‹ Causeries d'un curieux (volume 3)Chapitre 116 sur 127 · MÉNAGE ET LA MARQUISE DE SÉVIGNÉ · texte numérisé non relu

MÉNAGE ET LA MARQUISE DE SÉVIGNÉ

moy, vous aiiez eu honte de vostre iniiistice, et vostre consience vous a donné de sy grands rémois que vous aués esté contraint de vous partager plus également que vous naviés fait dabort. le loue Dieu de ce bon sentiment , et vous promets de macorder si bien auec cette aymable riuale, que vous nentandrés aucune plainte ny délie ny de moy, estant résolue en mon particulier d'estre toute ma vie la plus véritable amye que vous ayés. Il ne tiendra qua vous désormais d'estre bisarre et inégal , car ie me sens résolue à vous mettre touiours dans vostre tort , par vue patience admirable. Faites, ie vous suplie, que ie n'en aye pas besoin, et continués moy touiours vostre amitié dont vous sçaués bien que ie fais un cas tout particulier. le vous suplie de remercier pour moy M' vostre frère le lieutenant particulier dengers. le luy ay depuis des obligations toutes particulières par la peine qu'il a prise d'vue chose dont ie lauois prié. Il s'en est acquitté avec tant de ciuilité , que ie seray bien ayse quil scaclie encore par vous que ie nen perdray iamays le souuenir, ny le désir de luy rendre seruice.

» le vous rens mille grâces de toutes vos nouuelles. lay esté fort surprise de la mort de jM"" labbcsse du Pont (1).

» le suis icy fort embarassée de la maladie de M" la

(1) En 1651, Anne-Marie de Lorraine, fille ainée de Claude, duc de Ciievreuse, succéda à Catherine Baradat connue aLljcsse du Pontaux-Daines. La guerre de la Frond(! la força à se réfugier à l'aris avec sa conjjréjjatiou. Elle mourut le 5 août 1652, àjjée de vin;;t-liuit ans, au nionaslère de Port-Royal. (V. Gallia christ., t. VIII, cul. 1727.) C'est à cette abbesse que madame de Sévigué tait allusion, et cette mort confirme la date de la lettre.

MÉNAGE ET LA MARQUISE DE SÉVIGNÉ. 571 contesse de Monrevel (1) qui luy prit le lendemain qu'elle y arriva. C'est auiourd'liuy le septiesme de son mal, qui est une fleure. »

On se rappelle que Christine de Suède, cette reine assez philosophe pour déposer la couronne et assez peu pour la regretter, avait chargé Ménage de lui présenter à Paris les illustres de notice Parnasse, comme on disait alors. Madame de Sévigné, que la Reine avait particulièrement distinguée, écrivait à Ménage en 1656, après le départ de Christine , le hillet qu'on va lire :

« le suis tort aise que la Reine de Suède ait fait de Billet

de madame

sy bons presens à M'"° de Scudery, ie vous prie de luy de sévigné

à Ménage.

dire la ioye que ieu ay, et sy vous pouues faire sauoir a monsieur Pelisson la part que ie prens a son malheur, vous me feres un extrême plesir. Rien ne peut lerapescher destre touiours vn des plus honnestes hommes du monde , et rien ne peut mempescher aussy de lestimer touiours et de lui estre obligée.

» A monsieur monsieur labbé Ménage. »

Voici enfin une autre lettre inédite adressée au même :

« Sy vous naviés point voulu me conter cette vilaine Autre lettre

de la marquise

affaire de M* de Bretigny, vous auriés peu a bon mar- de sévijjné ché, cest a dire auec trente larmes, vous faire passer auprès de moy pour Ihomme du monde le plus passionné; mais, trop parler nuit quelque fois, et vous maués mise au point quil ny a plus qu'une letargie de deux heures, ou vue mort comme celle dvn certain

(1) Marie Ollier de iS'ointei, femme de Ferdinand de la Baume, comte de Montrevel , lieutenant général en Bresse et comté de Cliarolais, père du maréchal de Montrevel.

Tiridate que je connes , qui me puisse persuader que vous estes touché de mon départ. Voilà ce que cest que de conter de petites historiettes mal a propos. Il faut pourtant que ie vous avertisse que aous aues du temps pour songer a ce que vous voulës faire pour me témoigner vostre desespoir, car depuis que ie ne vous ay veu, on ne ma rien dit sur ce chapitre la. On a veu deux fois la Chimene a gogo , et je ne sçay sy cest pour cela que Ion me fait fort froit, mais iay remarque vue furieuse glace depuis deux iours ; et ie croy mesme que cest parcequon ne me parle point, qu'on ne me dit rien de fâcheux. laues hier dessein de vous aller voir, mais je neus ny carosse ny chevaux , et nen ay point encore auiourduy, tellement que ie suis a mes amyes, Sy iestois tout de mesme a mes amys, vous y auries bonne part. le vis hier le président Gharton, qui parle, ce me semble, auec plus demphase que iamais. Ne venes point icy que vous nayez de mes nouuelles. Ce sera bien tost , ie vous en répons. »

