TOME II
à la poiiiuliie.
on avait la chaussure noble et la chaussure roturière ^ et tout cordouanier ou maitre chaussetier qui aurait Soulier cliaussë de grands sollers ou souliers à la poulaine luie personne qui n'était })oint née , aiu^ait subi une amende de trois nobles à la rose.
La poulaine « Shoewitha longe beeke, » ditPalsgrave dans ses Esclaircissements de la langue Jrançoise , fut introduite en Angleterre, en 1154;, par Henry Plantagenet, tluc d'Anjou, pour cacher une forte excroissance qu'il avait à l'un des pieds.
Aujourd'hui, c'est un défaut à dissimuler qui enfante une mode ; demain, ce sera une beauté à faire ressortir. La fameuse reine Ysabeau de Bavière avait introduit les robes décolletées, à cause de la richesse de son buste. A coup sur, nos grand'mères avaient eu de bonnes raisous de se découvrir la poitrine à hiire envie aux peintres et aux nouveau-nés. De nos jours, les femmes montrent leur dos à outrance et se couvrent ailleurs. Quehpic {jrande dame donnera une autre mode, également digne de nos respects. A la cour de François Y\ on ne portait point de cheveux longs, parce que le roi, (jui avait une cicatrice à la tète, les portait ras. Le mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse d'Autriche, qui était courte de taille , amena la mode des chaussures hautes et des coiffures étagées. l^t ainsi de suite.
Le luxe du soulier à la jxjulainc, objet constant de toutes les foudres de r(''lo(juence de la chaire, en France, depuis Philippe le Bel, sous IcMpu'l s'en élal)lit la mode vers 128(), fut défendu aux clcucs et aux moines par les statuts eccl(''siasti(jues , connue une mode maudite. Condamné au concile de Paris, l'an l.'Hi, et dans
UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 307 celui d'Anvers, l'an 13G5, il fut enfin aboli, chez nous, sous des peines assez sévères, pour toutes les conditions sociales, par lettres patentes du roi Charles Y, en 1368. Néanmoins, le soulier de femme resta fort pointu , car nous avons vu plus haut que le soulier de la femme de Charles le Sage avait cette forme.
Notre curieux de chaussures possède un assortiment de souliers à la poulaine plus ou moins longs, suivant la condition des personnages. Aux varlets et gens du commun, pour ne point les empêcher de vaquer aux affaires du dehors, une pointe seulement d'un demipied ; aux riches et apparents, d'un pied ; aux seigneurs, de deux pieds. De là, le mot proverbial : « Être sur un grand pied. » Imj)ossible de marcher sans garnir les bouts avec des baleines pour les tenir droits, ou bien sans les suspendre au genou, au moyen d'agrafes à chaînes d'acier, d'argent ou d'or. Et ces bouts, plus ou moins ornementés, tantôt prenaient la forme de fenêtres ogivales, tantôt se bifurquaient en cornes, tantôt s'armaient de griffes, d'ongles, de figures bizarres où la vanité, qui se prend à tout, luttait d'imagination, et allait même jusqu'à faire émailler des armoiries ou attacher des grelots ( 1 ) !
(1) Voir les lettres patentes de Charles V, du 9 octobre 1368, dans le Traité de la police de de la Mare. 1722. T. I, eh. iv, p. 417. L'amende était de dix florins. Le florin valait dix sous parisis. Le sou revenait à six sous six deniers de notre monnaie.
Conf. DU Ca>"ge, aux mots Poulainia, Rosira calceoruni, Anna Comnène , etc.
Cf. aussi Guillaume Paradin, The History of British Costume. London. In-8°. T. I, pi. cuv. Shaw, Drexsex and décorations, t. I, p. il. ScHRENGKius, lm.a(jiines illitstrinm virorum, principum , ducum , etc. In-fol. WiLLEMiN, Monuments inédits, pi. cxxxv, cxxxvi.
Soulier large. p}us tard, co ]ie fut pliis à la longueur du soulier, mais à sa largeur, que s'adressèrent les lois somptuaires; et sous le règne de la fille de Henri YIII , Marie la Catholique, morte en 1558, un acte du parlement limita à six pouces la largeur de la chaussure.
A la longue, un si grave antagonisme entre le soulier long ou large, finit par les élégantes bottes à revers en peau de buffle, du règne de Charles l".
