LES PÈRES DE L'ÉGLISE
de son cabinet de la rue des Poirées, cet éloquent et implacable ennemi des casuistes à morale relâchée. Surtout encore, nous inclinons le front devant le dernier des Pères de l'Eglise, l'égal des premiers Pères grecs et latins par la sublimité du génie, la gravité sainte, la simj)licité, la fermeté delà doctrine, l'éloquence enflammée, ce Bossuet qui écrivait en apôtre sur l'Evangile et sur les Mystères ; qui traçait avec tant d'éclat, d'âme, de fougue, de dialectique foudroyante et inexorable, l'histoire des variations des églises protestantes , et qui , suivant pas à pas , dans l'histoire du peuple de Dieu, les desseins inévitables de sa Providence, semblait, pour ainsi parler, prédire le passé comme les prophètes prédisaient l'avenir. Transportés par la pensée dans la noble société où il a vécu, dans le calme de la cour brillante où rayonnait le grand roi, nous nous passionnons tranquillement au feu du génie du saint évéque, du grand gallican, et nous rentrons dans le repos. Certes, à part l'acte de démence de la révocation de l'édit de Nantes, à part les conversions au moyen de la violence et des enlève- l'crsécmions
suuics p3.r
ments dans les familles, il n'en allait pas avec le même ks premiers
II , • Tk ' ' •!• 1 L'iirttiens.
calme du temps des premiers Pères. Jetés au milieu du déchirement de sectes sans nombre, d'hérésies renaissantes ; à travers une sorte de Babel d'opinions humaines, durant les convulsions d'agonie d'un polythéisme persécuteur, leur vie ne fut qu'un long combat, quand elle ne fut pas un martyre. Violés pour la plupart dans leur asile et dans leur personne, au sein de cette société à la fois civilisée et sauvage ; souvent obligés de cacher leurs prédications dans les cavernes
et dans les tombeaux, la ])ensee du monde invisible les soutenait ici-bas contre les plus cruelles souffrances. Humbles, mais non bumiliés, ils s'oubliaient euxmêmes pour ne songer qu'à Jésus-Christ : pareils à ce martyr placé sous la croix dans le tableau mystique, et qui, sentant ses plaies arrosées du sang du Seigneur, se console et s'oublie en contemplant cette rosée miraculeuse. Combien ne grandit pas à nos yeux la parole de ces fondateurs de la littérature chrétienne, si puissants par l'éclat du génie, de la controverse et de la science, plus puissants encore par la charité fervente, par l'abnégation , cette première de toutes les vertus humaines et Que l'on n'a qui cu supposc tant d'autrcs ! Coml>ien ne devons-nous
ni .
aatograpiies pas gémir dc ce que les reliques de leur main , de ce
des Pères . . i < !»•
leurs que leurs portraits mêmes appartiennent plutôt à 1 ima-
portraits.
gination qu'à la réalité , à la polémique qu'à l'histoire ! Pourquoi Par horreur des idoles arrosées de tant de sang
point . /•/Il ... ',.
d'images cliréticn , 1 austérité de la pnmitive Eglise , fort sévère
sacrées. i rr • • • ii • i •
sur les erhgies, proscrivait celles qui se rapprochaient trop des formes du paganisme, et allait jusqu'à in.terdire le baptême aux faiseurs d'idoles , pauvres nouveaux convertis dans la tête desquels s'embrouillaient les notions du sacré et du profane, du vrai et du faux (1). On comprend aisément que l'iconographie sacrée se soit ressentie du combat des cultes au com-
(1) EiooiÀOTTOioç TTpofjiwv '^ TTauaâcOto y) airoÇaÀXéaÔw. Constilut. apost., liv. VIII, c. 32.
Plusieurs avaient pensé que l'Église, proscrivant toutes les images, avait interdit le baptême à tous ces artistes, comme à de purs faiseurs d'idoles. C'était une erreur, car le mot grec £iOOj7k07roiOç , dans le passage dont il s'agit, désigne seulement un fabricateur d'idoles proprement dites, idoluriiin artifcx, suivant la traduction de Coutelier, qui
LES G^'OSTIQUES. 39
mencement du Christianisme, et que les types des pinceaux et ciseaux chrétiens aient subi dans le style, dans l'ordonnance, l'influence des traditions payennes (1), On ne refond pas tout à coup les éléments de la langue imitative, non plus que le vocabulaire et la phraséologie de la langue parlée ; et ce n'est qu'avec le temps «t par degrés qu'on a vu expirer les procédés de l'art profone antique entre les mains chrétiennes.
