XXVIII
(2) Valer. Maxim., VIII, 15, n^ 1.
(3) L'ancien Africain, né vers l'an de Rome 518, mournt à cinquante-deux ans, LEmilien n'avait que deux ans à la mort de l'Africain, en 570, cent quatre-vingt-trois ans avant Jésus-Christ.
(4) Africanus se ostendit illà forma, quae milii ex imagine ejus, quàm ex ipso erat notior. Cicer., De republicâ, VI, 5. C'est le fragment qu'on intitule ordinairement : De soninio Scipionis.
lieu de sa sépulture ; car on montrait à la fois à Rome , en dehors de la porte Gapène et à Liternum , son tombeau et sa statue, postérieure probablement à sa mort. « Il y a trois statues sur le tombeau de Scipion , dit Tite-Live. On dit (dicuntiir) que ce sont celles de Publius et de Lucius Scipion, et celle du poëte Ennius (J), que, par son testament, Publius avait ordonné de placer sur sa tombe. « « Notre poëte Ennius fut chéri du premier Scipion l'Africain, dit Cicéron. Cicéron Qu pcusc même {putatiir) qu'il figure en marbre sur
n'émet rien # ■' l u
q"p le tombeaxi de Scipion (2). » Ainsi, l'antiquité même
de conjectural
à ce sujet, en était réduite à des conjectures, à des on dit : « diciintur, putatur « , pour Scipion comme pour Ennius.
Cicéron parle bien de la statue d'un Scipion l'Africain (3) placée par Atticus dans un lieu élevé du temple Les Scipions d'Ops OU Rliéa , fdlc de Saturne. Il parle bien d'une
se trompent
eiis-mémcs autrc statuc du même, consacrée dans le temple de
sur
cette effijie. Pollux. Il citc bien encore une statue équestre du même posée par son arrière-petit-fils Scipion Métellus , dans le Capitole, et que, par méprise, Métellus lui-même avait donnée comme celle de Scipion Sérapion ou Nasica. Mais c'est de Scipion Emilien l'adopté, le second Africain, l'ami de La^lius, qu'il s'agit dans Cicéron, et non pas du premier, Publius Cornélius. La preuve, c'est qu'à propos de l'une de ces statues, Cicéron reproche à
(1) Tiï. Liv., XXXVIII, 56.
Cf. Plin. Nat. Hist., VII, 31 (30). — Solinus , De sitiî et miiabilibiis orbis, c. vu. — Valer. Maxim., VIII, xiv, i.
(2) CiCER., Oratio pro Archiâ poeiâ, IX.
(3) Epist, ad Atticurn, VI, 1.
Métellus d'ignorer que l'Africain dont elle est la représentation n'avait point été censeur (1).
Or, Scipion Emilien n'avait jamais exercé la censure, tandis que Publius Cornélius, le premier Africain, avait eu cette charge , l'an de Rome 555, après la défaite d'Hannibal. Ennius Visconti fait confusion sur les personnages.
Si donc Métellus , dont l'adoption avait fait un Scipion, en était déjà à se méprendre sur les véritables traits du second Africain , comment s'étonner que des nuages se fussent répandus sur l'effigie réelle de l'Ancien ? On était déjà au temps où l'indifférence publique laissait obscurcir les images. Quand Tite-Live alla voir à Literne la statue vraie ou apocryphe du grand Scipion , il la trouva renversée par la tempête, et personne n'avait souci ni cure de la relever !
Le temps n'a pas non plus épargné les images de Le temps
. . oïl •!! loiii'- ^ détruit
Maruis proscrites par Sylla, m celles de Sylla lui-même, les statues
1 • 1 rp • 1 11 ' ' 1 ' '^^ Marius
bien que les erfagies de tous les deux eussent ete relevées et de Syiia. par César. A voir ce Sylla, l'inexplicable factieux qui se joua de tout, des vertus et des crimes, de l'opinion et des lois, du pouvoir et de soi-même, ordonner qu'on brûlât son corps sur un bûcher, quand il était d'antique usage, dans la famille des Cornéliens, d'être inhumé, ne dirait-on pas que, prévoyant le revirement des révolutions , il prit ses précautions pour lui-même contre les représailles et les outrages posthumes, lui qui avait profané le cadavre de Marius eu le déter-
(l) Ain'tu? Scipio hic Métellus pionvum suuin nescit censorein non fuisse? CiCER., loco cilalo.
rant (1)? Aujourd'hui, nulle statue de ces deux grandes figures historiques, nul buste véritable. Rien n'est resté que des médailles qui démentent tout ce que les musées européens , sans en excepter le Capitule et le Vatican, présentent comme leurs marbres authentiques.
