TOME II
562 VRAIE CASSETTE AUX POULETS DE FOUCQUET. un hôtel dans l'enclos du Palais-Cardinal , hôtel qu'acheta Louis XIV, et que ce prince fit ahattre pour en faire une galerie annexe du palais, après que mademoiselle de la Yallière, retirée de chez Madame, y eut fait ses premières couches.
Dcbuts De son côté, Manneville avait bien un peu philosophé
de 1 iulriyiie
avec quand elle avait reçu les premières attaques au nom
Foucquet. 11 • c r *
de Foucquet. Elle rougit comme un feu, refusa, accepta, refusa encore, ferma les portes, versa de chaudes larmes, fit toutes les façons et mines de circonstance, et les veux tout rouges. Elle voulait être aimée. On était bien malheureuse de se mettre de l'amitié en tête. Il ne l'aimait pas. Elle demeurerait seule à aimer. Enfin, elle témoigne avec passion le désir de le voir (1) : elle descend quand il est chez la Reine ; avril et la flamme sont dans ses yeux, et elle fait, en cornette, de sa fenêtre, des coquetteries à Foucquet pour en obtenir quelque témoignage d'amitié, quand il se promène sur la terrasse avec le maréchal de Gramniont. Puis elle a ses jalousies et ses tempêtes en apprenant de madame de Prémont (2) et de mademoiselle du Fouilloux les assiduités de son amant auprès de mademoiselle de la Yallière ou de madame de Valentinois. Roman vulgaire.
(l'I IS" 81, premier \(iliime.
(2) Madame de l'rémont , où fréquentait beaueoup mademoiselle de .Manneville pour v rencontrer l'entremetteuse cpil v allait de temps à autre, était une couverture que se donnait la lianeée de Damville. Elle était femme de Charles le Sart, seigneur de Prémont, elianibellan de Monsieur. Elle se nommait Antoinette-Caroline le Sart , et avait épousé un de ses parents. Son non» revient de temps à autre dans les lettres des deux volumes. Manneville rencontrait aussi la proxénèle cliez madame de Eruullav.
VRAIE CASSETTE AIX l'OLLETS DE FOLCQL-ET. 563 Cependant , bien que (jénée dans ses mouvements , et forcée de s'observer contre les veux jaloux de l'amant incommode, elle s'obstine à vouloir de^eIlir duchesse, et ména(;e à la fois ses deux intrij^ues. D'un côté, Daimville ne déchirait point sa promesse, de l'autre il ne voulait pas épouser. En vain le lioi, la Reine mère, le grand prévôt , de grands seigneurs , de grandes dames, le pressaient de conclure , il faisait les plus beaux serments du monde, mais reculait, remettait, éludait toujours , et il avait fini par lui déclarer qu'il épouserait s'il y était forcé, mais qu'il partirait sm^-le-champ pour Venise , et qu'il faudrait absolument que Manneville se mit au couvent. Il avait aussi demandé au Roi, qu'avant de lui donner à ce sujet un ordre, il daignât permettre que le Père Tierçot, jésuite, son confesseur, le pût voir, et le jésuite avait déclaré que le duc n'était pas tenu au mariage. Alors, celui-ci avait fait supplier la Reine mère de leur défendre à tous deux de se rencontrer (1). Si bien que tout était encore en suspens quand la mort le vint frapper le 19 septembre 1G61, dans le mois même de la catastrophe de Foucquet.
En toutes ces tergiversations le caractère de l'homme soiq était pour beaucoup et ses soupçons pour quelque chose, de DamviU L'obligation de cent cinquante mille livres souscrite en faveur de Manneville épouvantait la fiancée; elle redoutait que Damville ne vint à découvrir le secret, et demandait avec toute sorte d'instance que Foucquet mit ordre à cette affaire, de façon que le duc n'y vit assez clair pour tout rompre (2). Et voilà que, par une fa-
)roiis loux
(1) Mémoires de Madame de Motteville.
