‹ Causeries d'un curieuxChapitre 4 sur 124 · eint (les sen · texte numérisé non relu

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séductions de Paul et Yu'ginie, et vous courrez grand timents fiu'il risque de vous tromper sur le caractère de 1 auteur; témoin mademoiselle Didot, qui, d'après la lecture du livre , crut réaliser un rêve de félicité en épousant le peintre de ces tableaux attendrissants, et ne trouva en lui qu'un homme de désolant égoïsme, violent contre le faible, mendiant auprès du puissant. J'ai recueilli de la bouche d'une amie intime de cette digne femme, les anecdotes les plus étranges sur ce faux bonhomme.

En retournant la médaille, voyez encore cette autre TioisJosepU transformation littéraire. Qui ne connaît les écrits du en un seul. comte Joseph de Maistre où il pose et proclame le bourreau comme la clef de voûte de l'édifice social? Je me sentais, je l'avoue, une répulsion instinctive pour un tel écrivain, et j'aurais volontiers renvoyé le knout de ses paradoxes aux bourreaux de la Pologne. La puissance incontestable d'esprit de cet homme aussi rare par la force de tête que par celle du style, semblait avoir ramassé les armes d'un autre siècle pour les jeter en défi aux sociétés modernes ; et l'absolutisme insolent, l'intolérance inexorable de ses livres, avaient quelque chose de révoltant. Eh bien, il y a plusieurs hommes dans cet homme : l'ogre théocratique, l'écrivain spéculatif, l'homme privé. Le premier, fidèle quand même aux traditions du passé, méconnaît trop souvent ce qu'il faut savoir accorder au mouvement social, et traduit

avec une loyauté intrépide, mais avec le froid et le tranchant du fer, avec une voix de gourdin , comme Grimm disait de Duclos, ses théories philosophiques et politiques, qui tranchent et écrasent sous prétexte de réédifier. L'homme privé, au contraire, n'a plus rien des rigueurs du théoricien audacieux; plein de charme, de mansuétude, d'épanchement, il trompe dans ses lettres pohtiques intimes, dans ses lettres de famiile, toutes nos prévisions. Sa voix v prend des accents attendris qui ne semblent pouvoir venir que du cœur, et dans le déshabillé ce n'est plus qu'un homme de douce et belle humeur, qu'on se sentirait enclin à aimer. La publication récente de ses Correspondances familières a beaucoup servi sa mémoire, en mettant son caractère sous un jour plus aimable. Ce n'est pas que dans le laisser-aller épistolaire il fasse défaut à ses principes : l'absolutisme antique et immuable est toujours son épée de chevet ; mais cet absolutisme a ses accommodements et ses tolérances ; il sait excuser quand , rigide ailleurs, il condamnait sans appel. Il se souvient du Dieu qui pardonne, lui qui n'avait sous la plume que le Quantus tremor du Dies iree. Il y a tel passage de cette Correspondance où l'émigré se sépare de l'émigration ; il Y a même telle de ses lettres politiques à M. de Bonald où c'est lui qui est le modéré. Tant il est vrai, comme nous le disions tout à l'heure, que dans ses livres l'homme ne peint que son esprit et ses idées, tandis que dans ses lettres il se livre à nu avec l'entrain et les vraies couleurs de ses sentiments et de son caractère ! L'auteur du Pape et des Soirées de Saint-Pétershourg , voilà le premier Joseph de Maistre. Ses letties nous

en peigfnent nn second. En voici venir un troisième : c'est le diplomate dont le ministère du comte de Cavour a publié les correspondances. Celui-là est tout aussi étrange, incroyable, inattendu. Sa dépêche machiavélique ne sait plus rien respecter; elle met tous les paradoxes par-dessus tous les principes et conspue le Pape lui-même. Il faut avouer qu'elle le fait quelquefois avec une hauteur et une justesse de vue politique à faire peur. Dans tous les cas, ne nous hâtons pas trop de faire de cet écrivain un bonhomme. Attendons du moins les cent ans révolus pour le béatifier ; mais applaudissons-nous d'avoir connu ses Correspondances, qui ont livré le secret d'un des côtés les plus curieux d'un caractère aussi complexe.

Les Autographes fournissent de toute manière des services

, . , y • • Ti > ' 1 il i vers rendus

lumières aux ecrivams. Ils servent a reparer des erreurs par les

!•• > .11 , ^ • 1 • X Aiitographes.

historiques, a contrôler les mots historiques controuvés, à dénoncer les lettres supposées ou fabricpées, à rectifier les textes, à reconnaître certains manuscrits d'écriture incertaine.

Le sujet des imitations et des faux sera amplement ils servent développé en son lieu dans les volumes qui vont suivre, i

1 ' I 1 r 1 siippo

et nous insisterons avec d autant plus de torce sur les ,,i le moyens pratiques de reconnaître la fraude, que mieux vaut prémunir à l'avance les honnêtes gens contre les procédés de la supercherie que de tenter après coup d'éclairer une dupe dont l'amour-projjre éblouit touours le jugement et se révolte même contre l'évidence :

L'homme est de glace aux vérités, Il est de feu pour le mensonjje.

i reconnaître

les

appositions

et les fabrications.

Nul doute qu'il ue faille eu cela procéder avec mesure et délicatesse. Nul doute que si l'on a conçu une opinion , il ne faille pas la soutenir seulement parce qu'on en est l'auteur, mais parce qu'on la croit vraie et utile. L'homme honnête, dont l'esprit ne saurait être offusqué par les nuages de l'orgueil ni par les prestiges de la préoccupation , la maussaderie de l'humeur ou les bouillons de l'envie, reviendra sur une erreur personnelle avec la même franchise qu'il aura mise à pousser de front aux erreurs d'autrui. Mais tant pis si, dans la discussion, on vient à percer le ballon de quelque sot amoiu'-propre ou souIca er quelque tempête intéressée. Malheureusement, plus nos ardentes convoitises s'attachent à de minimes objets, plus elles sont voisines des susceptibilités passionnées. Curieuse chose en vérité que les ventes d'autographes et de livres ! Les mêmes goûts ne font ni ne res])ectent les amitiés : on entre amis, on sort ennemis. Faible humanité! Les conseils sont suspects et mal reçus : « Le potier envie le potier. » La prudence consisterait, ce semble, h s'éclairer mutuellement avec netteté, avec bonne foi, non à oublier qu'une erreur de fait peut jeter un homme sage dans le ridicule , et qu'il y a puérilité à ne pas convenir franchement d'une bagatelle. Un siècle, il est vrai, si actif, où l'on perd son temps d'une façon si violemment affairée, laisse peu de minutes de reste pour s'arrêter à soulever ces petits mystères. Il est cependant quelques béats, amis constants et intelligents du vrai, qui pèsent, raisonnent, jugent leurs propres goûts et n'acceptent pas leurs plaisirs comme les enfants du peuple reçoivent la religion et la morale.

sous forme de préjugé. Nous examinerons donc. Trop de candeur est sottise : « Stidta est niinia ingenuitas, » comme dit Publius Syrus.

