‹ Causeries d'un curieux (volume 3)Chapitre 22 sur 127 · ARCHIVES DE CA^■TO · texte numérisé non relu

ARCHIVES DE CA^■TO

Je tiens de l'amitié de M. Duchesne de Bellecourt un des autographes impériaux dont je donne ici le facsimilé. C'est une lettre de Yu-Rhouang-Tsin, ancien vice -roi de Canton, sur laquelle l'empereur Tao- Khouang a daigné apposer à l'encre rouge son Moi souverain.

Le sac du vamoun de Yèh à Canton va fournir à notre Révélations

, faites par

étude quelque chose de plus curieux encore , c est un les archives

, i> 1 '^^ Canton.

mémoire original adressé par Ki-Ing a l empereur de la Chine sur ses rapports personnels avec les ambassades de France et d'Amérique pour la négociation des traités de Ouang-Hia et de Houang-Pou. Le haut commissaire avait signé un premier traité avec l'Angleterre en 1842. Doux, insinuant, fin, et de la plus apparente bonne foi , Ki-Ing avait montré aux ambassades étrangères des dispositions sympathiques, et, à cette occasion, il était devenu l'objet d'attaques violentes de la part du parti anti-étranger dirigé par le fougueux Lin. Aussi, le ton de sa lettre est-il, d'un bout à l'autre, celui de la justification pour les bons procédés dont il a usé envers les barbares. Afin d'atteindre son but auprès de l'empereur, il abonde dans le sens chinois et se sert d'expressions peu flatteuses pour les Européens ; mais peut-être aussi découvre-t-on sous chaque phrase l'unique soin de justifier sa conduite , d'aller au-devant des insinuations de la malveillance chinoise ou de les combattre.

Le mémoire de Ki-Ing faisait partie d'un dossier spécial contenant plusieurs documents marqués au signe du règne de Tao-Ivliouang. Il porte pour titre :

Mémoire supplémentaire détaillant les particularités

relatives à la réception des envoyés barbares de différentes nations, et il est revêtu de l'approbation autographe donnée en vermillon par l'empereur lui-même. Voici la traduction, que je dois à M. Callery (1). Rapport « L'esclave Ki-Ing, à genoux, présente cet exposé.

de Ki-Ing .^ i r •

à lempereur » Lorsouc j'ai dù , pour la seconde rois, traiter les

de la Ch'ne ^ , ., .

sur ses affaires des divers rovaumes étrangers, tout ce que j ai

négociations . "

avec l'Europe fait, daus uics rclatious avec les envoyés barbares, pour

et les . , .

États-Unis, les diriger et les gouverner suivant les circonstances, a été, en son temps, exposé à Votre Majesté, ainsi que toutes les conventions arrêtées avec eux. Mes rapports ont eu l'honneur de passer sous les yeux de Votre Majesté, qui a ordonné au ministère compétent de les examiner et de me faire réponse , ainsi que les archives en font foi.

» Je remarque maintenant que depuis que les barbares anglais ont été apprivoisés, dans le septième mois de la vingt-deuxième année de votre règne (2), les Américains et les Français sont venus, emboîtant le pas les uns des autres, pendant l'été et rautomiie de cette année (3). Durant cette période de trois ans, les sen-

(1) M. Laurence Oliphant, secrétaire de lord Elyin, et qui a publié, sous le titre de La Chine et le Japon, mixsion du comte d'Elgin, pendant les années 1857, 1858 et 1859, un ouvrage très-curieux, nourri de faits, reproduit aussi cette lettre, mais la traduction qu'il en donne est un peu diflérente. Les sinologues pourront prononcer entre les deux traductions, au nioven du texte original que nous donnons. Le livre de M. Oliphant a été traduit en français et ]iuhiié chez Lévy avec une introduction de M. Guizot.

(2) Août 1842.

(3) Ce passage prouve que le niénioirc ilc Ki-Ing, auquel la date manque, a été rédigé vers la Kn de 1844, après la signature du traité de Ilouang-Pou, et le placct en faveur du Christianisme.

timents des barbares ont été sujets à tant de modifications sur une foule de points, qu'il était impossible d'y découvrir un but arrêté (1) . Aussi n'était-il pas possible de ne point varier, suivant les occurrences, dans la manière de les ajiaiser et de les contenir. Mais, pour parvenir à les redresser, il fallait user de franchise , et en même temps employer la ruse dans la façon de leur tenir la bride (2).