Dès le troisième siècle , il s'était répandu à profusion des images sacrées, soi-disant originales, peintes ou sculptées. C'était l'œuvre des Gnostiques, qui , pour Les
Gnosliijucs
se mettre à l'aise, attribuaient leur effigie primitive commeiicciit
:i rL[)aiKlro
du Christ à Ponce-Pilate , protégeant ainsi toute leur «les images
sacrées.
imagerie d'une origine historique (2), assertion d'ailleurs mal inventée, dont ils ne s'inquiétaient même pas de donner des preuves (3). Ce n'est pas tout; leur superstition semi-payenne , interceptant les vérités «vangéliques au profit d'un mysticisme bâtard et de confusion rites idolâtres , de mythes barbares et de faux em- àcs effij^ies blêmes , confondait sur un même autel les images du Christ et d'Homère, de saint Paul et de Pythagore,
sacrées
et
(les effijjies
payennes.
ne pai'.Tit pa.^ avoir été contestée jusqu'ici. Voirie Lexicon infimx grxcilatix de Ducange; Bergier, Dict. théolo(j., au mot Images, et Raoul- RocHETTE, Tableau des Catacombes de Borne, Paris, 1837, in-12, p. 110.
(1) Voir BoTTARi, Pitlure e Scultiu-e sagre, estratte dai cemeterj di Borna, tom. II. Cf. Sickler, Ueber die E)ttstehung der christlicfien Kunst, dans Y Almanach aus Born. 1810; Boldetti, Osservazioni sopra i cemeterj di Borna.
(2) S. Irex., Adversus hxres., I, xxv, § 6. Edition du docteur Adolphe Stieren, Leipzijr, VVeifjel. 1853, t. I, p. 253.
(3) M. Raoul-Rochette a leproduit au frontispice de son Tableau des Catacombes , une pierre portant la tète du Christ, de travail gnos- Jti que. Autour est l'exergue XPICTOl ; au-dessous est un poisson.
de Platon, d'Aristote et autres sages de l'antiquité profane. Saint Irénée atteste ce fait (1). Saint Epiphane le reproduit textuellement (2). Suivant saint Augustin, une certaine Marcellina, ardente affiliée à cette secte hérésiarque , et venue à Rome sous Anicet , confondait ainsi dans son adoration et son encens les images sacrées et profanes, sur l'autel de la petite église qu'elle dirigeait (3). Le fils de Mammsea, qui, dit-on, fut chrétienne, l'empereur romain Alexandre Sévère, panthéiste plutôt que chrétien, exposait indifféremment, dans son oratoire, avec les images d'Abraham et du Christ, celles d'Orphée, d'Alexandre le Grand, du thaumaturge Apollonius de Tyane, et autres illustres entre les philosophes ou les princes, et les confondait, comme également saintes, en un même respect (4) : association étrange, où l'on pourrait voir avec étonnement, dans le larairc d'un empereur romain , le souvenir du fils de la muse Calliope, ce fabuleux Orphée presque oublié des Grecs eux-mêmes (5) . Mais tout s'explique quand on se rappelle que le mythe d'Orphée adoucissant les bêtes féroces au son de la lyre , brillait d'un éclat rajeuni au sein de la primitive société chrétienne, saturée des faux écrits de ce héros des Pythiques de Pindare et des Métamorphoses d'Ovide.
(1) s. Ire>., Adversus liserés., I, xxv, §'6.
(2) Id., ibid., XXVII, § 6. Cf. Jablonskv, De orig . imagin. Christi Domini in Ecclesia christiana, § 10. Opusc. philol., t. III, pp. 39^396.
(3) Id., ibid., vu. S. Augustin., De hœrexib., vu. Cf. Epiphan.
(4) Voir, dans Y Hist. Auguste, la vie d'Alexandre Sévère, §§ 28 et 30.
