‹ Causeries d'un curieux (volume 3)Chapitre 54 sur 127 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

290 LES TEMPS MODEREES,

toutes les réjouissances. Nous avons été bien plus malheureux encore à Paris , le 30 , au feu d'artifice des létes de la ville, La foule étoit si grande qu'il y a eu (les accidents horribles, des centaines de personnes écrasées. Nous demandons couj) sur coup des rapports. Mais je crains bien qu'on ne nous dise pas tout. Nous aurons beaucoup à faire })Our faire oïdiiier ces affreux malheurs, et j'aurois besoin des conseils de ma chère maman pour m'affermir et me rendre digne de cette tâche difficile. Monsieur le Dauphin est désespéré et n'a ])as été en arrière de son devoir. Mui, je n'en dors ])lus , et j'ai toujours devant les veux cette foule de victimes dont Jious avons été l'occasion. Le Roi et toute la famille royale redoublent de bontés pom' moi , mais y.i suis inconsolable. Je redoute beaucoup le jour où Monsieur le Dau])liin et moi ferons notre entrée dans Paris.

» Je demande pardon à ma chère maman du ton si triste de cette lettre. ^lais ( es malheurs sont mon unique ])ensée. J'ai besoin de m'apj)uyer sur le cœur de ma chère maman et d'être assurée qu'elle me permet de lui dire tout, et que personne ne l'aime et ne lui baise les mains avec plus d(; respect et de tendresse <jue moi.

» L'abbé m'a été très-utile dans toute la catastrophe.

» M.\rie-Antoinette. »

I. iii.i),; L'abbc- (|ue cite la Dauphine est ce même ablx' de

«le Vcrmoiid. , , , • i > /• <

\ ermond dont nous avons parle, et qui, des son séjour a \i(;nu(;, avait ])ris un ascendant réel sur l'aicluducliesse et le conserva (juandelle fut devenue Daujtliiiie et Heine, llarement éciivait-elle une lettre sans la lui montrer ;

UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 291 parfois même elle se bornait à copier les projets préparés par lui.

Quant aux événements des fêtes de Paris, à l'occasion du mariage, la Daupliine avait raison de craindre qu'on ne lui dit pas tout. On cachait à la cour une partie du mal pour ne pas trop augmenter son affliction. Près de douze cents personnes, tant tuées que blessées, par suite des mesures mal prises pour le dégorgement de la foule sur la place Louis XV, avaient été comptées. Les morts furent déposés au cimetière de la Madeleine,

où Aingt-trois ans après Mais n'anticipons pas. Le

prince de Montbarey, depuis ministre de la guerre, qui parle de l'événement au commencement du tome second de ses Mémoires , avait failli tomber au nombre des victimes avec le maréchal duc de Biron. Le Dauphin et la Dauphine s'épuisèrent en secours pour soulager les plus grandes misères , mais la pauvre Marie- Antoinette ne pouvait perdre le souvenir des cris des blessés et des mourants qu'elle avait entendus à son entrée à Paris par le Gours-la-Reine. Sa sensibilité profonde en souffrait cruellement. Sans cesse elle en par- suite des

événements

lait, sans cesse elle en pleurait avec ses dames, et son funèbres imagination, un peu romanesque, frappée comme d'un au niaiiage. présage, lui rappelait, malgré elle, que le tremblement de terre de Lisbonne avait signalé le jour de sa naissance. Elle ne pouvait ignorer qu'interrogé sur elle, alors qu'elle était encore au berceau , un fameux thaumaturge , le docteur tyrolien Gassner, avait pâli et fait à Marie-Thérèse une réponse sinistre. Elle pouvait aussi avoir fait le rapprochement funèbre dont Gœthe , qui achevait alors ses études à Strasbourg, avait été si vive-

292 LES TEMPS MODEREES,

ment frappé. A Kelil, le pavillon destiné à la recevoir avait pour tenture une tapisserie représentant Jason , Creuse et Médée, c'est-à-dire le tableau du plus funeste hymen dont on ait gardé la mémoire. Mari, femme, enfants, tous périrent. Le rapprochement fourni par le hasard étonne sans doute davantage après coup qu'il ne frappa sur l'heure même. Il peut cependant (il y a toujours des officieux pour expliquer ce qui est mauvais) avoir saisi l'esprit de la jeune archiduchesse et soulevé dans son cœur quelqu'un de ces douloureux pressentiments dont sa lettre semblerait empreinte , et dont la raison avait tant de peine à se défendre chez Goethe lui-même. Qu'eùt-il dit s'il eût su qu'un événement tragique avait accompagné la naissance du Dauphin ? La mère de ce prince ayant été prise, à Versailles, des douleurs de l'enfantement, pendant que le roi était à Choisy, un courrier avait été dépêché vers Louis XV. Le courrier était tombé de cheval et était mort de sa chute. Le message n'avait pu être accompli.