(2) K° 238 , premier voluuie.
564 VRAIE CASSETTE AUX POULETS DE FOUCQUET. talité qui la fait mourir de j)eur, Tallemant, qui a commission de paver la somme et ne l'a point reçue, vient à quitter cette terre (1). Damville en a vent par une indiscrétion de M. Guitaut, qui en a parlé à Montauron, et le jaloux soupçonne et gronde comme un chattigre (2). L'entremetteuse presse et conseille en si délicates circonstances. Et cependant les fêtes de cour continuent, le ballet va se danser, et il v faut paraître le front rayonnant.
Lettre ,j jg ,^g gQJg ^ écrit la de la Loy (3) , si vous fûtes hier
de 1 intrijjaiite
'l'" au ballet (celui des Saisons); mais on eut une fort
s cuiremet.
grande joie lorsque je dis à la personne que vous savez que vous iriez , et me tit (dit) qu'elle vous chercheroit fort des yeux. Elle me demanda fort l'état de votre santé , et est fort touchée de ce qu'elle n'est pas parfaite. Il arriva une chose qui me persuada fortement qu'elle vous aime tout à fait, c'est que Fouilloux nous dit, comme on parla de choses et d'autres et qu'on vint sur votre chapitre , que vous étiez passionnément amoureux de madame de Valentinois , que mademoi-selle de Boslens faisait l'intrigue; je vous avoue que mademoiselle changea de couleur et devint d'un rouge et les yeux étincolants. Les larmes lui tombèrent en même temps. Comme elle vit cela, elle se leva et s'en alla vers la fenêtre, feignant d'avoir mal à la tête et
(1) Banquier, frère aîné consanguin du clironiquenr, et qui en effet mourut en 1661. Il s'appelait Pierre Tallemant , sieur de lîoisneau. Il avait acheté en 1659 une charge de maître d liôlcl du lloi, après avoir pris la suite des affaires de son père.
(2) IN" 142 du premier volume.
(3) Premier volume, r\° 44. Lettre à Fourquct. L'orthographe est rectiliée, pour rendre la lettre lisilde.
de
inademoiselle
du Fouilloux
touchant
VRAIE CASSETTE AUX POULETS DE FOUCQÛET. 565 aux yeux. J'ai peur que mademoiselle du Fouilloux n'ait pris garde à cela, car elle la regarda fort... »
Puis, elle parle de mademoiselle du Fouilloux, laquelle ne néglige aucune occasion d'intriguer pour son propre compte :
« Mademoiselle du Fouilloux m'envova ouerir hier , . •
I Iritriffiies
pour me prier de vous aller trouver, et vous dire qu'elle €st un peu fàclîëe contre vous de ce que vous ne lui avez point dit, lorsqu'elle vous a parlé de votre charge ,'" ,rociireur pour M. le président Larcher, que vous étiez engagé , i^"*^""^^ avec M. Fiobaiet (Fieubet), car on lui a dit que vous aviez traité avec lui , que même il en a demandé l'agrément à la Reine. Elle souhaite fort que vous me disiez ce qu'il en est.
»... Ensuite elle se mit à me parler de mademoiselle <le la Vallière , et, pour vous dire le vrai, je vis fort qu'elle étoit enragée de n'être point en cette confidencelà. Elle croit que le Roi ne fait rien que de causer avec Madame , et que lui-même est le premier à en faire des plaisanteries. Je vous dirai pourtant que bien d'autres, qui disent le bien savoir, en parlent d'une autre manière. Elle déclame fort contre mademoiselle de la Vallière , disant que ce n'est pas ici son coup d'essai et qu'elle en a bien fait d'autres, et par tout ce qu'elle me dit, je vis bien qu'elle s'en alloit faire dire quelque méchant discours au Roi, afiu que cela le dégoûte... Elle dit qu'il n'y a rien qu'elle (mademoiselle de la Vallière) n'ait mis en pratique pour faire que le Roi fût amoureux d'elle ; que si d'autres avoient voulu faire la moitié des avances, elle ne l'auroit pas //c/ni (eu). » Cette femme dit encore dans une autre lettre àFouc-
566 VRAIE CASSETTE AUX POULETS DE FOUCQUET. Encore ouet : « J'ai vu mademoiselle du Fouilloux , qui m'a
du Fouilloux.