Rectifier les textes est d'une nécessité très-fréquente. Rectification

. , P .,1 'les textes

Les copies manuscrites, les ]mj)rimes, rourmillent souvent d'inexactitudes. J'en ai déjà donné ailleurs sur Malherbe des preuves curieuses; j'en donnerai de non moins piquantes. Avant les travaux de M. Victor Cousin et de M. Prosper Faugère sur Biaise Pascal, ce de Pascal; génie aussi élevé que Descartes, aussi vigoureux que Bossuet, nous n'avions j)as encore le véritable texte des pensées du maître. Les feuilles volantes réunies en volumes à la Bibliothèque impériale , et qui étaient les notes particulières où il avait déposé les germes éclatants d'un grand ouvrage sur la Religion , nous ont livré ce texte au vrai. C'est pour avoir été minutieusement revue sur les originaux , que l'édition des Lettres de madame de Sévigné, dont M. Régnier, de l'Institut, «'c sévigné; prépare la publication d'après les notes de Monmerqué, sera excellente. Les textes avaient été altérés, interpolés dès la première publication par la petite-fille de la marquise, madame de Simiane, par le chevalier Marins de Perrin et jiar la maladresse et l'incurie des éditeurs successifs. Nous aurons enfin une Sévigné nouvelle, une vraie Sévigné, avec tout son naturel et toutes ses grâces , comme nous aurons une INIaintenon véritable dans toute sa dignité épistolaire , 'le Maintenon d'après les originaux collationnés par M. Théophile Lavallée. Ces sortes d'éditions correctes sont des réparations littéraires et comme des résurrections. Elles sont un hommage rendu aux grands esprits qui nous

ont éclairés, et quand de tels travaux s'adressent à nos gloires nationales, ils empruntent quelque chose de la piété et du patriotisme. iNIais aussi, pour s'attaquer à une étude de restauration si délicate et en quelque sorte sacrée, il faut autre chose que la patience du Curieux et du scholiaste, il faut encore l'enthousiasme du beau, le vif sentiment de l'art.

<je (ju'oti perd Le dédaiu des patientes recherches dans les vieux

à dédaigner ^. ii)!-- < i 11

les documents tcmoiguagcs de 1 lîistoirc secrète, dans les documents autographes, a porté malheur à certains historiens. Ceux-ci, avec plus d'érudition et de scholastique que de résultats lumineux et d'esprit pratique, végètent servilement dans les sentiers battus. Ceux-là, enrôlés sous telle ou telle bannière politique, tentent à passionner le passé au service des rancunes et des ambitions du présent. Ou bien c'est une école moderne qui met le lyrisme et le pittoresque à la place de la vérité et prend le papillotage de ses enluminures pour l'énergie de tableaux d'histoire.

Le véridique Mézeray, plume d'acier et toute d'une pièce, mais naïve et vigoureuse, avait fermé, au dixseptième siècle, la tradition des historiens à sève gauloise , rouverte de nos jours avec plus de sûreté , d'élégance et d'ampleur. Quand, jaloux des lauriers de cet écrivain, le Père Daniel entreprit de compiler l'histoire au profit de l'autorité royale et de la gloire de la société de Jésus, il se rendit à la Bibliothèque de la rue de Richelieu. Là, le savant Boivin lui communiqua, dit malignement Lenglet du Fresnov, « douze cents volumes in-folio de pièces originales et manuscrites ; et ce Père fut très-content après les avoir vus. » En effet, il passa

Mt-zeray.

Le Père Daniel lit du doi[;t les documents.

une lieure ou deux à lire du doigt ces montagues de documents, puis, mesurant d'un œil épouvanté la profondeur du gouffre où il lui faudrait se plonger, il ne se soucia pas d'être le Ciuiius de l'histoire et de s'immoler pour son pays. Il remercia poliment le bibliothécaire, insinua qu'avec les documents qu'il avait déjà recueillis il pourrait écrire une histoire fort lisible sans périr sous de telles recouj)es et paperasses, et fit son siège. Il peignit à grand renfort de couleur, avec ime érudition plus adroite, ce semble, et plus captieuse que profonde, une galerie élégante de portraits de princes, derrière laquelle se fondent à distance les grandes figures nationales , le peuple et la noblesse ; et son histoire n'eut pas en résumé l'ampleur et l'autorité que plus d'étude atu^ait assurées à l'écrivain. Aussi vint un jour le comte de Boulainvilliers, qui compta sur ses doigts dix mille bévues dans le livre du jésuite. Qu'eùt-il dit, bon Dieu! de la détestable et fade compilation de Velly, Villaret et Garnier! Je ne connais personne qui ait aujourd'hui le courage d'en pousser jusqu'au bout la lecture , tandis qu'il est encore d'excellents esprits qui affrontent d'un cœur satisfait les écrits nerveux du vieux Mézeray et y retournent.

Tel fut à peu près, au rapport de IM. d'Israéli, le mode de composition de l'histoire d'Ecosse écrite par Gilbert Stuart à l'encontre de Robertson. Sur ce qu'on Gilbert sman. lui recommandait, touchant son sujet, des volumes de lettres autographes inédites , il objecta qu'on avait beaucoup plus imprimé là-dessus qu'il n'en saurait lire. Voilà comme tant d'auteurs systématiques ou légers, lesMichelet, et à un degré très-inférieur, les Gapefigue,

David Hume n'ouvre pas pour sou histoire les documents qui l'entourent.

et tant d'autres encore, traitent d'un ton dégagé la mvise de l'histoire et comptent sur les ailes brillantes de leur style pour être portés à la postérité ; mais finalement le dédain épaissira les ténèbres autour de leur nom, et le dégoût aura particulièrement fait justice de ce libelle de M. Michelet prostituant un talent incontestable à juger Marie-Antoinette sur l'unique témoignage des plus sales pamphlets révolutionnaires.

