‹ Causeries d'un curieux (volume 3)Chapitre 9 sur 127 · LE BUREAU D'HISTOIRE · texte numérisé non relu

LE BUREAU D'HISTOIRE

gestes et dits du prince, des ministres et des grands. Chacun enregistre à part, en secret et de sa main, tout ce qu'il apprend dans la sphère spéciale de ses recherches, signe ses mémoires et les jette dans la gueule de bronze de vastes coffres scellés en une salle ad hoc : menaces historiques qui émeuvent plus d'une conscience. Chez nous, le rêveur abbé de Saint-Pierre, L'abbé

de

cette réputation qu'on s'empresse d'accepter sur parole Saint-Pierre

, , 1 . avait projeté

pour ne pas avoir l'ennui de lire ce qui la établie, un pareil

bureau.

avait imaginé, à travers toutes ses utopies, de remplacer l'histoire par un travail régulier confié à six annalistes de choix, recevant deux mille livres de traitement. Mais dans son plan, il avait oublié les garanties chinoises de véracité (1). On raconte qu'à la Chine, le général Tsouéï-Tchou, qui avait tué son roi Tsi-Tchoang- Koung, pour l'avoir surpris en conversation criminelle avec sa femme , de beauté renommée , destitua les annalistes qui avaient enregistré son meurtre, et poursuivit de toutes ses violences le président de la commission . S'étant assuré que les nouveaux historiographes Vaines

'■ . tentatives et

avaient rapporté les mêmes faits , il fit mourir tout le persécutions

pour fausser

bureau et supprima l'institution. Vaine fureur! l'em- la conscience

du bureau.

pire fut inondé d'écrits publics, toujours renaissants, qui proclamaient sur tous les tons la honte et l'attentat de Tsouéi-Tchou, et force fut, pour arrêter ce flot accusateur, qu'il rétablit le bureau. Tout ce qu'il

(1) Etude sur la vie et les écrits de l'abbé de Saint-Pierre , par Edouard Goumy. 1 voL Paris, Hachette, 1859. On sait que J. J. Rousseau avait, sur la demande de madame Dupin, commencé l'analyse des ouvrages de l'abbé de Saint-Pierre. Il a donné quelques fragments de son travail, mais l'ennui lui a fait tomber la plume des mains.

gagna, c'est que la bouche de bronze s'ouvrit au récit du présent comme au récit renouvelé du passé. On rapporte également que, sans chercher à influencer les rédacteurs de sa propre histoire, l'empereur Taï-Tsoung, de la dvnastie des Tang, avait demandé au bureau historique de lui montrer la chronique qui le concernait ; le président s'y refusa d'abord obstinément : — « Qu'est-ce à dire ! s'écria l'empereur ; qu'y a-t-il donc en tout cela qui puisse m'étre caché? Aurais-je, à mon insu, commis des fautes que vous voulussiez transmettre à la postérité sous de noires couleurs? — Si cela était, répondit le président, il ne serait pas en mon pouvoir de les cacher, quelque douleur que j'eusse à les écrire. Et tel est même l'impérieux devoir de mon emploi, que je ne pourrai taire la conversation que vous venez d'avoir avec moi. » Enfin, le président se détermina à donner au souverain un résumé des écrits renfermés dans le coffre de sa dvnastie. Depuis lors, l'exception a passé en coutume, et chaque empereur reçoit de temps à autre un abrégé historique des événements de son règne. C'est le seul cas où s'ouvrent les boites inexorables, et il faut la chute d'une dynastie pour que le secret de ces nouvelles à la main adressées à la postérité soit violé, et que des récits, choisis parmi les plus intéressants, d(;vi('niu^nt de l'histoire publi(pi('.

Le respect inné des Chinois pour leurs princes attache une vah.'ur inappréciable à tout écrit de la

L'usage . .

de in;iin du niailrc. Aussi, les ordonnances inipc'riaies

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PRIX D'U.X AUTOGRAPHE D'EMPEREUR. 29 dans les écrits officiels , est réservé à l'empereur, comme l'était le vélin pourpré aux empereurs byzantins et d'Occident, à l'époque carlovingienne ; et comme, de nos jours, la couleur blanche est réservée, chez nous, pour les affiches du gouvernement. Les représentants les plus élevés du Fils du Ciel ont seulement, par une sorte de délégation , le droit de frapper leur grand sceau à l'encre rouge sur les actes signés par eux au nom du souverain , ou d'inscrire de cette couleur la date des documents. Les rescrits signés de l'empereur sont expédiés dans les provinces aux vice-rois ou gouverneurs généraux chargés de les faire exécuter. Mais, à la fin de l'année, ordonnances, rescrits, ordres impériaux doivent être renvoyés à Péking et déposés aux archives générales de l'empire. Malheur au fonctionnaire imprudent qui égarerait un de ces originaux sacrés ! Il serait infailliblement mis en jugement , et courrait risque de destitution. Sans la protection de cette clause pénale, la rage autographique arrêterait les édits au passage et braverait le sacrilège pour satisfaire à ses joies secrètes. Qu'on en juge par le prix payé pour l'autographe d'un empereur, celui de Kang-Hi, contemporain de Louis XIV : on a donné en Chine Prix vénal

de deux mots

jusqu'à mille francs d'un de ces petits papiers , écrits de l'emperei; à l'encre rouge , qu'à son lever ce prince avait accoutumé de faire passer à ses courtisans qui venaient demander de ses nouvelles, le premier et le quinze de chaque mois ; et ces papiers , marques insignes de la faveur impériale, que contenaient-ils? Ces simples mots :

Moi (l'empereur), je me porte bien.

Tout

autof;raj)he

officiel

de l'empereur

fait retour

aux archives

de l'Empire.

distribués

coiirUsans.

Les empereurs de la dynastie mongole ne prenaient

même pas autant de peine pour signer, ils se bornaient

à apposer à l'encre rouge la marque de deux doigts :

Signature le pouce et l'indicateur, ouverts. Les hauts mandarins,

du doigt. . . I . .,

membres des grands conseils , avaient aussi le privilège de la signature du doigt, c'est-à-dire qu'ils paraphaient de la marque de leurs doigts les pièces qui leur étaient soumises. Tous les anciens Mongols trempaient ainsi leurs doigts dans de la couleur rouge et en mettaient l'empreinte sur tout écrit dont ils voulaient attester l'authenticité. Cette marque tenait lieu de signature. On fait encore de même de nos jours, en plusieurs provinces de la Chine, pour sanctionner quelques transactions. Le Dalaï- Lama faisait mieux : il trempait toute la paume de sa main dans du vermillon et en frappait certains actes officiels (1). Je doute que l'on possède des pièces authentiques des premiers chefs franks et gaulois ; mais on rapporte que c'était aussi leur façon expéditive de signer. Cet usage a été également celui des antiques souverains de hi Turquie, et voilà pourquoi le toughra ou chiffre du Grand Seigneur, qui figure en tète de tous les actes publics de grand office, affecte encore de nos jours, par tradition, dans la dis])osition des lettres, la forme d'une main ouverte (2).

(1) Description de la Chine xoiis le règne de la dynastie mongole , traduite du persan de Jiavhid-Eddin, pur Jules Kluprot/t. i'aii.s, Iinpiimerie Royale, 1833, pp. 25 et 26.

(2) Sultan Amurat III, qui vivait au quatorzicnie siccle, fit exception à cet usage; il donnait à son li)ii(;liia la l'ornie d'une panthère à queue relevée du bout.

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