RE^'OVATION GÉ>'É11ALE DES LETTRES
Extraits qui fit abréger les (jrands ouvrages et abandonner les originaux, que de causes conjurées à la destruction , sans compter les causes inconnues ! Le poëte de Lesbos, un des symboles du génie lyrique, ce « forcené pour la guerre » , qui mêlait au cri des armes et des factions les élans du cœur et l'ivresse des plaisirs, faisait naître l'Amour du Zéphyr et d'Iris, et se jouait en payen douteur des folies des dieux; le Sicilien Stésichore, qui chanta en dialecte dorique les guerriers illustres, et qui, dit-on, avait ])resque égalé Homère; Simonide; Corinne, de Tanagre, qui avait vaincu Pindare dans une lutte de l'esprit, que la Grèce antique avait couronnée du surnom de dixième Muse, ne nous Anacréon. out guère laissé que leur nom. D'Anacréon , le chansonnier voluptueux, il n'est venu jusqu'à nous que quelques sons égarés : une page de l'un , à peine quelques vers de l'autre. Des quarante livres qui composaient V Histoire universelle de Polybe, cinq seulement nous sont arrivés avec quelques fragments. Le Traité de l'Ambition de Théophraste est perdu avec un [;rand nombre d'autres de ce philosophe, et l'Histoire de Théopompe, disciple d'isocrate. Du savant par excellence, Marcus Terentius Yarron , qui, à quatrevingt-quatre ans , avait déjà écrit quatre cent quatrevingt-dix volumes ou livres, qui continuait à composer encore quatre ans plus tard , il ne nous reste que les six derniers livres de neuf qu'il avait adressés à Cicéron Sur la langue latine, et un Traité d'agronomie. Le tout tiendrait aujourd'hui à l'aise en un seul volume. Nous ne possédons que trois livres du Traité des Lois de Cicéron, qui en avait au moins écrit cinq. Encore,
Varron.
RÉNOVATION GÉNÉRALE DES LETTRES. 475 des trois conservés, aucun n'est sans lacune, le troisième surtout. Peu s'affli^jent, je le présume, devoir réduits à quinze, et de rares fragments, les quarante livres de compilations de Diodore de Sicile. Mais qui Xite-Live. se consolerait à l'endroit de Tite-Live, dont l'histoire si précieuse se composait de cent quarante livres et en a laissé cent cinq sur la route des siècles? Et même des trente-cinq qui restent, tous ne sont pas complets. Que d'ennemis, il est vrai, acharnés à la perte de cet admirable historien ! C'est d'abord Calioula qui, le traitant de bavard comme il traitait Homère et Yir^jile, le confondait avec eux dans une haine sauvage, et avait proscrit ses œuvres et ses images, de même que les leurs, de toutes les bibliothèques (1). C'est plus tard le pape saint Grégoire le Grand, dont le latin barbare décèle le peu de goût classique , qui met l'historien à V index.
h'Hi.stoh-e naturelle de Pline, qui faisait les délices viihtoire
1 Tir L • ', -i 1 ' I naturelle de
OU Moyen Age, qui était regardée alors comme une piine l'Ancien
,..,. ,.. j .. . , .. n'avait jamais
autorité et un modèle, et qui inspira, sous le roi saint cté perdue. Louis, au treizième siècle, l'espèce d'encyclopédie du dominicain Vincent de Beauvais (2), avait partagé le sort des poésies de Virgile et n'avait jamais été perdue. Monument prodigieux , mais confus , de la plus vaste érudition; répertoire universel, mais sans théories, 5ans idées générales , elle a du perdre aux yeux de
(1) Suétone, 17e de Caligula.
(2) Spéculum maju<t (le Grand iniroii), imprimé ])onr la première fois à Strasbour};, en 1473. 10 vol. grand in-fol. Ce livre a été le précurseur des encyclopédies , à une époque où le mot lui-même n'avait pas •encore été inventé.
Tacite.
Amniien Marcellin.
470 RÉNOVATION GÉNÉRALE DES LETTRES, la science, dont elle n'a ni le fond ni la langue. Elle n'en est pas moins l'un des j)lus beaux le^js de l'antiquité, le résumé le plus précieux de toutes les connaissances humaines à cette époque si peu éloignée du grand siècle d'Auguste ; elle n'en fait pas moins regretter les autres ouvrages de cette plume infatigable , qui ne sont pas venus jusqu'à nous. Il nous manque son livre de l'Art de lancer le javelot à cheval, de Jacidotione equestvi, (pi'il avait écrit au retour de ses camj)agnes de Germanie ; la Vie de son ancien général Lucius Pomponius Secundus ; son Histoire des guerres germaniques; ses huit livres sur les Expressions douteuses , Duhii sermonis lihri, et, enfin son ouvrage des Studieux, Studiosorutn lihri, sujet qu'avait dii traiter de main de maître le plus studieux de tous les hommes.
De Tacite, trente livres nous font défaut; de Tacite, le vigoureux historien à la parole enflammée et savante, que les huit ou dix livres qui lui survivent ont suffi pour faire proclamer le grand maitre dans cette grande histoire si bien appelée la maîtresse des peuples et des rois. Trente livres manquant, quel deuil pour l'histoire! Par ainsi, le règne de Titus, les délices du genre humain , est tout à fait perdu , et Domitien échappe à la plume vengeresse de l'historien.
Ammien Marcellin, quia des traits dignes de Tacite, et qui avait commencé son Histoire de l'Empire là où s'était arrêté le maître , avait écrit trente et un livres ; on en est encore resté aux seize retrouvés, je crois, par le Poggio, et c'est au quatorzième que commence aujourd'hui l'ouvrage.