Doutes Les effigies de Pompée , ce fifrand homme qui , dès
sur la statue ^ i u T '
de Pompée, l'àgc dc dix-lîuit aus , avait soutenu la guerre civile, et dont la vie militaire avait eu tant d'éclat, s'étaient multipliées jusqu'à la bataille de Pharsale. Le malheur de ses armes ne fut pas plutôt connu, que, suivant l'usage des partis, toutes ses statues furent renversées et mutilées (2). César eut la générosité d'en relever quelques-unes. Auguste fit transporter sous une arcade de marbre, dans la curie attenant au portique de Pompée, celle que César avait arrosée de son sang (3). Pompée Mais Ic tcmps conspirait avec les révolutions pour
est-il bien sûr '■ ^ ■*
d'avoir anéantir ces images , et , sans être bien sceptique , on
sa prepre tête *
sur sa statue? peut doutcr de ccUc qu'on a retrouvée, et qui passe à Rome pour le marbre même au pied duquel tomba le dictateur. Il faut avoir recours à je ne sais quelle anecdote, aussi suspecte qu'ingénieuse, pour persuader que la tète, fort mal rapportée, est bien la tète originale. Rome est remplie d'antiquaires chez qui l'on se procure à volonté des tètes de rechange , des nez de consul, d'empereur, et le reste. A son troisième triomphe, où il triompha des pirates de l'Asie et du Pont (l'an de Rome
(1) CiCER., De leg., II, 22. Plin., VII, 55.
2) SuKï., Cxs., 75. PiAT., Ces., lvii. (3) SuET., Oci. Au,j., ,31.
693), Pompée eut le ^nùt assez étrange pour faire passer sous les yeux des Romains un muséum en perles surmonté de son propre portrait fait en perles. Le bon Pline le Naturaliste a une tirade très-vive contre cette folie coûteuse (1).
L'histoire ne dit pas que les effigies de Cicéron aient cicëron. été profanées et détruites à outrance après son assassinat, comme celles de Pompée. On ne saurait cependant admettre qu'Octave, assez bas pour fermer les yeux sur le meurtre , pour souffrir que la lâche jalousie de Marc Antoine fit trophée de la tête et de la main de la victime, ait eu grand souci d'en protéger les images, bien qu'avec son hypocrisie ordinaire il eût eu l'air, un jour, d'en honorer la mémoire. Quoi qu'il en soit, nous connaissons les traits du grand orateur, dont ni Horace, ni Virgile, ni Properce, ni Ovide, n'ont prononcé le nom, mais dont Tite-Live, qui pourtant écrivait sous les yeux d'Octave, eut le courage dépeindre avec dignité les derniers moments. La ville de Capoue lui avait élevé une statue de bronze dorée , comme il le rappelle lui-même avec complaisance (2). Aujourd'hui, des apocryphes le représentent sous une figure épaisse que dément son génie. Mais les médailles sont restées qui corrigent les apocryphes et donnent crédit à un beau buste du Vatican , dont il s'est répandu de nombreuses copies.
Un jour vint où la victoire d'Actium ayant assuré l'empire à l'ambition d'Octave, il prit pour collègue au
(1) Plin., Nat. Hist., XXXVII, 6.
(2) In Pisonem, § 11.
La
tlestriiction des statues d'Antoine
venjje le meurtre de Cicérou.
consulat le fils même de Gicéron. Alors ce fiit le tour des représailles contre l'assassin de Tullius. Toutes les statues d'Antoine furent abattues et déshonorées , et, par une tardive justice, comme le dit Plutarque, la main même du fils de la victime continua sur le meurtrier la vengeance des dieux (1), en attendant que la mémoire de Cicéron sortit tout à fait victorieuse des luttes violentes qui avaient fatigué sa vie (2) , et qu'Alexandre Sévère , un empereur, écho de l'admiration enthousiaste de Caïus Sévérus, de Martial, des deux Pline et de Plutarque, plaçât l'effigie du grand homme dans son oratoire secret et l'honorât d'un culte divin (3).
