TOME II
258 LES TEMPS MODERISES.
que, à cette occasion, d'inscrire sur les murs de son
Académie de coiffure ces vers de maître Jean :
Il aimait les jartlins, était, prêtre de Flore; Il l'était de Poinone encore.
Puisque nous causons, arrêtons-nous un peu pour parler de l'histoire des fleurs, des fleurs que Marie- Antoinette a tant aimées , qu'elle a tant contribué à multiplier et à embellir, et qui naturellement nous ramèneront à son siècle sur lequel nous avons encore beaucoup à dire.
Les jardins Gliosc curicusc ! Ic jardin des plantes de Paris, qu'on LoJsXiv. appelait le Jardin du Roi, avait été ouvert, en 1G3G, par Guv de la Brosse; il avait pour directeur, en 1G93, le ^rand botaniste Tournefort, qui y faisait un cours public en plein jardin, et démontrait cent plantes par séance , en présence des plantes mêmes ; et cependant l'étude de la nature, de ses ressources et de ses lois n'était encore, pour la plupart des sujets de Louis XIV, qu'une science spéculative , et le Jardin du Roi qu'un jardin de plantes médicinales (1). Le charme si puissant de la botanique, qui se prête à toutes les intelligences et ])résente toujours des attraits nouveaux , à mesure qu'on y entre plus avant, n'éveillait pas encore l'intérêt général et n'était pas devenu l'inie des branches de l'éducation. Le Nostre avait dessiné aux Tuileries, à Versailles, à Marly, à la villa Panfdi-Doria
(1) On peut consulter sur ce mouvement des esprits en France un fort curieux livre du plus lial)ile conchyiiolopiste de son temps, l'An- ;;lais iJister, qui vint à Paris en 1C98 : Journey to Paris, in thc ycar 1698, London, 1G99, in-8". 11 rapporte ses conversations avec Tournefort et avec le curieux tle cocpiilles des Caractères <le la Bruyère.
UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 259 h Rome, des parterres nombreux , mais pour des fleurs relativement communes. Telles étaient également les fleurs des parterres chantournés qu'il avait réservés dans les parcs dessinés également par lui en Angleterre, entre autres celui de Saint-James, à Londres, et celui de Greenwich. Les jardins de Vauquelin des Jardins
1 ' I' 1 11 1 ^^^ Yveteaux.
Yveteaux , plantes sur I emplacement de la rue des Marais Saint-Germain, et qui étaient alors , à Paris, le bout du monde, car il n'y avait pas d'habitation au delà , nourrissaient plus de figuiers que de jasmins et d'asphodèles, d'hyacinthes, de tulipes et de narcisses. C'était plutôt un verger qu'un parterre , seulement c'était un peu plus que les antiques jardins si vantés d'Alcinoûs , qui n'étaient à tout prendre qu'un jardin potager, avec quelques vignes, une haie vive et deux fontaines pour arroser toute cette poésie. Mais Homère avait passé par là. Jeanne de Schonberg, duchesse de Lian- Jardins
de la duchesse
court , qui , après avoir longtemps offert sans succès de Liancourt.
deux cent mille livres au vieux faune des Yveteaux pour
ses jardins renouvelés des Grecs, et finit par les acheter
pour les joindre à son hôtel , bâti sur l'emplacement de
l'hôtel de Bouillon, où passe, depuis 1824, la rue des
Beaux-Arts, n'y fit pas davantage épanouir les fleurs.
« A Liancourt , elle faisait tout ce qu'on pouvait faire
de beau pour des eaux, pour des allées et pour des
prairies. Tous les ans elle y ajoutait quelque nouvelle
beauté. » Mais Tallemant, de qui sont ces paroles (1) ,
se borne là , et ne dit mot des fleurs , parce qu'à la vé-
(1) Historietles de Tallemant des Uéaux, t. IV, p. 303 de l'éilii.ion. de M. Paidin Paris.
