‹ Causeries d'un curieux (volume 3)Chapitre 60 sur 127 · COLLECTION DE CORDES DE PENDUS · texte numérisé non relu

COLLECTION DE CORDES DE PENDUS

A part l'étrange sii])erstitioii qui, de nos jours encore, Cordes

, , .. , . , de pendus.

S attache aux reliques de ce genre en certams comtes d'Angleterre, et par tradition chez nous, on ne sait pas bien , il faut l'avouer, quelle solution historique pourrait fournir de près ou de loin une collection de cordes de pendus. Tout au plus se rappellerait-on qu'au temps semi-barbare où les rebelles étaient peutêtre plus communs dans l'Irlande querelleuse que la corde , on les pendait avec un lien de saule , et qu'un condamné de cette catégorie auquel on allait passer une corde au cou , du temps de la reine Elisabeth , se récria en bon Irlandais et réclama le privilège antique du lien de saule. Tout au plus encore se souviendraiton du caprice aristocratique de ce lord Ferrers, qui, h Tyburn, demandait d'être pendu avec un lacs de soie, en sa qualité de gentilhomme (1).

Voilà qui vaut la fierté posthume de ce pendu que Pendu fait parler, dans ses vers latins rocailleux , Etienne Dolet, et qui se vante d'avoir eu les honneurs de l'amphithéâtre public de Lyon et d'avoir révélé les secrets de la vie sous le scalpel de Rabelais (2) .

(1) The Quarterlj Bevieiv, 1849, p. 378.

(2) Ciijuxdam epitaphiinn, (jui exemplo édita <;tra)i(jiilatifi, piihlico postea spectaculo Liiçduiii sectiix ext, Fr. Rubelxso, inedico doctissimo, fabricant corporis interprétante.

Dix-linitiruie pièce du quatrirint' livre dt's poé.sics latines de ce

qui parle.

334 LES TEMPS MODERiSES.

« En vain , dit le pendu , mi sort acharné m'avait voué à ce qu'ont d'iiorrenrs et les marais dvi Styx et les noirs enfers, et toutes les ignominies et toutes les exécrations. En vain on me saisit, et l'on me tire de prison pour m'attaclier le lacet et me lancer suspendu dans l'espace :

Et laqueo miser Mox strangulatus penileo.

A peine ai-je su1)i cette mort infamante, que déjà la honte en est rachetée par la gloire d'une destinée telle que nul ne l'eût implorée des bontés du grand Jupiter. Voilà qu'étalé en spectacle dans un vaste théâtre , on me dissèque. Un grand médecin démontre sur moi comme mère Nature a mis d'art, de beauté, d'harmonie dans la structure du corps de l'honnue. Un cercle nombreux , plongeant en moi du regard , admire les merveilles de l'organisme humain. Que la fortune frémissante coure pour elle-même au gibet chercher l'oubli de sa haine; moi, je suis glorifié jusqu'à la dernière fibre ; moi, je tressaille dans mon a])othéose. Le corbeau n'aura point mes chairs, le vent ne se fera pas un jouet de mes ossements. Je nage dans ma gloire, honorihus circumfiiio . »

Le bizarre curieux du plus bizarre; des nuisées, sir Thomas Tyrwhitt, mort il y a une quinzaine d'années, membre très-actif de la Société anglaise d'huniaiiilé

|)auvie Doict, le inriiic «jui fut l)n'ili' vif, en lÔVfi, pour cansc d'Ii*'résic. L'ouvrag»;, iii-4", tlt! 175 ff., en caiactèics italiijncs, csl intitule Stepliani Doi.eti Galli Aurelii Canniiuun liljii (jualuor. Lii{;duni. Aimo 15:}8.

qui élève les enfants des j)endns, tâchait de son mieux à colorer son goût maniaque. La corde n'était que l'occasion, la puérilité, si l'on veut, l'accessoire [)araissant être le principal. La véritable curiosité était ailleurs. Chaque cordonnet était accompagné d'une notice bio- Laioii.dion

de cordes

graphique, écrite de main de maître; et l'ensemble de de pendus est

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ces histoires formait le plus étrange et le mieux fait de des causes

Cfclcljrcs .

tous les recueils "de causes célèbres de la Grande-Bretagne, dans lequel venaient tomber successivement sous la corde du gibet la folie et le crime, l'héroïsme et le fanatisme religieux et politique. Une partie piquante de la plupart des notices et qui d'ordinaire les couronnait, était le discours prononcé in extremis par le patient : morceau généralement soigné, qui prouve la perfection où s'est élevée, dans les trois royaumes, l'éloquence des pendus. Serait-ce, comme on le rapporte d'après un écrivain britannique dont le nom m'échappe, qu'en Angleterre les maîtres eussent coutume d'exercer leurs élèves à ce genre de composition , de sorte que tout bon Anglais entrant dans le monde, eût d'avance sa péroraison prête, comme en cas pour l'accident du gibet (1)?