Le jacobite écossais David Hume ne languissait puère non plus à attendre de sévères informations avant d'écrire, et ses annales sceptiques et trop vantées faiblissent devant les sources. Garde de la bibliothèque des avocats , il en avait les livres à sa discrétion , et volontiers s'en contentait. Quand il composait, il étalait en cercle sur son sofa ceux dont il croyait avoir affaire et qu'on peut voir encore marqués de sa main , et rarement ])renait-il la peine de se lever pour y vérifier une recherche. Encore moins se fût-il dérangé pour aller au dehors fouiller des documents autographes. Quinze jours durant, il s'annonça au State paper office, où les papiers les plus précieux ])romis à son histoire l'attendirent en vain. Que s'ensuivit-il? La publication de documents authentiques et autographes lui donna de son vivant plus d'un rude démenti. Parurent les Papiers d'hiat de Murdin , au moment où David Hume avait sous presse un des passages les plus, délicats de son histoire. Rien de plaisant et d'instructif comme la lettre qu'il écrivit à cette occasion à son rival le docteur Robertson. « Ah! s'écriait-il, nous sommes tous dans le faux! » Il courut à l'imprimerie, et il

arrêta le tirage, pour dire le contre- pied de ce qu'il iivait écrit du fond de son fauteuil.

Quand M, de Lamartine eut publié son livre sur les ^^ ^^.

^ A Lamartine

Girondins, où l'imagination se ioue avec des fantômes ^t son livre

' u J (les Giron-

sanglants ; où l'auteur et le lecteur s'enivrent de style «^inset s'habituent à voir une Iliade dans la dégoûtante histoire des scélérats de la Montagne : « Avez-vous lu mon ouvrage? » demanda-t-il à M. Alexandre Dumas. Celuici lui répondit ce mot si plaisant dans sa bouche : «C'est superbe! C'est de l'histoire élevée à la hauteur du roman. »

Cette ardente curiosité des documents n'est pas «ans détracteurs. Quelques-uns se demandent si les archéologues ne menacent point de nos jours de remplacer les historiens; si les vues historiques, s'i le talent, si les conceptions d'artiste, si la verve d'écrivain ne sera pas étouffée sous le détail, l'inédit et les preuves. « Que m'importent, s'écriait un jour M. Philarète Cliasles, — je crois même qu'il l'a écrit, — que m'importent la patience et le scrupule d'un ancien habitant de la bibliothèque d'Alexandrie qui m'aurait conservé en vingt-cinq volumes in-folio les billets doux de Ciéopâtre et ses mémoires de blanchisseuse ou de joaillier! Au lieu d'y voir plus clair, je la connaîtrais moins. » A la bonne heure, l'excès est toujours à côté du bon, l'abus à côté de l'usage. Il ne faut pas tout voir dans l'Autographe, comme Vestris voyait tout dans un menuet, comme aujourd'hui quelques-uns voient toute l'histoire du monde dans l'épigraphie. Les feuilles volantes autographes les plus authentiques (qui le conteste?) ne sont pas plus la grande histoire que le grain

de froment n'est une moisson, que le brin d'herbe n'est un paysage ou la science botanique, pas plus qu'un lingot ne cesse d'être stérile avant d'avoir passé sous le coin du monnayeur. Mais encore une fois c'est un élé- Hiiieis doux ment de vérité, c'est le pain dans le sillon. J'avoue

«le Cléopâtre i i -ii i T

eid'Aspasie. douc que dcs billcts doux d Aspasie et de Cléopâtre ne me gâteraient ])oint leurs portraits. Il ne me déplairait pas de savoir comment s'v prenait l'une pour charmer Périclès, Socrate, Alcibiade, Anaxagore et Phidias, et par quels miracles de coquetterie, de politique et d'esprit, l'autre, ce fatal prodige, cette reine courtisane, regina meretrix , diffamée depuis dix-neuf siècles par tous les historiens, sut vaincre César et dominer le vieux triumvir Antoine, usé dans le sang et dans la débauche. Des billets d'elle m'en diraient plus que les traditions effacées du médecin d'Amphissa n'avaient pu en apprendre au grand-père du conteur Plutarque. Les Non, les archéologues ne sauraient obscurcir les vues

chéologiqties dc l'historieu. Vaines craintes auxquelles de vrais his-

iie saurarent

obscurcir toHCUs se sout cliargcs de repondre. Assurément il

les vues des ni • i i • i i r • ±.

vrais est d un bon esprit de laisser tomber les menus laits , de se préoccuper de la sobriété historique et se montrer plus annaliste que compilateur d'anecdotes. Gardons cependant de négliger les circonstances : « sans elles les faits demeurent comme décharnés, » dit Fénelon. Et à ce propos, il prise hautement la simplicité naïve et désordonnée de Froissart parce qu' « il peint tout le détail » . Le Curieux ne ramasse que des monuments morts; c'est à l'art, c'est à la science, c'est à l'histoire à leur rendre la vie. Tant qu'ils restent épars et délaissés, comme le dit si bien ^I. Salvador clans

son beau livre de La domination romaine en Judée, ils ont quelque analogie avec les ossements retenus au fond des tombeaux ou dispersés dans la campagne dont Ezéchiel a parlé : il leur faut un souffle pour s'émouvoir, se rapprocher et revivre. L'honneiu' de ce souiflt^ appartient évidemment à l'écrivain. Si par malheur il n'a cédé qu'à une illusion ou à rap])àt d'un vain bruit, son œuvre chancelle et s'écroule presque aussitôt que produite. Si, au contraire, son esprit obéit h une bonne inspiration , les faits et les personnages du passé se relèvent à sa voix, marchent dans l'ordre et avec la force d'une armée (1).

On a vu comme MM. Guizot et Thierry se sont retrempés à la source native des documents originaux.

N'est-ce pas également à l'aide des rectifications fournies par les pièces autographes, que lord Macaulav a su ériger un grand monument historique h son pays?

Après la simple et puissante parole de Bossuet, qui i/histoinavait frappé comme en médaille la redoutable figure de cet Olivier Cromwell que les Anglais exaltent ou dénigrent tour à tour, et dont les restes exhumés ont été jetés aux gémonies, des maîtres en avaient touché à grands traits l'effigie en pied. Mais Mark Noble, Thurloe, Whitelocke, n'offraient à leurs pinceaux que des éléments incomplets ou altérés. Aujourd'hui, grâce aux opiniâtres recherches du jacolnn Thomas Carlisle, tont Cromwell nous est rendu avec ses lettres : le jour luit en cette âme prédestinée. M. Guizot, avec cette hau- m. Gui/.ot.

