‹ Causeries d'un curieuxChapitre 34 sur 124 · SI · texte numérisé non relu

SI

Saint Justin,

martyr,

tient pour

la laideur.

TertuUien

est de même avis.

Partage des opinions

dans une

même E{;lise

surlaquestinu

de la fijtire

du Christ.

la discussion qui s'ouvrit entre les docteurs sur la laideur ou la beauté du Christ. Or, de part ni d'autre on neu a dit un mot. Saint Justin , martvr, se déclara pour la difformité des traits. « En se montrant sous ces dehors abjects d'humiliation, disait-il, le Sauveur n'a fait fpi'ajouter à ce que le mystère de la rédemption offi'e de sublime et de touchant (1). '> Le fougueux docteur carthaginois TertuUien (2) se prononça de même, avec les Manichéens, pour la laideur.

« Il n'a pas même de distinction dans la physionomie, disait-il : Ne aspectu quidem honestus (3)." « Nec humanœ honestatis fuit corpus ejus (4). »

«Qu'il soit sans considération, qu'il soit abject, qu'il soit méprisé, c'est mon Christ à moi : Si inglorius, si ignobilis, si inhonorabilis, meus erit Christus, " disait-il ailleurs encore (5).

Les Pères des quatrième et cinquième siècles étaiejit partagés sur ce point, et il n'y avait pas unanimité dans la même Eglise. Les uns voulaient qu'à raison de l'incarnation divine , le Messie eût été d'un aspect imposant , majestueux , et de cette beauté attrayante qui est le reflet d'une belle âme. Les autres, adoptant l'interprétation de Justin et de TertuUien , en faisaient un être repoussant de laideur, par suite de toutes nos iniquités dont il s'est chargé et de l'état d'humiliation

(1) 'Asior, xai à-tuov Œiav£VTa....xai àcior,ç.... y.at avOptoroç àîior,;, aTiaoç. IJialo(jue avec Tryphon , lxxxv, lxxxviii.

(2) ISé vers 160, mort en 245.

(3) Adversiis JuiL, xiv.

(4) I)e carnat. Christi, ix.

(5) Advers. Marcian., III, 17.

ICO>'OGRAPIIIE DU CHRIST. 85

OÙ il a voulu être réduit pendant sa passion (1). En saim Grévain le grand docteur d'Orient, saint Grégoire de etsaL'tJeaif Nysse, né vers 332, mort vers 396 ou 400, soutient Jmoi^jnem'^ que le Christ n'avait voilé sa divinité qu'autant qu'il la boamé. était nécessaire pour ne point blesser les regards des hommes (2). En vain une autre grande lumière de la même Eglise, saint Jean Chrysostome, contemporain de saint Grégoire, combattit pour la beauté de l'Homme- Dieu, et fut suivi, trois siècles plus tard, dans cette voie, par saint Jean Damascène (3) , la Ijizarre f>pinion de la saim Jean laideur prévalut chez quelques docteurs d'Orient, ac- ticnri*iîs'si^ créditée surtout — chose incroyable ! — par les j,, ]}p"nu'. du Grecs, par les descendants de ces générations dont tant de splendides ouvrages, demeurés la gloire et la leçon du génie humain , ont consacré le jjeau idéal. Une opinion aussi contraire aux traditions de l'antiquité idolâtre fournissait des armes au paganisme railleur, et l'on vit, à cette occasion, le philosophe épicurien Celse multiplier ses violents sarcasmes : «Votre Jésus est laid, s'écriait-il, donc il n'est pas j'.aiiieries Dieu (4)! » Pour prouver, il est vrai, que les Grecs su'iTa'iald'ciun'ont pas été partisans du système de la laideur du Sauveur, on a cité une certaine lettre où saint Timothée, premier évéque d'Ephèse et compagnon des travaux de l'apôtre saint Paul, parle à saint Denis l'Aréopagite de la beauté de l'Homme-Dieu. Mais il y aurait d'abord à prouver que cette lettre n'est pas

(1) Voir le P. Petau, De incainatione , lib. X, c. v, n"^ 11 et 12.