La série commence à sir Thomas Blount, qui , sous le roi d'Angleterre Henri IV, premier Plantagenet de la branche de Lancastre (2), fut condamné au supplice des traîtres, c'est-à-dire à être pendu sans

(1) LÉMOSTEY, Bec lie relies historiques et morales sur les morts considérés comme spectacle, t. 1'='" des OEuvres com|)lctt'S, p. 275.

(2) Ké en 1367, mort le 20 mars 14L3, alors que ré{;nait eu Frauee le roi Charles VI, dont la dt'mence eut des résultats si funestes pour notre pays.

que mort s'ensuivît, et à avoir, tout vivant, les entrailles arrachées et brûlées.

La série continue sous le fils et successeur de Henri IV, Henri Y, le roi pendciir, qui réjjna sur la France et y mérita son surnom, comme il l'avait mérité en An[>leterre. Elle continue sous la rubrique de l'Ecosse, à l'occasion de l'exécution des assassins du roi Jacques \" (1). Les deux principaux, le comte d'Athol et Robert Graham, avaient d'abord subi pendant deux jours d'horribles tortures, et le troisième on les avait éventrés, comme en Angleterre sir Thomas Blount, pour jeter sur un brasier leurs entrailles vivantes. Pendaison Parmi CCS lîorrcurs on retrouvait à leur rang les

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aux pieds, cordcs probautcs de la pieuse et atroce rnocjucrie de nos pères, qui pendaient les Juifs entre deux chiens ou avec un chien aux pieds : stigmate d'infamie qui rappelle ces temj)s de la domination romaine en Egypte, où les Juifs Alexandrins étaient fouettés d'autres fouets que les Egyptiens irtdigènes. Alors, ])ar un raffinement d'ignominie exceptionnelle, sous Flaccus Avilius, gouverneur pour Tibère, les jours solennels des nativités et les fêtes des empereurs, qui faisaient suspendre les peines des condamnés, ne sauvaient pas les pauvres Israélites d'être fouettés en place pul)li(pie, tourmentés par le feu et le fer, pendus, crucifit's tout vifs en j)lein théâtre de bateleurs et de joueurs de flûte (2). Le supplice infamant delà pendaison avec un chien aux pieds

(1) L'exécriil)le assassinat do cv souverain eut lieu le 20 février 1437.

(2) PniLON Jiui", lÀvre contre Flaccus, un de la Providence, |». U!)S-999 (le ses OEuvres, tratluclioii citée au j>reiiiier vulunic. ïranslatées par Jiellier.

UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIO>S. 337 se retrouve dans noti'e collection anjjlaise sous le rè^jne d'Edouard I", appliqué à des Israélites convaincus d'avoir pratiqué sur une (jrande échelle l'altération des monnaies. Lin^jard rapporte que ce supplice était devenu, à toutes les époques, le supplice avilissant; qu'il fut même étendu aux crimes d'Etat, et (|u'un haut baron fut pendu de la sorte pour s'être révolté contre la couronne. Il raconte aussi que, pendant qu'Edouard I" était occupé en Ecosse, un sérieux différend s'éleva entre le roi de France et lui. Un Normand et un Anglais se prirent de dispute et se battirent. Le Normand ayant été tué, les marins de la même nation, pour venger sa mort, abordèrent un vaisseau anglais, y enlevèrent un passager, et le pendirent à leur vergue avec un chien aux pieds.

Ces événements étaient, dans le recueil, l'objet d'une note érudite très-développée. Sir Thomas, en sa qua- série pajjisie. lité de zélé calviniste, faisait voir avec un air de sournoiserie provocante à qui ne professait pas la religion réformée, ce qu'il appelait sa série papiste dont il faisait montre, et qui portait pour épigraphe ce dicton du temps de la Ligue :

Du pape la miséricorde :

Le feu, le fer et la corde.

Là se trouvait le lacet qui avait lancé dans l'éternité, en octobre 1607, le cordelier Fulgence, attiré à Rome sous belles promesses, arrêté par le saint-office, et étranglé pour avoir écrit contre le pape dans la cause des Vénitiens.

Notre curieux avait joint à ce trait d'érudition

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