SAINT PAUL ET SÉNÈQUE
Memphis avaient payé leur contingent en fournissant Amnion, Tliolh, Plitliah, Neith, Sérapis, Isis et Osiris, Horiis et Anubis, admis dès longtemps pour la plupart aux honneurs de l'Olympe grec, au moyen de quelque remaniement arbitraire dans leurs attributs divins. La Phrygie avait lourni le cvilte de la mère des dieux; la Perse, celui de Mitlira ; et cette tolérance avait conduit j)ar une pente naturelle à l'indifférence pour l'Hellénisme. Les austérités des Esséniens, les livres du platonicien juif Pliilon , en dépit des nuances d'illuminisme qu'il y révèle; le stoïcisme même des Antonins, persécuteurs ou pacifiques, concouraient en même temps à ouvrir les grandes voies aux doctrines du Christianisme. La })liilosophie du Portique avait dit : Souffrir et s'abstenir; Jésus écrivit de son sang ces paroles divines : Pardonner, aimer son proc/iain comme Triomphe soi-même, rendre le bien pour le mal. La force du cinisiiauisme. Christianisme était dans l'unité de ses principes, dans le spiritualisme de ses tendances, dans la promesse formelle d'ime autre vie, dans la charité fraternelle de sa morale, dans la fermeté simple de ses confesseurs. Ses autels étaient l'arène où tombaient ses martyrs.
D'ailleurs, la révolution était faite dans les esprits quand elle ne l'était pas encore dans les cœurs. Socrate et Gicéron (celui-ci moins explicite et moins convaincu) avaient proclamé l'unité d'une nature éternelle et la nécessité pour l'homme de la reconnaître et de l'adorer. Le traité De la nature des dieux , ceux Des vrais biens et des vrais maux , Des devoirs. De la vieillesse, contiennent autant, sinon plus de maximes morales
allant droit an Christianisme, qu'il ne s'en trouve dans tout ce Sénèque tant cité. Sénèque, à tout prendre, n'est pas un stoïcien pur : sa rhétorique se promène volontiers de Zenon à Platon, et parfois coudoie Epicure. Il lui suffit d'avoir une occasion de faire de l'esprit et de l'éloquence : véritable artiste en sophisme, qui s'enivre de belles paroles, suivant l'occurrence, dût-il se contredire. L'hymne de Cléanthe, conservé par Analogies Stobéc ; le Manucl d'Epictète rédigé par son disciple
des doctrines ,. , . i-»r 4>i -xl'
stoïciennes Amcu ; ics maximcs de Marc-Aurele , respirent 1 esprëceptes du prit dc la morale chrétienne ; et il est dans ces écrits ,
Christianisme. , , . i . i i' x*
comme dans quelques autres plus anciens , de 1 antiquité , tels morceaux où il y aurait seulement peu de mots à changer pour les rendre dignes des Pères de l'Église. Ce ne sont pas seulement quelques rencontres fortuites et affinités de diction , ce sont des rencontres de génie et d'âme, des analogies de sublimité de nature , des rayons de l'éternel et commun bon sens , chez des hommes marqués du doigt de Dieu , quelle que fût la différence des temps et des civilisations. L'évéque d'Antioche, Théophile, citait, pour inspirer la crainte de Dieu, ces paroles d'Eschyle :
« Tu vois la justice muette , inaperçue pendant le sommeil, le voyage, le séjour. Mais elle suit sans interruption, marchant à côté, quelquefois en arrière. La nuit ne cache pas les actions mauvaises. Ce que tu fais, songe que plusieurs dieux le voient (1). »
Il est quelques passages de ces fameux vers dorés du
(1) Fragment d'Eschyle tiaduit par M. Villemain dans son beau livre des Essais sur le génie de Pindare et sur la poésie lyrique, p. 216. Didot, 1859.