(2) In Cantic. canticoium homil.

(3) ^é vers 676, mort vers 760.

(4j Celse, rapporté par OrigÈ>e, Contra Cehum, 1. VI, c. lsxv.

à rele^nicr parmi les apocryphes, comme les œuvres attribuées à l'Aréopagite lui-même. Quoi qu'il en soit, les trois grands docteurs de l'Eglise d'Occident, saint Ambroise (1), saint Jérôme (2), saint Augustin (3), prirent la défense de la beauté du Messie, et l'opinion contraire, assez promptement décréditée chez les Pères latins, ne conserva guère de partisans qu'en Asie et en Afrique.

TémoiiînaRcs Malheureusement, les Apôtres et les Evangélistes

mystiques

<ies Écritures n'ont laissé sur la personne du Sauveur aucun ren-

sur rextérieur . , ,

(1.1 Christ, seignement qui soit parvenu jusqu à nous, et les prophéties que l'on trouve dans l'Ancien Testament paraissent, au premier as])ect, contradictoires :

« Vous surpassez en beauté tous les enfants des hommes, et une grâce admirable est répandue sur vos lèvres, » dit David (4-).

« Il est sans beauté, sans éclat... Il nous a paru un objet de mépris, le dernier des hommes, » dit Isaïe (5).

Le premier texte est généralement entendu de la beauté ùité?'ieia~e du Messie, à raison de l'union delà divinité avec l'humanité. Quant aux dernières paroles, le patriarche d'Alexandrie, saint Cyrille (6), en les rapportant, se hâte d'ajouter qu'elles ne veulent exprimer qu'une laideur relative et ne font allusion qu'à la nature humaine du Messie, par ojiposition avec les

(1) Psé vers 340 , mort en 397.

(2) ]Sé vers 331 , mort en 420.

(3) Né en 354, mort en 430.

(4) Psaume xi.iv, 3. C'est une des phrases de la lettre de Lentulus

(5) Is., Lin , 2-3.

(6) jSé en 315, mort en 386.

perfections divines (1); et les docteurs s'accordent à appliquer uniquement ces mêmes paroles au temps de la Passion. Il ne parait pas supposable en effet que le Christ ait été laid. La beauté extérieure est déjà une éloquence qui vient en aide à l'éloquence de l'àme. Si le Messie eût été laid , il eût été bafoué par les pavens sur sa laideur, et les Evangiles en eussent parlé.

« Taille élevée, sourcils arqués, yeux beaux, nez bien proportionné , chevelure bouclée , le cou légèrement penché, carnation fine, barbe noire, le visage <le teinte de froment à l'image de sa mère ; doigts longs, voix so.nore, élocution suave. De douceur ineffable; placide, résigné, patient (2). »

Tels sont les traits principaux du portrait que saint Portrait Jean-Damascène trace de Jésus, d'après les traditions par saint j cjui avaient cours de son temps.

Saint Anschaire, archevêque Brème, qui mourut après saint Je résumait en quelques paroles un j)ortrait semblable

ean Damascène.

Saint Anschaire , archevêque de Hambourg et de Par saint

T» • • . - • T 1 T-v r^ I Anschaire.

Brème, qui mourut après saint Jean de Damas, vers 804,

(1) 'Aa/;/}ui.cov xai àTîCTiïjç otà to àvOpwTrtvov. Saint Cyrille, dans le Glnpliyra in E.xodiim, t. I, part, ii, p. 250.

RAOï'L-RoiiHETTE, DIscours déjà cité, page 19, a emprunté à Emeric David {^Discours hhtorique sur la peinture^ p. 55) cette citation de ^aint Cyrille, mais il l'a confondue dans son renvoi avec celle des Glaphyra in Genesitn , p. 43, qui est tout différente. Raoul-Rocliette n'est pas le seul <{ui, sur la foi d'Eiiieiic David, ait commis la même méprise, tant on se copie les uns les autres.