(1) V. Histoire de la doitiination romaine en Jtidcc et de la ruine de Jérusalem , par M. Salvauoiî.

teur de vues qui est son attribut et sa (jloire, en a coulé M.villemain. l'image cu brouze, et l'éloquent M. Villemain, chez qui l'élégance, la clarté suprême, le Qoût,sont les moindres qualités de l'esprit, va reprendre en sous-œuvre son travail sur le Protecteur, et mettre la clef de voûte au monument qu'il lui a préparé.

M.Thieis. M. Thiers, sans s'abreuver aux sources authentiques

et neuves, eût-il pu élever au premier empire l'immortel monument que sa plume si ferme, si nette, si lucide, si pénétrante, lui a consacré?

M-Mignet. M. Mignct , dont la droiture de caractère se reflète

en ses œuvres, eût-il pu, sans d'abondants documents autographes, rendre un éclat inattendu à l'un des plus beaux côtés du siècle de Louis XIV, relever la diplomatie française dans l'estime du pays au niveavi des services qu'elle a rendus, et inaugurer la grande figure du ministre de Lionne, si mal mesurée à la hauteur de ce merveilleux esprit avant la publication du livre des Négociations relatives à la succession d'Espagne sous ^ Louis XIV?

Ainsi encore, les lettres de Louis XYI et de Marie- Antoinette, retrouvées dans ces derniers temps, et que nous donnerons au public, ont prouvé que Louis XYI a eu, jusqu'à l'imprudence, l'initiative de la plupart des #>^randes mesures de réformation populaire dont l'honneur exclusif avait été attribué aux encyclopédistes qui l'entouraient.

Voilà des services éminents et très-réels rendus par les documents autographes. On peut leur en demander d'autres encore. On verra dans le volume qui

■va suivre la mention des collections de dessins et On a refait

l'histoire

de gravures : portraits, sujets Jiistoriques , scènes de de France

mœurs, costumes, caricatures; des collections même dos pravures,

de chansons et de vaudevilles, à l'aide desquelles on a des chansons,

essayé de refaire l'histoire. Mais ne pourrait-on aussi On referait

Il 1 1 1 1 surtonl

refaire celle du 'an(ja(je avec les lettres? Les lettres des ihistoire

, . -Il- 1 ' • '''' lan{»a{;e

gens qui n ont point cent de livres, chose éminemment avec les curieuse à étudier! Vn tel recueil hien fait, depuis les temps où notre langue, tour à tour latine, grecque, italienne, espagnole, a halbutié avant d'être fixée, fournirait à l'étude les plus piquants éléments. Mieux que partout ailleurs on y retrouverait, malgré les transformations, l'empreinte du génie national, ses humeurs, son premier suc gaulois. Il a existé une époque intermédiaire entre le français généreux, national du Moyen Age et le français classique. Le premier a eu aussi son âge d'or, et le seizième siècle a succédé à une décadence, h une corru])ti()n ! Dans ces études de linguistique, il V aurait à recueillir de beaux morceaux de littérature brute, qu'on pourrait dégrossir dans les ateliers de l'intelligence. Ne semblerait-il pas que plus un peuple avance dans la civilisation , plus il laisse sur la route les formes pittoresques, naïvement ])oétiques, pareilles à celles qui donnent tant de charme au langage des étrangers et à celui de l'enfance? Les premiers qui ont dit : une tombe q ni frémit , une rage acharnée, une âme de boue, les fots de sang, un cœur qui s'épanche, wne jeunesse en Jleur, wne jeunesse à cueillir, une verte vieillesse, etc., furent des poètes. Or ces locutions ne sont pas toutes des bonheurs d'écrivains; de même que la halle est le lieu où se font le plus de tropes, les let-

très des gens qui ne savent pas écrire sont celles qui en contiennent le plus. Malherbe envoyait volontiers ceux qui le questionnaient sur la langue aux porteurs du port au foin. C'est le j)euple aussi qui conserve, avec les anciennes prononciations, une foule de vieilles tourinires de langage , une foule de mots abandonnés dont l'anglais a fait son profit, grâce au fonds de richesse romane et gauloise que lui apporta Guillaume le Con- (|uérant. Quelle abondance de vieilles expressions vraiment françaises dont la rénovation serait une bonne fortune ! Dérouillons à notre usage nos vieux trésors trop négligés. Les Mémoires mêmes des gentilshommes, dont le style tient le milieu entre le stvie parlé et h; stvle écrit, n'ont déjà plus la même saveur primitive que les lettres des mêmes temps.

Vfiiiir Dans l'ordre des sciences, la botanique, la minéra-

r.\ui<.i;in|.iip logie, la zoologie, la bibliographie, ne sauraient se pasles scipiiccs. ser de l'Autographe pour débrouiller l'origine des annotations, souvent précieuses et inédites, qui peuvent exister sur les herbiers, sur les pièces anatomiques ou entomologiques , sur les collections minérales, sur les Noies livres. N'est-ce pas grâce à la connaissance des écri-

(le

.i(aii liaiino turcs qu'uu grand Curieux a distingué l'autographe de

(M lie Boileaii . i • i ri > i

re<(iiiiiii(s Jean Racme et celui de son tils aine sur les marges d'une édition aldine de Cicéron , trouvée chez un antiquaire de Lvon (1)? C'est encore l'étude des écritures

(1) CiGERONis Epislolx ad Atticum. Pauli Maiiutii iii easdciii scolia. Venetiis, Aldus, 1540, petit in-S".

('.et exemplaire avait déjà paru en 1834, à la première vente de M. de la Jarriette, faite à Paris par le ministère du libraire Merlin. A cette même vente figuraient encore d'auti'es volumes annotés jiar les mêmes Hacine.

(lui a révélé la main de Despréaux dans les notes innombrables dont était chargé un Horace, le même exemplaire sans doute qui avait fourni au satirique les dépouilles de l'antiquité, et qui, avec Juvénal , avait dit en latin :

Qu'on est assis à l'aise aux sernions de Cotin.

