L'ART BYZANTIN EN RUSSIE
l'Occident; mais les peintures religieuses qu'il a produites se sont longtemps arrêtées aux parois latérales des nefs, et les honneurs de V iconostase , qui ferme l'enceinte de l'autel, proprement le sanctuaire, demeuraient exclusivement réservés aux images traditionnelles et canoniques. Il ne serait cependant ])as exact dédire qu'on s'en tienne toujours bien rigoureusement, aujourd'hui, en Russie, à cette pratique exclusive. Le baron de Haxthausen l'affirme, mais il n'a point vu, ou il a mal vu (1). Catherine II fut la première sous qui l'on commença à s'écarter de la rigueur des traditions byzantines en donnant aux figures sacrées un caractère tant soit peu moscovite. Puis, ces figures envahirent ujie partie de l'iconostase, et finirent par le Tentatives franchir. Aux cathédrales de Moscou, à celle de Casan '^hieTj'yzan-'' à Saint-Pétersbourg, à la chapelle du palais impérial *'a'e,rùi{!e°" d'hiver de cette même ville, j'ai vu même l'intérieur «^^"o»"!"'"sacré décoré d'images de tout genre, byzantines ou non byzantines. Celles qui sont de style hiératique seront, si l'on veut, regardées par excellence comme le souvenir le plus vénérable des prototvpes sacrés, mais
L'uiiciles, t. VII, Synodus Nicain. II, Actiu vi, col. 831, 832, donne ainsi le texte de leur décision :
« Non est imat;inuin structura ])ictoruin inventio , sed Ecclesiae catholicae probata le{;islatio et traditio. Nam quod vetustate excellit venerandum est, ut inquit divus Basiiius. Testatur hoc ipsa rerum antiquitas et patrum nostrorum, qui Spiritu sancto feruntur, doctrina. Etenim, cuin has in sacris templis conspicerent, ipsi quoque aninio propenso veneranda templa exstruentes, in eis quidem {jratas orationes suas et incruenta sacriHcia Deo omnium rerum domino offerunt. Atqui consillum et traditio ista non est pictoris (ejus eniin sola ars est), Aerurii ordinatio et dispositio patrum nostrorum, quse sedificaverunt. »
(1) Voir ses Eludes sur la Russie , t. 111, p. 110. Paris, Amyot.
enfin les autres ne m'ont nullement semblé allumer une ardeur iconoclaste chez les fidèles. L'iconostase, qui ne s'ouvre que pour l'office, est toujours orné d'un Christ et d'une Vierge de stvle nVjoureusement oriental; mais les j)ortes, mais les entours sont chargés d'anges , de saints , de saintes , peints en buste ou en pied, à la manière de l'art moderne. Pour la décoration de Saint-Isaac, dont la splendeur passe l'imagination , le saint svnode aurait voulu bannir toute figure non hiératique. Il a été entraîné par la force de l'art à des concessions nombreuses , et le pinceau moderne a pris, là comme ailleurs, ses libertés. J'avais même déjà vu, dans l'église d'un couvent de Saint-Pétersbourg, des figures de ronde bosse sculptées sur un tombeau. Néanmoins, grâce à l'orthodoxie iconographique, qui, malgTé ces exceptions, tient son niveau, la peinture d'images hiératicpies fleurit comme aux temps primitifs, à Troïtza , à Moscou , à Toula , dans le centre de la Rus- Cominent sic ( 1 ) . Dcs villages entiers sont habités par des peintres,
e fabriquent
les images OU plutôt par dcs artisans (pii, de père en fils, confec-
byzantiues
russes. tiouncut des Christs, des Vierges, des saints sur les modèles parafés par l'autorité. Tous les habitants, hommes, femmes, enfants, se livrent à cette industrie, au moyen de patrons découpés. Chacun a sa tâche,
(1) Voir sur l'iconofjrapliie moscovite un mémoire inséré dans le huitième vulunio des Mémoires de la Société d'archéologie et de numismatique de Saittt-Pétersbourq, pajjes 1 à 136, sous le titre suivant : Histoire de iiconographie russe juscju au dix-septième siècle, par Ravissky. Cet ouvrage a remporté un piùx décerné par cette Société, le 28 sc^îteinbre 1836. Augmenté par l'auteur, il a été, en outre, l'objet d'uu prix Suuvaroff que lui a décerné l'Académie des Sciences de Russie. Ce mémoire n'a pas été traduit en français.