Il V a ei'reur positive dans l'interprétation d'Emeric David, et cette erreur est d'autant plus sin^julière qu'à la ]>age 52 de ce même Discours -sur la peinture, cet écrivain cite en français, dans son texte et sous le nom d'Isaïe, la phrase que, dans sa note, j). 55, il cite en {jrec sous le nom de saint Cyrille. Ou il a commis une étraiijje distraction, ou il travaillait de seconde main.

(2) OEuvres de saint Jean Damateène, édit. citée, t. I , pp. 630-63J .

n Voici Tenir, disait-il, un homme de taille imposante, vêtu à la manière des Juifs, beau de visape. De ses yeux jaillissent, comme une flamme, les ravons de la splendeur divine... Il parle d'une voix pleine de douceur ( I ) . »

Poitrail .lu Saint Bernard, dans le douzième siècle, reprend, à

Christ par ' 1 '

saiiiiBeniard. sq,i tour, avcc SOU eutliousiasuie, le thème de la beauté

du Sauveur. Suivant lui , elle surpassait celle des

an^jes; elle faisait l'admiration et la joie des essences

célestes (2).

Par L'historien otcc Nicéphore Galliste, qui florissait

^iicépliorc u 1 i

Gaiiisic. sous les Paléologuc , et mourut, à ce qu'on suppose, en 1350, donne aussi un portrait du Messie, mais il serait superflu de le citer, car il rentre tout à fait dans l'esprit et presque dans les expressions de celui qu'a donné saint Jean Damascène, (jui vivait six siècles avant Nicéphore (3).

P^*" Saint Laurent Justinien , premier ])atriarche de Ye-

saint Laurent ' ^

justiiiien. nise, mort en 1455, a laissé aussi quelques traits sur la personne du Christ. ^lais ces traits caractérisent j)lutôt l'essence mystique du Sauveur que son incarnation. Il en ressort cependant que l'auteur croyait ii l'exquise beauté de l'Horame-Dieu (4). Au surplus,.

(1) Ad. SS. Oïd. S. Benedict. V<= vol. Vii- de saint Anscliaire.

(2) Saint liElsNAliD, Sermon II, Poini/i. prini. pust uctav. Epiph.y. t. I, col. 807.

Id. Serin. I, In feslis amniiDn sancto/iim, t. I, col. 1023.

(3) rs'iOEPiiORVS Callistcs, EcclesiaUicx historiœ libri XVIII, grxcenunc primum edili , etc. Liitet. Parisior. Cramoisy. 1630, in-fol., livre I , ch. xl. — On lui a beaucoup emprunté pour la lettre tle Lentulus..

(4) Traité De casto connubio. OEuvres de saint Laurent Justinien.. Venise, 1751, 2 vol. in-fol.

IG0^;0GRAPI11E DU CiillIST. b'O

saint Ambroise, Nicéphorc Callisto et saint Laurent Justinien n'avaient fait (jue se conformer à l'opinion dn grand pape Adrien I", elii en 772, du temps de Charlemagne, et dont les légats avaient occupé la première place au deuxième concile de Nicée qui statua contre les iconoclastes (1).

Sans raffiner sur les probabilités historiques, on peut '■" '■'■sum. ,

j)<)iiit tl imaj;!

inférer de ces disputes mêmes qu'à cette époque la ryeik tradition n'avait point conservé de la figure du Christ

du s

aiiveur.