Tout le monde n'est pas esprit fort, et ces présages

et pressentiments avaient pu laisser des traces à la cour

Lambas- commc à la ville. Mais ce qui ébranlait davantage sous

sadeur . i ii ^ r • » • ' '

d'Angleterre sa jcunc couronuc ui malheurcuse Marie-Antoniette, c e-

ajoute . , .,...,, ^ r

du venin taicut Ics mauvaiscs disj)ositions de la cour et de sa ra-

aux mauvaises -ii r • i . i • • ,

dispositions mille liauçaise entretenues par les ministres étrangers, contre Marie- par l'ambassadeur d'Angleterre surtout, qui ne cessaient d(; l'avilir; j)ar les défiances résultant des voyages de Joseph 11, <pii rappelaient trop qu'elle venait d'Autriche, et qu'elle était le gage du traité de 1756; c'était le peu de vue lointaine et politique de Louis XVI, le meilleur des hommes, mais brusque, mais faible, maisos-

Autoi nette.

UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 293 cillant. Malheureuse princesse qui croyait pouvoir battre en brèche le puritanisme d'étiquette pour faire entrer le naturel à Versailles, pour humaniser le plaisir ! Malheureuse femme, l'une des plus délicieusement femmes qui aient orné le trône, et dont, en un autre temps, les défauts eussent été trouvés des grâces, liée à un homme qui ne savait ni l'aimer et honorer en roi , ni la conduire ni la faire respecter ! Combien l'inconséquence tient de place dans les choses de ce monde ! Qu'était-ce h côté de Marie - Antoinette que cette enfant venue d'Espagne , la reine ^Marie-Thérèse , demeurée enfant sous la couronne, et qui , le jour de spectacle du palais, courait vite occuper sa place, de peur qu'on ne la lui prit ! Eh bien ! qui eût osé sourire de la reine , dans cette cour que remplissait Louis XIY? Lisez Saint- Simon , et admirez tout ce qu'on souffrait de cette petite duchesse de Bourgogne , faisant son cabinet de toilette du grand salon de cour. Qui donc, h l'Œilde-bœuf, eût bronché devant les étourderies de cette charmante espiègle mal élevée? Tandis que Louis XVI lui-même contribuait à livrer désarmée Marie- Antoinette aux sarcasmes subalternes ; tandis que la famille qui eût dû la soutenir lui faisait expier avec malignité le crime de son origine, de sa beauté, de sa jeunesse, de sa grâce , et lui arrachait sa couronne de fleurs. A toutes ces inconséquences venaient se joindre les fureurs et intrigues occultes de la race des maîtresses , désormais détrônée. Cette ouverture de cœur, cette honnêteté simple et confiante en elle-même, cette douce et noble senteur de bonnes mœurs et de foi domestique lui offusquaient le cerveau. De là ces calomnies infatigables

qui allaient attaquer la reine dans le cœur du roi, dans le cœur du peuple. De là ces lâchetés de l'ingratitude , ces conspirations immenses du crime , de la sottise et de l'imagination égarée , qui ne se sont pas arrêtées devant l'échafaud. L'histoire , comme on l'a dit , a été fouillée h une si grande profondeur par ce débordement d'infamies, qu'elle en est noire encore, comme la mer après un orage, quand cet orage a été affreux. C'est ainsi qu'une révolution de sang s'est chargée de faire la réputation de la victime dont elle avait fait rouler la tête. Mais le jour de la justice se lève : la dignité de la reine et de la femme triomphe des calomnies. Voilà ce que toute l'encre des Champcenetz, des Lausun-Biron, des Michelet, des Lastatues martine ne saurait noircir. Insulter à la victime, c'est

indécentes i -r» i i . n i .

de Marie- glorifier Ics bourreaux. — Et comme si 1 étranger devait

Antoinette à , t i i ...

