‹ Causeries d'un curieux (volume 3)Chapitre 51 sur 127 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

derrière ces forets et montagnes de panaches, apercevoir la scène.

La reine elle-même, un jour qu'elle se rendait au bal chez la duchesse de Chartres, avait eu à compter avec son panache. Elle en avait doublé sans doute la hauteur, car il fallut le baisser d'un étage pour qu'elle pût entrer dans sa voiture, et le lui rajuster quand elle fut arrivée au Palais-Royal (1).

On a dit que Aers 1775, Marie-Antoinette ayant envoyé son portrait ainsi empanaché à l'impératrice sa mère, Marie-Thérèse gémit à l'exagération bizarre de cet accoutrement, et versa des larmes (2). On a conté même, et je n'en crois rien, que l'impératrice aurait renvoyé avec humeur le portrait à la reine de France, en déclarant (pi'on lui avait, par mégarde sans doute^ adressé celui d'une femme de théâtre (3). Marie- Thérèse n'avait pas de ces rudesses pour Marie-Antoinette. Elle, la femme forte, sage et religieuse, qui avait eu un jour, par condescendance politicjue, la honte de traiter de cousine madame de Pompadour, soyez sûr ([ue ce souvenir se dressait incessamment entre elle et sa fille; soyez sûr qu'elle avait plus d'une fois mesuré dans son cœur l'inlluencc; de cette faiblesse sur les destinées de Marie-Antoinette, et qu'elle ménageait et adorait la jeune reine de Fraïuu! de toute la peur ([uc lui causait ce souvenir et celui de la dernière maîtresse de Eouis XY. Ne savait-elle pas d'ailleurs que son autre (ilU;, la reiiuîde Naples, rece-

(1) Baciiaumost. 17 février 1776.

(2) Valulanc, Souvenirs, t. I , p. 256.

(3) Uaciiaimont. 19 août 1775.

UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 275 vait de Paris, pour son usage, toutes les coiffures sur poupées, et envoyait chaque année son coiffeur en France, pour qu'il se tînt au courant du mode d'exécution ? Mais Joseph II ne manqua point d'en faire le sujet de l'une de ces lettres de reproches que son pédantisme du Danube ménageait peu à sa sœur de France. Sévère pour lui-même, sévère pour sa famille, il gardait son indulgence pour tout ce qui l'entourait. Et certes. Bizarreries il eût eu de quoi l'exercer avec ce prince de Kaunitz, dV'K^unhz. l'éternel ministre de l'empire germanique, Aieux singe qui, sous les glaces de l'âge, avait tous les caprices singuliers, toutes les manies bizarres du général Souwaroff et du prince Potemkin, et gardait des prétentions de parure qui auraient rendu un jeune homme ridicule. Sous prétexte de se prémunir contre les variations de l'atmosphère, il changeait de vêtements vingt ou trente fois par jour, et pour arriver à poudrer avec une égalité parfaite sa coiffure composée d'une inconcevable quantité de boucles qui lui donnaient l'air d'une tète à perruque, il passait et repassait dans un cabinet destiné à cet usage, entre une haie de valets de chambre qui, armés de grands soufflets, l'enveloppaient d'un nuage de poudre (1).

Quel beau champ pour la malignité publique et pour le crayon des caricaturistes contre la cour de France, alors que courait contre Marie-Antoinette le récit de ces détails intimes de famille ! Le théâtre même s'en mêla, et Carlin, un Arlequin fort goûté de la cour et de

(1) Mémoires ou Souvenirs et anecdotes , par le comte de SÉgur, t. III, p. 478.

276 LES TEMPS MODEP.^ÏES.

la ville, s'avisa un jour de substituer à la queue de lapin surmontant d'ordinaire son bonnet, une plume immense avec laquelle il affectait de s'accrocher à tout. C'était s'en prendre aux plumes favorites de la souveraine. Le public rit, plusieurs de la cour s'indignèrent, et l'on parla de faire un mauvais parti à l'audacieux. On n'en fit rien, car tout donna lieu de penser qu'il avait agi par ordre.