Les lettres les plus intimes, celles-là qui contiennent consiataiion des épauchements de cœur, et qui dès lors sont les ])lus rauthemicité

1,1 ., . 1 ,1 , . des lettres

curieuses pour 1 niston-e des mœurs et des caractères , ,io,i siunées. ne sont que bien rarement signées. Gomment en reconnaître les auteurs sans la comparaison des écritures? Dénuée de ce secours, la curiosité aurait langui devant tant de charmants recueils de femmes , (jue le mystère . „

1 J Lettres

même rend phis piquantes dans leurs agitations de ''*^ femmes, dévotion , d'intrigue et d'amour. Nombre de lettres politiques secrètes seraient demeurées anonymes, et l'on n'eût pu du premier coup établir l'authenticité de cette correspondance étincelante de Voltaire, rarement signée, qui contient tout l'homme et tout son «•'^ Voltaue. siècle , avec leurs bonnes comme leurs mauvaises j)assions : les puériles misères de l'amour-propre, la mobilité impétueuse de sentiments ou plutôt de sensations, et la souveraineté du bon sens unies à la sensibilité du talent; la fureur de plaire, l'asservissement à la mode, la servilité courtisanesque à côté du mépris railleur de toute autorité; le cynisme dans les croyances et dans les paroles , le décri des bienséances , associés à une philosophie généreuse, aux verves de la pure éloquence, aux charmes de la grâce , au culte idolâtre de toutes les déhcatesses de la langue. C'est là une correspondance

qui suffirait à défrayer de réputation vingt auteurs différents, d'autant mieux que l'écrivain y professe successivement les opinions les plus diverses, souvent même les plus contradictoires, si bien que les trois convives d'Horace,

Posceiitpi vnrio imiltum divorsa palato,

y trouveraient chacun son compte.

Si le cœur se sent ému à la vue des lieux, au toucher des objets dont le souvenir s'associe à celui des grands hommes, qu'v a-t-il à plus forte raison qui, en pareil cas, ne se puisse dii"e de l'Autographe? car l'Autographe est mieux qu'un souvenir purement matériel, c'est l'émanation de l'homme lui-même, c'est sa pen- Auto{;iapJies géc , c'cst sa maiu , c'est lui. Aussi ne me croirai-ie pas

flf saints ■' ^

autant plug mauvais chrétien si, à un os consacré de saint

(le reliques ,

plus François Xavier, de sainte Thérèse, de sainte Chantai,

la pensée.

de saint François de Sales, de saint Vincent de Paul, je préfère quelque lettre d'vm de ces saints personnages, en quoi , pour ainsi parler, respire encore une partie de son âme. C'est une sainte relique, plus la pensée. « Interdum ad auctoritatcm , disait Erasme, le délicat esprit, en un de ses Dialogues, interdum ad gratiam facit agnita manus (1). »

Certes, toute manie à part, autre chose est de tenir entre ses doigts l'écriture de personnages grands ou utiles, ou bien d'en lire les écrits sur une froide copie ou sur un imprimé. C'est autre chose qu'une énigme,

(1) De rectâ Grxci Latinujue se> inou i: proinintialioiie. hcvde , 1543.

qui cesse d'intéresser quand on en connaît le mot. Qu'on entr'ouvre les autographes, ces linceuls de l'histoire, et par un élan naturel et involontaire, on évoque les apparitions des vieux â(jfes et l'on fait défiler devant soi les illustres morts, comme se promènent les ombres en un dialogue de Lucien, de Fontenelle ou de Fénelon. Ainsi le descendant de Cécrops respire dans les jardins d'Athènes les doux parfums qu'ils exhalent, et s'ensevelit sous les verts ombrages de la Sagesse qui y fleurit :

Cecrojjius suaves expirans liortuliis auras •

Floridis viiidi sopliiœ coinplectitur umbra (1) ;

merveilleux thème ouvert à l'imagination et sur lequel Delille eût pu chercher de beaux vers pour réchauffer son poème.

Il faut tressaillir devant les recueils de lettres auto- iicmy iv. graphes où Henry IV montre sa politique prévoyante , libérale et féconde, sa verve et sa courtoisie gauloise. Pas n'est besoin d'être un Curieux d'Autographes pour se prendre d'émotion en feuilletant les précieux restes d'un roi qui avait appris dans l'étude de Plutarque « ses bons déportements » ; qui , par le tour de ses lettres en style du meilleur temps de Montaigne, a si fort influé sur la langue, et qui portait en son vaste esprit tant de grandes et généreuses pensées alors qu'il tomba sous le couteau du fanatisme, comme dans le sien en portait César quand le poignard lépubhcain l'a tué.

Ainsi encore , que de touchantes idées n'éveille pas saim Vincent en 1 ame i original du sermon [)rononce par saint Vin-

(1) Cirls, I, poi-ine attrihué à Coint-lius Galliis.

cent de Paul devant la cour de Louis XIII en faveur des enfants abandonnés, et qu'il a écrit pour le laisser à madame le Gras, fondatrice avec lui de ces Sœurs de la Charité dont les exemples ressemblent à des ])réceptes.

Bossuci. ^ ç^j^^ Jpg fleurs de lys d'or de la poésie de Mal-

herbe, de Corneille, de Racine, de la Fontaine, tenez en main l'Auto^jraphe des fragments à ajouter à YHistoirc universclle de Bossuet ou l'oraison funèbre du grand Coudé, l'imagination ne va-t-elle pas sur-le-champ ressusciter cette grande figure du dernier des Pères de l'Eglise élevant la langue française jusqu'à lui? Ne vat-elle pas se le peindre en cheveux blancs, au milieu des grandeurs de la cour de Louis XIV, laissant échapper du haut de la chaire en deuil « les derniers restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint? »

Mémoires Q^^g n'éprouve-t-ou point encore en présence des

«le T ureniic. -«- l i i

Mémoires originaux du grand Turenne, que le comte Roy a reçus de la famille des Bouillon, dont il avait acquis les biens ! Et restera-t-on indifférent devant un recueil de lettres autographes du prince de Condé au cardinal Mazarin sur ses campagnes , vrai bréviaire de l'homme de guerre, écrit avec l'épée du prince, alors qu'elle était fidèle au drapeau français?

Si les Autographes de Fénelon , je ne dis pas ses LeW^es spirituelles, qui m'ont toujours un peu inquiété, mais ses lettres au duc de Bourgogne, où la dignité du ministère évangélique est tempérée par cette onction paternelle qu'autorisait l'âge du prince ; mais ses lettres au marquis de Louville, l'œil de Louis XIV à la cour de Philippe V; mais ses lettres au duc de Beauvilliers et au duc de Chevreuse, si ])ien remplies des vérités les

l'riieloi

plus hardies et revêtues de ce charme du cœur qui les fait relire ; ses lettres à l'évêque d' Avranches et au cardinal Quirini , enfin ses lettres et celles de Louis XIV à Philippe Y; si, dis-je, ces Autographes nous tombent sous la main , en abandonnerons-nous la lecture luie fois commencée? Laisserons-nous, sans les lire, les dépêches secrètes du malin marquis de Louville , initié à toutes les intrigues de la cour naissante de Madrid, mieux que cela, à tous les secrets de l'alcôve du jeune Roi, tremblant de peur et d'amour devant l'impérieuse enfant qu'il a reçue pour femme?

