‹ Causeries d'un curieuxChapitre 5 sur 124 · TOME I. d · texte numérisé non relu

TOME I. d

Un des vifs plaisirs du Curieux est encore d'ouvrir ses collections à des connaisseurs : il v a là pour lui la même joie que pour le poète à lire ses vers. Une autre satisfaction aussi est de pouvoir, par des communications, concourir à de belles publications littéraires. Ainsi, j'ai versé plus de cent lettres dans la collection des écrits de Henry IV, publiée parle digne M. Berger de Xivrey, pour le ministère de l'Instruction publique, et j'ai prêté plus de neuf cents lettres de madame de Maintenon à jM. Lavallée, pour son beau Recueil des œuvres de la marquise. Ce sont des monuments pour lesquels je suis fier d'avoir apporté ma petite pierre. Le célèbre John Evelyn, un des Curieux les plus spirituels et les plus instruits qu'ait eus l'Angleterre, et dont le portrait, dans sa jeunesse, a été gravé par Nanteuil, m'aurait désavoué quant à ces communications. Lié avec tout ce qu'il v avait alors d'artistes, de gens de lettres et de Curieux, il amassait des gravures, des portraits peints, des autographes. Il appréciait surtout les collections de portraits de lord Fairfax, de Ralph Thoresby, de Leeds, dans le Yorkshire; et il rivalisait en ce genre avec les plus illustres. Quant à des autographes, il en avait, comme il le dit dans une lettre datée de Berkeley street, le 21 décembre 1698, et adressée à ce même Thoresby, il en avait une « assemblée glorieuse « , dont le principal fondement avait été un don reçu d'un de ses parents chargé de l'inventaire du comte de Leicester, premier ministre d'Etat de la reine Elisabeth. C'étaient des lettres de la main de l'empereur alors régnant, des rois de France, d'Espagne, de Suède, de Danemark, et de nombre d'autres

potentats , avec des auto(jraphes d'ambassadeurs et des documents ori^jijianx touchant aux plus délicates matières de l'État. Il y avait ajouté de ses deniers (car les ventes d'autographes avaient commencé h Londres dès cette époque) des correspondances de tous les illustres de l'histoire d'Angleterre, (piand un jour le duc de Lauderdale, ayant appris que parmi ces papiers il s'en Lord

1 1 • •»«■ • Lauderdale

trouvait des Maitland, ses ancêtres, et de la renie Marie lui emprunte d Ecosse, vmt le voir, d un air doux et benin, sous autographes

. . • » Il A pour ue les lui

prétexte d une visite , mais réellement pour emprunter point rendre. ces documents. Il les emprunta donc, promettant de les lire en quelques jours et de les rendre. Mais, en vrai Écossais, il n'avait, dit Evelyn, nulle intention de restitution; et de fait, Lauderdale avait bonne pince, et aucune instance, aucune démarche ne réussit à les lui arracher. Enfin , il mourut , on vendit sa bibliothèque, et le pauvre Curieux n'eut pas même la consolation d'y pouvoir racheter ses trésors : ils avaient disparu. Même aventure lui advint avec le fameux doc- onmet

-, T • ^ .en fait autant.

teur Burnet, qui, pour ne pas prencire Japeine de copier «les documents qu'il avait empruntés pour son Histoire de la Réforme, les avait directement livrés comme copie à l'imprimeur, chez qui ils s'étaient égarés. Dégoûté de voir ainsi mutiler sa collection , le bonhomme se défit du reste en faveur d'un de ses amis, qui jura , mais un peu tard, qu'on ne le prendrait point à duperie pareille (1).

On n'a pas besoin de sortir de France pour rencon-

(l) La lettre originale d'Evelvu fait partie de la collection de M. John Yoiing, de Londres.

trer semblables aventures. Malheur au Curieux trop confiant qui oublie celle du roi Candanle : un autre Gygès pourrait bien ]'('gorper méchamment après lui avoir volé son trésor ! Les grands seigneurs de lettres savent bien les cajoler au besoin, ces pauvres Curieux qui leur amassent tout. Tantôt ils publient, malgré les propriétaires, leurs autographes; tantôt ils leur en empruntent qu'ils ne leur rendent pas, ou bien ils ne daignent pas même citer leur nom quand ils se servent de leurs trésors :

Sicut canis ad ÎNiluin, biljens et fugiens.