(1) La fi{!ure tlu Sauveur a donne lieu a nu {'laiitl nouiljie d ou- ^

. 1 . 1 . , , , Ouvrages qui

vrages, inuependaininent de ceux (jue nous avons cite». Jules-César traitent de

Scaliqer proclame la beauté suprême du Messie dans son livre inti- ^ iconographie

tulé : Exerciiutwnes ad CarcL, exercit. CCCVII, n° ii. (Francof.,

Coriielinx à Lapide ^Comment, in iitiat. l'niph. max. xVntwoipia' , 1622, j). V70) se déclare partisan delà laideur du Christ : « Erat aspectabilis, dit-il, non habebat aliquid di^jnum aspcctu. »

Saamaise s'est aussi occupé de la H{|iue du Clirist (/?c cruce , Kpistol. ad Barlholiniun, à la suite d(; la dissertation de Ijartholinus : De lutcre Christi. 16 V6, p. 502).

Voir encore F. Vavassoris, Societ. Jes., Déforma Christi liber, 1649, Parisiis, Cramoisy, in-8". Une autre édition donnée à Rostock, en 1666, même format, a pour titre F. Vavassor, De forma Christi diini vivcret in terris, cum prafuione de facie Dei, et brevi mantissâ obseivalionum , denuo éditas à Josuâ Ardio. Ce Père, qui veut que le Christ n'ait été ni beau ni laid, dit qu'à l'époque de sa publication, les temmes voulaient que le Christ eût été beau, et les hommes, qu'il eiit été fort laid : « Horreus aspectu » (p. 317).

Nicolaus lliGALïius, De pulchritudine corporis D. N. Jesu Christi, dans son commentaire sur saint Cvprien, Paris, 1649, in-folio, pages 235-246. Rigault se déclare ouvertement contre la beauté du Christ.

J)e sim/ulari Christi Jesu , D. N. Salvatoris , pulchritudine assertin, in ijuâ tani antiijuis auani niodernis scriptoribus illani iinpugnanlibus abundè respondetur. Autore R. P. Petro Pilaiieto, ordinis Minorum theolocjo. Parisiis, Lud. Boullenger; 1651, in-12, de 14 et 172 pages. C'est un partisan exclusif de la beauté du .Sauveur.

Le P. rs'athanicl Sotvel, dans son édition de la Ilibliothera Societalis Jesu de Ribadeneira , au mot Jean Ferrier, attribue à J. Ferrier

90 LIVRE PRE.MIEH.

1111 type ])C'int ou sculpté, d'iuic individualité assez précise pour le perpétuer à titre authentique. Il suffit d'ailleurs d'un premier coup d'oeil , en examinant les effigies les plus anciennes, j)Our y reconnaître, dans la physionomie comme dans le costume , un caractère

un ouvrage écrit en françai-;, intitulé : De la beauté du Chrixt. Paris, Florent Lamhot , 1657, in-12. Je n'ai pvi me procurer ce volume.

Pétri HABERCOnsii PielaUf mysteriiini , seii Christuloçjia vcl tractatus (le perxonâ Cliristi. Giessœ , 1671, in-4".

Jean Fecut, Noctes Chrixlianx. Dourlach, 1677, et Leipzig, 1706.

Le Même, De forma faciei Christi, dum in his terris viveret. 1695, Rostock. — 1706, in-S*', pages 359 et suivantes.

M. 1. Reiskii Exercitation. histor. de Imaqinihuf: Jesu Christi. lena, 1685.

Dans leurs notes aux œuvres de saint Jérôme (1693; t. I, col. 377, note A, et t. VII, col. 59), les PP. Pou[;ct et Martianay tiennent pour la liideur (lu Clirist; mais ils veulent cependant qu il ait eu ses moments de Ijeauté.

Justi Godof. R.\nESEni Dissertatio de Christi forma et staturû. Dans ses Amxnilates hist. pliihA. Li])sife, 1695, in-S"^, pages 365-373.

Ern. Salorn. Cipriam De pulchritudine corporis Christi prolusio. Dans ses Selecta p)-Ofjrammafa , 1708, in-8'^, pages 88-94.