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toujours la même : celui-ci fait les yeux, cet autre la bouche ; un autre encore découpe les rayons de métal qui entourent la face; un contre-maître donne l'ensemble. De même que les anciens Athéniens, (|ui coulaient en métaux précieux les principales images de leurs divinités et les incrustaient de pierreries éclatantes, les Russes font aussi des images où, suivant le rite, les chairs sont toujours peintes, mais ou les rayons et les nimbes sont de vermeil ou d'or, les ajustements relevés de perles fines, de diamants et autres jovaux du ])lus haut prix. Ces produits, riches ou modestes , défrayent d'images religieuses la Russie entière, les grands comme le peuple, et se répandent à profusion dans tous les pays de rite oriental. Chaque pièce , dans les palais et chez les particuliers orthodoxes, a son image canonique suspendue dans un coin apparent, symbole de l'œil, toujours ouvert, de Dieu. J'en ai retrouvé une myriade dans ces espèces de colonies slaves, semées comme des ruches autour de la ville de Rude, en Hongrie; et nos soldats en ont ramassé au cou des officiers et des soldats russes tués en Grimée. Dans tout cela, il faut encore une fois le reconnaître, l'idée d'art est subordonnée à l'idée mystique , ou , pour parler plus juste , ici l'art est pour peu de chose; jamais il n'est le but 5 tout au plus serait-il le moyen ; et ces ouvriers de la foi grecque n'ont rien qui, pour le talent, les élève au-dessus des figuristes de la Suisse, de Nurenberg ou d'Ober-Ammergau.
M. le comte Auguste de Rastard, qui a pénétré fort avant dans les obscurités de l'art chrétien , a trouvé en un précieux manuscrit grec du onzième siècle un
Quelques
portraits de
saints.
Manuel Philé.
portrait de saint Jean Clirysostome qu'il a cru devoir reproduire, et qui, n'eùt-il point d'authenticité en tant que portrait, offre encore un incontestable intérêt archéologique. Beaucoup d'autres manuscrits byzantins contiennent de ces portraits. A la Bibliothèque impériale de Paris , on trouve un manuscrit du neuvième siècle (1) qui renferme un recueil de loci communes extraits des écrits dogmatiques ou épistolaires des Pères de l'Eglise ; le portrait de chaque Père cité est peint dans un médaillon à fond doré, en marge du livre, vis-à-vis de la citation. La même bibliothèque possède deux manuscrits du dixième siècle qui contiennent : l'un l'effigie du roi David et de quelques autres prophètes (2) ; l'autre, les portraits des quatre évangélistes (3). Dans un ménologe ou martyrologe de l'empereur Basile le Macédonien, livre de la bilîliothèque du Vatican, et dont l'exécution remonte au dixième siècle, on voit une fort belle tète de saint Grégoire avec des figures assez remarquables de patriarches. On pourrait multiplier à l'infini ces citations, mais sans plus de crédit en matière d'authenticité.
Les poésies inédites de Manuel Philé, poète bvzantin du commencement du quatorzième siècle, publiées, il y a cinq à six ans, par ^L Emmanuel Miller de l'Institut (4) , intéressent à la fois les lettres et l'iconographie chrétienne. Un très-grand nombre de ces pièces rendent
(1) Cod. Reg., no 923.
(2) Cod. Reg., n» 134.
(3) Cod. Coisliti, n" 20.
(4) Manueli'! Puil.î: Carmina. Paris, Impr. Iiiipér. 1S55-1857, 2 vul in-8". Prsf., p. va.