La curiosité la moins vive sera éveillée par la Cor- .Madumc respondance intime de madame de Maintenon avec son MaiTucnou. frère, avec les dames de Saint-Gyr, et par celle de la comtesse de la Fayette , dont on n'a publié encore que quelques rares épitres, la Fayette, un modèle de sens et de tact , un des plus délicats esprits qui aient approché des grâces de la marquise de Sévigné. Cette .Madaim curiosité ne sera-t-elle pas éveillée encore par la Cor- ftLausun^' respondance intime de la marquise de Montespan avec cet insolent Gascon, le cadet Lausun, comme le grand Condé l'appelait, l'amant ou plutôt Vaimé de la Grande Mademoiselle , marchant sur les lys aussi fier que le soleil de Louis XIV : Nec plurihus impar?

Qui n'aurait velléité de fouiller à l'aise cette boite de La casseti.- Pandore qui n'a plus même au fond la consolation de d^Fcmcmiei. l'espérance, la Cassette aux poulets de Foucquet, non la fausse, qu'a si niaisement conservée Conrart, mais la vraie, tant citée, toujours insaisissable, un mythe, dont le mystère se peut aujourd'hui révéler en comité secret. Je vous en envoie la clef et vous en ferez dis-

crètemènt sortir les Lelles Danaë qui reçurent la pluie d'or du Surintendant, et qui par malheur ont trop écrit. Vous la trouverez pleine aussi de lettres des agents de politique et d'amour de Foucquet. Ecrivez donc sur une épitre : « Brûlez ma lettre » , pour qu'elle soit justement celle qui sera gardée !

Saillie- On évoque tout un coin et des plus aimables du

Aulaire. . ^ ^ . , , . ,,

siècle de Louis XIY, si le cabinet d un certam Curieux vous livre, parmi ses richesses, les légères feuilles poétiques du vieux marquis de Sainte-Aulaire. A ce nom , tous vont répéter comme par instinct l'élégie anacréontique attribuée d'abord à la Fare :

Où fuvez-vous, Plaisirs, où fuvez-vous, Amours, De mon printemps compagnons si fidèles?

que Sainte-Aulaire écrivit à soixante ans et qui lui ouvrit les portes de l'Académie française ; tous vont redire son charmant rondeau adressé au cardinal de Fleury, et ce frais quatrain qu'il improvisa pour la duchesse du Maine, en jouant avec elle au secret à l'âge de quatre-vingt-quinze ans. Que sera-ce quand on tiendra toutes ces poésies dans ses mains! On a beau faire, la fragilité de notre nature s'émerveille et s'étonne à ce triomphe de l'esprit , de la grâce et du goût sur le temps. Le cœur se sent touché d'une involontaire émotion au souvenir de cette fraîcheur incomparable d'intelligence fine et tempérée; de cette urbanité exquise qui trouve sans le chercher le tour précis, délicat et accompli de la langue; de ce culte attendri de la beauté jusque sous les glaces de l'âge , et en quittant ces précieux débris du siècle de la politesse, on ne peut se dé-

fendre de reconnaître que la sensibilité du vieillard qui

ne prétend pas à rendre sensible, est encore une grâce.

Celui qui aime à chercber le vrai de la vie dans les Correspondances confidences du désliabilléépistolaire, ne manquera pas galantes

de la marquise

d'être alléché par la friandise des correspondances ga- du chasteiei

• 1 I 1 II avec le père

lantes de la marquise du Ghastelet et de la comtesse de l'entant

ni • T 1 • (• • 1 ''^ Voltaire.

tl Houdetot avec Saint - Lambert , aussi Iroidement

aimable que froid poëte, et qui s'amusait à se laisser

aimer. Homme étrange qui fut le père de l'enfant de

Voltaire à Cirev, et le rival de Jeaii-Jacques écon-

duit à Sannois ! Quelques-uns auraient également Le maréchal

plaisir, ne fût-ce que pour se faire peur, aux heures de Richelieu,

, T . . ■., . , .le vice du

trop confiantes de loisir et d enjouement, a parcourir xvni»: siècle. les lettres du maréchal de Richelieu à l'innombrable essaim de ses maîtresses et les réponses de ces dames : princesses du sang, souveraines et financières, actrices, courtisanes et duchesses, à cet homme unique, négociateur, héros de boudoir et de champ de bataille : toute une société en carnaval, toute une volée de folles escompteuses de la jeunesse, effeuillant leurs roses à toutes les brises qui passent, et se précipitant tête baissée avec le pays dans l'abime des révolutions. C'est là de l'histoire, et de la plus poignante. Mais passons, et laissons ce triste côté social. Laissons l'orfiie, et

" Récréations

cherchons la récréation du cœur. A côté des paysages ''" '^**"''comme enivrés de Watteau , de Lancret et de Fragonard, où la belle blonde, madame Michelin, qui aimait à demi-voix, se cachait derrière une charmille; où mademoiselle de Charolais, la duchesse de Modène, la duchesse de Yilleroy, vêtues d'une nuée de gaze ou de vent tissu, comme disait Publius Syrus des dames

romaines , jetaient sans façon leur tour de (jorye sur le premier buisson d'aubépine en fleur, il y a mieux à voir ; on ferme ses portes et ses fenêtres , et dans le demi-jour, les lettres de madame de la Yallière, de madame de la Sablière, de mademoiselle Aïssé à la main, on rêve aux pures tendresses de ces âmes d'élite, qui demandent grâce pour leur siècle au Dieu qui pardonne. L'amour est une larme qui part de l'œil et tombe dans le cœur, dit encore Publius Syrus :

Aiiior, lit lacrvma, oculo oritur, in pertus cadit.

Les iemes Et si VOUS avez douccur à répandre des larmes, cette

(le Louis XVI , . i , m • • 11

PI de Madame pluic du cœur, OU pcut cvoqucr 1 liistoue en deuil, on

Klisai)elh. i-ii i-»r-i • iij. 1

peut bre les lettres de Marie-Antoinettc, les lettres de Louis XVI et de Madame Elisal)etli, et mesurer tout ce qu'il y a de grandeur et de sanglantes angoisses dans ces infortunes, dont les péripéties sont plus poignantes encore que celles dont les grands maîtres de l'antiquité se sont faits les peintres.