Potsdam. être complice de ces horreurs, un roi voisin outrageait à sa manière la jeune reine en faisant sculpter, avec le nom de celle princesse, deux figures en j)ied , dont la nudité complète est la moindre indécence. Que le ciseau ait représenté entièrement nue madame du Barry, une échappée de nudité était dans le rôle de cette belle abandonnée. Sa statue, en marbre blanc, de grandeur naturelle, et signée Houdon 1780, fait partie du musée de sculpture tle V Hei-miiage à Saint-Pétersbourg. Mais qu'un roi tel que Frédéric II de Prusse (1) ait accepté le naturalisme de son temps jusqu'à oublier de la sorte envers une jeune souveraine les droits du trcnut, de la morale et de la décence, c'est révoltant : profanation

(1) Mort le 17 août 1786, quand Marie- Antoinette régnait depuis douze ans.

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UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 295 inqualifiable qui s'affiche encore de nos jours à Potsdam, et dont le goût d'une noble nation qui se respecte, et sur laquelle a régné la charmante reine Louise, eût dû nous épargner l'insulte, et s'épargner à elle-même le scandale et la honte.

Les deux figures sont en marbre blanc , à peu près de demi-nature. L'une d'elles n'est à vrai dire qu'une Vénus sans ressemblance avec la reine , mais sur le socle est en latin le nom de MARIE-ANTOINETTE, REINE DE ERANCE. L'autre, debout devant une toilette, est la figure, fort ressemblante, de la reine, et porte en lettres saillantes de bronze doré cette légende : MAR. ANT. GALLIARUM REGINA. Sur le côté, l'auteur a daté : Pfaffenhoven. (Il n'y a point eu, que je sache, d'artiste de ce nom : c'est le nom d'une petite ville d'Allemagne) . Ces deux statues figTirent au palais de marbre, à Potsdam. Nous les y avons encore vues cette année.

Mais , en dépit de tous ces vents contraires , le public qui ne demandait qu'à aimer Marie-Antoinette, avait pour elle de charmants retours, dont chacune de ses grossesses était le signal. A l'une d'elles on avait adopté avec enthousiasme la coiffure à l'Espoir, inventée par un nommé Depain, un illustre dans le grand art. Les premières couches de la reine avaient un peu compromis sa magnifique chevelure, une de ses couronnes. Les vastes échafaudages de coiffure qu'on y ajoutait menaçant de fatiguer davantage encore ce qui restait de ses tresses blondes, on les fit Coiffures

basses

tomber sous le ciseau, pour la coiffer à l'Enfant, c'est- à l'Enfant.

à-dire a chignon plat, terminé par une boxicle en boudin, dans le genre des perruques d'alîbé (1). Alors, la mode courut aux ciseaux. Les belles chevelures furent sacrifiées sur l'autel de Venus la Chauve ; les cheveux artificiels furent bannis , et la coiffure à l'Enfant pensa un instant avoir fixé les inconstances de la cour et de la ville. Mais la naissance d'un Dauphin, en octobre 1781, vint donner aux enthousiasmes un objet nouveau. Le délire patriotique qu'excita cet événement s'accrut d'une fermentation générale qui réagit jusque sur la toilette des femmes. Des médaillons au cou avec diamants aux oreilles ou dans les cheveux, elles avaient passé aux simples Jeannettes ou croix d'or : la pure nature sous l'emblème religieux. Tout à coup les Jeannettes disparaissent et sont remplacées par les portraits du Dauphin. Ce n'est pas tout, le nouveau-né fut Soulier porté en chaussure. La broderie du grand monde pour

à la Uauphin.

le soulier fut un nœud à quatre rosettes avec un Dauj)hin sur une couronne. Au-dessus , en lettres d'or : Vive le Roi! au milieu : Vive la Reine! au-dessous : Vive le Dauphin ! (2) Hélas ! et c'est ce même enfant royal qui mourut presque incognito au milieu des dédains de 1780, et dont le frère devait j)érir d'une façon si cruelle sous les verrous du Temple !

Les coiffures Cependant, la mode impati(!nte de changement crut avoir assez fait. Le cheveu avait repoussé. Il reprit bientôt sa tendance asceiulante , laissant bien loin la coiffure arriérée à l'Enfant. On ent les bonnets

(1) Baciivimont. 26 juin 1780.