Essai de réflexions sacrées sur la personne de Jésus-Christ, par Jean Gaspard Mefickes. Ce traité est en latin dans la Bibliothèque philolorjitjue de Théodore Asée et de Fréd. Adolphe Lampe. 1719, 6 vol. iii-8'', t. IV, pages 883 et suivantes. Le titre exact de l'ouvrage est Bibliuthèuue ancienne et moderne de Jean Le Clerc, t. XXIV, pages 4 et suivantes, Amsterdam.

Le P. de La Rue, dans ses Notes sur Oritjène, re|)rocbe aux peintres de s'être étudiés à donner trop de I)(.'auté au Clirist. Oiuc. Opéra. 1733, p. 689.

Thom. Lewis, Incjuiry into the shape , the beauty and stature oj thc person oj the Christ, and of the Virgin Mary, offered to the considération uf the late couverts to popery. London , Stralian, 1735, Jn-8<'.

Dans les Dissertations r^ui peuvent servir de prolé<jomènes de l'Ecriture sainte , par Dom Aucjustin Calmet, imprimées en 1720, à Paris, 3 vol. in-4'', on trouve une Dissertation très-bien faite sur la beauté du Christ.

ICONOGUAl'IilE DU CHRIST. 91

grec ou romain, sans aucun linéament du type ara]je et Israélite (jui devait être celui des traits du Christ. Ainsi, avant que le style ])vzantin immobilisât à la grecque la figure et le costume de Jésus, les peintures des catacombes romaines lui donnaient une fijrnre romaine et \c

Carol. Henric. Zeihicii, De ^linciva ad Cliiisù imatjiiiem efjicla. Wittemberg, en Saxe, 1755.

Lex têtes du Christ, publiées par Yuster , la iiiènie année.

Siiuihilder uiid Kunlsvorslcllungen der alten Christen (c'est-à-dire, Images synibolicjues et leprésentatioiis figurées des anciens clirétiens), parties I et II. Altona, 1825, in-4".

Recherches h istoriques sur la personne du Christ et celle de Marie, etc., par un ancien bibliothécaire (GaJ)riel Peignot), Dijon, 1829.

AcGrSTi, Matériaux pour Vliistoire de l'art cl de la litur/jie chrétienne^ t- 1 5 P- 50. Leipzig, 1841.

Delà poésie chrétienne dans son principe, dans sa matière et dans ses formes , par A. F. Rio. Forme de l'art. Peinture. Paris, 1836.

Un second volume de cet ouvrage a paru, en 1855, sous ce titre : De l'art chrétien. C'est un livre plein de saine érudition et de noI)lcs pensées : œuvre à la fois d'iui vrai savant et d'un homme de cœur. Malheureusement, ce (ju'il donne d'original est ce qui touche le moins à l'iconographie du Cln-ist. Pour ce point particulier, il jiarait avoir emprunté aux discours d'Emeric David.

Un ouvrage estimable, sous forme de dictionnaire, u Chrisiliche Sjm.bolik » (Svmbolique chrétienne), publié en 1854-1855, à Ratisbonne, — 2 vol. in-S", — par le fameux gallophage wurtembergeois Wolfgang Menzel, expose, dans un assez bon ordre et avec (pielque méthode, les jjhases diverses qu'a subies l'iconojjrapliie chrétienne dans ses rapports avec le dogme, l'iiistoire, la peinture, la sculjituie, l'architecture, même la musique et la liturgie.

Hacfioglypta sive picturx et sculpturx sacrx anlviuiores, prxsertim qux Romx reperiuntur, explicatx a Joannc L'IIelreix (Macario). Lut. Parisior., 1856. Ce livre, édité de nos jours par le P. Jésuite Raphaël Garrucci, était en cours d'exécution quand L'Heureux mourut, en 1614. C'est la suite d'un travail commencé par Cliacon. On y trouve, pages 11-23, quelques notes sur l'iconographie de ]N'otre-Seigneur.

TlSCHENDORF, Anecdota sacra et profana. A la page 129, on trouve un morceau d'un lioinain, nonnné Elpiiis, doiniant le portiait du Chii>t.