Avons-nous Qu n'a gTièrc d'autre tradition probable des traits
le portrait réel
de Virgile? dc Virgile que les miniatures du Vatican et celle d'un manuscrit de Vienne. Sans parler des nombreux portraits apocryphes qui donnent à Virgile une longue chevelure, contrairement à la mode de son temps, et qui ne sont que des fantaisies; sans parler de l'Hermès antique, tête idéale dans laquelle les Mantouans veulent voir leur poëte, le buste que l'on possède de l'Homère latin n'a pas, de l'aveu du grand archéologue Visconti, toute l'authenticité désirable. Il est constant néanmoins, comme on l'a vu plus haut, que, du temps de Martial, on avait en miniature le jiortrait du chantre de l'Enéide. On l'avait aussi en scul[)ture, et ces bustes
(1) Cicer., dernier paragr.
(2) « Postea vero quaiii triuinvirali proscriptione consumtus est, passim qui oderant, qui aeinulabantur, adulatores etiain praesentis patientiae, non responsuruni invaserunt. » Quintiliax., XII , 10.
(3) Voir Lami'iud., Sever., 30.
faisaient encore l'ornement des bibliothèques sons Caligula, puisque ce prince menaçait de les détruire. L'empereur Alexandre Sévère avait aussi l'image de Virgile dans son oratoire, à côté du vrai portrait d'Alexandre le Grand et des apocryphes d'Orphée et du Christ (1). Donat, qui a écrit la vie de Virgile, le peint grand de taille, brun de teint comme de figure, délicat de santé (2) . Peu brillant dans la conversation , il lisait ses vers avec grâce. Si le ciseau qui a donné le Virgile qu'on possède n'a tenu ses inspirations que de l'imagination et non de la nature, il s'est préoccupé de la vraisemblance et il a réussi. Moins puissant, il est vrai , de talent que le créateur du type homérique , il semble avoir bien rendu l'expression de simplicité, de douceur et de mélancolie que la pensée se plaît à prêter à ce Platon poète qui a chanté tout ce qu'il y a de grand : Dieu et la Nature , la Vertu et la Patrie , et dont l'essor divin n'était que le mouvement d'une âme chaste, égale et tempérante.
Quant à Horace, dont les œuvres seront le code Point de buste
/, 111 • 11' -.Il A 1 ^ d'Horace.
éternel de la raison, de 1 esprit, de la grâce et du goût, nous ne sommes pas plus heureux que pour Virgile. Il faut se contenter de médaillons contorniates fort incorrects qui le représentent, médaillons fabriqués à l'occasion des jeux du Cirque; il faut se contenter enfin du portrait peu flatteur qu'il a laissé de lui-même, et du crayon ironique qu'en a donné Auguste. Ho-
(1) Lamprid., Sever., 30.
(2) " Corpore fuit grandi, aquilo colore, facie rusticà, valetudine vaiià. 11 Donat., Vila Virg., § v.
race, en des vers où il semble avoir prévu ceux de
Voltaire :
Si vous voulez que j'aime encore, Rendez-moi l'àfje des amours ; Au crépuscule de mes jours Ajoutez , s'il se peut , l'aurore ,
rappelle complaisamment sa physionomie passée, et sa large poitrine, et ses cheveux noirs sur un front étroit, et son doux parler et son gracieux sourire :
Reddes Forte latus, nigros angustà fronte capillos; Reddes dulce loqui; reddes ridere décorum.... (1).
Mais il eut de bonne heure les yeux chassieux; et sa petite taille, chargée d'un embonpoint qui le faisait comparer à un boisseau par Auguste (2), prêtait souvent à la raillerie. Du reste, épicurien jusqu'à l'abandon de soi-même, Horace, qui avait dans les veines du sang d'esclave , subissait les railleries sans se plaindre , et sa philosophie le poussait à se rire volontiers de lui-même.