dit que mardi le Roi s'enferma avec Madame , madame la Comtesse, madame de Valentinois et les filles de Madame, et ne voulut qu'aucun homme ni d'autres personnes y fût. Elle me dit qu'ils firent cent folies jusqu'à se jeter du vin les uns aux autres; que le Roi lui parla fort et lui témoigna mille bontés ; qu'assurément ce ne sera rien que la Yallière , et que tout le tendre va à Madame. Elle m'a dit de vous dire que le Roi a la dernière confiance en madame la Comtesse, et qu'il lui dit toutes les choses les plus particuhères , même touchant hi Reine, et cent autres choses de cette force; qu'il n'y a que deux jours que l'on parla fort de vous au Roi , lui en disant cent biens, et de votre générosité, parlant même de votre charge, et elle m'a dit de vous dire qu'elle ne fut pas celle qui en dit le moins. » Ainsi Fouilloux vantait et son crédit et son zèle , pour mieux faire payer son espionnage ! Femme sans cœur et sans âme, toute propre à ces intrigues subalternes qui jettent toujours leurs filets et essayent leurs forces aux débuts des règnes.
Il serait fastidieux et nauséal)on(l de remuer plus longuement la lie de ces vendanges de mauvais vin de l'entremetteuse. Ses correspondances sont cependant un précieux témoignage des corruptions de cette cour élégante qui se mentait à elle-même, et lèvent vm coin du voile doré dont l'aurore du grand siècle est couverte. Du moins Louis XIV écha])j)a à cette cabale odieuse et malsaine qui prétendait s'emparer de sa personne, et en eût fait un Louis XV anticipé. La Vallière l'a sauvé.
MÉNAGE ET LA MARQUISE DE SÉVIGNÉ. 567 Pour Manneville , ce n'était certes pas une de ces Caractère filles à génie dan^jcreux prêtes à escompter un pays ManLeviUe. pour le triomphe d'une cabale ou d'une faction, c'était seulement une nature indolente et voluptueuse qui n'avait pas eu dans les principes d'une bonne éducation un préservatif contre les défaillances de la vanité, et qui, pareille à tant d'autres, n'avait de l'esprit qu'à aimer. Chassée de la cour, enveloppée dans sa honte et dans sa douleur, elle alla se regretter dans un couvent sans entrer en religion , et mourut en 1669. Le 9 décembre de cette année, madame de Montmorencv écrit de Paris à Bussy-Rabustin : « Manneville mourut samedi assez brusquement , à une lieue d'ici , où elle était depuis un mois. » — Elle mourut, et le silence se fit.
Ménage , que nous avons vu servant la marquise Gilles
1 r • ' 1 I 1 '1- • • 1 • • Ménage.
