‹ Causeries d'un curieux (volume 3)Chapitre 112 sur 127 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

546 VRAIE CASSETTE AUX POULETS DE FOUCQUET. VOUS faire dire son nom. Je lui ai promis le secret. Il est bon que ce soit par lui que vous scachiez toute chose, afin de le convaincre de son ingratitude (de Golbert) et de voir que des gens que vous avez comblés de bien qu'ils soient vos plus grands ennemis. Il a promis à cet homme l'amitié du duc de Créquy et bien d'autres de la cour. Faites-moi sçavoir de vos nouvelles et croyez que je suis votre servante.

" J'oubliois à vous dire qu'il dit qu'il est allé à la cour pour vous traverser. Je ne vous exagère rien.

M Faites chauffer ma lettre et vous souvenez comme on vous ecrivoit.

(En encre sympathique) . « La Reine a défendu à son confesseur qu'elle lui défendoit {sic) d'avoir aucun commerce avec vous , et que vous aviez un million pour corrompre ses gens (1). »

Golbert faisait son devoir, et le faisait avec talent, suite et vigueur.

La cour La fille de Gaston et de Marguerite de Lorraine,

Mademoiselle d'Oi-léans , sœur consanguiue de mademoiselle de Montpensier (la Grande Mademoiselle), avait épousé, le 10 avril IGGl, le grand-duc de Toscane, Gôme de Médicis ; celle-là même qui après quinze ans de séjour quitta son mari et fut si mal reçue à Paris, comme une espèce de Golonna et de Mazarin (:2). L'espion de Florence donne, le 28 juin suivant, à Foucquet, d'assez maussades nouvelles sur leur lune de miel. « La jeune princesse s'ennuie fort, ce qu'on

(1) N° 72 du second volume.

(2) « Ils sont ravis en Toscane d'en être défaits, >> dit madame de Séviyiié. LcUres du 14 juin 1675 et du 3 juillet suivant.

de Florence.

VRAIE CASSETTE AUX POULETS DE FOUCQUET. 547 trouve l)ien étrange on ce ])ay.s-Ià, ne sachant pas qu'elle est amoureuse en France du jeune prince de Lorraine, qu'on avoit parlé de marier avec Madetnoiselle (de Montpensier), avant qu'elle (la duchesse de Toscane) partit. Elle avoit été cinq ou six fois seule dans sa chambre. L'on ne sait point s'ils ont couché ensemble; mais toujours elle le poursuivoit fort, et Mademoiselle, qui les éclairoit de fort près, en a découvert bien de petites affaires (1). Depuis peu même, on a intercepté des lettres qui alloient à Florence. On a trouvé un poulet du cavalier et surtout des vers qu'il a faits sur son absence, et qu'il lui envoie, qui sont la plus plaisante et la plus risible chose du m^onde. » Le 8 juillet, l'agent, qui hante les plus secrets recoins du j)alais et dépiste les gazettes de l'alcôve , écrit encore : « On dit que le tailleur de la princesse a demandé trois cents bras d'étoffe pour lui faire un habit , et que son cuisinier emploie plus de viande et de volaille eu un jour que l'on n'étoit accoutumé de faire en dix. Un marchand, par l'ordre du grand-duc, lui porta plusieurs pièces d'étoffe pour se faire un habit , afin qu'elle choisît la plus belle , et comme elle les trouva toutes à son gré , fit remercier le grand-duc et renvoya le marchand vide. Le prince n'a couché avec elle que trois fois; et toutes les fois qu'il n'y va pas, il envoie un

(1) Mademoiselle dit dans ses Mémoires (année 1661) qu'elle ignorait ces amours de sa sœur avec son cousin Charles de Lorraine, et qu'elle était bien honteuse de ne s'en être pas aperçue : k J'en parlai à Belloy, à sa femme, à M. de Béziers , qui me dirent qu'ils admiroient que moi, qui étois si clairvoyante, je ne m'en fusse pas aperçue. Je leur avouai ma sottise. « — Disait-elle vrai ?