Lucrèce Une geuiuie nous a conservé les traits de Lucrèce ;
et le double Hermès de la villa Mattei, ceux de Sénèque. Dans tous ces legs plus ou moins obscurs de l'antiquité , nous ne comptons pas les bustes que les musées modernes posent arbitrairement sur des gaines d'Hermès ou sur des corps qui n'étaient pas les leurs : témoin Tête de César ccttc tête de César provenant de la collection Polignac
, au musée / ^ 1 5 ^ 1 t> 1 • i
de Berlin, ct rapportcc a 1 aventure, au musée de Berlin, sur le torse d'une statue déterrée en 1824 à Golonna, près
(1) Liv. I, épit. V.
(2) SuET., Vita Hotat.
de Rome (1). Nous ne comptons pas non plus les erreurs involontaires de l'archéologie et les attributions hasardées : témoin cette figure d'homme en habit de Figure
o dhomme
femme et dont on a fait tour à tour le voluptueux Sar- en habit danapale, ou bien un Trimalcion, ou le philosophe Aristippe, qui portait indifféremment des habits d'homme ou de femme. Témoin encore le beau buste romain de notre Musée des Antiques, décrit et célébré sous le nom de Plautille, femme de l'empereur An- nomes
,, . . 1 . , . sur les Inistes
tonin Caracalla, et qui évidemment, si on le contrôle je Plautille par les médailles, représente Julia Domna, femme de juiiaDomna
-.•o/< ' r 1 r^ Il à notre musée.
Septime Severe, meie et non remme de Caracalla. Plautille n'a pas la beauté grave, bien qu'un peu coquette , de sa belle-mère ; les médailles lui donnent plutôt la tête d'une jeune évaporée. Ornée d'une coiffure beaucoup plus étoffée et plus abondante, Julia dispose ses cheveux d'une façon tout à fait caractéristique, qui se reproduit identiquement la même dans le buste et dans presque toutes les médailles. Or, si l'on s'est cru autorisé à conjecturer que les dames romaines portaient des perruques, la coiffure du genre de celle de Julia rendrait la conjecture fort vraisemblable.
Il existe au Louvre un autre buste de Plautille, qui, vrai imste
^ . ^ de Plautille.
celui-là, me paraît bien nommé. La comparaison est facile. Les deux femmes ont, il est vrai, quelques traits de ressemblance, mais assurément ce n'est pas la même personne que les deux marbres représentent.
Qu'auraient dit les Romains de la restauration de
(1) TiECK , Verzeichni.fs der antiken Bildhauerwerke des Kuiiiqlichen Muséums zii Berlin, p. 28.
La statue Cette statiic trouvéc en 1651 dans les ruines du théâtre
d'Arles
dont on a fait d'Arles , réputé alors pour un ancien temple de Diane?
une Vénus, -n <
par ordre, D aJ)ord placéc daus J hôtel de ville a Arles, telle que
ne serait-elle • c • il c ••il
pas une Diane? le tcmps 1 avait mite, elle y fagura paisihlement pendant trente-trois ans, sous le nom de la sœur d'Apollon. Mais, en 1G84, la ville ayant offert la statue h Louis XIV, le roi voulut qu'elle fût restaurée, et chargea de cette œuvre délicate le sculpteur Girardon , sous la direction de Le Brun. Alors commença une guerre de plume, une guerre qui dura un au, en français et en Il plut latin, en prose et en vers, sur l'attribution de la statue. brodiures, Était-cc uiic Diaiie? était-ce une Vénus? On se porta, Louis XIV, de part et d'autre, des coups à faire trembler. Il plut cette°staiue'! des brocliurcs , et l'armée légère des rimeurs fit merveille. L'Académie française fut invitée solennellement à décider la question. Le Journal des Savants, bonnet en tète, prononça ex cathedra un arrêt motivé, et le Mercure galant, qui se jeta dans la mêlée, trouva le mot pour rire. Cependant, sans se préoccuper de prose ni de vers, Girardon avait pris son parti. Considérant que la statue n'était voilée qu'à partir des hanches, et qu'il ne semblait pas que l'antiquité se fût jamais avisée d'embarrasser les jambes de Diane en des draperies gênantes pour une chasseresse, il vit dans le marbre une Vénus Victorieuse, et le consacra comme Vénus par sa restauration. D'abord, il fit avec de la cire un petit modèle où il rétablit les deux bras qui manquaient. Dans une main il mit la pomme, dans l'autre, un miroir (1), et il soumit avec ses raisons le
(1) Ce miroir, considéré comme trop lourd , a été supprimé depuis.