(5) Aristote, nous dit Cicéion, affirme qu'il n'exista jamais de poëte Orphée : Orpheum poctain docet Aristoteles nunquani fuisse CiCER., De naUira Deor., I, 38.
ORPHÉE CI1RÉTIE^^ 41
Plusieurs passages interpolés de ses prétendus écrits faisaient allusion à la religion révélée et à la mission du Christ. Il n'y a pas jusqu'à saint Théophile d'Antioche (1) et Clément d'Alexandrie (2), les grands doctem's, qui ne vissent en ce même Orphée le sym- Orphée
devenu chré-
hole de Dieu fait homme , traînant après soi les cœurs tien. par la chaîne d'or de sa parole. Aussi retrouve-t-on cette image payenne comme sanctifiée sur des lampes et sur des anneaux chrétiens, dans les peintures des catacomhes de Saint-Callixte, au milieu des saints et des prophètes hibliques (3).
Les Grecs, dans leur culte passionné pour le grand nom de leurs anciens philosophes, en ont poiu' ainsi dire baptisé quelques-uns, en introduisant leurs images dans les lieux saints. « Tout, dit saint Justin, le philosophe platonicien qui soumit sa raison à la foi, et consacra sa i)lume au Christianisme, tout ce que les Jes
])hilosophes
philosophes et les législateurs ont connu de vrai et de de ranii<[uité
jjrecqne
sage , en quelque temps (rue ce soit , provient d'vui associés au
... Christia-
pressentiment de nos propres doctrines, bien cpi'ils nismr n'aient pas su arriver jusqu'à pénétrer et professer ce qui appartient à la raison suprême, qui est le Vci-be même de Dieu. " Ainsi, au couvent des Ibères au mont Athos, le porche extérieur de la petite église de la Vierge Portière, ITop-aTtacra , offre les figures de Solou , de Thucydide, de Platon, d'Aristote, de Phi- Ion, de Sophocle, de Plutarque, rendant hommage
(1) ?sé au commencement du second siècle, mort vers l'an 190.
(2) Mort en 217.
(3) Raoul-Rochette , Tableau des Catacombes de Rome, etc. Paris, à la Bibliothèque universelle de la jeunesse. 1837, in-12, pages 131-133.
42 LIVRE PREMIET,.
aux vérités chrctiennos, au moven d'une lianderole que tient chaque personnage et où le do^jme évangélique est proclamé. Ce fait est mentionné dans le Manuel de la peinture des couvents du mont Athos , rapporté de Grèce par le courafjeux explorateur M. Didron, et traduit en français par son compag^non de voya^^^e, M. Paul Durand, de Tours (1). Aux noms des philosophes précurseurs, hommes de sage doctrine et de beau langage, h; Manuel ajoute Apollonius de Tvane, Thoulis le roi d'Egypte, le devin Balaam, Zenon , Diomède, Hermogène, et justifie des titres de chacun d'eux à cette exaltation (2). Pareille association des images sacrées et profanes se retrouve à Moscou, dans la cathédrale aux neuf coupoles, Blagvetschenskoï, c'est-à-dire Y Annonciation, ])àtie, suivant la tradition, en 1397, sur le point le plus élevé du Kremlin. Là, j'ai vu les peintures de saints qui tapissent le porche , entourées d'une sorte de cadre ,.,^'^*, formé de iiortraits d'anciens philosophes, historiens et
philosoplies y 11^
de iantK|mté Qutfes Grccs illustrcs, tels qu'Aristote, Ménandre, Pto-
siegent a cote i '
des saints, léméc l'Astronome, Thucydide, Zenon, Anaximandre, Plutarque, Anacharsis. Chaque personnage, désigné par son nom, porte en main la banderole à légende chrétienne, et ne diffère des images des confesseurs de la foi qu'en ce qu'il n'est point décoré de l'auréole (3).
(1) 'Ecu.r,v£ia ■zr^z^^!y(^'■^■:J\ySf\i^, Ce livre publié par M. Didron, sous le titre de Manuel d'iconographie grecque et latine (Paris, Imp. Royale, 1845, iii-8"), est enrichi de notes nombreuses par les laborieux éditeurs, ^'ous aurons l'occasion de reparler plus loin de ce curieux ouvrage.
