‹ Causeries d'un curieux (volume 3)Chapitre 23 sur 127 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

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rapports spéciaux à l'Intelligence Sacrée , soit qu'elles ne fussent souvent que des bagatelles , soit que les circonstances commandassent une exécution immédiate. Mais maintenant que les affaires des barbares sont terminées, j'en présente en bloc le résumé, selon mon devoir, dans cet exposé respectueux à Votre Majesté. »

L'empereur a écrit en marge au pinceau rouge : « Il paraît qu'en effet c'était là la manière d'agir; MOI L'EMPEREUR en ai pris entière connaissance. »

Le texte chinois qui va suivre est celui de la lettre. Les Chinois, comme on le sait, commencent leurs lettres et leurs livres dans le sens contraire aux nôtres. Ils écrivent de droite à gauche, par lignes verticales de caractères placés les uns au-dessous des autres. Ainsi, le commencement correspond à la fin d'un livre européen, et, au lieu de lire de gauche à droite et horizontalement, ils lisent à rebours et de haut en bas. L'intercalation d'un long texte chinois dans un texte européen ne permettant pas de suivre typographiquement la méthode chinoise, nous commençons ici les pages chinoises à l'européenne, mais en plaçant les lignes ou colonnes de droite à gauche, et en conservant la verticalité de ces lignes, afin de faire ressortir la hauteur obligée des alinéa commandée par l'étiquette du protocole littéraire chinois.

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72 LA CHi:SE.

On conçoit qu'après la lecture d'une pareille dépêche du dompteur de Barbares, comme l'appelle M. Oliphant, les nouveaux néjjociateurs , M. le baron Gros et le lord Elgin , eussent conçu (pielque défiance de la bonne foi des Chinois, à tout le moins des dispositions d'un gouvernement qui accorde d'une main et retire de l'autre. M. Oliphant n'hésite pas, pour sa part , à se prononcer contre le vieux négociateur. Il est de toute évidence que conclure de j/lano de la moralité internationale européenne à la loi politique chinoise serait plus qu'une imprudence. Les traités que ces peuples, dont la civilisation se montre si rebelle à la nôtre , ont signés avec nous leur ont été arrachés par les armes. Ils n'en ont juré l'exécution que par absolue nécessité. Dépourvus de toute idée nette sur la sainteté de pareilles transactions, leur ame se révolte à la pensée de rester fidèles à des Barbares que, depuis deux siècles, ils ont appris à redouter et à haïr. Il faut reconnaître cependant que, pour vme lettre confidentielle de grand dignitaire chinois s'adressant à l'empereur, Fils du Ciel, Dieu sur la terre, et qui assume le pouvoir universel sur toute créature , cette dépêche r(''vèle une certaine modération. Elle garde encore, il est vrai, beaucoup d(! cette phraséologie sans fond, d(; cette arrogante supériorité, (jui forme, à ICndroit dcA étran^jers, un des éléments de la comédie orientale. Mais pouvait-il en être autrement? Ki-Ing n'était-il pas forcé, en tout état de cause, d'user de ménagements diplomatiques devant l'empereur, pour ne pas lr(»p clnKiucr les prc'vcul ious de cour et fair(.' triompher >a politique, si elle était réellement sympathi(pic

Ux\ RAPPORT A L'EMPEREUR. 73

à notre Euro])e et s'il croyait j)rudent et nécessaire de ne plus fermer le Céleste Empire? Dans ses négociations avec M. de Lagrené, avait-il obéi, sous des dehors de mielleuse bienveillance et d'ouverture, aux incurables préjugés des Chinois envers l'étranger : ubi mel, ihifel? C'est ce cpi'il serait difficile de bien nettement décider. Les hommes qui ont vu Ki-Ing de près et qui ont manié les affaires avec son pays ne sont pas d'accord sur ce point. Toujours est-il, comme nous l'avons dit plus haut , que le malheureux , victime du parti chinois exclusif, a reçu l'ordre de se suicider, injonction suprême à laquelle nul ne saurait désobéir.

Si j'avais le savoir de ces sinologues j)our qui la Chine n'a jîoint de grande muraille, que de notes curieuses ne vous communiquerais-je j)oint encore sur les détails de mœurs de l'enij^ire chinois! Mais laissons le dédale des siècles et de l'esjjace , et , aj^rès avoir donné Cjuelques notes sur les arts à la Chine et au Jaj5on, jjarticulièrement sur leur iconographie, revenons en France. Bornons-nous ici à constater que îe jour où les autographes de la Chine seront connus en Europe , nos collections perdront considérablement de leur valeur, sous le jjoint de vue de l'antiquité, j)uisque l'Europe civilisée, comjoarée à la Chine littéraire, ne date pour ainsi dire qjiie d'hier.

Pline l'Ancien , (jui a gardé le souvenir de tant d'inutilités et de niaiseries, qui aj)jirend à la jjosh'rité « qu'Antonia, femme de Drusus, ne crachait j)as, et que Pomjionius le j")oète, |)ersonnage consulaire, n'avait ja-

74 LA CHIINE.

mais de renvois (1) >> , nous fait aussi connaître qu'un certain Myrmécidès avait sculpté en marbre un quadrige avec son cocher qu'une mouche couvrait de ses ailes, et que Callicrate avait fait aussi en marbre des fourmis dont les ailes et les pattes échappaient à la vue (2). Vieux enfants, les Chinois et les Japonais se font, de leur côté , un jeu de torturer et de rapetisser la nature, de la rendre complice de leurs vaines fantaisies, en réduisant de grands arbres fruitiers, même les arbres des forêts de la plus haute futaie, aux proportions naines de plantes annuelles, et ils se plaisent à orner leurs tables et leurs dressoirs de ces puérils avortements. Qu'on me rappelle, si l'on veut, ce souvenir, à propos du goût des autographes, j'y consens. Cependant le goût des monuments écrits n'est point , comme le pensent quelques esprits dédaigneux, un goût analogue à ce jeu des Chinois , une sorte de passion microscopique et puérile. Maniaque et intelligent chez les uns , il a chez le plus grand nombre un sens aussi touchant qu'élevé. La meilleure hypothèque (pie puisse donner un Chinois est le cercueil de son père; une relique non moins sacrée est l'écriture de ses aïeux. C'est eux encore, c'est un souffle de leur âme. Or, les grands hommes sont les aïeux d'un pays. J'ai toujours été ému, je l'avoue, à cette religion des mânes qui, dans l'antiquité, fut sans contredit la j)lus touchante connue la |)lus utile de toutes. La morale n'avait pas d'appui plus solide avant que le Christia-

(1) « Ut in Antonià Drusi nunqunin exspuisse, in Pomponio consnlnri poelà nnnqiiam nictasse. .. ^ut. Ilist., VII, 18 (19).

(2) i\ut. m. t., XXXVI , 4, à la fin.

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