Louis XVI Ce n'est malheureusement pas la seule fois que

au li.iicui.- Louis Xyi eut l'inintelligente faiblesse de faire livrer Antoinrtie. au ridiculc par des histrions sa propre reine et la cour. En février 1777, à une représentation de la larce carnavalesque de Don Japet d'Arménie, sur le théâtre du palais de Versailles, les coryphées de la cavalcade singèrent, devant toute l'assistance, les allures et les petites manières de la reine et du comte d'Artois h une course d'ânes à Fontainebleau, devenue fameuse. C'était le roi en personne qui avait donné le mot aux acteurs, et leur avait même fait faire des répétitions (1 ). Et voilà comme le bon et malheureux Louis XVI ne comprenait j)as cjuil avilissait la coiu'onnc dans la personne de Marie- Antoinette, et ([u'il enseignait le dédain à ceux-là qui sont toujours prêts à ne plus rien croire Déférence ni ricu rcîspcctcr pour ne plus rien craindre ! Et cepen- Antoiiioii.- dant elle avait toujours montré une parfaite déférence 'du lui" ])Our les avis du roi , quand il lui en avait donné. Ainsi, elle s'était avisc'c d(! porter, en dehors du coslnnu" de cheval, le catogan, jusque-là réserve' anx honunes. Louis XVI prit un chignon avec j)liunes droites et

(1) Mémoires de Baciiaumont. 23 Aîvricr 1777.

UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 277 entra gravement, ainsi empanaché, dans le cercle de la cour. « Qu'est-ce à dire? s'écria la reine en éclatant de rire, vous voilà coiffé en femme ! — Il le faut bien, répondit Louis XYI ; je n'avais encore rien inventé; j'ai imaginé cette coiffure, puisque vous avez pris la nôtre. » Sur-le-champ, Marie-Antoinette passa dans son cabinet de toilette, et reparut avec une autre coif- , fure ; et le catogan fut à toujours banni de la toilette des femmes ( 1 ) .

Dans l'année 1783, une circonstance des plus Orcasion

, 11- ■ r • • ^ (i)urnie par

smiples et des plus ninocentes vint tournu- a de mau- i<- hasard a la

,, , . -.. ,. malveillance

vais esprits une occasion nouvelle de ridiculiser et de calomnier

1 I • 1 • 1 ) ^ I - la reine.

de calomnier la reine, en attendant qu on put la persécuter. Une flotte considérable avait amené de Saint- Domingue à Bordeaux, et Bordeaux avait versé dans Paris, un grand nombre d'hommes et de femmes qui portaient ce beau linge blanc de la colonie auquel Paris et Versailles n'étaient pas encore acdoutiimés. Les plus belles dentelles juraient à côté de cette l)lancheur. La reine l'apprit, et désira voir dans son habillement américain , blanc des pieds à la tête, une jeune femme, la vicomtesse de l'Aulne, à qui ce beau linge prétait un charme particulier. C'est alors qu'on sut que plusieurs armateurs de Bordeaux poussaient la recherche jusqu'à faire blanchir leur linge à Saint- Domingue, comme ils faisaient faire leurs chemises à Curaçao, et raccommoder leurs porcelaines à Canton. La reine pensa qu'un pareil ajustement formerait de charmantes toilettes d'été , et de ce moment on prêta

(1) Bachaumont. 18 mai 1783.

au blanchissage une attention qu'on n'y avait pas donnée jusqu'alors. Ce fut une révolution complète (1). Ces tissus de linon, d'une fraîcheur engageante, furent bientôt en vogue, et la reine particulièrement s'y complaisait pour ses négligés du matin. Le blanc se portait Marie- seul OU avec un léger dessous rose. C'est ainsi que,

Antoinette ^ 111 • rr ' t ii

à Trianon. vctue comme uuc rose blanche, coirree en Lever de la reine et en chapeau de paille, débarrassée de la gène des paniers, elle s'envolait, légère comme une abeille, dans les allées de son Trianon, une badine à la main, oubliant les contraintes du trône pour écouter les symphonies printanières et ne songer qu'à ses fleurs. Là, du moins, ainsi qu'elle le disait, elle était ellemême, elle se sentait vivre, elle donnait la collation et tenait café poiu' le roi, pour les princes, pour les princesses, pour madame de Lamballe, pour madame Jules de Polignac. Alors, la légèreté, la malignité, l'envie, la bêtise, vinrent bourdonner autour de cette résidence, et blâmer l'innovation avec aigreur. Ceux-ci alléguaient qu'une reine, en France surtout, ne doit jamais cesser d'être reine, et descendre de son piédestal pour se montrer vêtue comme une simple particulière. Ceux-là insinuaient que ce prétendu linge blanc n'était qu'un Un prétexte pour n'être point vêtue. Et quand madame

prispoiii Lebrun, qui l'avait peinte dans ce vêtem(>nt blanc, glacé d'un dessous rose, eut exposé le portrait au Salon, on s'écria que le portrait était en chemise ! « Les portraits de la reine et de Madame, disent les Mémoires de Bachaumont, sous la date du 5 août 1783, sont en

(1) Vaimi.anc, Souvenirs, I. I, p. 225, 227.