» Ainsi , tantôt il fallait leur faire suivre un chemin sans qu'ils s'en aperçussent , tantôt leur montrer les choses clairement et à l'abri du doute, afin d'arrêter leurs tergiversations; tantôt il fallait leur faire un accueil très-flatteur pour leur donner de la satisfaction à l'àme. Bien plus, il fallait passer sur beaucoup d'énormités , sans en tenir aucun compte , afin d'arriver à la réussite des affaires.

» Tout cela provient de ce que les barbares étant nés et élevés dans les pays lointains , ne comprennent pas la plupart des lois de la Dynastie Céleste, ce qui ne les empêche pas de toujours se donner l'air de tout comprendre, sans qu'il soit aisé de leur faire entendre raison.

(1) Les caractères ti^aduits ici par le mot modification^! ou versatilité, — en chinois sien-hoan, — signifient littéralement les formes nouvelles que les jongleurs semblent donner aux objets qui passent de l'une de leurs mains dans l'autre. Ces mêmes caractères peuvent vouloir dire aussi le désir sans cesse changeant d'obtenir une situation meilleure.

(2) Toutes les fois que Ki-Ing parle des étrangers dans cette dépêche, il emploie des figures qui les assimilent à des chevaux fougueux qu'il faut contenir de la bride, gouverner et diriger avec sagacité.

» Ainsi , par exemple , quand l'empereur rend un édit, ce sont les grands di^jnitaires du conseil privé qui le recueillent de sa bouche et le promulguent. Eh bien ! pour les barbares, il n'y a de respectable que le pinceau rouge; et si on leur explique nettement qu'un édit n'est pas écrit de la main même de l'empereur, ils perdent aussitôt confiance. C'est là une chose sur quoi il ne convient pas de leur donner de plus claires explications (1).

M Quand les étrangers se réunissent pour diner, ce qu'ils appellent /(7-/5«n {'2), ils se groupent en grand nombre autour d'une vaste table, et ils mangent et boivent ensemble de façon à se réjouir.

» Cet esclave, se trouvant à Bocca-Tigris et à Macao, a donné des repas à tous les barbares (3). Leurs chefs

(1) Ki-Ing fait allusion au désir qu'ont tt)ujouis manifeste les étrangers non pas de voir les conventions ou édits impériaux les concernant écrits de la main même de l'empereur, mais du moins ratifiés de son pinceau rouge. Tel n'a jamais été l'usage de la cour de Chine, où l'empereur ordonne de vive voix à son conseil, sans jamais exprimer ses ordres par écrit.

(2) Cette expression est chinoise, mais du dialecte de ^lacao. Ki- Ing ne la connaissait point, par la raison qu'elle est particulière à cette localité. Les Chinois, en l'employant, avaient voulu sans doute traduire l'expression portugaise grande comida, appliquée j)ar les Maraïstcs aux dîners d'apparat. En langue mandarine, un grand repas s'appelle ta-yèn.

(3) Quelques sinologues pensent que l'expression hat^lcItaïKj , employée ici pour désigner les dîners donnés aux Européens, est celle qui est usitée pour caractériser les repas donnés quchpicfois à l'armée connue réronqiense des travaux de la guerre, et (ju'clle inq)li(jue toujoius une laveur octroyée par un su|)éiieur à un inférieur.

Telle semlilerait être l'idée de Ki-Ing, comme s'il se refusait, en pareille circonstance, à exprimer la pensée de repas «l'ainis donnés an\ harlinres.

U?J RAPPORT A L'EMPEREUR. Gl

et principaux officiers y venaient au nombre de dix , vingt ou trente personnes.

» Quant à cet esclave , lorsqu'il lui est arrivé d'aller dans les maisons ou à bord des navires des barbares, ceux-ci se sont assis en cercle à ses côtes , faisant assaut d'invitations à boire et à manger. Je ne pouvais pas me refuser à y prendre part, si je tenais à gagner leur amitié.

» En outre, les étrangers ont coutume de faire grand cas de leurs femmes, et toutes les fois qu'ils ont un hôte de distinction , leurs femmes et leurs filles sortent infailliblement pour le voir. Ainsi, le barbare américain Parker et le barbare français Lagrené avaient chacun sa femme barbare qui l'avait accompagné. Lorsque cet esclave est allé chez eux pour conférer d'affaires, ces femmes barbares sont venues à l'improviste le complimenter. Cet esclave s'est trouvé fort mal à l'aise ; mais elles trouvèrent que c'était pour elles une heureuse chance qui leur faisait le plus grand honneur. C'est là assurément une coutume des royaumes de la mer occidentale qui ne s'accommode guère avec les usages et l'étiquette de l'Empire du Milieu. Mais si j'avais brusquement éclaté en reproches, je ne serais jamais parvenu à dissiper leur ignorance (1) ; je n'aurais fait que provoquer des sentiments d'animosité.