260 LES TEMPS MODEREES,
rite la société polie ne s'était pas généralement encore avisée des services et agréments qu'elle pouvait tirer de la culture des fleurs , maintenant si répandue. De magnifiques allées, des labyrinthes taillés, des ifs, des charmilles en parallélogrammes, des quinconces, de vastes pelouses , des ornements de buis partout ; des serres nulle part. Ces ornements de buis étaient une tradition de l'antiquité. Dans sa villa Laurentia , Pline le Jeune avait fait planter du buis taillé en forme de lettres reproduisant tantôt le nom du propriétaire, tantôt celui du jardinier-architecte qui avait tracé le dessin des bordures (1 ). Sous Louis XIV le Nostre avait dessiné en buis , à Rome , aux jardins Doria , des colombes, armes des Panfili (2). Ces jardins étaient en Italie une rareté, et quand Longuerue conduisit l'abbé Passionei et quelques autres Italiens dans le parc elles jardins de Saint-Cloud , tous ces Italiens ne revenaient pas de leur admiration, et ne parlaient qu'avec mépris de leur Frascati , de leur Tivoli , et même des jardins du Grand-Duc, à Florence, la ville des fleurs (3). Il y avait bien dans nos faubourgs quelques jardiniers fleuristes dont le Livre commode (4) donne les noms et les adresses , entre autres Billette , dont la femme avait le titre de bouquetière du roi, et qui vendait de belles fleurs. Il y avait bien aussi les Frères provençaux qui
(1) Epist. V, VI , 35.
(2) C'est par l'ordre du prince Panfili, frère du pape Innocent X, alors régnant, que cette villa a été batic.
(3) "En effet, leurs jardins ne sont rien», ajouKî Longuerue qui rapporte ce fait. Longueruaiia, F* partie, p. 142.
(4) Arti<,-le du JarJiiiatje , j). 79.
UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIOiNS. 261 exposaient en vente au cul-de-sac Saint-Germainl'Auxerrois les oignons des plus belles tulipes , de tubéreuses , d'byacinthes orientales , de narcisses de Gonstantinople, des aspbodèles, des martagons, des pamplions, et le reste, dont la Hollande était, depuis un siècle, le grand entrepôt. Il y avait bien quelques personnages de la cour et de la haute magistrature qui avaient le luxe des jardins. Ainsi , le célèbre ami de Jardin?
du duc de
Bussy-Rabutin et de madame de Sévigné, le duc de Saim-Aiguan. Saint-Aignan , le Paladin, le maître en toutes les élégances, qui « avait un air et une manière qui paraient la cour M , se piquait de bel esprit et faisait des vers, possédait, avec des galeries de tableaux, des jardins superbes, où l'on allait admirer des arbustes précieux. Avant lui, M. de Tubeuf, M. de Chandieu , M. de la Haye, avaient à Issv de ces maisons de campagne qui faisaient dire à Olivier d'Ormesson : « C'est une des magnificences de la France de voir les maisons des particuliers autour de Paris, tant elles sont ornées (1) ! » Ainsi , d'Ormesson lui-même donnait tous ses loisirs à .lardins sa maison des champs, située à Amboile (aujourd'hui donr.esson. Ormesson , près Ghennevières et Champignv) ; ainsi Guillaume de Lamoignon ornait Bàville ; Mathieu MoIé, Ghamplàtreux ; les de Mesmes , Roissy. M. de Metz, c'est-à-dire Henri de Bourbon-Verneuil , fils de Henri IV et de la duchesse de Verneuil , vivait dans ses jardins. « Le dimanche, 31 juillet 1644, dit d'Ormesson, je fus, avec M. de Fontaines, chez M. de Metz, qui me
(1) Journal d'Olivier d'Ormesso , publié pour la Collection des documents sur l'histoire de France par M. Chéruel , iu-4". 1860, hnprimerie Impériale. T. I, p. 208, à la date du 20 août 1664.
