné , elle n'avait pas attendu l'exemple de la robe feuille-niorte anticipée de madame de Maintenon , pour faire garder à Foucquet ses distances, tout en demeurant son amie : « J'ai toujours avec lui les mêmes précautions et les mêmes craintes , écrivait-elle à Bussy, de sorte que cela retarde notablement les progrès qu'il voudroit faire. Je crois qu'il se lassera enfin de vouloir recommencer toujours inutilement la même chose (1). " En honnête femme, elle sut le tenir sans bruit à sa place. Aussi est-il autant incroyable qu'odieux qu'on ait mis la marquise au nombre des Danaé dans le fameux dossier apocrvphe. Une des lettres que le dégoût m'empêche de reproduire, est intituh'e chez Conrart : Lettre d'une inconnue; elle est attribuée à madame Scarron et à madame de Sévigné, dans les Mémoires sur la Bastille, et enfin donnée encore à madame de S('vigné, dans d'autres copies qui courent le monde !

Du génie, de l'esprit, des talents, un grand goût, un entraînement irrésistible pour le luxe et la magnificence au profit des lettres et des arts, un vif amour des plaisirs, tels avaient été les qualités et les défauts de Nicolas Foucquet, chez qui l'esprit avait été la dupe du cœur et des sens. L'éclat de ses qualités lui avait valu d'illustres amitiés dans sa splendeur ; beaucoup lui furent fidèles dans sa disgrâce, ce qui prouve qu'il les méritait. Celles des gens de lettres surtout ne lui faillirent pas. Madame de Sévigné, mademoiselle de Scudéry, GourvilK;, Saint-Évremond , écrivirent et

(I) Letl.r lin 19 jiiill.t 1C55.

FAUSSE CASSETTE. MADAME DE SÉVIGNÉ. 517 parlèrent chaudement en sa faveur, et l'admirable élégie des Nymphes de Vaux, de J. de la Fontaine, était digne, en apaisant les ressentiments du Roi, d'achever l'œuvre que l'éloquence et le dévouement de Pellisson avaient essayée. Mais rien de plus désintéressé que l'amitié delà marquise de Sévigné pour Foucquet au temps de son crédit. Jamais elle n'avait rien voulu chercher ni trouver dans la bourse du Surintendant (1), et elle n'avait écrit à ce ministre que dans l'intérêt du mariage de son cousin germain Pliilij)pe-Auguste le Hardy, marquis de la Trousse, dont le père avait été élevé par Chapelain. Et c'est précisément parce que le texte de ces lettres était inconnu, que l'honnêteté de cette femme sans reproche.

Se lassant aussi peu d'être belle que sage,

comme disait Benserade (2), se révoltait à l'idée que des écrits de sa main eussent été trouvés sous pareille rubrique, que le bruit en eût transpiré, et que sa réputation fût à la merci des mauvais propos du premier quidam.

Bussy-Rabutin , qui, par dépit de se voir forcé, comme Foucquet, de s'en tenir à l'estime avec la jeune veuve, l'avait outragée avec tant de légèreté dans son Histoire amoureuse des Gaules , et s'était brouillé avec elle, avant la campagne de 1G58, comj)rit en homme de cœur la conduite qu'il avait à tenir, alors que l'honneur de cette femme charmante était en jeu.

(1) Lettre de madame de Sévignc du 28 août 1C(J8.

(2) Ballet royal de la naissance de Vénux, danse' en 1665, p. 310 <le la seconde partie des OEuvres déjà citées.

L'indignité de son premier langage lui apparut, de sort propre aveii , comme une tache de sa vie , qu'il essaya de laver, « en pienant hautement le paili de la marquise contre les ge7î5-4iui la vouloient confondre avec les maîtresses du ministre » . Pour être mieux arme avant de se mettre en campagne, il vit le Teliier, et celui-ci « Vassiti-a que les lettres de madame de Sévigné étoient des letti'es d'une amie qui avait bien de V esprit, et qu'elles avaient bien plus réjaui le Rai que les dauceurs fades des autres lettres ; mais que le Surintendant avait mal ii propas mâle Vamaur avec l'amitié. » Or, ce le Teilier n'était point homme à cacher le mal, s'il v en avait eu, lui dont le comte de Grauîmont disait, en le voyant sortir d'un entretien pdrticuher avec le Roi : «Je crois voir une fouine qui vient d'égorger des poulets, et qui se lèche le museau teint de sang. » Fort d'un tel témoignage, Bussy se jeta à corps perdu dans la défense de sa cousine , et fut sur le point de se couper la gorge avec son beau-frère de Rouville , qui traitait par trop lestement l'innocence des lettres de la pauvre marquise. Ami discret à la fois et chaleureux , plus vif encore que Bussy, Chapelain, si considérable alors par le bruit du talent, le nombre et l'élévation di^s n.'lations, intervint et se fit écouter. J'ai de lui plusieurs lettres inédites, adressées à madame de Sévigiui elle-même, sur cette cruelle circonstance qu'elle avait si fortement à Lpiirc ca-nr. Voici la première :

lie Cli;i|)fliiin à inudaiiHr

tic s«vi;;in; A madame la marquise de Sevinny, aux Racliers.