» Les barbares venant ici pour vivre en bons rapports avec nous, on ne saurait s'exempter de leur faire un peu de bon accueil. Mais si intimes que soient les relations, il faut qu'elles soient maintenues dans de

(1) Littéralement à fendre leur stupidité.

certaines limites. Aussi, lorsque cet esclave s'est trouvé sur le point de conclure des traités avec divers royaumes, a-t-il recommandé à Houang-Huàn-Toung (1) de faire clairement savoir aux divers envoyés étrangers que, lorsque les hauts fonctionnaires de l'Empire du Milieu traitent des affaires publiques avec divers pays, ils ne vont pas pour cela hors des frontières établir des relations privées; et que s'il arrivait que les envoyés offrissent quelques présents , il n'y aurait qu'à les refuser péremptoirement. Car si l'on faisait la sottise de les recevoir, en présence des lois nombreuses et sévères de la Dynastie Céleste, non-seulement on enfreindrait un devoir, mais on encourrait un inévitable châtiment.

» Les envoyés barbares ne ferment pas toujours l'oreille aux conseils qu'on leur donne, et ils ont eu le bon esprit de s'abstenir de faire aucun cadeau important. Il se fit néanmoins, quelquefois, durant nos entrevues, de petits présents, tels que du vin d'Europe, des eaux de senteur et autres objets de ce genre, de fort peu de valeur, (jui, paraissant offerts avec des intentions loyales , ne ])ouvaient guère être rejetés à la face des gens. Mais j'ai donné, en retour, des tabatières et des bourses que j'avais sur moi, afin de faire ressortir le j)rinci[)e de peu recevoir et donner beaucoup (2).

» Les Italiens , les Angdais , les Américains et les Français m'ont prié de leur donner le portrait en

(1) Le mente qui était second plénipotentiaire avec Ki-Ing, et qui chanta l'éIo{»e de M. le marquis de Ferrière-Levayer.

(2) Règle posée par Confucius en son second livre.

petit de cet esclave. Je l'ai fait peindre et donner également à tous (1).

» Quoique les diverses nations aient chacune un souverain ou un chef, elles sont gouvernées, les unes par des hommes, les autres par des femmes, tantôt pendant longtemps , tantôt pendant une courte durée , ce qui est tout à fait en dehors de notre législation. Ainsi, les barbares anglais ont une femme pour souveraine, les Français et les Américains sont gouvernés par des hommes. Les trônes de France et d'Angleterre se transmettent par voie de succession ; mais le chef des Américains est élu par le peuple. Au bout de quatre ans, on le change, et, dès qu'il a résigné ses fonctions, il rentre dans la catégorie du peuple (2).

') Chez eux, les titres ou dénominations du chef de l'État varient. Quand ils viennent en Chine, ils usurpent les appellations en usage dans l'Empire du Milieu, afin de se donner de l'éclat et faire étalage de grandeur (3) :

(1) Il est curieux de remarquer que Ki-Ing a toujours confondu le royaume de Portugal avec l'Italie. Dans ses comnuiuications avec le gouverneur de la colonie portugaise de Macao, il lui est arrivé plusieurs fois de parler des Portugais d'Italie.

(2) Les esclaves sans emploi.

(3) Allusion aux titres de houang-ti, empereur, et houang-heou^ impératrice, pris dans les traités par le roi des Finançais et la reine d'Angleterre, malgré la répugnance et les vives réclamations de Ki- Ing, qui voulait réserver à l'empereur de la Chine ces appellations suprêmes, comme des titres sacrés.

Le reproche de Ki-Ing n'est point applicable aux Etats-Unis, attendu que, dans leurs actes internationaux, les Américains désignaient à la Chine le chef de leur république par le mot po-le-siteng-te , transcription littérale et phonétique, autant que le comporte la langue chinoise , du mot anglais président.

Au surplus, cette vieille prétention de la cour chinoise d'accaparer

semblables au roi de Yë-Lang (1) qui se regardait comme le plus grand de l'Univers, ils ont pour leur propre souverain le plus profond respect. Mais ceci ne nous regarde nullement.