Injustice Quaut h madame de Maintenon, par laquelle nous

du dur tlo ,, , , •! / / I 1 11

Saini-siriioii allous clorc cc volumc , il a ete longtemps de mode de

pour inadaiiic . du i / - ' i' • " i

,1,. parler d elle avec legeretc, et peu d auteurs, )us(ju a la

Maintenon. <■ i • - i i • . i

hn du siècle dernier et depuis, ont j)ii prononcer son nom sans v accoler une injure. Passionné et partial, en dépit de sa droiture native, Saint-Simon, (pii creuse dans le mal, haïssait d'instinct la veuve de Scarron, et, dans ce style acre, ardent, incorrect et éloijucnt que vous savez , il l'a calomniée à plaisir, ne s'arrêtant pas devant l'odieux, ne reculant même point devant l'im-

LA MARQUISE DE .MAI>iTENON. 573

possible (1). c'est là un écrivain dont il faut se méfier quand il ne parle pas de choses dont il a été personnellement témoin. Il n'a commencé à écrire ses Mémoires que fort tard , et c'est dans l'aigreur de la solitude qu'il a distillé son fiel. La trempe de son esjirit et les difficultés de son caractère le rendaiep.t peu proj)re aux grandes affaires publiques. Acerbe dans ses jugements , effrayant et terrible de justesse quand il ne l'était pas d'injustice, il ne savait pas retenir sa langue, et c'était autour de lui un sauve qui peut général. Ses rages aristocratiques , ses préjugés en administration et en finances ont obscurci son droit sens, et à l'époque du Régent, alors qu'il fut mêlé aux affaires, il s'opposa à priori au système de Law, et ne comprit pas tjue le secretdu crédit public était dans ce système, digne d'un sort meilleur. Saint-Simon est surtout un grand écrivain, un très-grand peintre, à larges vues, à grands traits, vrai dans l'ensemble, mais suspect dans le détail.

Un autre personnage , la duchesse douairière d'Or- Haine

. . . - , el {;rossièretés

léans, mère du Régent, poursuivait aussi madame de de la duchesse

__. ,, -, . .1 111' ])alatine

Maintenon d une haine virulente et sauvage; elle la d Orléans

. , .,. , . pour madame

déchirée a belles dents et calomniée jusqu au crime de

1 1-1 11 1 /-\ • Maiutcuon.

comme les libelles du temps. Qui veut trop prouver ne prouve rien : l'austère figure de la marquise ne se courbe pas sous de telles violences. Notre é[)oque, plus disposée à lui rendre justice , semblerait incliner vers l'extrême opposé. Laide et disgraciée de la nature, cette princesse d'Orléans, restée rogue et Allemande

(1) Mémoires, t. XIII, p. 8 tlo l'édition Cliéruel.

57t L.l MARQUISE DE MAI^NTENON.

toute d'une pièce dans la cour la plus polie et la plus hospitalière , ne fut qu'une commère sans mesure, passant sa vie à se venger des mécomptes de son amourpropre et à inonder clandestinement l'Allemagne et l'Angleterre de correspondances amères , de violentes invectives contre sa nouvelle patrie. Régulière de mœurs, mais désordonnée de conduite, sale en propos, la plume pleine d'ordiu^es et se plaisant à des luttes de catéchisme poissard avec une de ses correspondantes ; sans nul tour dans l'esprit, mais non sans esprit, comme dit Saint-Simon , elle n'eut d'autre originalité qu'une rusticité inexorable sous prétexte de franchise. Et pourtant, comme toutes les personnes qui frappent partout et à outrance , il lui échappe parfois de ces traits de vérité brutale dont le naturel et le bon sens épouvantent. Un jour l'a relevée, c'est celui où elle retrouva, en dépit de son idolâtrie poiu' Louis XIY, la dignité de sa race , lors du mariage du duc d'Orléans, son fils, avec une des bâtardes du Roi, laquelle croyait faire honneur au duc en hii donnant sa main. Voyez la contradiction (le cœur humain n'est que contrastes) ! elle raffola d'un fds naturel du Régent, qu'il avait eu de la danseuse Florence. Il lui rap])elait, disait-elle, feu Monsieur, avec une plus belle taille. C'était son favori, son idole, son cher abbé de Saint-Albin, car il avait été mis dans les ordres , et c'est le même qui fut depuis archevê(jue de Cambrai. Le jour où il soutint sa thèse de théologie, elle y assista, se montrant, voulant qu'on la vit! Ce (pion a publié de nouvelles correspondances de sa main n'est pas de nature à modifier l'opinion sur les qualités d'esprit de la j)rincesse , et le gallophage