Avis Ainsi, le lord Brougham, à qui, par l'entremise d'un

d'autographes iHustrc académicicu, j'avais prêté des lettres du dixsur l'emprunt -i ■ , ■ . •>! x- il-' >!->•

(le leurs huitieuie siccie pour ses notices publiées a Pans sur Voltaire et Rousseau, a profité de mes communications et n'a pas indiqué la source où il avait puisé , de sorte que je n'aurais pas même, sans tomber sous le coup de la loi, le droit de réimprimer ce qui m'appartient. Le fait le plus piquant de ce genre est celui qui se passa à l'occasion de la vente des papiers de M. Millon, ancien professeur de philosophie à la Faculté des lettres de Paris, mort en 1840.

Millon n'était point précisément un Curieux d'autographes ; il ne recueillait guère que ce qui touchait de près ou de loin à ses études. Il était à l'affût des manuscrits et des correspondances philosophiques, dont il tirait la fleur pour ses cours, et sa plus grande richesse se composait des dépouilles posthumes du dernier bibliothécaire de la maison de l'Oratoire, Jean-Félicissime Adry, grand Curieux, heureux fureteur qui avait hérité

des papiers du célèbre ami de Malebranche, le Père André, de la Compagnie de Jésus.

Le catalogue imprimé de la vente de Millon annonçait une correspondance de INIalebranclie. Tous les dilettanti d'autographes , tous les dévots de philosophie étaient en émoi. On courut à ces lettres. Rien de plus intéressant. C'était la correspondance que l'auteur de la Recherche de la vérité entretint, dans ses derniers jours (1), sur les doctrines panthéistes de Spinoza, avec Dortous de Mairan, le même cpii fut l'un des quarante de l'Académie française et secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences , et qui venait alors de terminer ses exercices à l'Académie de Longpray. On voyait dans cette correspondance le piquant contraste de deux intelligences : l'une jeune , éveillée par les premières atteintes du doute, et cherchant , pour ainsi parler, comme à plaisir, des objections contre les enseignements de la foi; et l'autre, qui, après avoir résolu, à l'aide de la doctrine sacrée , les questions les plus ardues de la philosophie, n'aspirait plus qu'à jouir de la sérénité et du repos qu'elle avait conquis, et ne se prêtait qu'avec une répugnance visible aux controverses où l'on voulait l'entraîner. Une seule fois, dans une lettre que lui arrache l'insistance de Mairan, Malebranche se laisse aller à la discussion avec le jeune savant. Tout à coup il se ravise, il semble craindre d'ouvrir son âme au doute en cherchant à le guérir dans autrui; il s'interrompt, il brise sa conversation philosophique, et comme s'il ne voyait en lui-même

(1) Malebranche, né en 1638, mourut en 1715.

qiie le prêtre, il traite la curiosité imj)ortune de Mairan à l'ëfjal d'un péché contre la foi , et l'avertit avec une sorte de sévérité de recourir dans une humble confiance h la sainte austérité de la reli(jion.

Nicolas Malebranche était accablé de lettres et de visites, dont sa brusque vivacité ne réussissait pas à le défendre. Le (jrand Coudé, à force de séduction, l'avait attiré à Chantillv; Jacques II et Leibniz l'avaient visité; tout ce qu'il v avait d'admirateurs zélés de cette grande lumière de la métaphysique, de la morale et des lettres, se pressait autour de sa retraite , essavant par toutes les voies d'en violer le secret. On comprend qu'arrivé à cet âge, où la seule affaire de la vie est la mort, il se fut muré, et que le jour ou l'illustre philosophe Berkeley le voulut voir, il eut grand'peine à pénétrer jusqu'à lui. On comprend de même, enfin, que la correspondance de Mairan lui fût comme une bombe qui venait éclater au milieu de sa quiétude contemplative et de sa faiblesse valétudinaire. JMairan, au contraire, dans toute la sève de la jeunesse , dans tout le feu des premières impressions , le serre de sa dialectique vigoureuse et inexorable , et laissant de côté le dogme , demande à voir et à toucher.

Mais Malebranche, soit dégoût de la discussion à l'âge du repos , soit horreur de tout ce qui se rattache à Spinoza, pour lui l'abomination de la désolation, soit peut-être encore vague sentiment des lointains rapports de son orthodoxie un peu suspecte avec la philosophie du monstre, comme il le nomme dans ses Entretiens , déserte, en quelque sorte, la discussion, et se laisse voir, il faut l'avouer, inférieur à son jeune adversaire.

C'est, à n'en pas clouter, cette infériorité même qui avait porté l'Oratoire à (jarder la curieuse correspondance sous le boisseau.