Eh bien, il y aura abondamment de tout cela, et cent autres choses encore, dans les volumes qui vont suivre , et tout ce que notre cabinet pourra posséder de curieux appartiendra au public. Nous poursuivrons d'abord nos recherches jusque dans l'Antiquité; car l'Antiquité a eu, comme notre société moderne, ses Curieux de documents écrits, ses publications d'après des richesses de Collections autographiques, et même ses faussaires de lettres. Nous poursuivrons également le goût des Autographes à l'étranger, où il fleurit tout aussi vivement qu'en France; et nous ferons une excursion jusque chez les Chinois, dont la nation tout entière

a cette folie. Aussi bien ce peuple lointain, qui se croit immortel parce qu'il est immobile, mérite d'être traité comme les Anciens : la distance des lieux équivaut à celle des temps. Enfin , après avoir pris le plus long pour arriver à nos propres Curieux , à ceux avec qui nous vivons, nous passerons en revue les grands cabinets formés cbez nous depuis le seizième siècle, et nous indiquerons les origines des archives publiques, dont les Collections particulières, il faut le reconnaître, ont été les exemples et les modèles.

Il est aussi une étude que nous ferons toujours marcher de pair avec celle des documents écrits , c'est celle Lttud.-

du portrait

de l'Iconographie. Un des penchants les plus naturels inaichera

lie pair

de l'homme est de chercher à connaître les traits phy- avec celle

. . . ilesdocmiieiils

siques des personnages dopt on lui dépeint les traits écrits. moraux. J'examinais un jour le portrait de madame Scarron, si délicatement exécuté au burin par l'artiste romain Paolo Mercuri, pour le livre de M. le duc de Noailles sur la marquise de Maintenon, et n'ayant pas, à première vue, trouvé cette séduisante image en harmonie complète avec l'effigie la |)lus connue de cette femme célèbre, celle de ^lignard qui est au Louvre, j'éprouvais quelques scrupules sur l'authenticité de l'émail de Petitot reproduit par Mercuri , dont nous avions déjà une belle mais fausse image de Christophe Colomb. En des traits caractéristiques de la face chez madame Scarron, semblait offrir une dissemblance fondamentale que la différence d'âge avait peine à justifier. Alors, pour m'éclairer, je comparai l'émail avec des peintures et des gravures nombreuses représentant la

marquise, et mes doutes finirent par s'eclaircir, mais au prix de laborieuses recherches. Le portrait était vrai ; uiais ki conclusion est rarement la même pour d'autres. La lé^jèreté , l'i^^norance ou la mauvaise foi qui multi])lient les fausses attributions; la mode qui altère les traits et les physionomies ; l'industrie du peintre ou du sculpteur qui ne donne que des masques jetés au même moule ; le pastiche qui repasse son {^ros fil dans la dentelle des temps passés et travestit les effigies anciennes : que de motifs réunis pour justifier nos scru})ules ! Ouvrez une même porte à la vérité et au mensonjjfe , et soyez assuré que le mensonge passera le j)remier. Et de fait, combien n'est-il pas d'effigies qui ont paiu et reparu, également admirées et ressemblantes, sous des noms divers ! Une fois formé à l'esprit critique en général et à la sévère étude de l'archéologie en particulier, on sera plus propre à l'appréciation sérieuse du portrait. 0;i en a tant baptisé ! Qui ne l'a fait ? Moi peut-être ou quelqu'un des miens ! Il faut le reconnaître, les annales de la peinture et de la sculpture de portrait , si jamais on avait la patience de les recueillir, donneraient de Jiombreux démentis à la crédulité qui , sur la foi des catalogues , accepte encore certaines œuvres d'art sans valeur comme des témoignages sérieux. Le plus souvent, il est vrai, la critique a l'inconvénient de détruire sans réédifier, de discréditer des effigies consacrées sans en accréditer de bonnes : inconvénient fâcheux sans doute, mais auquel on doit se résigner : Qui prouve le faux sert la vérité.

Gomment discerner l'erreur? Gomment aussi discerner de la fraude l'erreur involontaire? La tâche est

délicate. Le plus souvent la criti(jue lii plus ferme l'isnue de se ])riser contre des préjugés invétérés , contre tel orgfueil de pays , de caste ou d'école , comme si , en de tels sujets, qui ne sont cependant ni théologiques ni politiques, ce qui a été le plus libéralement accordé aux hommes était le don de ne se point entendre.

Toute règle, tout élément de certitude sont loin de faire défaut à la critique en matière de portrait. A côté des écueils sont les points de repère. Pour l'Antiquité, la plastique , la glyptique , la lithogîyptique et les moluunents écrits ; au Moyen Age , les sceaux , les sculptures et les fresques monumentales et votives; à partir de la Renaissance et iuî peu auparavant, les miniatures de manuscrits, les verrières, enfin les crayons et les gravures : tels sont nos fils conducteurs dans le labvrinthe des temps. Un portrait est comme un fait historique : quand deux auteurs contemporains, placés dans des camps opposés , affirment ce fait , on doit le présumer vrai. De même quand des dessins, des peintures ou des gravures, quand des médailles ou des sculptures du temps, exécutées par des artistes divers et accrédités, confirment un portrait, dont l'authenticité de provenance est d'ailleurs constatée , on ne saurait le ranger j)armi les apocryphes. Il y a aussi, dans la comparaison de portraits divers d'un même personnage, à teniicompte de la mobilité de phvsionomie des modèles , indépendamment des différences d'âge. Tous ces portraits peuvent même ressembler aux originaux, sans se ressembler entièrement entre eux , attendu que chacpie peintre a sa manière de voir son modèle et est différemment frappé de tel ou tel trait caractéristique.

Celui qui commence un livre, a-t-on dit, n'est que l'écolier de celui qui l'achève ; aussi n'ai-je pas la prétention d'épuiser un sujet si riche. Je me suis seulement souvenu que le Portrait est le compafjnon naturel, le coinplément de l'Autographe, et j'ai voulu essaver de prémunir contre les suppositions en ce genre et de montrer par quelques exemples , pris entre mille , ce qu'une semblahle étude pourrait offrir d'instructif et ce (pi' il reste encore à faire à la critique dans une voie trop négligée, où l'attendraient pourtant plus d'une découverte piquante.