M Si on voulait régler nos relations avec eux sur le

pour elle le titre le plus élevé entre tous les titres lui est commune avec tous les souverains de l'Orient. Quand, d'un côté, le chah de Perse prenait le titre de roi des rois, « chahîn-chah, » le Turc s'intitulait ;>af/icAa/i, le grand empereur, ne laissant, d'un autre côté, aux rois de l'Europe qu'une dénomination inférieure, celle de kral, qui désigne une sorte de souverain de seconde classe, un tributaire. Si l'orgueil des souverains d'Orient n'eût pas attribué une nuance de supériorité à leurs propres titres, l'Octùdent n'y eût point pris garde. Mais la prétention de ravaler les rois chrétiens était intolérable et absurde. François P"" fut le premier à y mettre ordre; et, par convention expresse avec les cours orientales, il prit et reçut le titre de padichah, empereur, dans ses relations avec l'Orient. L'usage s'en est maintenu, depuis lors, invariablement; et quand la Porte eut, sous le règne de Louis-Philippe, la velléité de glisser dans une lettre officielle au roi, ce titre d'infériorité, le mot répudié de kral, la lettre fut refusée net. Toutes les grandes puissances de l'Europe ont suivi cet exemple, et ne toléreraient jias qu'on leur attribuât une infériorité quelconque dans les protocoles de cabinet ou de chancellerie, et qu'on fit à leur détriment, suivant l'expression du Chinois Ki-Ing, étalage de grandeur.

(1) Les Annales de la Chine racontent que, sous la dynastie des Ilàn, un ambassadeur envoyé par l'emjiercur pour explorer les royaumes de l'Occident, arriva, à l'ouest du Yun-Nan , chez un roitelet qui s'étonna fort d'apprendre qu'il y eût au monde un plus grand potentat que lui, bien que son domaine de Fe'-Lang n'eût que quelques lieues «le superficie.

Dans la traduction <pn a déjà paru de cette lettre, au Moniteur universel, il est question ici non du petit royaume de Vé-Lancf, mais du royaume d<! l'autre monde, en chinois Se-fMm. Il n'y a, ni de près ni de loin, dans le texte, la moindre allusion à ce royaume des mânes, qui, selon la mythologie chinoise, est le royaume le plus petit et le plus pauvre. On ra])|)ortc que lorsque les habitants de cet autre monde, situé dans les régions souterraines, viennent dans l'Empire Céleste, ils y racontent des choses inconnues et incroyables, pour se prêter do riiii|ii>rtance.

pied des nations tributaires, ils n'y consentiraient jamais, pas plus qu'ils n'acceptent notre calendrier (1),. ni le diplôme d'investiture impériale qui les reléguerait au rang de la Cochinchine et de Lieou-Kieou. Si, avec des gens aussi peu civilisés et aussi ignorants de la politesse et du langage diplomatique, on employait des formes sévères pour remettre chacun à sa place, cela donnerait lieu à de violentes récriminations; alors on ne pourrait s'exempter de faire la sourde oreille, à moins de vouloir amener la mésintelligence et briser même les relations personnelles, au grand détriment des affaires sérieuses. Il est donc préférable de ne pas discuter sur de vaines dénominations qui n'ont rien de réel, et ne pas s'arrêter aux petits détails, afin de faire triompher les vues de haute portée.

') Tels sont les moyens et les modifications qu'un examen attentif des circonstances se rattachant aux barbares nous a engagé à adopter, eu égard aux exigences du moment, à la légèreté ou à l'importance des questions, à la lenteur ou à la promptitude du dénoùment qu'il y avait à amener. Cet esclave n'a pas fait de chacune de ces questions diverses l'objet de

(1) Les fonctionnaires de province, ne pouvant se présenter au palais impérial pour saluer l'empereur, sont tenus de se rendre le l*^"" et le 15 de chaque mois à la pagode des anciens monarques et d'y faire les prosternations d'usage. Il est bien entendu que si, par dévouement à la religion et dans l'espoir de lui faire des conquêtes dans le Céleste Empire, les Jésuites missionnaires ont pu s'assujettir aux plus avilissantes bassesses à la cour de Péking, les envoyés oflicicls de l'Europe ne pouvaient se soumettre aux démonstrations d'iiommage-lige imposées aux Chinois. C'est là ce que Ki-Ing appelle leur refus d'adopter le calendrier de l'Empire du INIilieu.

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