reçut fort civilement. L'entretien fut de nouvelles , et puis des fleurs et des fruits. Il me fit voir un livre de tulipes enluminées, les plus belles du monde (1). » Les tulipes avaient ce privilège de faire des fanatiques. Juste Lipse, au siècle précédent, en avait pris le goût chez un ïameux floriniane , Charles Lange, chanoine de Saint-Lambert, à Liège, et Rubens s'était vu forcé de placer, en façon d'armes parlantes, des bouquets de tulipes derrière la figure du grand philologue , dans son magnifique tableau des quatre philosophes, plusieurs fois gravé (2). Sous Louis XIV, un nommé Lefebvre, qui n'est cependant pas le fou de tulipes de la Bruyère, se ruinait à cette passion. Ses bons jours étaient ceux où il faisait des échanges avec l'antiquaire le Vaillant , curieux de fleurs , et qui en faisait venir d'Orient pour orner son vaste appartement et un coin de courtil qu'il avait à l'Arsenal. Le premier président de Lamoignon et d'Ormesson aimaient les jardins jusque-là qu'ils avaient composé de concert un livre sur le jardinage (3).
(1) Journal d'Olivier vOnMKSSoy, t. I, ]). 201.
(2) Juste Lipse avait aussi le yoût des cliieus, et, dans ce tal)lcau, liubeus a placé aux pieds du pliiloloyue l'un de ses chiens favoris , nommé Saphir.
(3) Adrien Baillet en parle, dans son livre intitulé Auteurs déguisés, t. II, III"^ partie, cli. ir. On peut l'en croire, car il avait été bililiothécaire du tils du premier président et précepteur de son fils. Le P. Rapin, nui était de la familiarité de Guillaume de Lamoignon et faisait des lectures à ses soirées littéraires, confirme ce témoignage dans son poëme des Jardinx (lib. IV, v. 12). Seulement, Baillet se trompe quand il dit (jue le livre de Lamoignon et f\v. (l'Ormesson parut sous le nom de Legendre, curé irilénouville. L'ouvrage publié sous ce pseudonyme, et oui avait pour titre : La manière de cultiver
UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 263 Ces souvenirs concourent à prouver à tout le moins que déjà depuis lon(j,temps commençait à s'opérer dans les esj)rits un mouvement vers les charmes de la campagne. L'apparition du poëme du père René Rapin sur les jardins, en 16G5 , fut dans cette voie un symptôme à la fois et un enseignement pour les esprits cultivés. Le Prsedium rusticum du P. Jacques Yanière , qui ne parut qu'en 1710, tendait à continuer le mouvement. Et cependant les grands curieux de la flore étrangère se comptaient et se montraient au doigt, et les porte-bouquets venaient d'Italie. On était loin encore de l'époque d'éclat des jardins fleuristes. Une certaine année, sous Louis XIV, on s'arracha le bluet qu'une bouquetière avait le privilège de présenter aux portes des Tuileries ; car de quoi ne s'avise la mode? Mais ce ne fut qu'un caprice léger qui naquit et tomba presque dans le même instant (1). On revint à des fleurs moins champêtres non laissées au peuple. Et toutefois qu'on était loin alors des délicatesses de nos Prévôt !
Ce fut Jean-Jacques Rousseau qui, pour se consoler j.j. Rousseau
11 1 ! • - 1- in fait révolution
des hommes et de lui-même, etudui un peu les Heurs , et inspire
et entrama le goût gênerai. Sous la protection de sa des jardins. Nouvelle Hc lois e, sa Botanicjiie , dont la première lettre date de 1771, eut les honneurs des boudoirs, comme
lex arbres fruitier.';, est, suivant Barlner (^Diclionnaire des pseudonymes)^ de RoI)ert Arnaud d'Andilly. Le plus probable est que le livre des deux grands magistrats n'a jamais été publié, comme semble le faire entendre un autre familier de 3L de Lamoignon, le P. Jacques Vanière, dans son Prasdium rusticum.