Quelques-uns des ornements de la littérature et de la
11E>"0VATI0X GENEHALE DES LETTRES. 477 science antiques, reconquis un instant, ont péri pour Amems
retrouves.
jamais d'une seconde mort , à moins que les palim- perdus
, , ., 1 ''^ nouveau.
psestes, rescripti, de Rome, de Mdan , tie Vérone, de Paris, u'en raniment quelques délîris encore négligés, ou que les nécropoles de l'Egypte ne s'ouvrent avec quelque merveille nouvelle. Le seul manuscrit, et encore bien incomplet, qui restât du grand Tacite, entre tous ceux dont l'empereur, son homonyme et peutêtre son descendant , au troisième siècle de notre ère , avait rempli les bibliothèques de l'Empire et fait exécuter par année dix copies nouvelles , le seul exemplaire , disons-nous , qui eût échappé au naufrage de l'antiquité , avait été découvert par miracle au milieu de rognures dans un couvent de Westphalie, et l'on avait eu le temps de le copier. Mais Pétrarque ne retrouva plus d'autres précieux ouvrages, qu'il se rappela cependant avoir vus dans sa jeunesse : « à savoir les seize livres de Varron svu* les Antiquités des choses di^ vines, (pie l'on ne connaît plus que par des citations en d'autres auteurs , et les vingt-cinq à' Antiquités des choses humaines, dont on n'a aussi que des fragments. Il avait vu et touché un volume de lettres et d'épigrammes attribuées à Auguste. Il avait lu enfin cette seconde décade si regrettable de Tite-Live , et de tout cela son souvenir ne poursuivait }>lus que des fantômes. Un instant, on crut être sur la trace de la décade : — un garçon de lettres, précepteur du marquis de Rouville, jouant à la longue paume dans les loisirs de la campagne , près de Saumur, trouva que son battoir était garni d'une feuille de parchemin antique contenant un fragment de cette décade. Il courut sur-le-champ chez
478 RÉNOVATION" GÉNÉRALE DES LETTRES. le fabricant de battoirs pour en sauver les derniers débris : tout avait passe en raquettes (1).
Henry Estienne, tombé à la fin de sa vie dans la mélancolie sauvag^e dont sa jeunesse avait reçu les premières atteintes, et que l'âge et les malheurs. avaient portée au dernier paroxysme, laissa s'égarer ou se détruire les textes anciens de deux recueils anacréontiques, formés aux temps bvzantins , et où figuraient quelques pièces authentiques d'Anacréon , les seules que l'on possède du vieillard de Téos. Heureusement qu'il les avait sauvés de l'oubli en les imprimant. Il perdit de même plusieurs autres manuscrits que Casaubon , son gendre, à qui la porte de la bibliothèque du beau-père était interdite, même dans les vovages de ce dernier (2), ne réussit pas à surprendre pour les préserver.
On croit que le traité de Cicéron de la République a été vu en entier après la renaissance des lettres. C'est du moins ce qu'on doit inférer d'un placet du docteur Dee à la reine d'Angleterre, Marie la Catholique , conservé au Musée britannique, collection Cottonienne. Il aurait, dit-on, existé en France au dixième siècle, dans l'abbaye de Fleury, Pétrone. Le mauuscrit de Pétrone, trouvé h Trau, en Dalma-
tie, l'an 1663, qui figure aujourd'hui au nombre des richesses de notre Bibliothèque nationale, et contient
(1) Voir Paul ColomiÈs dans sa Bibliot/ièriue choisie et à la suite deses K£itJLr,Xia.
(2) Casatjboxus, Epist. 176, 181, 186. Voir aussi sur les duretés d'Estienne envers sa famille les épiti-es du même Casaul>on à Pierre Pithou et à Laurent Radamanus, n"^ 40 et 45.
RÉNOVATION GÉNÉRALE DES LETTRES. 479 le souper de Triroalcion , e§t le plus considérable qui nous soit arrivé de cet écrivain. Ce n'est cependant que la dixième partie de son Satyricon. Hiiet, l'évéque d'AA'ranclies , est porté à croire que Jean de Salisbury a eu sous les yeux au douzième siècle, soit en France, soit en Angleterre, un Pétrone complet. Car Salisbury, né en Anfjleterre , mais dont la moitié de la vie s'est écoulée en France , en a cité des passages qu'on ne voit plus dans ce qui non s est arrivé du trop célèbre auteur de l'impureté très-piu'e, auctoi' piirissiinœ iinpuritatis, comme l'appelle Juste Lipse, parlant de son style.
Une perte bien autrement regrettable est celle du Le traité
, -,, II- r • ' 1 "^^ Cicéron
traité de la Gloire , en deux livres, par Ciceron, et dont de Gloria il parle dans une lettre à Atticus (1). Sauvé une fois au quatorzième siècle, l'écrit faisait ])artie de la bibliothèque d'un curieux Vénitien , Raymundus Superantius, c'est-à-dire Raymond Soranzo, jurisconsulte de la cour pontificale d'Avignon. Pétrarque, qui raffolait de l'ouvrage, et n'en porle que dans les termes du ravissement, l'emprunta. Malheureusement, il eut la fai- Comment. blesse de le confier à son ancien précepteur, Convennole de Prato, pauvre bonhomme de grammairien, qui, dans un moment de détresse, le mit en gage, retourna dans son pays, et mourut sans avoir révélé le lieu du dépôt (2). Deux cents ans s'écoulèrent, quand, un jour, on crut avoir retrouvé le précieux traité , le
(1) « Libruin tibi celeriter mittam de Gloria. » Episl. ad Attic. Lib. XV, epist. 26.
(2) Voir Petharca dans son t'pîtie pieuiiùie du x\^ livre Rerum Gentilium.