projet h Louis XIV. Là-dessus, le roi olympique répondit qu'il croyait que c'était en effet Tuie Vénus (1). i.oivmpinue Ce fut donc une Vénus de par le roi, et la statue qui la nroiiame
fi , ' 1 » x" iiiic Vénus.
i(jure sous ce nom dans notre mus(;e ties Antiques
jouira, comme dit Goethe, de toute la plénitude de son immortalité, à moins que la découverte d'une pareille statue intacte ne vienne, ce qui serait fort possible, rouvrir le procès entre Vénus et Diane, et rendre malicieusement la statue à l'amante d'Endymion ou à quelque autre déité mythologique.
On commence à comprendre de nos jours que tous CCS rhabillantes sont autant de profanations comme la retouche des tableaux de maîtres ; et l'industrie des réparateurs s'est arrêtée avec respect devant les mutilations de la Vénus de Milo, comme devant d'autres déliris de l'art sublime de la Grèce que le temps jaloux nous a lé(]ués. Le conservateur de la statuaire au musée du Louvre, M. de Lon^^périer, qui connaît si bien les musées de l'Europe , a pu juger tout ce que les restaurations ont introduit de mauvais style et de confusion dans les Antiques. Ici, voilà une Vénus qui court grandement le risque d'être vine Diane. Là, tel Mercure s'est transformé en Apollon, tel Jupiter en Bacchus ! Les progrès de l'archéologie nous prémunissent aujourd'hui contre le retour d'errem's autrefois si fréquentes , et la sagacité expérimentée de notre savant conservateur ne se laissera point surprendre aux masques et aux déguisements,
(1) Voir le Journal de Danceau , mercredi 18 avril 1685. TOME I. 28
dans l'inventaire qu'il fait de nos richesses (1). Il faudra néanmoins se résigner, comme en toute chose, à ignorer beaucoup encore. Livie avait consacré dans le temple de Venus, au Capitole, un marbre de Cupidon. Le dieu n'était autre que le troisième fils de Germanicus. Gains César, mort à peine adolescent, et alors qu'il donnait les plus charmantes espérances. Auguste avait dans sa chambre le portrait de cet enfant si digne de son père , et chaque fois qu'il rentrait dans son palais, il baisait cette image (2). Si ce Cupidon historique est venu jusqu'à nous, comment lui assigner son nom véritable? On l'a vu, comjnen de Vénus, d'Apollons, de Jupiters et d'Hercules, qui n'étaient aussi que des portraits divinisés par la flatterie du ciseau!
D'autres exemples puisés dans les musées ou sur les
places publiques de l'Europe ne me manqueraient pas.
La statue Tout Ic monde connaît cette statue de Timothée placée
i Napies'^ à Naples , en regard de l'effigie de saint Janvier, sa
sa^uHe" victime, et qui n'avant plus de tête, en a reçu une de
hasard, beaucoup trop petite. Mais « c'est assez bon
pour ce bourreau , » disent les lazarons archéologues de
la Mergellina. Que serait-ce si l'on pouvait évoquer
tout ce peuple de marbre qui dort aujourd'hui encore
enseveli, mutilé, sous les boues du Tibre ou dans les
entrailles d'Herculanum !
M. Ampère, qu'un long séjour en Italie a fait ci-
(1) Voir, à ce sujet, un piquant article de M. Miller, dans la Gazette des Beaux-Arts, sur quelques marbres antiques envoyés d'Italie, en 1555, au connétable de Montmorency par le cardinal d'Armagnac, alors chargé des affaires de France auprès du Saint-Sicge.