(1) La BniYÈFE, De la mode, g viii.
les avait obtenus ïllistoùe naturelle de Buffon (1). Cette même époque est celle de la publication du livre d'Horace Walpole sur l'Histoire du goût moderne en jardinage. Les fleurs devinrent à la mode. Elles furent entourées de plus de soins, appréciées par un plus grand nomljre de connaisseurs , et dès ce moment , l'œillet d'Alexandrie, apporté d'Italie par Rabelais; la rose du Bengale, acclimatée, en 1727, en même temps que la rose moussue; le réséda égyptien et barbares que introduit trente ans plus tard (2); toutes les fleurs enfin firent leur entrée triompbante dans les boudoirs, dans le dessin des décorations ; et la rose pompon, découverte, en 1735, sur le mont Afrique, près de Dijon, alla s'ajouter aux coquetteries de la coifl'ure des femmes. Déjà le sentiment d'une nature factice et conventionnelle , faisant place à un sentiment plus vrai , Jacques Tbomson , après le Spectateur d'Addisson , après notre cliarmant Vanière , avait clianté , en 1730, les Saisons, dans ses vers enthousiastes; et Saint-Lambert, élevé à la campagne, en un pays de cultivateurs, avait essavé, eu 1709, d'esquisser quelques-uns des grands spectacles de la nature , cette mère qui s'ouvre toujours féconde et souriante même ;i ([ui la méconnaît. Tout s'encliaine. On était à une épo(|ue de renouvellement général pour les jardins. De])uis longtemps, à la
(i) La première LeUre élémentaire sur lu boUiiitr/ue , écrite par Rousseau à madaiiie de Lessert, est du 22 août 1771. Touihant l'apparitiuii du livre de Uuffoii sur la toilette des feinuies et dans le cabinet des littérateurs, voir les Eloges historiques de G. CuviEn, article JJaubenton , t. I^"", p. 56.
(2) V. />« vie (les jleiirs et des fruits, pur /ùiqèiie NoKi, , avec une- Préface par Sïaul. 1859, 1 vol, in-12.
UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 265 vérité, mais sans succès, Daniel lluet, évc(|uc' d'Avranches , avait préconisé l'imitation de la nature clans la composition des parterres et des parcs. De son côté, le poète du Fresny, artiste-né , avait également essayé Du Fresny
1» 1 • I •!• 1 1 • I invente
d y substituer au style rectnigne des architectes la va- les jardins
, . Ti • I • ])ittoresques.
rieté pittoresque des jiaysagistes. Il avait le premier
applicpié son système dans les jardins de l'abbé Pajot, Transformation à Vincennes; dans la terre de Mignaux, près de Poissy, des jardins.
et dans les jardins du Moulin et du Chemin-Creux, au faubourg Saint- Antoine , ce qui lui avait valu de Louis XIV le brevet honorifique de contrôleur de ses jardins ; honorifique , disons-nous , car , bien que le maître voulût partout dans le dessin de ses résidences ce qu'il appelait de la jeunesse , ses goûts olympiques n'auraient su y admettre la fantaisie pittoresque, La ligne droite, les allées spacieuses, les terrasses immenses étaient la partie d'un ensemble grandiose et comme le prolongement des vestibules , des galeries , des salons somptueux des palais du Soleil. Tout ce peuple aligné de statues , toute cette mythologie jaillissante, c'était encore une cour fêtant son dieu. Donc, le mot d'ordre ne partant point de Versailles, la réforme imaginée par du Fresny, préconisée par le savant Huet, s'arrêta court. Elle nous revint, dans le siècle Les Anglais
adoptent
suivant, sous timbre britannique, comme nous revien- le style
... . . ^'"^ '''^ Fresny
nent tantd autres imaginations françaises. M. de Girar- sans
le nommer,
din créait Ermenonville; M. Boutin , Tivoli; M. de la et ce style
T» 1 ' ' -Il I • • nous revient
Borde, Méréville; le peintre poète Watelet créait Mou- sous timbre lin-Joli. Le prince de Ligne modifiait le style de Belœil créé par son père, et s'efforçait de rendre tous leurs charmes naturels à ses jardins de plaisance, au Refuge,