LA M Ali OUI. SE DE MAlMK?sON. 575

Wo]%ang Menzel n'a {juère servi sa momoiro (;n publiant pour la Société de littérature do Stutt^jardt un extrait de la volumineuse correspondance de la mère du Régent avec la princesse palatine Louise (1). A l'en croire, madame de Maintenon, qu'elle salue dans ses Correspondances des noms les plus ignominieux, et devant cpii elle s'inclinait avec déférence et humilité quand elle était en sa présence ou qu'elle lui écrivait, était une scélérate et une infâme. Saint-Simon, qui ne ménage pas ses paroles quand il hait, dit tout net qu'elle avait été « entretenue dans sa jeunesse par Villars, père du maréchal; Beuvron, père d'Harcourt; les trois

(1) Cette publication a pour titre : Briefe der Prinzessiii Elisabeth- Charlotte von Orléans an die Raii(jrajin Louise. 1676-1722. (Stuttgardt, 1843. 1 vol. in-8".) Le livre est extrait de douze volumes de correspondance autographe de la princesse Palatine, que j'ai vus, en 1845, dans la famille du comte de Degenfeld-Scliiinberg. C'est le volume qu'a traduit, par extraits, en 1854, M. Brunet, de Bordeaux, et qu'il a fondu dans son édition en deux volumes. Il est malheureux que ce ne soit pas M. Brunet lui-même qui ait été appelé à faire le choix dans les originaux, car ce M. Menzel, parfaitement ignorant des usages de la France, n'a pas toujours eu la main heureuse; et dans le recueil autographe dont il n'a reproduit que le quart, il y aurait de précieux documents à glaner à travers les redites nombreuses et les bas caquetages. Croirait-on que cet écrivain fut assez étranger à la langue courante de la cour de France pour ignorer que l'appellation de Monsieur, appliquée au frère du Roi, fût un titré haljituel sous lequel on le désignait? Voir la note de la page 5 de sa publication , où il a l'air de prendre pour une malice de Madame l'emploi de ce mot de Monsieur à propos de son mari. Dans ses autres notes, il estropie les choses et les noms. Cela, du reste, n'ote rien au mérite du travail de M. Brunet, qui a relevé les lettres de notes utiles, intéressantes et bien faites. Il est dommage qu'un pareil travail soit déparé par la publication des deux lettres stercoraires qui ♦erminent l'édition et n'auraient pas dû voir le jour. A quoi bon? La langue et le goût ne demandaient qu'à les Ignorer.

Villarceaiix , qui demeurèrent les trois tenants , et bien d'autres. » Croyez donc à de telles exécutions en effijjie ! L'acerbe écrivain oublie d'expliquer comment, avec de si nombreux et puissants protecteurs, cette femme, qu'il ose appeler en propres termes une créole publique, put rester alors dans le mal-étre où elle vécut. Qu'on lise la lettre suivante, que j'ai copiée à la Bibliothèque impériale de Vienne , dans les papiers de l'avocat Louis Nublé, homme d'esprit, de jugement et àa V ancienne vertu, comme disait Ménage, avec lequel il finit par demeurer. Elle lui est adressée ])ar l'une des sœurs de Scarron , au moment de la mort du poète burlesque :

(Paris, juin lOGO.) « Monsieur ,

« Je vous cscris la mort de mon frère auec toute la douleur imaginable. Sy quelque chose me peut consoler sest la fin (juil a faite qui est la plus belle du monde. Je vous prie de prier Dieu pour luy. Jay desja parlé de vos interests, l'on dit que tout ira en déconfiture, et par consecjuent tout à la vefue. Je croy quil seroit bien appropos que vous vinsiéz faire vu voiage icy, vous scauéz l'interrest que jy ay. Nayant point fait mon partage. Ion ma conseillé de me prendre a la terre de madame Cigonne. Je croy (pie je ne vous ay point donné de consentement quand vous l'auez acheptée. Je vous prie de men monder la vérité comme tout sost passé, le plus tost que vous pouréz. Ma belle sœur sest misse a la petite charité, fort affligée de la mort do son mary.

lie Scarron

s'est mise à la Jo VOUS demande la grâce do me conserver une part a

petite cliarilc'-. ..,,,..,, . , ,1

la moitié (1 amitie) que vous auioz pour luy et de me

Une sœur

de Scarron

annonce

la mort

de son frère

à Nublé.

Elle fait

connaître

que la veuve

croire plus que personne, Monsieur, vostre très humble seruente

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