sur la Cassette "

aux i)..iil<is /-v ' , I I ^ • 1 • o >T' 1 -i

<le F..ii<([ii. t. " <Jii est-ce (lom- (pu; cela, ma très chère .' JN estoit-ce

13 sc|iiciiiliie , I ,, 1 I 1» !•

iGGi. pi»>i asses de ruyner 1 Lstat et rendre le lloy odieux a

FAUSSE CASSETTE. MADAME DE SÉVIGM';. 519 ses peuples par les charges énormes dont ils estoient accablés, et de tonrner tontes ses finances en despenses impudentes et en accpiisitions insolentes «pii ne regardoient ni son honneur ni son service , et au contraire qui alloient à se fortifier contre luy et à luy desbaucher ses sujets et ses domestiques? Falloit-il encore pour surcroist de desreglement et de crimes s'ériger un trophée des faveurs, ou véritables ou apparentes, de la pudeur de tant de femmes de qualité , et tenir un registre honteux de la communication qu'il avoit avec elles , afin que le naufrage de sa fortune emportast avec luy leur réputation? Est-ce, je ne dis pas être honneste homme, comme ses flatteurs les Scarron , les Pelisson , les Sapho, et toute la canaille intéressée l'ont tantprosiu', mais homme seulement de ceux qui ont la moindre lumière et qui ne font pas profession de brutalité? Je ne me remets point de cette lascheté si scandaleuse, et je n'en serois guère moins irrité contre ce misérable quand vous ne vous trouueriés point sur ses papiers. Car, comme je l'apprends des mieux informés, vos billets, tout civils qu'ils soient, ne donnent aucun juste sujet de les interpréter à vostre desauantage , et ne parlent que de la reconnoissance que vous avés au bien qu'il a procuré à M. vostre cousin. J'en avois mesme juré avant que l'on me l'eust asseuré, et pour imprimer fortement l'opinion de vostre pureté qui vous est tant deiie, jay batu la campagne contre mon ordinaire , et , au milieu de mes pertes et de mes morts , jay couru tous les réduits ou l'on a créance en mes paroles pour y soustenir vostre justice, et pour esclaircir tout le monde peu charitable de l'occasion si

louable qui vous a quelquefois obligé a hiy escrire des billets. Je m'y suis signalé, n'en doutés point, et en suis tousiours sorti à ma gloire et à la vostre par la force de la vérité et par la vigueur de mes paroles. Ne m'en scachés pas pourtant qu'un gré médiocre. Je n'y ay pas trouvé de résistance , et il m'a tousiours semblé qu'avec moins de chaleur mesme , j'aurois obtenu ce que je desirois de ceux qui m'escoutoient. Je n'ay pas esté le seul à vous rendre ce deuoir : vous n'aués point d'amis qui n'aient combattu pour vostre cause, et vous en pouvés vivre et dormir en repos. Je n'av pas voulu estre le premier à vous en parler, et j'ay mieux aymé vous seruir que de vous en donner la nouvelle.

» Personne n'est avec plus de passion vostre très humble et très obéissant serviteur,

» Chapfxain.

« De Paris, le \3"" septembre 1661. »

Mal rassurée encore par cette lettre si dévouée , madame de Sévigné , dans sa préoccupation , écrivait lettres sur lettres à Chapelain, à la duchesse de Montausier, à madame de la Fayette, à Gilles Ménage. Le 9 octobre, elle adressait la suivante à ce dernier :

« [Aux Rochers.] Lettre « lay bien de la ioye de receuoir de vos lettres, mais

de madame

de Scvi;;iic ic voudrois bicu que ce fut pour vu suiet moins triste tiré.- (!<■ que celuy qui vous oblige de me les escrire. le vous

mon ciibiiK'i.

avoue que ie suis fort en peine de la santé de nostre chère amye (1), et quapres tant dautres maux, ie ne

(1) La comtesse de la Fayette.

