RENOVATION GENERALE DES LETTRES
voyant porté au catalogue d'une Inhliothèque donnée en présent à un couvent de nonnes par le Vénitien Bernardus Justinianus. On inventoria les livres : le manuscrit manquait, et oncques depuis ne reparut. Alors les jaloux du temps, Paul Manuce le premier, puis Paul Jove, accusèrent le médecin de la communauté, le célèbre Pierre Alcyonius, qui était chargé de la bibliothèque, et passait pour peu scrupuleux, d'avoir dérobé et détruit le hvre, après l'avoir fondu en son traité de Exsilio, où des pages d'une rare élégance et de vol supérieur au génie de cet écrivain semblaient faire tache sur le reste (1). Accusation peu vraisemblable pour
(1) Paul Manuce a introduit son accusation dans son Commentaire sur les paroles de la lettre 26, livre xv, de Cicéron à Atticus, que nous venons de citer. Voici le passa^je de Manuce : » Nemini dubium fuit quin Petrus Alcyonius, cui nionaclise medico suo ejus tractandae Ijibliotliecîe potestatem fecerant, liomo improLus, furto everterit. Et sane in tjus opusculo de Exsilio aspersa nonnulla deprehenduntur quae non olere Alcvoniuui auctoi-em ; sed aliquanto prflestantiorem artificem videantur. «
Paul Jove dit à son tour : u Ex libio de Gloria Ciceronis, quem nefaria malignitate aboleverat nudtorum judicio confectum crederetur. In eo enim tanquam vario centune praeclara excellentis purpuras tila, languentibus caeteris coloribus, intertexta notabantur. u P. Jovius, Elogior. cap. cxxiii, p. 266.
Outre P. Manuce et Paul Jove, Jolv nomme cinq autres auteurs qui ont porté la même accusation contre Alcyonius, qui n'était plus là pour se défendre. Mais ces auteurs n'ont été que les échos des deux premiers, et n'ont pas mieux prouvé leurs assertions. Muratori paraît les avoir réfutées victorieusement.
Le traité d' Alcyonius est écrit en forme de dialof^ue dont les interlocuteurs sont Jean , Jules et Laurent de Médicis ; de là le premier mot du titre après le nom de l'auteur : Pétri Alcyonii Medices legatus de Exsilio, ad Sicolaum Schonberçjium, poitlificem Campannm ; petit in-i". Venise, 1522. Aide.
Cf. l'article Alcyonius du Dictionnaire de Bayle.
RKAOVATIOA GÉNÉRALE DES LETTRES. 481 celui-ci, fondée pour d'antres, témoin ce Léonard r^rnno d'Arezzo, conininnément appelé Léonard Arétin, qni , se croyant senl ]){)ssessenr d'nn mannscrit ^rec de Procope su?' la fjuerre des Goths, le tonrna en latin et s'en laissa croire l'antenr, jnsqn'au jonr où la déconverte d'nn autre original vint lui donner nn démenti ( 1 ) .
Ou'est-ce encore cpie ce Traité De officia episcopnrimi, imprimé par Augustin liarbosa, évêque d'Ugento, dans la terie d'Otrante, en lGi8? Suivant l'opinion de ses contemj)orains , ce n'est qu'un plagiat dans le genre de celui de l'Arétin. Le cuisinier de l 'évêque avait apporté im poisson dans une feuille de manuscrit latin. Le prélat eut la curiosité de lire ce fragment. Frappé du sujet, il courut sur-le-champ de sa personne au marché, et fouilla les boutiques jusqu'à ce qu'il eût découvert et acheté le cahier duquel la feuille avait été tirée. C'était ce Traité De officia, où il mit fort peu du sien, et (pi'il publia dans ses oeuvres, pour la plus grande gloire de Dieu. On a de pareils exemples encore, et pour des ouvrages plus importants. Indigents et pirates de resj)rit couvraient leurs haillons littéraires de lambeaux de pourpre et d'or, et détruisaient pour dissimuler leurs larcins. Nous aurons à livrer au pilori de l'opinion d'autres barbares, qui, de nos jours, ont jeté des milliers de manuscrits, de monumeiits écrits de tout genre, titres de l'histoire et de l'esprit humain, aux vers, au feu, au pilon, au relieur et à l'épicier. — Mais n'anticipons pas. Bornons-nous à un seul
(1) P. Jovirs. Elog.^ cap. ix et cxvi.