‹ Causeries d'un curieux (volume 3)Chapitre 4 sur 127 · DE L'USAGE DU PAPIER · texte numérisé non relu

DE L'USAGE DU PAPIER

s'dève aux dignités (1). Dès lors, une feuille écrite ou imprimée, fût-elle trouvée dans la rue, ne sera jamais foulée aux pieds ni employée à envelopper un paquet : on la recueille avec égard ; et dans le vestibule de chaque maison se trouve une cassolette à parfums, destinée à recevoir et à brûler les papiers, soit manuscrits, soit imprimés, devenus inutiles ou trouvés. Le thé, ainsi que tous les autres objets de commerce que la Chine envoie en Europe, ne sont jamais empaquetés que dans du papier blanc. C'est encore du papier blanc que les portefaix chinois emploient pour envelopper et porter les fardeaux de peu de poids. Ainsi encore, les mouchoirs étant à la Chine un objet de montre et de luxe extérieur, comme ils le sont pour nos femmes, tout grand dignitaire est suivi d'un valet qui, dans les visites de cérémonie, lui tient son crachoir et lui présente de petits papiers toutes les fois qu'il a besoin de se moucher. Ces papiers sont blancs, jamais écrits ni imprimés.

Ainsi , chez nous , on peut jeter à sa guise l'argent Resi)ect égal par les fenêtres , jamais le pain , symbole vénéré par le pour le p^'n, peuple; respect que partagent les nations de l'Orient. On connaît, par exemple, ces fêtes instituées sous Louis XIV, aux Échelles du Levant, par un gentilhomme nommé de Gastines, chargé par le ministère de la marine de l'inspection des consulats en Orient. Ces fêtes, célébrées à nos quatre grandes solennités religieuses et à la fête du souverain , consistaient en ime procession de tous les Français et protégés de France , qui

(1) Voir Description géographique, historique, chronologique, politique et physique de l'empire de la Chine et de la Tartarie chinoise., par le père Du Halde. Vol. I*"", p. 135. Paris, 1735, iu-fol.

venaient, en corps de nation, prendre le consul à son hôtel , pour l'accompagner au service divin et le reconduire ensuite à sa résidence. Occasions politiques de resserrer les liens de la nationalité française , et de la relever aux yeux des populations locales , curieuses de tout ce qui jette de l'éclat, ces solennités, qu'on appelle les Gastines, du nom du fondateur, se sont perpétuées de nos jours, telles qu'elles se passaient sous le grand roi. Un jour, h Alep, un des janissaires de l'escorte , qui ne se dérangeraient pas pour un monde , vint à apercevoir un morceau de pain tombé sur la route ; vite il descendit de cheval pour ramasser ce pain et le poser en dehors du chemin avec précaution. Respect Chose remarquable! le même respect pour l'écriture.

saint François cc paiu de la pensée, était professé par saint Fran-

Cl Assise

pour toute çois d'Assise, dont l'histoire est si édifiante, la légende

chose ccrile.

si touchante et si miraculeuse, et qui florissait dans les premières années du treizième siècle (saint François d'Assise naquit à Assise, en Ombrie , l'an 1182, et mourut le 4- octobre 122G). RenconLrait-il sur son chemin quelque lambeau d'écriture, il le relevait soigneusement , de peur de fouler aux pieds le nom du Seigneur ou quelque passage qui traitât des choses Sur quoi sacrées, l'^t comme un de ses disciples lui demandait

tonde. JT

pourquoi il recueillait avec le même scrupule les écrits des payens, il répondit : « Mon fils, c'est avec les lettres de ces écrits que se forme le très-glorieux nom de Dieu. Ce (ju'il peut y avoir de l)on eu tout cela n'appartient ])as plus aux |>a>eus <ju'à tels autres hommes, mais il Dieu s{;ul, de (lui |)ro(M'(le tout bien. — /'"///, liltcrœ suiit ex (fiithns compom'lm- (jlonOsissiniiini Dci

RESPECT POUR LES MANUSCRITS ANCIENS. 9 nonien. Bonum quoqiie, quod ibi est, non perlinet ad paganos tienne ad alùfiws hommes, sed ad soluni JJeuni, cujus est bonum (1). »

Or, si la Chine a le même respect que saint François pour le moindre chiffon volant, que sera-ce donc pour l'écriture qui aura une signification réelle? Que sera-ce pour celle des aïeux?