(2) SfET., Califj., 7.
rsÉCESSITÉ D'U.NE CRITIQUE ARCHÉOLOGIQUE. 435 toyen de la Grande Grèce et de Rome, qu'un vif sen- m. Ampère
•' écrit l'histoire
timent artiste a fait un des curieux les plus délicats de Je i{r)ine
par les
notre temps, et cpii sait emljrasser tout un ensemble monuments. de l'art, et généraliser, alors même qu'il semble parler en simple archéologue , a écrit , dans la Revue des Deux-Mondes , une histoire de Rome par les monuments. C'est un livre élaboré sur les lieux avec un savoir plein d'intuition et de critique, et qui pourrait devenir classique.
en matière d'iconoîjrapliie.
En résumé, tout se tient : la critique en matière Critique
i> 1 1 • 1 • • • - 1 T 1 • ^'^ matièr
d archéologie et la critique en matière de diplomatique d'iconosont de la même famille. C'est surtout en cette double branche d'une même science (|ue le doute est le commencement de la sagesse. Une fois qu'on s'est expliqué sur la valeur des types héroïques de la Grèce considérés comme portraits, le rôle de l'archéologie pure commence. C'est à elle qu'il ap])artient d'éclairer sous toutes leurs faces l'obscurité de ces connaissances inaccessibles dans la nuit des traditions. Elle a déjà fait beaucoup ; mais tous les coins du champ des découvertes n'ont pas été reconnus. Il reste nombre d'erreurs à dissiper; il reste à démontrer comment elles se sont établies. Il reste enfin à détacher d'une manière complète et définitive les chaînons de l'iconographie réelle et sérieuse de la chaîne si longue de l'iconographie conventionnelle.
« Les monuments anciens, quels qu'ils spient, ne sont jamais oiseux, » a dit Winckelmann, ce père de
la science archéologique avec l'illustre Visconti et
Utilité Séroiix d'AgincoLirt. Chacun de ces monuments d'art
de tous les
monumenis 56 l'attachc soit ù la mytholo[jie sacrée, soit à l'icono-
anciens sans
distinction graphie réelle, soit à la fable héroïque. Aucun n'est
pour
la critique ar- à négliger. Quc si plusicurs , au premier aspect,
chéoloj]i<jue. i r • i " •
semJjlent être le fruit du caprice ou vouloir garder le secret de la pensée qui les a créés, c'est que l'antiquité ne nous est pas encore assez connue pour que rien n'échappe à notre intelligence sans une laborieuse étude. Souvent, pour surprendre le sens de ces monuments, soit chrétiens, soit profanes, il faut interroger les révolutions des philosophies antiques, les variations des religions avec lesquelles l'art avait pu faire alliance, et dont il avait reçu les inspirations. Le stvle, la matière, mille circonstances inhérentes au sujet, ou purement accessoires, ont leur signification dont il faut tenir compte, et qui révèlent tôt ou tard l'âge et la valeur emblématique ou positive d'un monument. Tel morceau parait ancien qui n'est peut-être qu'un simulacre, un pastiche exécuté par des artistes d'époque plus récente, tandis qu'il s'en trouve fréquemment qui, sans être pour cela moins sincères, offrent des caractères contradictoires, voire la fable et l'histoire mêlées ensemble, comme les divinités olympiques coudoyant le vrai Dieu dans les premiers temps du Christianisme et dans les vers d'Alighieri, de Sannazar et de Camoëns. Chez les chrétiens, des erreurs commises dans la peinture des gloires, des nimbes et autres attributs sacrés ; des interversions dans la hiérarchie céleste, etc., etc., seraient des espèces d'hérésies de l'art qui trahiraient l'âge simulé du monument le plus adroitement exécuté. Dans l'art
NÉCESSITÉ D'UNE CRITIQUE ARCHÉOLOGIQUE. 437 profane, une Flore ne saurait être Grecque, attendu que cette divinité est d'orijjine romaine. On ne peut douter, il est vrai, de l'importation très-ancienne des arts de la Grèce à Rome, d'abord par l'intermédiaire des Etrusques, puis directement par la Grande Grèce, soumise par le vainqueur de Tarente et de Pyrrhus. Il suffît d'ailleurs de voir les vases étrusques et campaniens , et de feuilleter le bel Atlas de l'ouvrage de Micali sur les ])euples de l'Italie avant la domination romaine, pour constater jusqu'à quel degré ces peuples s'étaient inspirés de la civilisation hellénique, combinée avec des traditions asiatiques antérieures , comme le révèlent les monuments les plus anciens de l'Étrurie. Mais le sentiment originel des deux arts a souvent des caractères distinctifs marqués. Et de fait, la mythologie de la Grèce et celle du Latium, qui se ressemblent par leur naturalisme, offrent des différences essentielles nées de la différence du génie des deux peuples. Plus panthéiste que polythéiste à ses origines , l'homme primitif du Latium et de la Sabine n'avait pas individualisé ses dieux comme les Grecs. Il les adorait en es])rit et les invoquait en les généralisant par cette formule : « Que tu sois Dieu ou Déesse : Sive Deus , sive Dea; sive mas, sive femina (1)." Aussi, la mythologie grecque reconnaît-elle pour pères Homère et Hésiode, tandis que la mythologie romaine eut pour premier interprète le grave et sage Numa. Et voilà pourquoi Piome fut près de deux siècles sans qu'on vît chez elle des statues de dieux.
