ORIGINE DE L'ÉCRITURE
laisseront apparaître un continent immense ; où Tethys, découvrant des mondes nouveaux , reculera les bornes de la terre bien loin au delà de Thulé :
Venicnt annis sœcula seris, Quibus Oceanus vincula rerum Laxet , et inijeiis pateat tellus, Tethjs(jue nouas cletec/at orbes, Nec sit terris nltiina Thule (1).
Avant que François Bacon dressât le code de la méthode expérimentale, Aristote, dès l'antiquité; le moine Roger Bacon, Albert le Grand et d'autres philosophes, au moyen âge; en dernier heu Bernard Palissy, au seizième siècle, avaient reconnu la nécessité de laisser les vagues théories pour s'étayer de l'expérience. Kepler, Galilée, Huvgens, Leibniz, avaient été les précurseurs d'Isaac Newton dans la découverte du système de l'attraction. Galien le médecin de Marc-Aurèle, Servet, Gésalpin, Vésale, avaient préparé la grande découverte de William Harvey, la circulation, ce torrent éternel où bouillonne la vie (2).
(1) Medea, act. II, vers. 375-379.
(2) Sur toutes les découvertes et idées anciennes qui nous viennent sous timbre moderne , on peut consulter un grand nondjre d'ouvrages : Gui Pa>'(;iroli, Rerum memorabiliuin deperditaruni et nuper inveiilarum libri IL Amberg, 1559. 2 vol. in-8". Ce livre était primitivement en italien. Georges Pascu, de Dantzig, Tractatus de novis inventis fjiiorum accuratiori cultiti facem prœtulit antiquitas. Leipzig, 1700. In-4°. Le médecin hollandais Théodore Jansson Van Almelovekn, Onomasticon leriim inventarum et inventa nova anticjua, id est brevis enarratio ortûs et proqressus arlis niedicœ. Amsterdam, 1684. In-8°. Le Tourangeau Louis Dutexs, Recherches sur l'origine des découvertes attribuées aux modernes. 1766. 2 vol. in-S" : ouvrage très-curieux, bien qu'il ait fort déplu aux philosophes et ait été maltraité par Condorcet. Le livre le plus récent sur ce sujet est le Vieux-Neuf, histoire
Conjectures L'iiistoire profane a parlé de la question délicate des iespro;irès oripincs de l'écriture, mais elle n'est pas plus riche que
<le 1 i-nitiire. " 111
l'histoire sainte en informations précises et authentiques. Platon, né quatre cent vingt-neuf ans avant Jésus-Christ, introduisait volontiers dans le discours un apologue, (juand il n'avait rien de mieux à sa disposition pour interpréter la marche de l'esprit humain, et volontiers il faisait intervenir un dieu, dùt-iî l'emprunter en dehors de l'Olympe. Voulant peindre les joies de l'homme prenant possession de l'écriture, il cite le dieu Theuth qui hantait, disait-on, près de Naucratis, en Egvpte, dieu très-anciennement adoré dans le pays, et celui-là même auquel était consacré l'oiseau que l'on nomme Ibis. C'était à lui qu'on attribuait l'invention des nombres, du calcul, de la géométrie et de l'astronomie, puis celle des jeux d'échecs, de dés, et enfin de l'écriture. Platon le fait deviser sur l'utilité des arts avec le roi d'Egypte Thamus, qui habitait la grande ville ca- Li;;;yi)t<. pitalc dc la haute Egypte. Quand ils en viennent à l'écriture : « Cette science, ô roi, lui dit Theuth, rendra les Egyptiens plus savants et plus capables de se souvenir. C'est un remède que j'ai trouvé contre la difficulté d'apprendre et de garder la mémoire des choses (1). » Suivant Platon, ce serait donc le dieu Theuth ou Thotli, le même que l'Hermès des Grecs et le Mercure des Latins, qui serait l'inventeur de l'art
ancienne des inventions et des découvertes modernes , par Edouard FouRMER. 2 vol. in-18. Auparavant avait paru, sans nom d'auteur, un oxcellent travail de M. Saint-Germain Ledvc, intitulé Curiosités des inventions et découvertes. Paris, Paulin et Lechevalier, 1855. Jn-i8. (1) Phèdre, c. 59.