! ch

une chemise.

UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 279 chemise, costume imaginé depuis peu par les femmes. Bien des gens ont trouvé déplacé qu'on offrît en pulilic ces augustes personnages, sous un vêtement réservé j)Our l'intérieur de leur })alais. Il est à présumer que l'auteur y a été autorisée, et n'aurait pas pris d'ellemême une pareille liberté. Quoi qu'il en soit, Sa Majesté est très-bien. Elle a cet air leste et délibéré, cette aisance qu'elle préfère à la gêne de la représentation, et qui chez elle ne font point tort à la noblesse de son rôle. M

Et voilà justement comme on écrit l'iiistoire !

Se lassant aussi peu d'être bonne que la malveillance Efforts

- I 1 I ' 1 • • '^^ Marie-

de tourner a mal la honte royale, Marie- Antoinette Antoinette

- . 1 T 1 • ^• ^ pour se rendre

voulut ouvrir, tous les dimanches, ses jardins de poimiaire. Tt-ianon pour y donner bal au bon peuple. Toute personne vêtue honnêtement, les enfants surtout avec leurs gouvernantes, étaient reçus. Elle-même, entourée de la famille royale, ouvrait le bal, pour montrer qu'elle prenait part au plaisir qu'elle offrait aux autres. Quand elle acheta Saint-Gloud (1), elle y recevait les femmes de la ville et des environs avec les mêmes grâces accueillantes. Eh bien! ce qui eût dû la faire adorer, arma contre elle la malignité, et fit évanouir le respect avec le prestige de la grandeur. « J'ai vu plusieurs fois ces bals, rapporte le sage Yaublanc dans ses Souve-

(1) Le cliàteau de Saint-Cloud, élevé sur remplacement d'au ancien hôtel de Catherine de Médicis et d'une maison de plaisance du cardinal de Gondi, oti Jacques Clément tua Henri III, a été bâti par Mansart et Lepautre, sur l'ordre de Louis XIV, qui en Ht présent à son frère Monsieur. Il resta la propriété de la maison d'Orléans jusqu'en 1782, que Marie- Antoinette eu fit l'acquisition.

2S0 LES TEMPS MODEREES.

7iirs (1), ces bals tels qu'on n'en avait pas encore vu en France, et j'avoue que je parta^jeais les craintes de plusieurs personnes sur le dan[jer de se familiariser ainsi. » — « Je me suis dit, écrivait de son côté, dans son style brutal, le brutal Mirabeau [Vami des homvies et l'ennemi de son fils) , je me suis dit que Louis XIV serait un peu étonné, s'il voyait la femme de son arrièresuccesseur en habit de paysanne et tablier, sans suite, ni pa^e, ni personne, courant le palais et les terrasses, demandant au premier polisson de lui donner la main que celui-ci lui prête seulement jusqu'au bas de l'escalier. Autres temps, autres soins. »

Il y a, je le crains, de la justesse dans les scrupules de Vaublanc. Saint-Cloud et Trianon étaient trop près de Versailles, l'idylle et la pastorale trop j)rès du (]rand théâtre de la politique et des passions, et ce n'est (juère que dans les romans et les opéras-comi(pies qu'il y a succès à descendre du trône ])our se faire berjjère de Li(jfnon ou de monsieur de Florian. Elevée près d'une mère pleine de tendresse et de bons conseils, mais trop occupée des soucis de l'Etat pour donner toute son âme et tout son cœur ii l'éducation de ses enfants, Marie- Antoinette avait été livrée aux soins d'un Fraiu;ais, l'abbé de Vermond, dési{]né ])arM. de Glioiseul, sur la projx)position de l'archevêque de Toulouse, depuis archevêque de Sens, cpuuul elle fut destinée à devenir Dauphine de France. Esj)rit assez adroit mais médiocre, vvX lionnnc; s'était plus étudié à la capter (ju'à l'instruire et à diri- {j;er les jeunes pétulances do son carat'tère vil, ouvert et

UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 281 délibéré. On a les j)iemières lettres que cette princesse écrivit à sa mère, la (grande Marie-Thérèse, quand elle l'eut quittée pour être mariée au Dauphin, qui fut Louis XYI. Elle s'y abandonne aux promesses de l'avenir avec toutes les {jràces de sa nature. Gomment aurait-elle pu pressentir le levain de mauvais vouloir qui fermentait à la cour (piand elle y entra?