FAUSSE CASSETTE. MADAME DE SE VIGNE. 521 comprens pas quelle ait la force de .suporter celuy quelle a présentement. Vous me faites espérer pourtant quelle en sortira bien tost , et ie le croy, car sans cette espérance (quov que vous disies de mon amitié), ie vous asure que ie ne serois pas consolable. le vous remercie, mon cher monsieur, de toutes vos nouuelles. Il y en a deux ou trois dans vostre lettre que ie ne sauois ])oint. Pour celles de M'. Fouquet , ie nentens parler dautre chose. le pense qiuî vous saues bien le deplesir que iay eii dauoir esté trouuée dans le nombre de celles qui luy ont escrit. Il est vray que ce nestoit ny la galanterie, ni linterest qui mauoient obli(|ée davoir vn commerce avec luy. Lon voit clairement que ce nestoit que pour les affaires de W. de la Trousse; mais cela nempeschepasque ie nave esté fort touchée de voir quil les auoit mises dans la cassette de ses poulets , et de me voir nommée parmy celles qui nont pas eu des sentimens si purs que mov. Dans cette ocasion , iay besoin que mes amis instruisent ceux qui ne le sont pas. le vous croy asses généreux pour vouloir en dire ce que M^ de la Fayette vous en aprendra, et iav receu tant dautres marques de vostre amitié , que ie ne fais nidle façon de vous coniurer de me donner encore

celle-cy.

» M. DE Rabustin-Chantal.

') Les oncles et ma fille vous font mille ciuilités; receues-les , sil vous plaist. »

Ménage se conduisit en cette rencontre comme tous les amis de la mart[uise, comme la comtesse de la Fayette, comme mademoiselle de Scudéry, comme

522 FAUSSE CASSETTE. MADAME DE SÉVIGrsÉ. Gorbinelli, comme Arnaiild de Pomponne, avec la chaleur respectueuse qu'inspirait l'honnêteté de madame de Sévi{>né. Mais celle-ci, au milieu de tant de témoignajjes éclatants, avait le cœur déchiré, car elle connaissait le monde et savait mieux que personne que Madame l'opiniou cst le trôuc de la femme. «Quelque gloire, à Pomponne, écrivait-cllc , Ic 1 1 octohrc , à ^I. de Pomponne, quelque gloire que ie ])uisse tirer, par ceux qui me feront iustice, de nauoir iamais eu auec luv dautre commerce que celuy la, ie ne laisse ])as destre sensiblement touchée de me voir obligée de me iustifier, et peut-estre fort inutilement à lesgard de mille personnes , qui ne comprendront iamais cette vérité. le pense que vous comprenés bien aisément la doideur que cela fait à un cœur comme le mieii. »

Elle écrivait de nouveau à Ménage :

«[Aux Rochers], le 22 octobre [KîGl].

lîemercîrneriis » Tc uic doutois bicu quc VOUS auri(''S preueiui ma

(le madame

deSévijjné pricrc, ct (piil ne falloit rien dire à un amy aussy gene-

à Ména;;o. . . il

octobre reux qu(; vous. le suis au desespou' de ce quau heu de VOUS escrire comme je fis, ie ne vous envoyay point tout dun train une lettre de remercicunens : vous la meritiés des lors, et ie suis honteuse davoir tant perdu de tems avant de vous la faire. le men acquite presentemcMit et vous supiie de croire (]ue iay t(!ute la reconnoissaïu-e (jue i(! dois d(î vos bontés. le vous demande un compliment à jNI"" de Scudery sur le ukïsuuî suiet. le croy (jue vous naurc's pas man(]U('' de faire ('(;ux dont ie vous chargeois dans ma dernière. Vous mau(!Z fait un extrosme plesir de me mander le détail de la (jrande

FAUSSE CxVSSETTE. MADAME DE SÉVIGNÉ. 523 nouuelle dont il est présentement question. Il nen falloit pas une moindre pour faire oublier celle rpie Ion descouvre tous les iours dans les cassettes de M"" le Surintendant, le voudrois de tout mon cœur que cela le fist oublier tout a fait luy niesme.

» le suis avec sincérité vostre très humble seruante.

» M. DE RaBUSTIN ChANTAL (1). ')

Sur cette lettre copiée de la main de Ménage, et faisant partie de mes portefeuilles des Samedis, mademoiselle de Scudéry a écrit :

« iW" Ménage ma reporté ce compliment que ie ne meritois pas; la vertu de madame de Sevigny navoit pas besoin de dejjense. »

Le 7 novembre suivant , madame de Sévi(jné avait répondu à la première lettre de Chapelain sur le triste sujet de la Cassette. Chapelain lui répliquait :

A madame la marquise de Sevigny, à Nantes.

» L'inquiétude que vous donne cette maudite affaire . Lenre du Surintendant est la marque de la délicatesse de votre ' \ madame

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