Tel est le projet qu'avait conçu depuis longtemps ma curiosité solitaire , lui de ces projets lointains qu'elle avait formés pour les années de retraite et de repos, ces années qu'on ajourne toujours et qui ne viennent jamais. Le repos ne vient pas, mais les ans s'accumulent ; la génération h laquelle j'appartiens s'en va d'où Fou ne revient phis, et j'ai voulu avant de quitter cette terre dire un dernier adieu à ce qui a fait le charme de mes loisirs depuis ma jeunesse. C'est en quelque sorte revivre ses plaisirs et se refaire les récréations du point de départ. Machiavel ne lisait les Anciens qu'à une certaine heure du jour et après avoir fait sa toilette, comme pour se rendre digne de les approcher. Je ne suis pas aussi cérémonieux pour mes autographes et ne me mets ])as les manchettes de M. de Buffon pour y toucher; mais je les aime, je les re.specte comme les derniers bruits des sociétés expirées, comme les derniers accents de la vie de nos pères. On résiste lual, je le sais, à la tentation d'admirer ce <pi'on possède et qu'on est seul à connaître. Aussi m'é-

tudierai-je à faire un choix sévère. Il faut respecter le public. Telle pièce qui peut dans un cabinet remplir line lacune et fournir un point de comparaison, n'a pas toujours de l'intérêt en dehors de la collection même. Telle autre pourrait compromettre un nom vivant et qu'il faut taire. Telle autre encore appartiendra à la classe de ces égarements de l'esprit et de ces oublis des sens qui peuvent bien caractériser une société, même un siècle, que l'on (jarde comme un témoignante, et que l'on voile comme une mauvaise action. Devant ces lettres, on ne dit pas même comme Virgile à Dante : " Regarde, et passe; » on passe sans regarder. Mais on jouit, qnand on a à relever quelque généreuse pensée, ([uelque noble parole, et à recueillir une feuille de la couronne d'un illustre personnage. On se rapj)elle avec bonheur cette belle expi'cssion deSénèqne caractérisant la sève et le jet vigoureux des premiers grands hommes encore voisins de l'origine des choses, et qui s'applique à merveille aux modernes dignes par leurs vertus de ces grandes âmes : Alti spii-itus viros et, nt ita dicam, à diis récentes (1).

Cicéron, qui était un grand Curieux, a dit quelque |)art : « Ces recherches, si elles sont faites dans la vue d'imiter un jour les grands personnages, sont d'un excellent esprit; mais si elles n'ont poiu" but que l'envie de connaître les traces du passé, ce n'est plus (ju'jme distraction de Curieux (2) : Cnriosorum. " Ne

(1) Lettre à Lucilius , xc.

(2) Ista stndia, si ad iinitaiidos snminos viros spectant, in{>eniosorum sunt; sin tantuminodo ad indicia veteris menioria; cognoscenda, curiosorum. (Ciceu., De fiiiibiis bvnorum et malorum^ v, 2.)

soyons pas si sévères; la pensée élevée doit à la vérité toujours être présente : faisons-nous grands hommes si nous le pouvons; mais quand la fête des yeux, quand le plaisir de la possession constitueraient tout le revenu de la philosophie du Curieux d'Autographes, les dilettanti de collections quelles qu'elles soient ne se redoivent rien les uns aux autres, et tous ont leur excuse dans leur innocent plaisir. Que dis-je? la fête des yeux ! N'ai-je pas connu même un aveugle, le spirituel fils du prince de Conti, Charles de Pougens, qui avait puisé à Rome le goût des antiquités de tout genre, amasser avec amour des Autographes (1)? Familier chez la marquise de Créquy, il tenait d'elle les lettres si célèbres qu'elle avaifi reçues de Jean-Jacques Rousseau , et il a publié un recueil de lettres de ce philosophe à la duchesse de- Luxembourg, à Malesherbes et à d'Alembert, tirées de ses collections. Il tenait aussi de madame de Créquy une correspondance des plus piquantes de Chamfort, qui avait écrit à la marquise trois à quatre cents lettres. A tous ces trésors manuscrits il en joignait bien d'autres encore, qui à sa mort se sont disséminés dans Ies> ventes. Il fallait l'entendre, le pauvre homme, raconter

(1) Le chevalier ^Nlarie-Cliarles de Pougens, fils naturel du princede Conti, naquit en 1755. La petite vérole le rendit aveugle à l'âge de vingt-quatre ans. Il n'en continua pas moins à cultiver ses goûts pour les arts et les lettres, et fut poète, antiquaire, imprimeur et libraire .- Il vécut pauvre, peu aimé de Louis XVIII, qui ne voulut point venir à son secours. Il fut cependant de l'Institut. A la fin de sa vie, il s'était retiré près de Soissons, dans un vallon visité par Henry IV, couchait dans le pavillon du Roi, pour ainsi dire dans son lit, et n'en fut pas plus à son aise. Il mourut le 19 décendjre 1833, laissant beaucoup de lettres autographes qui furent vendues aux cnclières.

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lui-même ses restes de bonheurs : « Tenez, me disait-il, livres, médailles, autographes, débris de sculptures, je les flaire, je les respire , je les vois des yeux de tous mes sens. Les livres me courent entre les jambes; les feuilles écrites me volent à la figure et parlent tout bas à mes oreilles, les médailles me dessinent des traits oubliés. Tout parle autour de moi : il suffit d'écouter. » Et ses autographes, dont il avait les poches pleines , ne le quittaient point. Il n'avait pas de plus chères délices que de se les faire lire. Il les adorait, les })alpait, comme Michel-Ange, devenu aveugle, caressait à pleines mains au Vatican le torse d'Apollonius , et l'imagination semblait déchirer un instant le bandeau qui voilait ses yeux. Heureux donc, heureux qui a une passion curieuse et sait accroître son bonheur des choses les plus légères qui l'entourent : joie des temps de calme, consolation des temps de haine et de turbulence! En vain les passions frénétiques s'agitent; en vain les jalousies intestines dévorent l'ordre social , le Curieux met le passé entre le présent et lui. Il ne sait pas si le vent siffle, si la pluie est dans l'air, si le monde effréné d'argent et de bruit , emporté par tous les entraînements de l'exagération , oublie les jeux de l'esprit et la douceur de l'étude et des lettres. Battez-vous à la tribune , relevez vos drapeaux aux portes du i)ays ou sur la terre étrangère, emmanchez vos faisceaux sur des sceptres brisés : le Curieux d'antiquités est las de révolutions, de défaites et de triomphes; il fait silence, il s'isole au milieu des orages; et du fond des siècles qui ne sont plus, sa laborieuse ardeur presse le ciel de hâter les indemnités qu'il nous doit.

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