Le duc de Ghoiseul avait si^^né, en 17G1, le fameux traité du pacte de famille, qui, en formant un faisceau de tous les souverains de la maison de Bourbon, unissait au besoin la marine de l'Espagne à la nôtre, et semblait mettre aux mains de la France la force de contenir les entreprises de l'Angleterre. Il n'avait pas tardé à reconnaître combien la puissance déchue de l'Espagne constituait ime alliance sans ressources. Tournant alors les yeux vers l'Autriche, avec laquelle, pendant son ambassade à Vienne, il avait ménagé le traité de 1757 signé j)ar le cardinal de Bernis, il avait songé h marier l'héritier présomptif du troue de France à une archiduchesse. De là le mariage du Dauphin avec Piemitres

causes

Marie-Antoinette. Mais à l'arrivée de la princesse, le de

!/• ,1 1 Mil T l'iinpopiilarité

duc était sape de toute part et a la veule de sa disgrâce, .le Mane-

Ti i'i--ii I j-i ''im 1 Antoinette.

Le duc d Aiguillon, le contrôleur gênerai lerray et le chancelier Maupeou, l'âme de la cabale, s'irritaient du retard de la chute, et attendaient leur trioinj)he des charmes et de l'influence d'une courtisane suscitée à la cour pour recueillir la triste succession de madame de Pompadour. De son côté, confiant dans l'éclat et dans l'ancienneté de ses services, M. de Ghoiseul n'avait pas fléchi le genou devant madame du Barry, et, pour ne pas se rencontrer avec la favorite, la duchesse de Glioi-

282 LES TEMPS MODEREES.

seul, la duchesse de Grammont sa belle-sœur, et la maréchale de Beauvau sou amie, avaieut renoucé à l'honneur de paraître dans l'intimité du roi (1). De plus, les dévots, parti de l'ancien Dauphin, qui ne pouvaientpardonner au ministre l'expulsion des Jésuites, et s'étaient toujours montrés partisans exclusifs du pacte de famille, avaient soutïlé leur esprit dans la société des filles de Louis XV. Madame Adélaïde surtout, âme sèche et rude, la plus spirituelle, mais aussi la plus malveillante, jetait feu et flamme, et retournait sur tous les tons la thèse anti-autrichienne. C'est au milieu de ces luttes sourdes et intestines que parut Marie-Antoinette , parée de sa candeur, de ses quinze ans, de sa beauté et de cette noblesse native, tempérée de sensibilité, qui , sans qu'elle y sonx|eàt, lui donnait un si grand air et la rendait si touchante (2). Le drame commence.

Voici les premières lettres qu'elle écrivit à Marie- Thérèse, à son entrée dans sa nouvelle patrie. Bien entendu toutes ces lettres sont en français. Le français était la langue de la cour de Vienne et sa langue diplomatique. Les dépêches de ses agents à l'étranger, les rapports même du chancelier d'Autriche h l'impératrice

(1) Consulter les Mémoires du duc de Clioiseiil, que l'intidéllté d'un serviteur fit paraître peu d'années aj)rès la mort du ministre, et que la famille désavoua, à cause de quelques plaisanteries de société qui s'y étaient {{lissées, et qui n'auraient jamais dû voir le jour. Je possède dans mon cabinet des mémoires autojjraplics inédits du i\uv iIc (llioiseul, qui Cfmticnnent d'assez piquants détails sur la courlisanc demireine. Ils trouveront place, à leur date, à la suite de cette |iul)licatinn.

(2) Marie- Antoinette Josèphe-.Icanne de Lorraine, artliiducliesse d'Autriche, était née le 2 novembre 1755.

UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 283 «talent écrits en français. L'allemand n'était usité que pour l'administration civile et militaire intérieure. D'ailleurs, le précepteur français de l'arcbiducliesse s'était «tudié à lui faire oublier sa langue nationale. Il en était de même en Prusse sous Frédéric II ; toutes les transactions politiques se passaient en français. Le roi luimême savait à peine l'allemand.