A côté de ce dossier, composé des lettres originales de Malebranche et des minutes de Mairan (1 7 J 3-1714), se trouvait, péle-méle avec les épluchures philosophiques de la vente Millon, l'ébauche autographe et inédite d'un livre que Malebranche avait abandonné en 1680. Cette ébauche, il est vrai , non destinée h l'impression , ne faisait que reproduire faiblement des notions plus fortement et plus disertement développées dans ses grands ouvrages. Mais, du moins, elle avait cela de curieux que, laissant à nu la première empreinte du travail, elle était comme une intime révélation sur la marche et la méthode de ce beau génie , qui , chrétien , ne bâtit que sur les dogmes de la foi ; philosophe , ne relève que de la raison.

De tels documents pouvaient être l'objet d'une publication intéressante. Les enchères allaient s'ouvrir. Un des écrivains dont les premières études comme l'éclatant enseignement avaient pu faire croire à une mission philosophique, s'émut et fit un appel aux Curieux, trop souvent portés à enfouir leurs trésors, plutôt qu'à y faire participer les belles-lettres et l'histoire. Il prit la plume : « Tout ce qui se rapporte à un homme de génie, écrivit-il, n'est pas la propriété d'un seul homme, mais le patrimoine de l'humanité. Malebranche aujourd'hui n'est plus un oratorien, un adversaire des jésuites : élevé au-dessus des misères de l'esprit de parti, dont le temps a fait justice , il n'est plus que le Platon du christianisme, l'ange de la philosophie moderne^

un penseur sublime , un écrivain d'un naturel exquis et d'une grâce incomparable. Retenir, altérer, détruire la correspondance d'un tel personnage, c'est dérober le public, et, à quelque parti qu'on appartienne, c'est soulever contre soi les honnêtes gens de tous les partis (1). "

Malheureusement, cet éloquent et libéral appel courait grand risque de ne point être entendu. A coup sûr, nul ne menace de détruire ou à' altérer; mais il pourrait bien se trouver encore quelque opiniâtre pour retenir ce qui est à lui , comme l'avait fait Adry, comme l'avait fait Millon , d'autant mieux que les bénévoles éditeurs de semblables curiosités ne courent guère les rues.

Le plus simple comme le plus sûr était d'acheter.

Le grand philosophe ne se borna point h son appel. Il n'acheta pas, il est vrai, mais il s'aboucha, en présence de l'ami de lord Brougham, avec un des Curieux les plus zélés : « Je n'achète pas de ces sortes de choses, lui dit-il, les autographes ne sont point mon fait. Ce n'est point l'entité d'une pièce que je prise (il s'est amendé depuis), c'est la pensée. Achetez, prétez-moi les lettres, et je publierai.

— A la bonne heure, répond l'autre. Une pièce publiée a perdu la moitié de sa valeur. A vous la pensée, à moi le caput mnrtuum ; à moi le titre, à vous la rente : un livre de vous vaut bien ce sacrifice. Soit, j'y souscris; mais ne vendons point la peau de l'ours qu'il ne soit par terre. Plusieurs se sont réunis pour acheter le tout, et remettre ensuite le partage à la

(1) Journal dex Savants, année 1841, p. 122.

décision du sort. Je suis du nombre : pour laisser prendre copie, il faudrait avoir désintéressé les autres acquéreurs. Eh bien , jeu accepte la charge. Vous possédez une lettre de Spinoza, que vous tenez de votre ami M. Libri, vraie misère pour vous, qui dédai^jnez de faire collection ; donnez-moi cette pièce, et le droit de publication vous appartient. »

Les Curieux réunis pour l'acquisition étaient, avec l'interlocuteur, le baron de Verstolck de Zoelen, ministre des Affaires étrangères des Pays-Bas; le baron de Ghassiron , aujourd'hui sénateur, et le marquis de Gliàteaugiron.

Marché conclu, le Curieux achète les précieux écrits, et, par l'entremise de l'académicien déjà nommé, les communique au philosophe. Mais là était la pierre d'achoppement. Une fois en possession des pièces, celui-ci donne un tour de clef à la cassette qui renferme son Spinoza , et, à la place, il offre : quoi ? une lettre publiée de Malebranche au Curieux qui vient d'en amasser tout un volume! Puis, sans perdre une minute, en dépit des refus, en dépit des plaintes, des réclamations et protestations les plus énergiques, il distribue les lettres , à l'agape sèche de son samedi , entre trois de ses élèves pour en avoir rapidement copie , il obtient en même temps un tour de faveur au Journal des Savants, pour en faire suivre immédiatement la publication , sous prétexte qu'il y a péril et qu'elles vont passer à l'étranger, — et les compositeurs de l'Imprimerie royale sont à l'œuvre.