548 VRAIE CASSETTE AUX POULETS DE FOUCQUET. valet de chambre dire à Madame qu'elle ne l'attende pas; de quoi les filles et femmes françoises qui sont ici sont fort en peine de ces compliments. Elle trouve que les après-dîners sont fort longs , car elle ne dort point comme font tous ceux qui sont ici et ne s'applique à rien. L'on cherche de la divertir; mais comme elle est toujours triste , l'on est fort embarrassé , et jamais ne parlent ensemble. Madame trouve autant étrange la façon de vivre de ce pays que l'on est ici svupris de voir la liberté qu'ont les valets françois qu'elle a amenés de sortir et entrer dans sa chambre à toute heure. »

Parmi les amis de Foucquet qui avaient fait en vue de Colbert et de madame de Chevreuse une contre-mine, était Henry de Grave de Yillefargeau , marquis de Grave, ancien sous-gouverneur de Monsieur, frère du Roi, en 1648; conseiller d'Etat en 1650, maréchal de camp en 1661 , qui , familier de la cour de Monsieur, dont il devint, l'année suivante, maître de la garde-robe après avoir été maître d'hôtel de Madame, était aussi dans les grâces d'Anne d'Autriche, laquelle avait tenu son fils snr les fonts de baptême. Paroles dans la chapelle du Louvre, en 1657, uxec Monsieur. Il

de la

Reine nure écrit à Foucquct quc la Reine, v.n parlant des mécon-

siir Madame , .. ir » i' '

;i sur la tenteuîcnts quelle a sur Madame (1), la assurée que

jeune Reine.

cette princesse est une fort grande coquette et une artificieuse; mais qu'aussi la jeune Reine lui donne bien de la peine avec ses larmes et toutes ses façons de faire (2).

(1) Henriette d'Angleterre, mariée en 1661.

(2) ^larie-Thérèse d'Autriclie, mariée à Louis XIV le h juin 1660.

VRAIE CASSETTE AUX POULETS DE FOUCOUET. 549 Elle a ajouté, continue le fidèle (jazetier, que depuis Opinion peu le Roi lui a dit que M. le Cardinal, en mourant (1), sur la

1 • / T 1 • 1 11 Reine mère.

lui a proteste , parlant contre Anne d Autriciie ellemême, « qu'elle ne se passeroit jamais d'homme, qu'il prît garde à elle , et qu'assurément elle feroit un mariage de conscience avec quelqu'un (2). »

Et ailleurs : « La Reine mère dit dimanche dernier Pensées

- ... . .du cardinal

sur vous que M. le Cardinal avoit dit au Roi que si et du Roi

1» . I 1 . • I r II sur Foucquet.

1 on pouvoit VOUS ôter les hatiments et les remmes de la tète, vous êtes capahie de grandes choses, mais que surtout il falloit prendre garde à votre ambition, et c'est par là qu'on prétend vous nuire (3). » Et ailleurs encore : « La Reine mère disoit en parlant de vous : Le Roi aime d'être riche et n'aime pas ceux qui le sont plus que lui, puisqu'ils entreprennent des choses qu'il ne sauroit faire lui-même, et qu'il ne doute point que les grandes richesses des autres ne lui aient été volées (4). )) Certes voilà des avertissements bien graves. Mais Foucquet avait l'aveuglement avant-coureur de la chute. Le bon sens, le droit, la justice, l'intérêt général , la dignité du Roi étaient du coté de Colbert et devaient finir par triompher.

Deuxjoursavantson arrestation, le 3 septembre 1G61, Foucquet reçoit d'une autre gazette des nouvelles de la cour de la Reine mère qui est à Fontainebleau (5). Longs détails sur le renvoi de la petite de la Mothe

(1) Le 9 mars 1661.

(2) ]N° 183, premier voIuuh;. Autographe.

(3) N° 118, premier volume.

(4) 2 août 1661. jN'o 119, même volume.

(5) IS" 274, tome second.

550 VRAIE CASSETTE AUX POULETS DE FOUCQUET. Informations d'Arpencoiirt , cncore une fille d'honneur déchue de

sur

mademoiselle l'auiour du Roi , tombée au marquis de Richelieu, et

de la Motlie > i i ^ i r • • i

dArgeucouit. compromisc avec éclat. L abbé de Gordes a fait agir la Molina auprès de la jeune Reine, et Marie-Thérèse a demandé grâce pour d'Argencourt ; mais Anne d'Autriche, inflexible, l'envoie au couvent. Elle a désiré le Val-de-Gràce , on lui assigne Chaillot. Il y avait, disait-on, un enfant, ce qui était faux. Et les chansons de courir contre la première femme de chambre et favorite de la Reine mère, mademoiselle de Beauvais, à qui l'on attribuait les rigueurs exercées contre la coupable ; Beauvais , cette vertu ébréchée sur le retour, qui , guettant chez le jeune Roi la première efflorescence de la puberté, l'avait, suivant Saint-Simon, « déniaisé h son profit ( 1 ) . »

« On a fait, dit la correspondante, quatre vilains vers sur l'aventure. C'est le bon M. de la Mothe qui me les a dits. Il y aune vilaine parole; mais n'importe, ce n'est pas moi qui l'y ay mise :

Amv, sais-tu qiiehjiic iiDiivcllc De ce qui se passe à l:i cour?