Marie-Antoinette à Marie-Thérèse d'Autriche (1). Première

lettre de Murie-

« Strasbourg, le 8 mai 1770 au matin. Antoinette à

" Marie-

Thérèse ,

» Madame ma très-chère mère , «a ""^re'

8 mai 1710.

, . , . l'A 1 . Son arrivée

" J ai ete, depuis mon départ, comme dans un tour- en France. billon, et à Kehl, aux cérémonies, j'aurois été bien heureuse d'être auprès de ma chère maman. J'ai suivi ses conseils , je me suis laissée aller à mon cœur, et il me semble que cela m'a réussi. La comtesse de Noailles, qui répond à tout ce qu'on avoit dit à ma chère maman, me sert de guide avec un intérêt et un dévouement admirables. Quel bon peuple que les François ! Je suis reçue à Strasbourg comme si j'étois une enfant aimée qui revient chez elle. Le chapitre m'a dit des choses qui m'auroient fait pleurer. Seulement, on me fait trop de compliments. Cela m'effraye, parce que je ne sais comment je pourrai les mériter. J'avois déjà bien du penchant pour les François, et sans tous ces compliments qui montrent qu'ils attendent trop de moi, je sens que je serois à mon aise avec eux. La ville est pleine de gens qui sont en fête et comme en ivresse. Les jeunes filles

(1) Orthographe rectifiée.

nie jettent des fleurs ou m'offrent des bouquets, et il y en a une que je n'ai pu ni'empéclier d'embrasser poiu' toutes les autres, tant elle me paroissoit heureuse et crioit d'une jolie voix : Vive monsieur le Dauphin! vive madame la Dauphine !

» Je n'ai pas voulu quitter la première ville de France où je suis entrée, sans embrasser ma chère maman, la prier de me conserver ses bons conseils et sa tendresse. Puis(ju'elle a bien voulu me le permettre, je lui rendrai compte de ce (jui se passera dans la suite du voyage et à mon arrivée à Compiègne où est le Roi, et je serai heureuse si ma chère maman est contente de moi et reçoit avec bonté mes respects.

» INlArUK-ANTOLNKTTE, »

Suivant l'usage qui prescrit de ne rien laisser d'étranger à une fiancée royale quand elle met le pied sur le sol de France, elle avait été changée de tous ses vêtements avant d'être livrée aux personnes françaises chargées de la convoyer à la cour. Une sorte de tente avait été construite sur le Rhin pour opérer la remise de la jeune archiduchesse. Le comte, depuis maréchal de Noailles, avait été nommé ambassadeur extraordinaire du roi pour la réception. Il était accompagné de M. Gérard, premier commis d(;s affaires étrangères, et de M. Bouret, secrétaire du cabinet du roi, connnissaires de Sa Majesté pour assister à cet acte. La cour avait également envoy(; les personnes désignées pour conq)oser la maison de la Dauphine;, savoir : la comtesse de Noailles, dame d'honneur; la duchesse d(î Cossé, damed'atour; la duchesse dePécpiigny, la marquise de

UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 285 Duras, la comtesse de Maillv et la comtesse de Saiilx- Tavanues, dames du palais; le comte de Saulx-Tavaniies, chevalier d'iiouneur; le comte de Tessé, premier écuyer; l'évétpie de Chartres, premier aumônier. Le marquis Desgranges, maître des cérémonies du roi, dirigeait le cérémonial , et un commandant des gardes du corps escortait. Malheureusement , madame de Noailles, depuis maréchale de Mouchy, la vertu, la piété même, mais la sécheresse en personne, hornée d'esprit et furieuse d'étiquette, ne convenait j)as pour la direction d'une si jeune princesse, qu'elle fatiguait de détails , sans lui en faire sentir l'à-propos et la convenance. Aussi, Marie-Antoinette, excédée, en vint-elle à tourner en ridicule son maladroit conseil, et lui donna le surnom de madame l'Etiquette. Bientôt s'affranchissant de ce joug, trop pénible pour une princesse élevée dans la simplicité de la maison de Lorraine, elle n'en fit plus qu'à sa tète , se fit dès lors une ennemie de la maréchale, et donna prise, malgré la parfaite innocence de sa conduite, aux propos des malveillants. Dans toutes les cours, il est toujours vni parti cpii, exagérant un principe juste, se montre plus royaliste que le roi. Déjà, pour cette coterie, pour le ])arti français, elle avait contre elle les routines de la politique de l'ancienne France, et l'on ne pouvait lui pardonner de venir consacrer, par une sorte d'inauguration nouvelle, la nouvelle politique de M. de Choiseul. Ses premiers ennemis étaient dans safiimilleinême, qui eût dû la diriger et la défendre. Il suffit d'un coup d'œil pour voir combien fvu'ent rapides les progrès du dénigrement universel, et comme une gracieuse étourderie de jeunesse, une

aimable et spirituelle ignorance, furent imputées à crime

à la Dauplîine.