Ce sans-façon philosophique émerveilla. Tel donne ou prête de grand cœur, tel a même prêté souvent de

beaux documents au philosophe , qui n'est pas d'humeur h ce qu'on lasse malgré lui de son bien « le patrimoine de l'humanité » . Quinze jours durant, le Curieux envoya chaque matin réclamer ses pièces. Nulles nouvelles : Platon était voué au dieu du silence; Platon relisait sa République, au livre qui contient le perme de la communauté des biens et des femmes. La philosophie, j'imagine, a des privilèges qui simplifient l'économie domestique de la propriété , et que se refuse la naïveté vulgaire. « 0 phvsique! préserve-moi de la métaphysique , ') disait tous les matins le grand Newton.

Le pauvre Curieux ne se fatigua pas. Il fit intervenir l'autorité du digne et loyal académicien. Effort inutile. Un ami commun, l'auteiu' de l'excellente édition de Pascal faite sur les originaux , ne fut pas plus heureux : Platon caressait sa conquête , chose philosophique , partant sienne de droit divin. « Elle doit être à nous ! »

« Exécutez les conventions, objectait M. F ,

ou restituez ! Qui a acheté et payé est propriétaire légitime. Imprimer malgré lui au Journal des Savants, ce serait la violation du droit d'un tiers : car , enfin , s'il vous faisait un procès, quel droit pourriez-vous alléguer? »

« Mon droit » , répliqua le philosophe avec une vivacité qui avait du moins le mérite de la franchise : « Mon

DROIT, c'est ma passion! "

Historique, historique! vous dis-je. Et ce mot précieux n'est pas postérieur à l'anecdote de février 1848 ; c'est un mot de la veille que j'ai mis sous verre pour vous le garder.

Au bout de quinze jours enfin les pièces furent resti-

tuées à leurs propriétaires ; mais le travail d'impression se poussait à l'Imprimerie royale sans que le philosophe dainnât en toucher un mot à celui-ci. Le renard du moins avait la politesse de demander aux poules à quelle sauce elles voulaient être mange'es. Que fit le Curieux? Voyant le maître si pressé de la publicité, il voulut pour sa part y venir en aide. Alors il taille sa plume, il appelle à soi des plumes auxiliaires; en dix jours, Lettres, Méditations philosophiques, tout était copié, imprimé, distribué à l'Institut, publié. Le premier exemplaire fut pour le grand philosophe. Cependant celui-ci insista encore très-vivement pour que sa propre publication s'accomplit au Journal des Savants; mais ce n'eût plus été qu'une dangereuse contrefaçon. Le conseil du journal, assemblé extraordinairement , lui demanda s'il voudrait soutenir le procès à ses pro- ])res frais. Le philosophe n'osa, et les feuilles imprimées allèrent au pilon.

Le philosophe était homme de trop d'esprit pour se fâcher. Il était de trop bonne foi en racontant l'anecdote pour en altérer la vérité. On l'a dit, mais je n'en crois rien. Il se vengea bien un peu de la publication par en médire; il trouva même plus de fautes qu'il n'y en avait dans un volume exécuté au pas de course, par un homme qui n'a pas levé boutique de philosophie. Toutefois, avec les Lettres, avec l'ébauche réellement inédite de Malebranche, le Curieux d'autographes avait donné comme également inédites des Méditations qui ne l'étaient pas. Le philosophe lui en fit reproche, mais si bénignement, qu'on voyait bien qu'il se souvenait d'avoir lui-même re])roduit en 1837 et 1838,

comme tout à fait inédile , une longue pièce sur la Philosophie de Descartes, imprimée une première fois en 1747, et réimprimée une secondé fois en 1772 par Saint-Marc, dans son Avertissement au sujet de l'arrêt burlesque de Boileau. Depuis, en 1843, l'illustre philosophe, dans un rapport à l'Académie française, donna encore comme inédite la Biographie de Jacqueline Pascal par Gilberte (Madame Perier), sa sœur. Il la publia même à ce titre l'année suivante dans la Bibliothèque de l'Lcole des chartes. C'était une erreur, comme le fit observer M. Faugère. Ce morceau avait déjà été imprimé en 1750 dans les IVe^ intéressantes et édifiantes de plusieurs religieuses de Port-Boyal, tome II, page 256 de ce livre publié par l'alabé le Clerc. Après Dieu, qui est infaillible?

Retournons au sujet de mon livre. Tous avez vu quel est le plan de ce travail , que ma haute estime et mon amitié pour votre personne m'ont suggéré la pensée de vous dédier. Vous aimez les lettres et les arts; vous les cultivez avec un goût éclairé dans les rares loisirs de vos graves fonctions ; vous vous entourez de bons livres et d'œuvres de maitres; vous êtes connaisseur et artiste sans songer à l'être : votre suffrage me serait une bonne fortune, comme votre amitié m'est un honneur.

Paris, le 20 septembre I8G1

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