(2) Mémoires de Uachaimont. 6 novcrnl)rc 1781.

remouteiit.

UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 297 à la Fiancée, les coiffures à la Neige, les accommodages à la Biaise et Babet , en souvenir de cette bluette charmante, qui rendait le cœur à qui n'en avait plus. On eut les Gertrude, les bonnets à la Clochette, à la Sultane, au Doux Sommeil, les Moissonneuses , les Glaneuses, les coiffures à la Candeur et à la Cléopâtre , les Toques lisses, \eshonnets au Levant, les bonnets au Mystère, les bonnets ii la Susanne , compliment à mademoiselle Contât , qui jouait à ravir le rôle de Susanne dans le Mariage de Figaro, représenté pour la première fois le 27 avril 1784. Les procès de Beaumarchais avaient amené les bonnets à la Quèsaco; son vilain opéra de Tarare mit en vofjue les bonnets à la Tarare (1). On eut enfin les Baigneuses de nouveau goût, qui fâchèrent encore le poète Desnos , et l'on couroima la série par les coiffures à l'Espoir, sans Redoute , ii la Nation, au Charme de la Liberté, lespouffs àla Prétresse, les bonnets à la Pallas ou en Gueule de Loup , jusqu'au jour où la terreur abattit l'édifice des cheveux avec les tètes. C'est dans sa coiffure que l'infortunée princesse de Lamballe avait caché trois lettres de la reine, et qui , dans sa chute sous le fer des assassins , tombèrent dans le sang.

Notre musée donne aussi quelques coiffures mili- Coiffares

. , 1 . . . .„ , . militaires.

taues du temps de Louis XV 1 , et qui justifient pleinement les plaintes du comte de Yaublanc, servant alors

^1) En 1789, dans l'espoir de siéger à l'asscinLlée des électeurs de Paris, réunis à l'hôtel de ville, Beaumarchais avait publié un mémoire où il se vantait d'avoir préparé et hâté la révolution par son opéra de Tarare, joué pour la première fois le 8 juin 1787, Malgré cette belle raison et la faveur des coiffeurs, il ne fut pas élu.

dans l'infanterie , et astreint à la tenue militaire d'une Coiffure coiffure ridicule et même dégoûtante. « Les cheveux

à la graisse. ^ . i i i > i i -ii

étaient relevés des deux côtes au-dessus des oreules et tirés ainsi en l'air avec une telle force que la peau en était ridée. Ils formaient une grosse boucle attachée avec des épingles noires , plaquée contre la tète , couverte de suif et de mauvaise poudre blanche. Les cheveux, relevés derrière la tête, au-dessus de la nuque dont ils tiraient la peau , formaient un gros catogan , cimenté aussi d'un amas de graisse et de poudre, et attaché au milieu par une corne noire qui l'enveloppait. Je ne crois pas que le mauvais goût lui-même ait jamais imaginé rien de plus hideux que tout ce placage malpropre et surtout cette corne noire. L'officier n'avait d'autre différence dans sa coifiFure que la pommade odorante au lieu de suif. »

Et tout cela se portait avec un habit blanc.

« Les officiers d'infanterie avaient seuls ainsi les cheveux collés autour de la tête. Ceux des régiments de cavalerie étaient coiffés un peu plus naturellement. Le catogan à >' On grossissait le catogan par de faux cheveux ou beaucoup de poudre. Les officiers de cavalerie et d'étatmajor qui portaient la queue la grossissaient et l'allongeaient par une fausse queue.

» La queue étant devenue de mode , même sans l'habit militaire, on porta le ridicule au point de mettre parmi ses cheveux une peau d'anguille remplie; de son (1). ')

On en était venu à enjoliver les catogans d'une façon

(I) Vaublanc, Snuvoihs, t. I, p. 132-135.

UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 299 coquette d'opéra-comique; et, au camp de Gompiègne, un régiment se montra tout enrubané de soies bleu de ciel. Survint un inspecteur général d'infanterie qui proscrivit ces rubans bleus, mais qui en fit prendre de roses au régiment dont il avait été colonel. De là des duels (1).