266 LES TEMPS MODEREES,
sur le Léopoldber^j, près de Vienne. Vint Marie-Antoinette, qui, en 1774, sous la direction de Bernard de Jussieu et d'un jardinier habile, fit de Trianon un parterre ravissant , où le système du peintre anglais William Kent et de son émvde Browne (on avait alors totalement oublié l'inventeur du Fresny) était plus suivi que la lifjne sévère d'harmonie de le Nostre et de la Quintinie (1). Brochant sur le tout, Jacques Delille chantait le jardinage en versiculets alexandrins (:2). De son côté, le fastueux Beaumarchais ouvrait ses magnifiques jardins sur le boulevard qui a reçu son nom. Enfin , l'impératrice Joséphine , à sa résidence de la Malmaison , acheva le triomphe des fleurs. Marie- G'cst suitout de Marie-Antoiiiette , comme nous le
Antoinette n i i • i- i
d.iiine liiau disioHS plus liaut , quc commence 1 art de multiplier les des ii'euis. fleurs et de les embelhr. Les greffes, les boutures, l'hybridation , tous les modes de fécondation naturelle et artificielle, ont, depuis lors, éveillé la faculté productive chez les espèces où la négligence l'avait laissée dormir. Les vieilles familles de rosiers et d'oeillets refleurirent d'une fraîcheur nouvelle dans les jardins de la reine et se sont tiuuisformées sous une diversité innom-
(1) Kent, né en 1685, mourut en 1748. Ses tableaux d'histoire et ses portraits sont oubliés : on se souvient de ses ouvrajjcs en architecture et eu ornement; on se rappelle surtout la révolution qu'il a propa{jée dans les jardins. Ses preuiiers essais en ce genre, chez le duc de ^^n•folk et chez Horace Walpole, ont fait rc{;Ie en Angleterre, où l'on n'a dit mot de du Frcsnv. liniwnc mit jilus de larjjcur en son système, (pi'il dcvi li)|)|)a dans les jardins df l'd(;nh(im, clicz le duc de Marlboroujjli.
(2) Delille publia, en 1780, Les J<inliii<:, ou iaii d'ivihi'lHr les paysaycs, poi-me en cpiatrc clianis. On connaissait depuis lon^jlcmps le poiinu; par des b-ctures.
UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 267 brable d'aspects et de couleurs, en même temps que les chrysanthèmes des Indes, les pivoines et les amaryllis. L'essor était donné. L'admirable botaniste du jardin des plantes, André Thouin , décrivait à peine trois variétés primitives de dahlias, en 1804; aujourd'hui, les variétés ne se comptent plus. L'hortensia porte sa date dans son nom même. On connaissait bien, sous Louis XIV, la marguerite des champs, comme le prouvent les guirlandes sculptées, sous ce règne, sur les vases de marbre du tapis vert de Versailles ; on la dédaigne aujourd'hui pour sa rivale, la reine Marguerite, (pii n'a pas soixante ans.
Ainsi , disions-nous , l'enthousiasme public avait mis En nionneur
de !Marie-
ies serres au ijillage pour se parer de fleurs en l'hon- Antûinetie,
^ ^ on j)asse
neur de Marie-Antoinette, à l'aurore de son règne. Les t'es fleurs
anx légnmes
serres épuisées, on en vint aux fleurs des champs, voire •-•'■ »">: i)iantes
médicinales.
aux légumes et aux plantes médicinales, et , le 2 novembre 1775, on vit briller, au cercle de la reine, des gazillons chiffonnés où s'ajustaient des bouquets de bourrache, de petites carottes et de chiendent, imités à ravir. Madame de Matignon parut même un jour coiffée à la Jardinière, avec une serviette bise à liteaux rouges , relevée , de la main de Léonard , d'une tête de brocoli vert et d'un petit artichaut en manière de pompon , folie qui parut charmante. Dondon Picot, la riante créole, c'est-à-dire madame la comtesse Charles de Lameth, née Picot de Ghàteaiuuorand, brune piquante, détaille opulente à la Rubens , raffolait aussi de légumes , et fit merveilles dans ces luttes de la co-
étranges.
quetterie excentrique (1). Les douairières en riaient encore dans ma jeunesse.