(1) All. Gell., II, 28.
Les statues vinrent avec les cultes étrangers, avec la théologie si résolument matérielle des poètes et des philosophes de la Grèce trouvant des symholes mystiques et une doctrine morale dans le jeu des éléments de la nature, dans l'essor des passions humaines divinisées. L'antique mystagogie répugnait à la nationalité romaine, et la république avait frappé de proscription les solennités gréco-égyptiennes d'Isis qui tendaient à la troubler, comme celles de la Cérès d'Flleusis et du Bacchus de Thèbes (1). La mythologie du Latium était plus intime et plus sévère. Les Lares sont d'origine étrusco-romaine. Alors que la Grèce se donnait libre carrière avec ses Jupiter, ses Vénus, ses Ganymède et ses Amours , Rome créait des dieux pour jirésider à la naissance et à la vie de l'homme. Il y eut la divinité de la grossesse, il y eut celle des douleurs de l'enfantement, et celle des enfants à la mamelle, et celle des langes, et celle des premiers pas, et celle de la puberté, et le reste. Les Grecs avaient des personnifications agriculturales dans les nymphes agraulides, filles de Cécrops : à savoir Aglaure, autrement Agraule, qui personnifiait l'usage de parquer les troupeaux; Hersé et Pandrose, l'action de la rosée sur les prairies; Erisichthon, la fécondation du germe par l'eau. A plus forte raison, chez un peuple agriculteur comme le peuple romain , ne pouvait-on non plus manquer de
(1) Voir le livre de Benjamin Constant sur le polylliéisme romain. Cet ouvrage, où il expose le système tout particulier et réellement national de la mythologie romaine avant l'éporpie de la promiscuité des cultes qui prévalut vers la fin de l'empire, est un des meilleurs de cet écrivain.
NÉCESSITÉ D'UNE CRITIQUE ARCHÉOLOGIQUE. 439 divinités présidant à l'abondance des fruits de la terre. Une déesse serra le nœud de l'épi , une autre arrondit le grain; sous l'œil d'une autre le fruit se noua dans ses langes pourprés. Il y en eut pour les jardins; il y en eut pour les champs, pour les montagnes, les vallées et les bois. Voilà des faits que l'archéologue ne doit pas oublier. Dans tous les cas, l'art romain est si inférieur de style à l'art de la Grèce, qu'un œil un peu exercé n'y saurait être trompé. Mais que de discernement et de précautions pour saisir la vérité sous tant de voiles et pour déterminer l'âge et l'authenticité d'un monument sacré ou profane ! Que de soins pour prononcer avec quelque certitude sur la vérité ou sur le mensonge d'une effigie , à travers toutes les défaillances de la mémoire et de la vaine science, pour ne pas s'enlacer soi-même dans les nœuds coulants de ses propres hypothèses! A vrai dire, la critique iconographique n'est née que d'hier. Espérons que le temps est venu où une érudition ferme et consciencieuse saura y faire prévaloir les données du bon sens sur les inconséquences du caprice, sur les témérités du calcul ou des systèmes.