Le marquis de Conflans (2) fut le premier qui fit couper tous ses cheveux autour de la tête et qui osa se présenter ainsi à la cour. A son apparition , Louis XYI s'écria qu'il n'y avait que M. de Conflans qui pût se montrer d'une façon si contraire aux usages (3). Ce monsieur de Conflans, qui avait commandé à Metz, était un homme chevaleresque, brave comme son épée, un des plus beaux cavaliers de son temps , et qui joignait à un esprit vif et piquant , à une grâce incomparable, le prestige d'une noblesse extérieure imposante. De concert avec le comte de Lauraguais, depuis duc de Brancas, avec le duc de Lausun et le duc de Chartres, il réussit à réformer quelques-unes des gênes du costume, sur l'exemple de l'Angleterre. Du moins, son anglomanie servit à quelque chose. Mais la poudre tint bon , blanche ou blonde.

Cette miode obstinée remontait bien haut. Ce furent, La poudre. dit-on, des religieuses qui, remplaçant, un jour de

(1) Vavblaxc, Souvenirs, t. I, p. 143.

(2) Louis Henri de Conflans d'Armentières, appelé d'abord le vicomte d'Oulchv, puis niarquis de Conflans, mestre de camp, lieutenant du régiment dOrléans-Cavalerie, en avril 1752, maréchal de camp, en 1770. Il était né à Paris, le 28 décembre 1735. Marié en 1755 à Marie-Antoinette Portail, il fut le père de Louise-Marthe, qui épousa en 1775 François de Franquetot, marquis de Coignv.

(3) Vacblanc, Souvenirs, t. I, p. 120.

gaieté, sur leurs têtes dévotes, les cendres de la pénitence par de la poudre blanche, furent, vers 1593, les premières h se montrer en public avec cette poudre. Un œil de poudre blonde relevait parfois les perruques des jeunes courtisans dès les premières années du règne de Louis XIV; et, comme le dit Scarron,

Plaint poudré qui n'a pas d'argent

se donna des airs de cour et de conquête, car la poudre était la dernière mode des petits-maîtres à bonnes fortunes. La fureur de déguiser la couleur de ses cheveux introduisit par degré cet usage, comme on l'a vu plus haut, et, vers la fin du règne de Louis XIY, le duc de Bourgogne, l'austère élève de Fénelon, se mettait de la poudre (1). Jusque-là ce n'était encore qu'un usage accidentel et de caj)rice. C'est seulement sous le règne suivant qu'il devint général. « On y avait longtemps répugné comme h l'émétique, dit M. Arnaud dans ses Souvenirs (2) : on avait repoussé cette invention frivole avec autant d'opiniâtreté que si c'eût été une découverte utile. » Et il ajoute : « Ouoi(pu.' Louis XIV ne l'ait pas adoptée dans sa vieillesse, je gagerais que l'adoption de cette mode <[ui blanchissait toutes les têtes fut favorisée par j)lus d'un ci-devant jeune homme. » Cela est possible, et cependant le succès n\m fut assuré que sous la Régence, j)ar l'exemple du jeune duc de Richelieu (pii donnait le ton. On suit, dans notre musée, quelques-unes des applications de

(1) Mémoires du duc de Saint-Simon.

(2) T. XI, p. 375.

UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 301 cette poussière blanche, et l'on ne peut s'empêcher de répéter, au milieu de toutes ces tètes à perruques, les vers de dom Gérard, mentionnés honorablement en 1784 à l'Académie française, et si souvent cités:

De nos jours, on étafjc, on plisse les cheveux. Par le ciel destinée à de meilleurs usages, Une poussière utile affadit les visages. Comme de nos besoins la vanité se rit! La farine vous poudre et le son vous nourrit !

Avoir le visage ou les cheveux roux était mauvais Les

cheveux roux.

signe chez nos aïeux. L'antiquité partageait ce puéril préjugé. Martial fait son Zoïle roux :

Crine ruher, niger ore, brevis pede, lumine Isesus, Rem magnam praestas, Zoïle, si bonus es (1).

Roux, au moyen âge, était synonyme de malfaisant. Un trouvère du treizième siècle dit :

Entre rous poil et félonie, S'entreportent grant compaignie (2).

Wace ne trouve rien de plus injurieux à mettre dans la bouche de Thibaut de Chartres contre Richard de Normandie, que de lui faire dire :

Mult somes tnit hontous De Richart, cel Normant, cel aventis, cel rous (3).