Les bonnets Lcs immenscs bonnets à la Mai-motte, rappelant le
à la marmotte. i -i i i • ^ • '
mariage de madame Clotude aveclepnnce de Piémont ; les bonnets à la Daj)hnë, à la Victoire, au Becquot, devinrent les plus jolis abrégés des merveilles du monde; et les bonnets allégoriques d'un certain Gaulard firent fureur, une fois qu'il eut eu l'honneur de travailler pour Coiffures la reiiic. Les coiffures en Corbeille et en Calèclie, les pouffs à la Puce, les toques à l'Espagnolette, les casques à la Dragonne, les Levers de la reine, envahirent, encombrèrent les promenades, où, suivant la dernière mode, on prenait l'air dans la poussière. Le goût de la coiffure devint une épidémie. On passa du Hérisson (177G) au Porc-épic , des Toupets à tempcranicnt aux Bandeaux d'Amour, aux casques à la Minerve, aux Baigneuses, Il la Modestie et à la Frivolité. Le poète Desnos se fâche à ce nom , qui lui inspire le huitain suivant :
J'ignore si cette coi(fnre Est celle des dames au bain ; Mais je ne vois rien , je vous jure , Qui puisse inspirer le dédain.
Eb ! pourquoi ce nom, je vous prie?
Il est contre la vérité :
Est-ce donc que la n»(jdeslie Serait une frivolité?
Le tapis vert de Versailles s'émailla de Gabricllcs de Vergy et d'Eurydices, de ])onnets ait Colisée (1777), à la Glaneuse , à lu Voltaire (1778), ii ht luindau, aux Cheveux flottants à la conseillère, par allusion ii la coil-
(1) Correspond, de Metra, 4 nov. 1775. — Mémoires de Madame Campas. — Lettre autograpbe de la princesse de Lainballc. — Dictionnaire des étiquettes, par Madame I)K GiiM.lS , t. Il , p. 41.
UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 269 fiire des conseillers du parlement, (jni laissaient flotter leurs cheveux lon^^^s et poudrés, en commémoration de la grande perruque Louis XIV à cinq écheveaux.
Quelques dames de la cour, à qui leur beauté faisait pardonner, inventèrent à l'air de leur visage des coiffures étranges, et enchérirent, comme en 1775, sur la folie générale. La vicomtesse de Laval, par exemple, La vicomtesse
1 • 1 • /• 1 1 r 1 *^^ Laval.
qui avait un peu de singularité dans la façon de se mettre, parut, un jour de grande fête, coiffée par Léonard , avec une serviette damassée , coupée par bandes et mise à pouff. Ce fut un succès de vogue. Le fait est rapporté dans ces interminables Mémoires de madame de Genlis (1), bavardage de caillette de lettres, qui donnent çà et là quelques notions curieuses, et qu'il faudrait abréger des deux tiers.
Une autre fois , en février 1775, la même madame de Laval s'avisa de mettre à contribution, bon gré, mal gré , tous les perroquets de ses amis et connaissances , et de se faire avec les dépouilles opimes de leurs plumes un ajustement de tète qui fit merveilles à la cour, accoutumée à ses excentricités. La façon dont elle pluma, dans cette circonstance , l'ara d'un président, est trèsgaiement racontée dans les Anecdotes échappées à l'observateur anglais (2). Néanmoins, cette héroïne de la
(1) T. II , p. 34-35.
(2) Londres, Adamson, 1788. In-12. T. I, p. 213. L'Observateur anglais, ou Correspondance secrète de mylord
Alieye et mylord All'ear, est de Pidaxsat de Mairobert. Londres, Amsterdam, 1777 et 1778, 4 vol. in-12. L'ouvrage a été réimprimé sous le titre d'Espion anglais. Londres, Adamson, 1780-1784. 10 vol. in-12, dont les six derniers sont d'une autre main , et ne ronticnnent assez souvent que des extraits des Mémoires de Bacliaumont.