On dit que la ma

A chassé la fille d'amour.

» Tout le monde blasme le marquis de Richelieu. » Mademoiselle Cc soiit aussi dcs Icttrcs attendries de mademoiselle de Tresesson , la nièce de la marquise du Plessis-Bellière, bls^aVicc datées de Grenoble et de Turin (1G58 et 1G51)). L'introducteur des ambassadeurs à la cour de Louis XIII,

(1) Voir les Mémoires, t. I, p. 111, et Journal de Danceai", p. 191, noie de Saint-Simon.

de Tresesson

envoyée à Turin en a m

secrélc

VRAIE CASSETTE AUX POULETS DE FOUCQUET. 551 le vieux comte de Bruslon, envoyé en mission près la maison de Savoie, y avait organisé le service des cérémonies, et ce bon office lui avait concilié à Turin de bienveillantes relations. C'est par son entremise que, sans paraître personnellement, Foucquet avait réussi à placer cette jeune et spirituelle personne en qualité de demoiselle d'iionneur auprès de Madame Royale et de la princesse Mar^juerite , sa fille, qu'en 1658 on supposait destinée à Louis XIV, et dont le Surintendant voulait à l'avance capter l'esprit. Voici les instructions qu'il avait remises à l'adroite jeune fille, après l'avoir intéressée par le cœur (1).

» On ne veut point que la bonté qu'elle a luv soit à iiisimctions

Il 1 •' ori.jinales

charffe. On aime mieux i^rendre tout sur sov que de la ''c Fc. acquêt

^ - ^ à cette

commettre. demoiselle.

» Si on a quelques sentiments ou quelque conduite qu'elle n'approuve pas, on luy demande en grâce de le dire. Un mot réglera tout sur le pied qu'il luy plaira.

» On coniure d'accorder sa confiance et de faire connoistre toutes les choses qu'elle affectionnera , de quelque nature qu'elles soyent, et celles qu'elle voudroit faire réussir sans y paroistre. Et on demande cela avec la plus grande instance du monde, n'ayant point de plus forte passion que de rendi^e quehjue service agréa-

(1) Mademoiselle (le Montpensier, en ses Mémoires, t. III, ]). 31i, édition de M. Cliéruel (la meilleure que l'on possède), raconte toute l'histoire de cette demoiselle, cpii était de Hretnjjne : « On ne la trouva point belle. C'étoit une grosse fille blanclie et blonde, d'assez mauvaise taille, les yeux petits, la bouche point belle, et (pii n'avoit (pic

l'éclat de la jeunesse Elle est d'une race dont ils ont tous do

l'esprit. M

552 TRAIE CASSETTE AUX POULETS DE FOUCQUET. ble, et le zèle n'empeschera pas que l'on n'ait la discrétion nécessaire,

" Tout le monde appréhende la domination nouvelle de M. le Prince et que Son Eminence ne puisse résister à ses flatteries et à ses artifices , et que l'on n'ait le desplaisir de le voir, sous diuers prétextes, triompher de ceux qui ont serui contre luy.

» On l'a fait condamner à mort, et iamais on n'a voulu écouter les recherches qu'il a fait faire pour ses amis.

» Secret et dissimulation , sans exception , à tout le monde.

') M. le Tcllier vit fort honnestement en apparence, mais peut avoir jalousie et craindre que la confiance n'aille d'un autre côté.

» Si elle trouve bon qu'on lui rende compte de ce qu'on apprend, ou s'il y a quehpie chose dont elle desire sçauoir la vérité en s'ouurant un peu , on taschera de la satisfaire ( 1 ) . »

Mademoiselle de Trcsesson mit toute son âme à servir Foucquet dans cette circonstance , et il en eut ressenti l'effet si le projet d'alliance n'eût pas échoué. Une des lettres de Turin dit un jour que « mademoiselle le Roy (la princesse) ne pense plus à M. le président (Louis XIV) » . Mais la jeune nièce de madame du Plessis pense toujoiu's à Fouc([uet. vSi elle a beaucoup donné, elle a aussi beaucoup reçu. Elle est reconnaissaute, et le souvenir d'un petit cabinet lui tient assez au cœur pour revenir dans toutes ses lettres. En voici trois.

(I) Pièce aiitomaplic n" 292, sccoiid ^()llllm•.

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