LA LUMIÈRE SE FAIT. LES ARABES
monuments. La bibliothèque des khalifes était dans le grand palais du Caire et se composait de quarante chambres qui renfermaient une profusion de livres manuscrits sur toute sorte de matières. Un jour que l'on avait parle devant le khalife Aziz du Kitâb-al-Aïn de Khalil-ben-Ahmed, ce prince fit apporter de sa bibliothèque plus de trente exemplaires de cet ouvrage, et, entre autres, le manuscrit autographe. Un autre jour qu'on lui offrait une copie de l'histoire de Tabary, il fit voir qu'il en avait déjà vingt exemplaires , sans compter l'original de la main de l'auteur. La bibliothèque renfermait dix-huit mille volumes sur les sciences des anciens ; deux mille quatre cents exemplaires du Coran, écrits par les plus illustres calligraphes et ornés d'arabesques incomparables. Le brigandage du Turk jeta au vent des coffres remplis de plumes taillées par Ibn-Moklah, Ibn-al-Bawab, et autres écrivains célèbres, dont les caractères surpassaient en beauté toutes les écritures connues. Des volumes qui n'avaient point leurs pareils pour la beauté du caractère et la magnificence des reliures, furent livrés à des esclaves qui arrachèrent les couvertures pour se faire des souliers , et brûlèrent toutes les feuilles , sous prétexte que provenant des khalifes, elles contenaient une doctrine hérétique. Nombre de livres précieux furent mis en pièces , nombre périrent sous les eaux ou passèrent à l'étranger. D'autres qui avaient échappé à l'eau et à la flamme furent jetés à l'abandon dans les plaines voisines d'Abiar. Ainsi furent perdus ou dispersés des recueils de traditions, des traités de grammaire, d'astronomie, d'alchimie , des chroniques générales , des histoires
RÉNOVATION GÉNÉRALE DES LETTRES. 467 particulières. Il y avait, au rapport d'un écrivain arabe, plus d'un million six cent mille volumes. « C'était la bibliothèque la plus considérable qui existât dans tout l'empire musulman , et qui pouvait passer pour une des merveilles du monde. » Ibn-Sourah, un coiu'tier de livres , })uisa dans ces dépouilles de quoi trafiquer pendant plusieurs années (1).
L'impulsion pénérale, avons-nous dit, avait été don- p/^sormais
i 'J 1 impulsion
née, et le flambeau que quelques fidèles n'avaient cessé '^^t donnée. de se passer comme de main en main , allait rallumer tous les esprits pour ne plus s'éteindre. Une ère nouvelle s'ouvrait pour l'esprit humain. Enfin, au quatorzième et au quinzième siècle, la Grèce et les pays latins se couvrirent d'une armée d'explorateurs courant à la découverte des reliques du passé, comme pour expier tant d'années de silence.
Ce fut alors une ardeur générale, un zèle enflammé qui ressuscita les œuvres classiques en Italie, et qui fut contemporaine de l'apparition des chefs-d'œuvre nouveaux, comme un premier enthousiasme et une première renaissance de l'antiquité avaient été suscités au treizième siècle par Dante. Rien d'intéressant On recherche
avec ardeur
comme de suivre dans la correspondance des lettrés '« restes
de l'antiquité.
italiens de cette époque leurs chasses aux manuscrits. Rien d'intéressant comme leurs ravissements , leurs idolâtries, leurs félicitations mutuelles, leurs chants de
(1) Voir les Mémoires çéotjraphifjiies et historiques sur l'Egypte et sur quelques contrées voisines, etc., par Etiexse QuatremÈre, professeur de littérature grecque à V Académie de Rouen. Vie de Mostanser. Paris, SchœU, 1811, t. II, p:t{jes 365 et suivantes. Ces Mémoires sont très-riches en faits, et de la plus agréable lecture.