92 LIVRE PIIEMIER.

revêtaient de la toge et du palliuiii. Chaque époque et chaque peuj)le mettent beaucoup du leur dans le j)a.sgé (pi'ils étudient et qu'ils représentent. De là les altérations successives dans les traditions. Et, en effet, saint Aupustin, qui écrivait à la fin du quatrième siècle

Cliaque u ^ i

peuple peint et au Commencement du cinciuième, parle des innom-

le Christ ^ '■

à sa propre brablcs vaHétés de physionomie que les peintres de

iniafje. i J J l

son temps imaginaient de donner au Christ, qui naturellement, dit le saint, n'eu avait qu'une, quelle qu'elle fût ; et il déclare, en résumé, (pi'on nen possède aucune image réelle (1).

« Les Grecs, disait le schismatique Photius, pensent qu'il se fit homme à leur image; les Romains, qu'il avait la figure d'un Romain; les Indiens, celle d'un Indien. Les Ethiopiens, à leur tour, ne manquent pas d'en faire un Noir (2) ; » sans compter les bizarreries des sectes qui, à l'exemjjle des Gnostiques, des !\Ianichéens et de quelques Pères d'Afrique, travestissent si étrangement l'image du Christ, et vont plus loin encore : témoiîi les Catharins albigeois qui la peignirent aussi laide que possible, avec un seul œil de Cyclope au milieu du front.

Qui s'étonnerait de la disposition de l'homme à tout peindre à sa propre image et à se renfermer, pour les symboles, dans la sphère étroite qui fraj)pe immédia-

(1) Quà fuerit ille (Christus) facie nos peiiitus i{;noranius... nain et ipsius Doniinicse faciei carnis innumerabilium cojjitationum diversitate variatur et finyitur, quae tamen una erat, quœeuinque erat. S. Auglst. De Trinitute, 1. VIII, c. iv et v, t. III de ses œuvres.

Saint Augustin, né à Tagaste, en Afrique, le 3 noveniljre 354, niuurut le 23 août 430 , lors de l'invasion des Vandales.

(2) PiiOTius, Epist. 64. Édit. de Londres, 1651.

tement ses sens? Cette disposition a été de tons les temps et de tous les arts. Qu'est-ce autre chose, au moyen âge , que ce travestissement des Juifs contemporains du Sauveur : idées, mœurs, usages, costumes, en bourgeois des quatorzième et quinzième siècles, dans les mystères représentés par les Confrères de la Passion? Plus tard, en tel de ses tableaux, Ilemljrandt faisait d'Abraham un bourgeois de son temps, et du Messie un bourgmestre de Saardam. Dans les vieilles peintures représentant la chute d'Adam et d'Eve, il n'est pas rare que le fruit qui sert à la séduction diffère suivant les pavs et les provinces. En Normandie et en Picardie, c'est la pomme classique, l'une des richesses du pays ; en Bourgogne et en Champagne , la grappe de raisin ; en Provence et en Portugal, la figue et l'orange; tandis qu'en Amérique, c'est la goyave. Le Guide de la peinture du mont Athos prescrit la figue. Le figuier est sous la protection d'un saint grec, saint Théodore, surnommé le Sykéotès, c'est-à-dire le mangeur de figues. En Grèce, c'est donc généralement la figue qui est adoptée , à raison de la douceur et de l'abondance de ce fruit. En Italie, c'est tantôt la figue, tantôt l'orange, selon le caprice et les provinces.

Ainsi deux types iconographicpies du Messie sont en présence :

Le type de l'Eglise d'Occident et le type de l'Eglise d'Orient.