Les aïeux, dans le Céleste Empire, où le culte do- Les aïeux mestique est le premier des cultes, sont les dieux Lares ^^^ chiuois. de l'antiquité. Là , toute maison , palais ou chaumière, a son autel de famille, où, chaque jour, le fils pieux se prosterne et hrûle des bâtons d'encens en l'honneur de ceux qui ne sont plus. Leurs autographes ne pouvaient donc manquer de devenir l'un des principaux objets de cette touchante superstition des souvenirs. La religion des ancêtres enfanta naturellement le culte des hommes utiles au bien-être ou à la gloire de la patrie, et le goût de leurs autogra])hes devint bientôt une passion fïénérale. L'autoOTa|)he fut comme Autographes

^ " " ^ des aïeux.

une vivante émanation de leur personne, comme une antiquité contemporaine qui doubla le respect et consacra l'hommage.

En Europe, ce genre de curiosité a ses marchés, Un

auto;;ra]3lie

ses entrepôts, ses prix courants; en Chine, il a fait de souverain

ou

constamment l'objet, sinon d'un commerce patent depersonnage

célèbre

proprement dit (car on n'y admet point cette exprès- ne saurait être"

l'objet d'un

sion pour les reliques des hommes célèbres), au moins commerce

,,.,.. , avoué cliez

d'une sorte d appréciation vénale qui n a jamais eu de les chinois. limites certaines, et s'est toujours mesurée, comme en

(1) Thomas de Celano, X. Cf. OEuvres d'Ozanain, t. V, pp. 50-51.

Europe, sur la rareté, l'importance et l'état de conservation des pièces, sur la célébrité, le rang et les vertus des liommes dont elles étaient émanées.

Indépendamment du sens moral attaché à la conservation de tout écrit de personnage illustre, la partie purement graphique de la pièce, la beauté de l'écriture eut aussi son intérêt. En effet, pour peu qu'on examine le système d'écriture usité en Chine depuis la fondation de cet empire par l'empereur Fou-Hi , deux mille neuf cent cinquante-trois ans avant Jésus-Christ, suivant les traditions chinoises, plus hardies, il est Passion vrai , que prouvées , on se rend facilement compte de

autographiipie

des Chinois, la passiou autographiquc dont les Chinois nous fournissent l'exemple. Déjà ils étaient un peuple calligraphe, amoureux de l'élégance dans le trait de plume en des temps où, chez les autres peuples plus ou moins civilisés du globe, on n'avait même pas de mot propre pour rendre l'idée attachée luaintenant au mot autographe. Les auteurs les plus anciens dont la Chine possède les récits ne font pas remonter leurs écrits authentiques au delà du cinquième siècle avant notre ère. Tout ce qui est antérieur ne repose que sur des traditions ou sur des mémoires qui se sont presque tous perdus dans la grande conflagration des livres par le fondateur de la dynastie des Tsin , l'empereur Che- Hoang-Ti , cent soixante ans avant l'ère chrétienne. Formation On s'accordc à raconter sur ces époques obscures

de récriture

ciipz qu'au temps où les Chinois passèrent de la vie sauvage

les Chinois. . . '. . . '^ .

à la vie socialtî et civilisée, ils commencèrent à expri- UK'r leurs idt'cs ;iu iiioncm de luxuids de laine ou de soie, <](; diverses couleurs, attachés à des cordelières

Page 1