Vint ensuite l'usurpation de la botte puritaine du Chaussure tcmps de Cromwell. Mais l'indolent Charles II , qui
à la Cantlale ••, • , ii p. ^-i
restaurée auiiait SCS aiscs , Tcstaura la chaussure rnngante a la
l'rAnaieterre. Gaudalc, ct adopta toute mode à la française, un peu
sans doute par reconnaissance pour la cour de Louis XI V^
qui lui avait fourni une maîtresse et payé une subven-
Case tion. Cette case est riche et sémillante. On y voit la
lies beautés cliaussurc de pieds illustres entre les plus petits pour .le ce rèjjne. dcs picds anglais : celle de madame de Gastlemaine , de madame de Muskerry, de la belle Hamilton , depuis comtesse de Grammont. On y montre également des souliers de la belle Jennings et de la naïve Stewart, volés, dit-on 5 par Rochester et Killegrew; mais le caractère de ces deuxhommes fait douter de l'authenticité, La mode avait un peu changé en France quand
.larques II Jacqucs II touiba. Celui-ci, fugitif, sans royaume, ne changea pas plus son costume national (ju'ilne renonça à toucher, en qualité de i-oi de France, les écrouelles, dans ce château de Saint- Germain où il vivait de l'hospitalité du grand roi ! Cette folie était partagée par un auteur jacobite, qui soutenait sérieusement dans un livre la perpétuité de ce pouvoir miraculeux chez le prince déchu.
UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 309 Sous Louis Xiy, la cour avait en jjrc la chaussure à haut talon rouye qui faisait saillir le cou-de-pied. Monsieur, frère du roi , portait la sienne d'une hauteur démesurée, comme les femmes. Le peuple, les moines et les religieuses portaient le soulier plat; et qui avait usé du talon haut avait peine à descendre à l'autre forme. Aussi , dit-on , fut-ce l'un des assujettissements les plus gênants et les plus pénihles qu'eut à suhir madame de la Vallière , quand elle entra aux Carmélites.
La jeunesse dorée allait jusqu'à faire peindre des Snuiiers
à talons peints
ornements sur ses talons pom^ quelque faraud ballet par Wattcau
et p3'' ou autre occasion d'éclat. Une paire de ces bijoux Pairocci.
et un soulier dépareillé, décorés de main de maître, ont échappé au temps. La paire en velours cramoisi , relevé de paillettes , figure dans la collection anglaise, et porte la trace de l'orteil de soie de quelque précieux de rOEil-de-bœuf. La peinture est une bergerie d'Amours , jolie à ravir, sur talons de hauteur excessive. La tradition veut que le décorateur ait été Antoine Watteau. Rien ne s'y oppose, car ce peintre, né en 1684 à Valenciennes , et venu à Paris en 1 702 , eût pu travailler à l'ornementation de la garde-robe d'un des courtisans du monarque, mort seulement en 1715. C'était l'époque où le charmant peintre, dont la pluie d'or devait plus tard couvrir la palette , recevait trois francs de salaire par semaine avec la soupe journalière, à titre d'encouragement, comme garçon décorateur à rO])éra.
Le soulier unique , de velours presque noir, brodé Smiiipr de Heurs de lis, est plus précieux encore : il a chausse le grand roi , et il est orné d'une bataille très-vivement
Beautés
du soulier
de province.
et finement j)einte par Joseph Parrocel. On le voit sous vitrine chez madame la duchesse de Berry, en son palais Vendramin , sur le grand canal h Venise.
Suivant la coutume, les provinces exagéraient les modes et les gâtaient. Il y a dans notre cabinet de chaussures, tel soulier qui est digne de la description que donne Scarron à madame de Hautefort, de l'accoutrement des demoiselles du Mans :
Parlerai-je de leur chaussure, SI haute, et qui si lonjjtemps dure?
Car leurs souliers, quoique dorés, Ont l'honneur d'être un peu ferrés.
Et cette autre description de la chaussure de Jouvenceaux :
Et pour conserver l'escarpin , Vu la cherté du maroquin , Ayant au pied malles chaussées , Galoches de cuir renforcées.
Dans lesquelles ils passent l'eau Tout ainsi que dans un hateau.
Avec lesquelles à la boue On pevit faire hardiment la moue; Enfin, pour vous en dire tout, Galoches à dormir debout (1).
