‹ Causeries d'un curieux (volume 3)Chapitre 57 sur 127 · COLLECTION DE BAS. JARRETIERES · texte numérisé non relu

COLLECTION DE BAS. JARRETIERES

Dans la Rome antique , les matrones de haut parajje Rafraîchissoii-^

et cliaii(F<iiri

se rafraîchissaient les mains dans les grandes chaleurs, de main. en roulant des globes de cristal, et se parfumaient en maniant des boules d'ambre fin (2). Poiu' peu que nous fussions de loisir, nous eussions jeté un coiq) d'œil sur ce qui accompagne les souliers dans le cabinet de notre curieux, et nous eussions retrouvé les preuves

(1) Description nouvelle de la ville de Paria, par Germain-Buice , t. Il, p. 82. Paris, 1701.

(2) Martial, XI, 6. Pline, Natur. Hisl.^ VIL

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de ce même usage dans les temps modernes. Là sont en effet des pommes rondes de cristal de roche , de verre, de marbre, de fer, de faenza, d'agate, d'argent ou d'or, des quinzième et seizième siècles, destinées à rafraîchir les mains. Là sont également des parfumoirs d'ambre. Nous eussions distingué d'autres boules de cuivre creux, où l'on introduisait du charbon brûlant, et qui servaient aux religieux pour se dégourdir les doigts à matines. Nous eussions examiné, en échangeant des sourires, un paquet de ces premiers cure-dents importés en France par Antonio Ferez, et dont la fureur s'était répandue à ce point dans la l)onne compagnie, qu'on n'eût osé paraître sans son cure-dent, en quelque lieu qu'on se trouvât. Avant Ferez, l'illustre et infortuné amiral de Cohgny avait toujours son cure-dentaux lèvres, et,})arun raffinement abominable, ses assassins, en profanant son cadavre, ne manquèrent pas de l'exposer un cure-dent à hi bouche.

Nous eussions aussi touché du doigt ces lunettes apportées de Venise, au siècle suivant, et ([ui deviiuent tellement à la mode, que les élégantes ne les quittaient plus, même au lit. Or, les verres en étaient deux fois plus (jrands <|ue ceux de nos jours.

Les i)as. Nous cussious admiré des bas du treizième siècle, en

soie et or, pareils à ceux de ce moine Ingon, abbé de Saint-Germain des Frés, décrits j)ar Lenoir, et qui étaient couverts de figuies d'oiseaux et d'arabesques ( 1 ) .

(1) Voir LENOin, Description du Musée des Monuments français^ t. I, et VII, ]>laii('1ic tle la l>n{;e 82. Voir aussi Atlus des Arts en France, ji. iv. Iii-fol.

UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 1)17 Nous eussions passé en revue les bas drapés et les bas de taffetas cousu qui, jusqu'au règne d'Elisabeth, furent presque les seuls qu'on portât à la cour. Nous eussions vu que Henri YIII lui-même se chaiissait ainsi la jambe, à moins que, par grand hasard, il ne lui vînt d'Espagne quelque paire de bas de soie tricotée. Nous eussions vu qu'une paire longue, présent alors de grand luxe, était soigneusement conservée parmi les joyaux de la garde-robe du jeune roi Edouard VI , qui ne la portait qu'aux plus grandsjours. Nous eussions Rivaiii.;

. «les bas de

remarqué enfin que la sensuelle ÏNÏarie Stuart faisait Marie Smart déjà ressortir la beauté de sa jambe sous la soie tricotée a Anyieierre, d'Espagne que lui envoyait Philippe II , quand la coquetterie féroce de sa rivale Elisabeth n'avait encore à grand'peine autre chose que des bas drapés ou guêtres de taffetas qui lui répu(;naient. Lors de l'exécution de Marie Stuart, ses bas de chausses étaient de soie de couleur, ouvragés de fil d'or. Les jarretières étaient deux belles écharpes sans ouvrage, et les souliers de maroquin découpé (1). Ces bas et ces jarretières figurent dans notre collection. Un autre échantillon des bas de la reine d'Ecosse s'y trouve encore, ainsi qu'un spécimen des bas d'Elisabeth et des chaussures des deux reines. Qui tiendrait à s'instruire par le menu sur l'histoire des bas de soie de la reine vierge , n'aurait qu'à parcourir le premier livre des deux In-folio, du bonhomme John Stowes , qui , de tailleur malhabile , s'était fait le chroniqueur excellent et infiniment curieux des garde-robes de tous les vieux printemps de