Quand on se reporte à la fin tragique de cette infortunée princesse, peut-on se défendre d'une sorte de frémissement et d'effroi en voyant son abandon et sa sécurité à son entrée en France ? N'est-ce pas aussi chose étrange et fatale que cet homme perdu de mœurs et si scandaleux plus tard dans l'odieuse affaire du collier, le prince Louis de Rohan, fût alors coadjuteur de son oncle le cardinal-évéque de Strasbourg , et que ce fût lui qui , à l'entrée de la Dauphine à la cathédrale, la harangua en tête des comtes de cette cathédrale, le lendemain de l'arrivée de la princesse dans la ville.

Le palais épiscopal de Strasbourg avait été préparé pour Marie-Antoinette, et c'est là qu'elle descendit. Ce fut le vieux cardinal qui l'y reçut et la harangua le 7 mai. La visite de la princesse à la cathédrale est du 8. Elle s'arrêta à Nancy, où elle alla visiter les tombeaux de la maison de Lorraine. Enfin, elle fut conduite d'abord au château de Gompiègne , puis à la Muette. C'est de cette dernière résiderice qu'elle écrivit sa seconde lettre à sa mère.

s<-. on. le lettre « Cliiiteau dc ia Muette, ce 15 mai 1770.

.!,• .Maii.;- Auloiiielte à

Marie- » MaDAMK MA TIIÈS-CHÈRE MÈRE,

TluTÙSf.

15 mai 17"0. . , ,

Voyaj;.' » Toiil cc (jui S cst passé est pour moi comme un

de Sliashoiirj; . , „

à c.i.ipi. !;..<• songe. Le pavé etoit partout couvert de rieurs comme

et à la Muc-ltc , | <. i , . ,!, . • i . j

a la lête de Sanit-Etienne, et |e marchois entre des tentures et des décorations. S'il n'y avoit ]ias tant de discours et de compliments à entendre, je trouverois

UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 2S7 ça charmant. Que ma chère maman soit assurée pourtant que je me suis liien étudiée pour ne déplaire à personne. On étoit si aimable, que je n'aurois pu faire autrement. Madame de Noailies étoit là à qui je demandois'des informations sur la noblesse de pro.vince et sur les usages du pays. J'ai eu bien du plaisir à passer à Nancy le 1).

» A quelques lieues de Gompiègne , le duc de Choiseui avait été envoyé au-devant de moi. J'ai vu avec bonheur un homme si estimé de ma chère maman , et je l'ai traité en ami de la famille. Dans la forêt, deux pages à cheval sont accourus vers monsieur de Clioiseul , et, peu après, j'ai vu arriver un grand cortège. G'étoit le Roi qui avoit la bonté de venir me surprendre. Aussitôt que je l'ai aperçu , je me suis jetée toute confuse à ses pieds, il m'a reçue dans ses bras, en m'embrassant à plusieurs reprises et m'appeiant sa chère fille avec une bonté dont ma chère maman auroit été touchée. Après cela, il m'a présentée à Monsieur le Dauphin, qui m'a saluée à la joue. Le Roi m'a parlé aussi de ma chère maman , disant : « Vous étiez déjà de la famille, car votre mère a l'âme de Louis le Grand. »

» On a été coucher à Gompiègne. Le Roi a ordonné de partir, dès le lendemain , pour la Muette, et quand nous sommes arrivés à Saint-Denis, très-près de Paris, j'ai suivi le conseil particulier que m'avoit donné tout doucement le bon duc de Choiseul, en demandant à voir, à son couvent de Garmélites, la fille du Roi, IMadame Louise. Le Roi m'a embrassée pour cela. J'ai demandé à la princesse et aux religieuses de j)rier Dieu pour la nouvelle enfant de la France. J'ai été bien

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