270 LES TEMPS MODEREES.
coifFiire fut vaincue par la duchesse de Luynes, qui, un jour de deuil de cour, parut au palais coiffée d'une chemise de batiste, dont les manchettes tombaient coquettement en oreillettes.
Madame de Laval était fille de M. de Boulogne, et fut mariée en 176G h ^latthieu-Paul, vicomte de Laval. Elle devint mère du duc Matthieu de Montmorency, le même qui ftit ministre sous la Restauration , et dont les lettres ont un parfum si aimable dans les longs et lourds Mémoires sur madame Récamier, cette femme si gracieusement charmante et de qui l'on n'eût du parler Affichre qu'avec goût et avec grâce. Rappelons en passant que des Mt'irioin-s niadauic de Laval est au nombre des victimes de cette
de Lausuii-
Biron. gQJe contrefaçon de Faublas qu'on appelle les Mémoires du duc de Laiisun-Biroii. On se demande le pourquoi de la publication de telles pages impures par un fat menteur, et le cœur se soulève devant ce dernier égout où le siècle se vide. Otez le scandale jeté sur la reine Marie-Antoinette et sur quelques noms illustres, il n'v a rien. Pas une idée politique. Pas de cerveau. Un masque, des sens et de l'ordure; Desforges, moins le poëte. Le siècle de Louis XVI où ces choses se passèrent avait (lu moins une certaine pudeur, car il cssava de les voiler. Aujourd'hui, on en réimprime le récit avec commentaire, et (piel commentaire! transigeant sans vergogne sur les questions de pudeur publique ! L'art, au dix-neuvième siècle, est-il réduit à nous servir ces putréfactions (jiù vont déshonorant les familles })ar des indiscrétions et des calomnies posthumes, et déshonorent les mœurs du pays, car l'honneur des grandes lamilles est celui du j)avs et le patrimoine de tous?
crées.
UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 271 Qu'est devenu notre esprit français? Ce malheureux duc de Lausun , qui n'eut que les illusions de la [gloire quand il tenta de la conquérir, dont la vie fut sans sérieux ni dignité, a encore trouvé moyen de salir sa mémoire par ses tablettes d'outre-tombe. On dira peutêtre : Pourquoi les mœurs du dernier siècle furent-elles ainsi ? les peindre est la punition des coupables. Cela est vrai ; mais le tableau n'est-il pas exagéré ? Un pareil fat est-il digne de foi? Coupez au ras de terre ces avortements misérables , et laissez-les périr de leur pourriture.
La communauté des maîtres barbiers-perruquiers n'y six cents suffisant plus, il fallut qu'une déclaration royale, donnée coiffeurs sont le 18 août 1777, registrée en parlement le 2 septembre suivant, agrégeât à la communauté six cents nouveaux coiffeurs de femmes, sans préjudice des coiffeuses, auxquelles on abandonnait la bourgeoisie et le menu peuple. Alors, l'imagination affolée des artistes prit son vol. Les chevelures montèrent de trente à quarante pouces au-dessus de la tête et se couronnèrent d'aigrettes, de pouffs , de panaches , de pompons , de choux , de rubans , pour lesquels on épuisa le vocabulaire sentimental et romanesque. Il y eut aussi des rubans et des étoffes couleur des cheveux de la reine, exécutés par les meilleurs faiseurs de Lyon , sur échantillons de cheveux de Marie- Antoinette envoyés par la cour. Tout cela faisait fureur, quand je ne sais quel académicien de coiffure s'avisa d'inventer une coiffure allégorique aux Insurgents , par allusion aux colonies anglaises révoltées. Le nom du marquis de la Fayette et les récits de la jeune noblesse qui l'avait accompagné en Amérique, n'avaient
272 LES TEMPS MODEREES,
déjà que trop mis les iiisiir^jents en vogue à la cour et à la ville. Le gouvernement trouva sage d'émousser, en dehors de la politique active, ces pointes républicaines, et l'annonce de la coiffure ne fut pas autorisée. Six mois après, l'opinion publique entraînait le gouvernement royal à plus de facilité, et laissait paraître des estampes sur la lutte américaine (1). INIais déjà on avait souffert, pom' les hommes, la coiffure à la Bostonienne, imitée des soldats de Washington , laquelle , supprimant les ailes de pigeon , coupait de côté les cheveux presque au ras de la tête (2). Sevrées de la coiffure aux Insiirgcnts , les femmes s'indemnisèrent en se jetant avec passion sm* les coiffures à la Tliérèse et en Voile de gaze, sur les bonnets ornés de Barrières, sur les Chiens couchants, les Prairies et les Parterres galants, les Forêts, Coiffures les Montagucs et les Volcans. Et lorsque survinrent les affaires des frégates laJunon et la Belle-Poule, les femmes mirent par-dessus le tout de petites frégates (3).