de Sevigne dans la délicate question qui lui tenait au cœur, était depuis longtemps en amitié et en correspondance avec elle. C'était lui qui avait ouvert h ce charmant esprit les sources de la belle littérature, en lui apprenant le latin , l'italien et l'espagnol. C'était lui également qui avait enseigné le latin à madame de la Fayette , et qui , au bout de peu de temps , en avait reçu plus d'une leçon. La gravité du pauvre homme n'avait pu tenir contre les grâces naturelles de Marie de Ilabutin-Chantal : « J'avois aimé madame de la Fayette en vers, j'aimai la marquise en prose, » dit-il dans une de ses lettres. Mal fait , de chétive figure , il n'avait pas osé hasarder des déclarations ouvertes, dont il s'avouait le ridicule; mais il s'était laissé maladroitement échapper en soupirs. Madame de Sévigné
568 MÉNAGE ET LA MARQUISE DE SÉYIGNÉ. avait feint de ne pas s'en apercevoir, et depuis son mariage elle avait ëtonffé cette folie de son maître en l'accablant en public de ces attentions folâtres et exagérées que les femmes tiennent si bien en réserve pour les amants sans conséquence. Elle lui abandonnait parfois ses bras qu'elle avait fort beaux et qu'e//e ne tenait pas trop cher, dit le malin Bussy. Toutes ces faveurs railleuses ne guérissaient guère le pauvre homme, et un jour qu'il était dans le carrosse de Marguerite de Rostaing , marquise de Lavardin , la Bavardai de madame de Sévigné, Ménage contait force douceurs à la marquise : « Eh quoi ! lui dit-elle , vous vous recordez donc pour madame de Sévigné? » Empesé d'érudition, on voyait qu'il s'était trop complu dans les marécages des pédants , et ses soupirs étaient des citations. Toutefois , savant en plus d'un genre , érudit profond , philologue et grammairien habile , compilateur heureux , il avait mérité le titre de Fa;- 1-on français, que lui avait décerné Bavle ; mais enclin malheureusement à prendre sa mémoire pour son génie, ses fatales réminiscences frappant en quelque sorte son esprit de stérilité , firent troj) souvent de lui un plagiaire et valurent de cruels déboires ii son amourpropre. Huet, dont il avait été le concurrent pour l'éducation du Dauphin; Bochart, Petit, Balzac, Sarrasin, Benserade, Chapelain, à ses hciues ; Pellisson, mademoiselle de Scudéry, Segrais, l'aimèrent pour ses bons côtés; mais Molière, qu'il avait desservi au|)rès du duc de Montausier, le fouetta d'un vers sanglant aux côtés vulnérables, et Boileau et Bacine, îi leur tour, le poursuivirent de leurs sarcasmes et contri-
MENAGE ET LA .MARQUISE DE SÉVIGNÉ. 569 huèrent à lui fermer les portes de l'Académie française. Tout le monde le reconnut dans le Yadius des On le
r-i 1 m • • reconnaît
temmes savantes, comme dans 1 nssotin ou avait re- <ians
,,,,,„.-. , . . . le personnage
connu 1 abbe Cotin. Les epi^rrammes le poursuivirent de Vadius. jusque dans la tombe. Et ma!(jré tout c'était, eu son genre, un personnage qui comptait à son épocjue, qui avait du bon sens et de la sûreté quand sa vanité n'était pas enjeu. Il ne manquait pas de se parer, aux Samedis de mademoiselle de Scudéry, de toutes les lettres qu'il recevait de ses deux anciennes et illustres élèves. Le 24 août 1G52, il y avait communiqué la lettre suivante de la marquise :
« Aux Rochers, ce ] 8" aoust (1652).
» le suis bien obligée au plus paresseux de tous les Lettre hommes de mescrire auec tant de bonté et de soin. Il jj'sév^'iié*^ y a eu vu desordre a nostre poste de Vitré , qui certainement est cause que ie nav pas receu vos dernières lettres, car ie nav eu que celle dengers. Mais, dans la pensée que ce nest pas vostre faute , ie ne fais simplement que me plaindre de linfidelité de nos couriers, et me loue sv fort de vostre tandresse et de vostre amitié que ie veux prendre à tasche désormais den dire autant de bien que ien ay dit de mal. Pour moy, iay ])ien de lavantage sur vous, car iay touiours continué à vous aymer, quoy que vous en ayez voulu dire, et vous ne me faisiez cette querelle dalemant que jxiur vous donner tout entier à M"" de Lavergne (1). Mais enfin, quoy quelle soit mille fois plus aymable que
(1) Depuis comtesse de la Fayette.
à Ménage.