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d'écrire. Ou plutôt l'emploi d'un apologue, en pareille occurrence, donnerait à penser que Platon ne voyait que jeu d'esprit et que fable en ces origines. D'autres ont fait honneur de l'invention à Cécrops, à Orphée, à Linus. Lucain l'attribue aux Phéniciens; Eschyle, à Oiiijine
. , , . . . phénicienne
Prométhée; Eurq^ide , et après lui Tacite, Hygin, des lettres. Dion Chrysostome, à Palaniède. L'un des monuments les plus anciens de l'épigraphie grecque, une tablette de marbre gravée, découverte dans les ruines de Téos, porte le mot phéniciennes à la place du mot lettres, et prouve ainsi que les anciens Grecs reconnaissaient de piano une origine phénicienne à leur alphabet, ainsi que le reconnaît, de son côté, Diodore de Sicile (1), qui donne le mot phéniciennes comme le nom générique des lettres. « Que tout citoyen qui désobéira , dit l'affiche de marbre, périsse lui et sa race... Quiconque fera sauter les phéniciennes de l'inscription ou détruira les tables, périsse lui et sa race (2), »
Suivant Pline l'Ancien, qui n'a rien de trop vif contre Kciimre la crédulité des Grecs et qui lui-même est passablement les Assyriens. superstitieux et crédule, les lettres auraient été, de tout temps, connues des Assyriens. Puis il rapporte d'autres opinions qui les feraient naitre soit en Egypte, soit en Syrie. Gadmus en aurait apporté de Phénicie seize, chez auxquelles Palamède en aurait ajouté quatre, durant la guerre de Troie, etc., etc. (3).
One conclure de la confusion de tous ces témoignages,
(1) DioD. DE Sic, III, 67.
(2) Coi-pus: inscriptionum grœcarum , aucloritale et impcnsis Academiœ regix Borussix, par Roeckh. IS" 30i4.
(3) Plix., Nat. Ilist., VIII, 57 (50).
etaitinventee.
V compris celui d'Hérodote, né cinquante-cinq ans avant Platon, et qui semble tenir avec beaucoup d'autres Caiiiiuis. pour Cadmus comme introducteur des lettres dans la Grèce? C'est que, du temps de tous les écrivains cités, l'invention de l'écriture était déjà assez ancienne pour que les origines ne pussent en être déterminées avec certitude. Le bon H('rodote, qui, du reste, ne semble pas bien sur de son fait, cite à l'appui de son opinion trois épigrammes trouvées à Thèbes, et qu'il fait remonter à l'âge de Cadmus. INIais le texte même de ces épigrammes trahit l'époque des Homérides, ce qui laisse la question entière.
(^uaïui mi fit Sur tout ccla ce qu'on croit savoir le mieux , c'est
<lc la prose,
l'écriture qu'à 1 époquc où Cadmus de Milet, ou Pliérécyde de Scvros, ou l)ien Hécatée aussi de Milet (à vrai dire, on ne saurait établir lequel des trois, si même c'est aucun d'eux), introduisit la prose pour le discours suivi (1), l'écriture était depuis longtemps inventée. Déjà elle avait servi à de nombreux usages, comme nous le dirons plus loin.
Or Cadmus, Pliérécvdc, Hécatée, florissaient environ six cents ans avant l'ère chrétienne , moins de deux cents ans avant Platon. Il en faut mille pour remonter jusqu'à Homère, s'il a existé. Si donc l'auteur ou les auteurs de Y Iliade ne furent que des rhapsodes, s'ils ignorèrent l'art de peindre aux yeux la pensée,
(1) Pline le iSatuialiste (VII, 57 (58)) dit que Pliérétyile, qu'il nomme le premier, fut en prose l'inventeur du discours, et Cadmus l'inventeur du récit historique. Strabon nomme Cadmus avant Pliérécyde. Suidas, qui a écrit vers le règne d'Alexis Comnène, attribue la })rii)rilé à PLérécvde.