468 RÉNOVATION GÉNÉRALE DES LETTRES, tiiomphe , parfois leurs lamentations de condoléance ou de reproche, suivant qu'ils ont été heureux ou malheureux. Et ces paroles étincellent de loin à loin d'une véritable éloquence. Les découvreurs firent un tel bruit de leurs fouilles savantes, qu'ils mirent le feu
Le feu aux pHx. Lcs écrits anciens devinrent bientôt en Euest aux prix l'I-*l' • t+T 'T
(les rope 1 oJ)jet d un commerce important. Les juils mêmes
manuseriis. •■.•! •!' i
en arrivèrent a les considérer comme des nantissements précieux. Un étudiant de Pavie, réduit aux expédients, releva sa fortune par la mise en gage d'un corps de lois manuscrit, et un grammairien, ruiné par un incendie, rebâtit sa maison avec le prix de deux petits volumes de Cicéron. On vit des lettrés se saigner jusqu'à la dernière obole pour posséder quelqu'un de ces débris du temps, qu'ils ne comprenaient pas toujours à merveille. On fit plus de cas de la découverte d'un classique que de l'acquisition d'une province. La simple conquête des œuvres d'un des génies de l'antiquité équivalut presque , dans l'opinion enthousiaste , à la gloire de l'auteur même , et je ne sais si la découverte due au génie de Christophe Colomb , dotant le vieux monde d'un monde nouveau , eût suffi pour distraire de cet emportement des esprits.
Parmi les hommes quelquefois pleins de valeur et
de génie que distinguèrent cette ardente abnégation,
cette humble et admirable industrie, il faut surtout
Pétrarque est comptcr le divin Pétrarque, dont le nom est lié à tous
un des , ,, ,, , ., • ^ \ ■> .1/
principaux Ics uoms celcbres du quatorzième siècle , et s est mêle
découvreurs. , t , , !•• ^. , .
n avait a tous les événements politiques et littéraires qui ont
quand mourut sigualé cct ûgc mémorable. Parmi ses lettres, qui sont
la partie la plus curieuse et la plus historique de ses
Textes
de Sophocle et lettres de Cicéron retrouvés.
RÉNOVATION GÉNÉRALE DES LETTRES. 469 œuvres latines, et où, toujours poëte, comme dans ses autres écrits, son esprit est souvent dupe de son imagination , on trouve de magnifiques paroles sur ses odyssées classiques. C'est lui qui le premier révéla au inonde savant les textes de Sophocle, quelques Oraisons de Cicéron, ses Lettres Ad familiares et ses Lettres à Atticus. Emu d'une sorte de saint respect, et ne voulant pas confier ces trésors aux mains de scribes vulgaires, il les copia de sa main; et signalé entre tous par ses talents calligraphiques, il a laissé, dans la copie même de Cicéron, un monument qui se conserve encore à Florence, à la Laurentienne, auprès de l'original antique (1). Son avidité pour l'acquisition de manuscrits anciens avait eu un tel retentissement public, qu'il reçut de Gonstantinople une copie des OEuvres complètes d'Homère, sans l'avoir demandée.
Un des plus grands découvreurs fut aussi le Florentin LePoggio fait
• T-. • !• • 1 1 M 1 ■ • • / !• » des prodiges
Poggio Braccioluii , habile humaniste , qui avait étudie en
les lettres latines sous Jean de Ravenne, et les lettres grecques sous Emmanuel Chrysoloras , le maître de Guarino et d'Aurispa, les fameux professeurs de cette Université de Ferrare qui, au quinzième et au seizième siècle, donna aux lettres un si bel essor. Pendant qu'il était au concile de Constance, en 1416, il avait exhumé de la poussière de l'abbaye de Saint-Gall, « au fond d'une sorte d'oubliettes : in teterriino fiuodam et obscuro carccre » , où l'on n'eût pas même , dit-il , voulu
(1) Voir ses lettres De scriptis veterum indagandis et De libris Ciceronis. Les lettres de Pétrarque ont été imprimées pour la première fois en 1484, sans nom de lieu. Né à Arezzo le 20 juillet 1304, il ét;iit mort cent dix ans avant celte publication, le 18 juillet 1374.