« Pourquoi, pendant la célébration des saints mystères, te couvres-tu la tête? demande brusquement un évêque du moyen âge à un vilain. Approche, avance

(1) Liv. XII, épigr. 54.

(2) Roman de Cristal et de Clarie, ms. de la Bibliothèque de l'ArsenaL Belles-lettres françaises, in-fol. n° 283, f° 332 v", col. 3, vers 15.

(3) Roman de Rou, I, 225.

donc encore plus près. » Et il lui enleva son couvrechef et s'écria, montrant ce malheureux au peuple : « Vous le voyez, ce fainéant n'est qu'un roux! » « Voca ad )ue istinn pileatimi liominem, qui stat jiixta ostiiun ecclesiœ... Ciun autem vi aiit meta devictus apprqpinquaret, dixit episcopiis : u Accède hiic propiùs, appropinqua etiam. » Deinde apprehensinn capitis tegumen tuni adtraxil, et ad plehem procla)navit : « Ecce, videtis , ô populi, RUFUS iste ignavus est (1) ! »

Il V a dans Mellin de Saint-Gelais une pièce fort impertinente Du Rousseau et de la Rousse (2).

La lune rousse est la mauvaise lune. Le mauvais peuple appelle la police « la Rousse » . L'âne roux, le Roussùi, est le plus têtu des animaux de son espèce (3).

Aussi, dans tout notre musée de coiffures, })as un cheveu roux ardent, couleur de carotte. Mais en revanche, à côté des blonds les plus tendres, figure le blond historique des peintres de l'Espagne et surtout de Venise, ces teintes chaudes et dorées, qu'accompagne toujours une carnation éclatante, et dont les reflets, à la fois pleins d'accent et de douceur, prêtent un charme si puissant aux visages féminins.

(1) C}ironi(jue du moine de Saint-Gall, ilans le recueil des Historiens des Gaules et de la France. T. V, p. 113 R. Voir aussi la C/ironinue des ducs de ]\^ormandie (t. II, p. 172-173), publiée par M. Francisque MicirEL, dans la collection des Documents sur l'histoire de France.

(2) Pa{je 44 de ses OEuvres poétiques. A Lyon, par Benoît Rigaud. 1582. In-12.

(3) V. l'article Rousse, Roussin, dans les Etudes de philologie comparée sur l'argot, etc. par le inénic M. Francisque MlCUEL. Paris, Firniiu Didot, 1856, iu-8'>, p. 368, 369.

UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 303 Fidèle aux vieux souvcniis , notre musée s'ai réte court à la inoiiarcliie , et daus la série (glorieuse du temps de Marie-Antoinette, l'âge d'or de la coiffure, on voit figurer l'œuvre des j)lus illustres : Léonard ii côté de Legros, Depaiu à côté de Beaumont et de Lefèvre. De tels noms pouvaient-ils être passés sous silence? Et après leur avoir donné !a place qui leur est due, sera-ce déchoir que de citer parmi les manies humaines jusqu'à des collections de bouchons, d'allumettes et de marrons? » Celui-ci fait collection d'épines, cet autre de roses, » dit Pétrone :

Iiivcnins iiuod (juisqiie velit. Non oiniiiLii-s untiiii est (Jiiod ])lacet : liic spinas colliait, ille rosas (1).

La collection d'allumettes et de marrons sculptés, commencée par un nommé Mulot, qui a publié un Discours sur les allumettes en seize pages in-8" (Paris, an Y) , a été continuée par un ardent l)ibliographe, M. Fontaine, auteur du Manuel de l'Amateur d'Autograj)hcs , et l'un des premiers pionniers de ce genre de curiosité.

Quant au Curieux de bouchons, c'est un médecin de Paris nommé Chardon, homme distingué, ami de la table et (pii mêle au fumet des bons vins le fumet de ses bons mots. Ses bouchons sont poiu' lui une façon d'éphémérides. A tous ses bons repas, il recueille adroitement les bouchons des ])outeilIes de grand cru qu'il a dégustées. Rentré chez lui, il étiquette ces bouchons minutieusement avec date, nom de l'amjjhitryon et remarques sur la qualité du liquide. Et le tout est placé dans une pièce spéciale sur des étagères disposées à cet effet.

(1) Pktkon. Satyr. CXXVI.

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