(1) Vray Rapport, déjà cité.

ce vieux siècle (1). L'usage s'était alors introduit de s'ingénier en présents à faire, le premier jour de l'an, à la reine Elisabeth. C'étaient des alfiquets délicats, des bijoux, des meubles coquets. En 1587 et 1588, lord Burglîley et le chancelier Gécil offrirent en étrennes, celui-ci une coupe précieuse de porcelaine blanche de Chine, celui-là une écuelle de même matière, montée en or. Sa silk woman offrit une paire de bas de soie tricotée, que la reine s'empressa de mettre, et qui séait si bien à sa jambe, qu'elle déclara ne plus vouloir désormais porter d'autre espèce de bas. Stowes, qui sait tout, conte l'anecdote.

Jarretières. A côté de la case dcs souliers et des bas est aussi celle des jarretières anciennes , peu nombreuses , mais pour la plupart de fine broderie ou de délicate ciselure, et dont plusieurs sont d'or émaillé , garnies de perles, de diamants et autres ornements précieux , et chargées d'emblèmes et légendes, voire d'arinoiries.

La jarretière, au temps jadis, n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui , un détail secret du vêtement. Les femmes portaient des caleçons, autrement dits des chausses, qui se rattachaient aux bas de chausses, que par abréviation nous appelons des bas. La jarretière, fixée au-dessous du genou au moyen de riches agrafes ou boucles, qu'on appelait alors hloucques, mordants ou Jermeaux, était le lien. On comprend alors que l'usage ne s'opposât point à la laisser voir. Cela explique

(1) Survey of Loiiclon, La jn-eiiuèrc ('•clition ilo cette iiiiiic de curieux documents est de 1598. Le livre a été plusieurs fois réimprimé. La iDiàilcure édition est celle de Strype. 175-'«. Deux volumes iii-foli<».

UTILITE I)K TOTTKS LKS COLLECTIONS. :J19 noiirquoi , en habit de palelroi, les dames [)(ntai(;iit des bas de riche travail et des jarretières en bijoux ; comment une duchesse d'Orléans ( dont les jarretières ont été inventoriées ) avait pu, lors de son veuvajje, y faire émailler des larmes et des pensées; comment Edouard III a pu fonder, en 1347, son (jrand ordre de la Jarretière , sans le rabaisser en avouant son origine. Les jarretières de notre Curieux paraissent avoir serré d'illustres genoux, — ce qu'attestent et des armoiries et d'autres preuves d'authenticité. L'un de ces bijoux provient d'un tombeau lermé l'an 1207.

Pour terminer, mentioinions ici tout bas le bijou que Cnejarretière

1 1»! I -1 T' TT mystérieuse.

nous avons VU monter chez 1 habile orrevre troment- Meurice, à savoir une jarretière délicatement émaillée et ciselée, destinée à notre dernière grande tragédienne, et qui portait pour devise ces mots en diamant : « Honny soit quy point iiy pense ! » Avis aux Saumaises futurs. Hélas! qu'est devenue l'actrice passionnée qui domina de son génie et de son grand style les destinées du théâtre ? Elle est poussière, et sa jarretière modèle est le jouet des curieux dans la collection d'un étranger !

Ainsi, un comte écossais , lord Fife , donna un jour La jambe

de madame

à madame Vestris , la célèbre actrice, mille guinées Vestris. pour qu'elle consentît à laisser mouler sa jaml)e , qui était vraiment superbe. Le lord mourut, et cette jambe si chère fut vendue une demi-couronne, c'est-à-dire deux francs cinquante centimes.

.l'ai pesé dans ma main la cendre des héros ,

a dit M. de Lamartine.

«Pèse Annibal , avait dit Juvéïud en ses Satires;

combien de livres de cendre vas-tu compter en ce {jrand

ca})itaine? »

Expeiule Aniiibali'in : qiiot libras in duce summo Invenies (1)?

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