Ces types conventionnels subissent de nombreuses vicissitudes et des altérations, à raison de la controverse qui s'établit, entre les docteurs de l'une et de l'autre Eglise, sur la laideur ou la beauté du Christ. Les uns ,

94 LIVRE IMIEMIER.

et surtout les Orientaux , ])()ur laisser plus de place an spiritualisme, le font laid. Les autres veulent (pie chez lui, la fijjure, pour imposer aux hommes, ait répondu en beauté à la beauté de l'àme. Pendant deux siècles, cette thèse étrange est le champ clos d'un art imj)uissant, ou plutôt, à vrai dire, on fait laid, partout et toujours, faute de savoir faire beau.

L'art chrétien de l'Occident naît dans les catacombes,

rude et informe , mais empreint de je ne sais quel reflet

lyi"^ simple à la fois et triomiihant des premiers martyrs. De

(lu portrait ^ i i ^

du Christ là il passe dans les églises avec sa rudesse, mais aussi par iKfîiise avcc sa firandcur, et l'on se rappelle Ghirlandaio di-

.rOeci.leut. " , ' ^' •'

sant, après avoir vu les premières mosaïques des églises romaines, que c'était la vraie peinture pour l'éternité. Les plus anciens exemples de l'art religieux occidental sont dans les catacombes de Rome, au cimetière de Saint-Callixte, qui remontent au cinquième siècle. Les peintures de la chapelle du cimetière de Saint-Pontian sont des souvenirs moins anciens.

Tvix- ié(7ii(- 1^6 son côté , l'art oriental sort des épaisseurs et 'Troriiliit!'^ grossièretés de ses premiers essais. Il s'assied, et, adoptant un système canonique, il immo])ilise, à sa manière, le type de l'Homme-Dieu, et trouve, dans les conditions de son immuta])ilité même, unité, gravité de style, grandeur religieuse. Ce caractère s'étend aussi à nombre des monuments de l'architecture, et il est même tels édifices religieux de la décadence et voisins du grand naufrage de l'empire romain , sur lesquels s'est imprimé ce cachet d'élévation sacrée, et qui imposent par la sublimité du caractère , en dehors des qualités de l'art. L'abside de la basilique de Saint-

ICO^OCrllAPIIIE DU CHRIST. 95

Ambroise à Milan (1), avec ses mosaïques grandioses de travail grec ; la chapelle de Saint-Satyrus, près de Sainte-Marie, avec ses majestueuses figures de saints, dans la même ville ; Saint-Apollinaire de Ravenne, avec sa gigantescpie ])rocession mvstique de saint INIartin; Saint-Vital, avec sa splendide procession de Dédicace, rachètent par la force du sentiment tout ce qu'on y peut regretter d'imperfection dans le style architectonique.

A part les liizarreries des illumines du gnosticisme, r.emystiiisme quelles furent les origines réelles de la portraiture du sont les Christ? On l'a vu, le mysticisme et la fantaisie. Ce qui, ]„"„t'iaitiiro au commencement, était l'œuvre de l'imagination, devint tradition respectable pour le grand nom])re, l'œuvre du miracle pour quel(jucs-uns. Telles sont les images peintes ou sculptées non produites par la main de l'homme : achéiropoiètes , ayîtooTvotViTot , disaient les Grecs; sine manu factve, disaient les Latins. Cette mystérieuse origine frappait plus ])rofondément l'imagination des peuples. Parmi ces portraits obtenus par Les

d, •-• IxjI* i II i saints suaires

eviation de toute loi naturelle, on compte sur- „]i,.aciilc

niiraciileiix.

tout ce qu'on a appelé la vera icon (2), la véritable image du Sauveur (la face avec les cheveux), imprimée, disaient les traditions, soit sur mi linge envoyé par le Messie au satra])e Abgar, soit sur le voile de la sainte s;,|„t s„ai,-e femme qui aurait essuyé la face de Jésus se traînant ,,ar"jésus à au Calvaire sous le poids de la croix; soit sur le suaire ^ ^^^^'

(1) Fondée en 387.

(2) Etrange association d'un mot latin et d'un mot {{rcc. On retrouve fréquemment de ces mots liybrides dans le Moyen Age.

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