La mode met en crédit et soulève son homme. Elle pare pendant qu'elle dure. Mais le nombre incalculable des formes du soulier et de ses nuances dans notre musée, donne la mesure des efforts à faire pour se Le soulier tcuir au courant. " Iphis, dit la Ihuyère, voit à l'église un soulier d'une nouvelle mode; il regarde le sien et en rougit; il ne se croit j)lus habillé. Il était veiui à la
(1) OEuvres de monsieur ScAnnoN. Amsterdam, chez J. VVctstcin, 1752. T. VII, p. 155-156.
UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 311 messe pour s'y montrer, et il se cache : le voilà retenu par le pied dans sa chambre tout le reste du jour. » A coup sur, le soulier d'Iphis et le soulier rival sont là perdus (que devient la gloire!) dans notre collection. Mais malgré soi l'œil est attiré par les cocjuetteries de la case voisine, où la mule de madame de Phalaris, de madame de Prie , de madame de Ghàteauroux , brille comme une escarboucle , avec une chaussure de la première danseuse de l'Opéra, mademoiselle de Camargo , dont le pied délicieux était toujours chaussé à ravir et fit la fortune de son cordonnier. Quel est le galant dessinateur qui a donné la forme et inspiré la décoration du soulier pointu à la Pompadour? L'armoire de ce siècle ambré, l'une des plus richement meublées, est aussi l'une des plus réjouissantes. C'est coquet et fringant à ravir. C'est un bouquet.
Malheureusement, les belles poupées, ainsi chaussées, avec talon de plusieurs pouces de haut et très-aminci au bout , le cou-de-pied tendu , le pied portant sur la pointe, avaient l'air de pigeons pattus. Il leur fallait jeter le corps en arrière, et, pour le tenir en équilibre et ne point tomber sur le nez , lutter avec effort contre la pente naturelle qui portait en avant. Mais c'était la mode : qui eût osé une objection ?
Quelle est la femme bien née qui en eût fait une contre la mode du soulier vénitien , ressortant ici dans une armoire d'honneur? Falîuleux de hauteur et de poids vers le milieu du treizième siècle, le soulier de femme alla petit à petit en diminuant, mais d'une façon si imperceptible que, trois cents ans après, il avait encore la hauteur d'un patin. La carcasse était de bois
Oliaiissure
a la
Pompadour.
(^Iinussiire
vciiitienne
il partir
(lu XIII» siècle.
Chaussure
à carcasse
de bois.
commun avec de petits talons doubles ouverts. D'autres talons un peu plus bas sous la pointe du pied servaient de point d'appui. Le dedans était garni de peau fine ou de soie. Le dehors était peint de vives couleurs ou bien doublé de cuir doré , ou de drap généralement ëcarlate, ou de velours rouge, ou mieux encore de reps d'or et de soie avec broderies de perles fines et de pierres précieuses. Ce luxe alla si loin, que le Sénat y mit ordre en 1512, par décret n'autorisant que le soulier de cuir ou de drap uni, sous peine d'une amende de cent ducats. Généralement équarri du bout, le soulier n'avait de pointe que dans les cas où l'on portait la babouche de dessous , stvle des sultanes du plus haut vol. Les lois somptuaires n'avaient rien prescrit quant au choix des couleurs, mais le blanc et le cramoisi, le cramoisi surtout, étaient du bol air. Le noir resta aux gens modestes ou de peu. Kn vain le Sénat se prit à sévir, la chaussure rebelle multiplia les contraventions, et du haut de leurs patins les femmes bravèrent la loi,
La mode de ce soulier fut des plus persistantes. Comment en eùt-il été autrement quand la nécessité venait s'y joindre? Et, de fait, Venise, demeurée fangeuse pendant des centaines d'années, était impraticable au petit soulier. On songea enfin , vers le sei/ièmc siècle, à daller les rues principales avec des briipies posées non pas à plat, mais sur champ, c'est-à-dire accouplées sur leur plus mince côté. Déjà, au conuucMccment du (pùuzième, il v avait eu un essai de dallage, et pour prévenir les glissades et les chutes, inie loi du 21 mars 1 i-OÎ) avait prescrit de marclicr sans souliers.