Celle-ci se plaquait la tempe d'un largo taffetas relevé d'étincelles de diamant. Cette autre épuisait sa boite à mouches sur son visage. Pur jeu ! C'est la coifRire qui
(1) Mémoires de Bnchainnonl. 30 iii;ii 1778.
(2) Souvenirs (l'un sexaijciiairc, par AnxAi'i.T, de V Avadémie française, Paris, 1833. T. I, p. 87, Excellents iiiémoires pleins de bons renseignements, et qui nu jonr scihjiiI leelierehés.
(3) Voir le Recueil d'Esnanlt et Rapilly. Les caricatures (jue l'on Ht courir sur ces édifices exagérés de coiffure sont innombrables et quelquefois plaisantes. Dans l'une d'elles, une femme est assise, et, pour l'accommoder, le coiffeur est monté sur une éclielle. On a aussi le Combat du duc Monte-an- Ciel et de milord Sans-Façon pour ta coiffure de mademoiselle des Soupirs; les Ant/lais à Paris, hôtel du Parc- Royal ; la duchesse des Plaisirs tillunl au C(diséc; l' Incendie des coiffures, au Café royal d'Alexandre , etc.
à frégates.
pyramidales.
UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 273 (■tait la {jraiide affaire, ou ]>lutot le vrai supplice. Il fallait se livrer, deux heures durant, au fer de l'académicien, et subir l'opération de deux mille papillons sur sa tête (1) . Encore , les grands artistes étant fort courus, était-on forcée })arfois de se faire coiffer la veille et de passer courageusement sa nuit sur une chaise, pour ne pas déranger l'édifice avant l'assemblée ou le bal.
Or était advenue en même temps, à point nommé, Coiffures la mode des voitures à l'anglaise, à impériale basse. Alors, il fallut que les femmes se missent à geiioux dans leur carrosse, et même que celles qui étaient de taille plus avantageuse fissent encore passer leur tète par la portière, pour ne pas briser leur plumage. Au bal, nouvelle contrainte : elles avaient sans cesse à baisser la tète pour ne pas s'accrocher aux lustres (2), comme madame de Genlis, cette perruche huppée du Palais- Royal, accrochait ses plumes aux berceaux de treillage de Fernev, cjuand elle y fit visite à Voltaire (3). Au théâtre, murmures incessants, car nul ne pouvait,
(1) Dictionuaire des etù/iietles, juir madame dk Genlis, t. II, p. 41.
(2) Souvenir.'!, par le comte de Vaublanc, ancien ministre de l'intérieur, t. I, p. 256. Paris, 1838. Ces souvenirs sont remplis tl'anecdotes rarontées sans prétention par un homme instruit, et qui sait voir. Ses Mémoires politiques, ouVragc plus considéiable, seront placés lionorablcment parmi les mémoires du temps, quand il se trouvera quelque esprit autorisé qui se tournera en arrière pour écouter les voix du passé. Vaublanc avait une de ces fortes expériences qui jufjent sainement et sans passi(ui les choses publiques. Il est du petit nombre des témoins avec lesquels il faudra conqiler quand on écrira 1 histoire de son temps.
(3) Mémoires de madame hv. Gkm.is, t. II, p. 323.
Cf., sur i'élévation des coiffures, les Mémoires de madame Campan", !•>• vol., p. 96.