470 RÉXOVATIO>' GÉ^"ÉRALE DES LETTRES, jeter les condamnés à mort (1), des trésors inconnus. Qiiintiiien Dans ce nombrc étaient les Institutions oratoires de Quin-
découvert. ii/ 1---1 il»
tiJien, dont la découverte lui inspna des paroles d un enthousiasme lyrique (2). Là ne se bornèrent point ses bonheurs de découverte : il nous a rendu par semblable rencontre une partie des écrits d'Asconius Pedianus, l'ami de Virgile ; les treize premiers livres de Yalerius Déf ouverte Flaccus ; scizc livres d'Ammien Marcellin; un morceau Marcellin sur Ics Bomcs dcs bicns et des maux, de Finihus hono-
et de Lucrèce. • i r • J /-i • ' t
rum et malorum , et partie des Lois, de Liceron ; Lucrèce, iNIanilius, Silius Italiens, et plusieurs autres. Plus tard, le butin de la haute antiquité s'enrichit encore, et Papyre Masson sauva les œuvres d'Agobard des mains d'un relieur de Lyon qui se disposait à y mettre le couteau pour en endosser des livres (3).
Le fabuleux Ulysse n'a pas été ballotté par plus d'aventures que Phèdre le fabuliste n'a subi de métempsycoses avant de se faire reconnaître sous sa forme Phèdre. véritable et pour un homme d'autrefois. Ses iambes, travestis en plate prose, ont paru d'abord sous le pseudonyme d'un certain Romulus , soi-disant empereur
(1) Voir PoGGii Epistolx, livre v, épitrc 8. Voir aussi Heeren : Geschichte der classischen Litteratur, t. II, p. 16. Gœttingen, 1822.
(2) MÉs.^GE, dans son Anti-Baillet, rapporte ces paroles, t. I, cli. xii. Gabriel >'audé, généralement mieux informé et plus exact, rapporte, sur la fui de Paul Jove, le maître menteur, que le (Juintilien fut trouvé sur le comptoir d'un charcutier (In salsamenti taberna , dit Jovius) ; mais la lettre expresse du Poggio prouve que c'est une erreur. Voir NaudÉ : Advis pour dresser une bibliothèc/ue, présenté à M. le président de Mesme. 1627, p. 105, 106.
(3) Voir YEpîlre dédicatoire de Masson en tète de son livre A Messieurs de Fécjlise de Lyon : « Ciim dilaniare Agobardi codiccm paratus esset, cultruraque ad eam carnificinam manu teneret , vitara illi redemimus. »
RENOVATION GENERALE DES LETTRES. 471 romain et traducteur d'Ésope. Ils ont ensuite traversé les siècles sous toutes les formes et dans toutes les langues , alternativement prose ou vers ; figurant , au treizième siècle, avec Virgile et Horace, dans les livres de classe, sous le nom d'Esopus ; reparaissant, au quatorzième, en vers français, sous le titre d'Ysopet, puis en vers allemands par Boner, en vers italiens par Zucco; que sais-je encore? En un mot, Phèdre est tout, excepté lui-même. Enfin, en 159G, François Pi- F. Pithou thon déterre, dans quelque couveiît de France, un vrai un bon texte. manuscrit du fabuliste, le donne à son frère Pierre, et celui-ci le fait imprimer. Alors la dispute s'engage sur l'authenticité du livre , et des flots d'encre révoltée se répandent. Enfin, enfin, en 1830, ce même manuscrit original est retrouvé dans la bibliothèque du gendre de Malesherbes, le comte de Rosambo; il est copié enfac- m. Berger simile avec scrupule, avec savoir, par M. Berger de donne" une Xivrey; et un docte Allemand, ]M. Schwabe, qui s'est *^Tt' "savante *^ voué à Phèdre, pousse un de ces cris dignes des dé- '"**=^'^couvreurs du quatorzième siècle, prononce le dernier mot sur l'authenticité du petit livre , et désormais l'affranchi d'Auguste ou de quelque autre empereur, — on ne sait pas au juste, — entre sans conteste en possession de sa gloire et de son nom.