(2) Pages 148-150 du Guide du mont Atho<;.
(3) Ce fait, que j'ai vérifié en 1857, avait déjà été rapporté par Le Cointe de Laveau, dans sa Description de Moscou, t. I, p. 217. Mos-
Le Manuel de la peinture de l'Église orientale adjoint aux philosophes anciens une sihylle. L'iconographie chrétienne du moyen âge va plus loin : elle en admet douze , qui sont censées avoir prophétisé le Les sibylles
reçoivent
Christ. La plus célèbre est celle d'Erythrée, que cite les honneurs
sacrés.
avec honneur Constantin le Grand, dans une oraison conservée par son panégyriste, Eusèbe de Césarée. Disputant sur une de ces questions théologiques où il se complaisait, l'empereur y allègTie comme argument sans réplique, des vers acrostiches de la sibylle, pour prouver aux payens la mission divine du Sauveur. La glorieuse peinture de Michel-Ange à la chapelle Sixtine, celle de Raphaël à l'église délia Pace, les marbres sculptés qui servent de revêtement extérieur à la maison de Notre-Dame de Lorette, consacrent encore le souvenir chrétien des sibylles. César- Auguste, sous le règne duquel est né le Christ, est aussi traité avec quelque faveur par les pinceaux chrétiens, sous prétexte qu'il eut connaissance de l'incarnation du Sauveur par les écrits de la sibylle d'Erythrée, et l'on Lcmpereur trouve leurs deux images accolées ensemble dans la partage les tribune de l'église de l'Ara-Cœli à Rome. Suivant Jean sacrés,
, ., ^ m ' ^ ' fc\\ k ^ l'Ara-CœU ,
Malala (1) et le compilateur Georges Cedrene i^2), Au- avec k sibylle
1,11 . X • < / d'Erythrée.
miste aurait consulte, dans la quarante-quatrième année de son règne, la sibylle de Cumes, pour savoir quel serait son successeur. La pythie, après s'être un peu fait })rier avant de laisser échapper son secret, aurait
cou, 18o5; livre aiijourJ'luii arriéré, mais consciencieux et de bon conseil.
(1) Pafje 231 de réditioii de Bonn.
(2) Tome I, p. 321, de l'édition de Ronn.
enfin répondu par trois vers dont voici le sens : « Un enfant juif me commande de rentrer dans les enfers d'où je suis venue. Pour toi, sors de ces lieux. » En vertu de quoi Auguste se serait empressé, à son retour à Rome, de fonder sur le Gapitole un autel au Dieu premier-né : Deo py^imogenito. Voilà comme, pour aider à leur manière au Christianisme, les générations successives d'annalistes altérèrent les traditions historiques, les grossirent d'oracles et de prédictions acceptées avidement par la crédulité vulgaire. Rien de plus fréquent que ces fraudes pieuses aux premiers temps du moyen âge. Le plus singulier de ces écrivains apocryphes est le prêtre Paul Orose, contemporain de saint Jérôme et de saint Augustin , mais trop éloigné de leur discernement. Avec sa fureur de tout rapporter forcément à la religion du Christ, il n'a fait de son livre qu'une sorte de plaidoyer, de démonstration torturée du Christianisme (1).
Apothéose L'apothéose des illustres personnages de l'antiquité
des hommes p^yenue , cu dcliors du rite oriental, se retrouve aux papanisine' stallcs de la Cathédrale d'Ulm, mais augmentée encore a cathrdraie ^^^ quclqucs Grccs ct Rouiains : Socrate, Cicéron , Sé- ^ '" nèque, Quintilien, à côté de Ptolémée l'Astronome et de Pythagore : innocent paradoxe qui explique sans l'excuser la promiscuité admise par les Gnostiques et les légendaires. Passe encore pour Socrate, aurait dit Erasme, qui, transporté au nom de ce sage, était tenté d'ajouter aux litanies : Sancte Socrates , ora pro nobis ! Quant à Sénèque, nous verrons plus loin quels droits
(1) On n'a que des fragments de cet ('crivain.