UTILITE DE TOUTES LES COLLECTIONS. 313 Mais la loi n'avait i)as tenu , le dallafre avait cessé , et S""''<='s
1 ' O 'en tcliasses.
l'on avait couru aux souliers en échasses. Les femmes s'étaient si liien habituées à cette chaussure , qui avait le mérite de les grandir, qu'elles n'y renoncèrent ni pour les cercles, ni même pour la danse. Aussi le bal fut-il seulement une grave promenade, un menuet solennel glissé sur le parquet. Enfin , le succès d'un dallage en pierres d'Istrie donna l'occasion d'aviser que le haut talon n'avait plus de raison d'être, et la mode lui ôta sa protection . xVlors on eut des pantoufles et des souliers plats , sans cej^endant tout à fait renoncer aux talons, qu'on fit souvent décorer de miniatures et d'arabesques, jusqu'au jour où tout le luxe se porta sur le cou-de-pied. A ce moment, on se modela sur les élégances parisiennes , et les plus riches et les plus nobles ceignirent de boucles leurs souliers. On eut des boucles de pierres précieuses qui montèrent à cent mille livres de Venise, c'est-à-dire cinquante mille de monnaie de France. Mais tout dégénère, tout périt, tout passe : la boucle de vrai diamant disparut. Le faux se mit de la partie ; on en rougit à la fin , et la simple boucle de rubans couvrit les hontes de la mode détrônée ( 1 ) .
Guillaume III d'Anfdeterre avait introduit le soulier Oiiillau'"e m
*-' ('. Angleterre.
de buffle à talon haut et la botte a court quartier.
Sous les rèfrnes de Georaes I" et de Georges II , Geon;'** i"
O " O ' et Georges II.
reparut , à Londres , le talon rouge , la boucle et
(1) Voyez les trois premiers volumes tles Codici del Gherardo Rossi , très-savaiit homme qui était préposé, après 1815, aux archives de Venise. Ces espèces de Mémoires sur toute cliose véuitiennc sont conservés à la Muiciana, sous le titre île Lecjiji e Ductnneuti.
la rosette venue de Versailles, et qui avait déjà brillé
sous Charles II.
Louis XVI. Chez nous, sous Louis XYI, la mode élargit la boucle d'argent à soulier d'homme d'une façon si démesurée , qu'elle rasait le parquet des deux côtés et blessait la cheville. Si le coup avait été violent, c'était une vraie blessure qu'entretenaient de la façon la plus douloureuse les coups successifs (1).
Le Consulat. Après la Terreur, on vit apparaître pour les hommes la bottine pointue , sorte de petite poulaine renouvelée par le célèbre cordonnier Lasserre, rue des Cannettes; et, pour les femmes, le fameux Coppe , rue Jacob, fit des cothurnes. Ailleurs, la botte hessoise avait fait invasion ; puis la ])otte Souwaroff et la botte Wellington en Angleterre; puis encore, en France, la botte à revers et la botte droite à petits plis sur le coude-pied; enfin, la botte prince Albert, qui régnait ' hier à Londres.
Société Notre curieux, achevant son ethnographie chrono-
des
Pptits pieds, logique du soulier, offre aux regards des connaisseurs quelques-unes des merveilles couronnées de cette société bizarre des Petits pieds , où le plus petit pied est roi. Les mignonnes pantoufles de Rhodope et de Gendrillon trouveraient là des rivales à qui parler.
Enfin , la collection possède un sceau de la corporation des chaussetiers au quinzième siècle, avec une petite bottine de IGOO, produite par un ouvrier pour être reçu maître, chef-d'œuvre destiné à servir de gobelet le jtjur de sa réccplioii.
(I) Souvenirs du comlc \m V.^fnL.VNC, t. I, p. 200.
UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 315 Il y a un second sceau ^ravé pour le plus riche des chaussetiers par l'illustre Boule, qui, indépendamment de ses talents dans rincrustation des meubles et les mosaïques de bois et de métal , avait celui de (;raveur, et le titre de graveur ordinaire des sceaux du roi. C'était un présent de {]rand prix pour la cor})oration.
Quittant nos mœurs occidentales , la collection produit des particularités de l'Amérique, de l'Orient et de la Chine, au pied brisé. C'est à l'infini, comme dans cette armoire de la Bibliothèque de l'abbaye Sainte- Geneviève, où l'on conservait, avant la première révolution , un nombre considérable de souliers et babouches de toutes les nations du Levant, si différents des nôtres (1).