On s'est beaucoup trop occupé des sanglantes injures Les
5, ,, , 1 , ^. ,.^, , . , • , 11 gladiateurs
qu a cette époque de rénovation htterau'e et mtellec- de la tuelle échangea le zèle ardent des cuistres de forte race d et' 'Lettres! sur les gloses des auteurs anciens et sur le rang h assigner entre eux aux vrais classiques. On les ajustement surnommés les Gladiateurs de la République des Letu^es. Mais qu'importe à la postérité qu'ils aient eu moins
472 RENOVATION GEXEUALE DES LETTRES, d'éducation que d'instruction , si elle jouit en paix du bienfait de leurs travaux ! Laissons leurs violences et rancunes d'écoles, et bornons-nous à nous rappeler que c'est à eux que nous devons de mieux connaître , de mieux sentir les littératures jjrecque et romaine. Que nous importe, par exemple, que Cicéron ait été ardemment controversé, et qu'on se soit partagé en des camps divers sur la précellence de ce grand homme ? Que nous importe <pie Bodin, Muret, Juste Lipse, n'aient point admis de salut hors de la période cicéronienne et en aient fait un dogme soutenu à outrance ; que Gôme de Médicis, que le pape Paul III, que Montaigne, Jean Racine, Gibbon, d'Alembert , Thomas, la Harpe, se soient faits à leur tour les champions de l'Orateur contre lequel s'étaient allumés avec une ardeur égale Alciat, Ferret , Casaubon, Budé, du Perron, Strada, Rapin , Saint-Evremond? La polémique a cessé, et le goût n'est plus gêné dans ses admirations. S'il s'est trouvé des pédants scholastiques pour reléguer le j)rince des historiens, le viril Tacite, au rang des écrivains de second ordre et d'une latinité suspecte, ne savons-nous pas que les siècles des guerres classiques n'ont rien à nous envier sur ces folles disputes, et qu'au siècle dernier un nouveau gladiateur, le bilieux Linguet, a dit autant d'injures à Tacite qu'on en eût pu dire à un contemporain? De nos jours même, sous la Restauration, n'avons-nous pas vu n'admettre non plus de salut hors du siècle de Louis XIY et effacer d'un revers de plume le dix-huitième siècle, pourtant si merveilleusement littéraire? Par contre, n'avons-nous pas. vu aussi à cette même époque les hugolàtres , les.
RÉNOVATION GÉNÉUALE DES LETTRES. 473 grands, les forts, les génies du romantisme, disparus à présent comme un hrouillard, conspuer à leur tour le siècle de Louis XIV et danser en délire autour des statues brisées de Racine et de Despréaux? « Regarde et passe, » disait Virgile à Dante.
Ce François Pithou avait la main heureuse : outre le manuscrit de Phèdre , il en a sauvé un du Pervigilium Veneris, et le Traité de Salvien, Sur la Providence ^ et quarante-deux Constitutions des empereurs Théodose , Valentinieu , Majorin , Anthémius.
En 1816, un palimj)seste de la bibliothèque du cha- Manuscrits
. 1 iT ' f 1' I -l- 1 •• palimpsestes.
pitre de Vérone, londee vers le milieu du onzième
siècle, a livré à la science de Niebuhr les Institutes
mutilées de Gains, le jurisconsulte lettré qui écrivait
sous Marc-Aurèle, et (jui eut l'honneur de servir de
modèle à la compilation des Institutes de Justinien. En
1822, un autre ])alimpseste du Vatican a révélé à la
patiente sagacité du cardinal Angelo Mai le secret du
traité de Cicéron Sur la République, dont M. Villemain Traita
a donné une excellente version française. Enfin, de la Urpubliqur
, < 1 1 . >le Cicéron.
temps a autre , on arrache encore a la destruction quelques paillettes d'or de la mine antique, mais rares et mutilées.
Si l'on a fait d'heureuses conquêtes , combien d'où- licmcoup
' -1 ' ' i -1 i> 1 il'auteiirs
vrages précieux n ont-us pas ete engloutis dans 1 abîme entièrement
des temps, à l'état de manuscrit, comme l'avait prédit Sénèqtie dans une de ses épîtres ! Invasion des Barbares , guerres de religion , fureurs de destruction chez tous les partis, piété inintelligente qui lavait les plus beaux livres pour y substituer des litanies , ignorance, cupidité subalterne, vanité plagiaire, fureur des
perdus.
Causes de ces perle
Stésichore.
Corinne.