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comme telle est l'opinion de l'historien Josèphe, qni avait, sur ce point, les traditions, écrite et orale, de la Palestine et la tradition romaine (I), il faut conclure que c'est dans l'intervalle qui les sépare d'Hécatée que la Grèce connutl'alphabet (2) . Quatre cents années, voilà un assez beau champ pour la dispute ! Par prudence , je ne prendrai point parti, d'autant mieux que Diodore, si fortement enclin au merveilleux, augmente encore la difficulté en agrandissant l'arène, car, à l'en croire, Homère aurait appris les lettres pélasgiennes et pris leçon de sublime sous la fende d'un précepteur appelé Pronapidès d'Athènes (3); ce qui, suivant le poète Naucrate, ne l'aurait pas empêché de voler V Iliade et VOdyssée dans la bibliothèque de Memphis, aujourd'hui le grand Caire, bibliothèque qui était renfermée dans le temple d'Isis. Les Grecs, tout inté- ï-fs Crec'* ressés qu'ils fussent h connaître leurs origines, ne com- commencent
'■ à étudier
mencèrent à les étudier sérieusement que sous Pisis- ie"'s origines
que sous
trate, c'est-à-dire vers la fin du sixième siècle avant Pisistrate Jésus-Christ. Ils ne rencontrèrent plus alors sur leur chemin que de rares vérités noyées au milieu de légendes et de contes puérils. Diodore n'était pas un homme de jugement assez solide pour faire mieux que ses devanciers et démêler le vrai du faux. Dans tous les cas, les philologTies les plus accrédités de nos jours.
(1) Voir sa Réponse à Apioii , au commencement, pa{;e 697, de la traduction des Antiauités judaïaues, par Ariiauld d'Andilly. Amsterdam, veuve Seluppers et Henry Westein , 1681. Un vol. in-fol.
(2) Voir la préface de Paul-Louis Courier, eu tète de son Essai de traduction d'Hérodote,
(3) Bibliot/iè'/ue historirjue, liv. III, cli. 67.
Qu'on
ne savait j)a.s
écrire
(lu temps
d Homère.
Sopliocle ,
Eiiri[)itle et
Virgile
ont dit
le contraire :
fictions de
poètes.
l'illustre Frcdéric-Aiiguste Wolf et son di(>ne élève Auguste Boeckh, qui ont si profondément pénétré dans le génie des anciens peuples, ne font pas remonter, chez les Grecs, l'usage de l'écriture aussi haut que la guerre de Troie (1). Pour ne blesser personne, je me bornerai à constater ces opinions diverses et à rappeler que les inscriptions publiées par Fourmont pour établir l'antiquité de l'écriture n'étaient que des titres inventés par lui et dont Boeckh a démontré la fausseté. Je rappellerai également que les tablettes qu'Homère fait remettre par Prœtus à Bellérophon ne semblent avoir contenu rien de plus que des signes grossiers (2). A la vérité, Sophocle, dans les Trachiniennes , fait décrire par Déjanire les tablettes qu'Hercule lui a laissées; de son côté, Virgile fait écrire parEnée un vers au-dessus d'un bouclier d'airain qu'il suspend en trophée aux portes d'un temple (3). Mais là Sophocle et Virgile, de même qu'Euripide dans V Hippolyte , commettent des anachronismes ; et s'il a plu à l'auteur du Tclémagiie, dans son admirable épisode de Thermosiris, et ailleurs, de faire l'éloge de la lectiu'e , c'est que , par la nature
(1) Voir le Discours préllininaire du Recueil d inscriptions aiecaues de BoECKU, et ]ci Prole'tjoinèites de Frédéric-Aufjuste Wolf, sur lesquels un jeune et iujjénieux érudit, M. Galuski , a donné une remarquable étude dans la Revue des Deux-Mondes, i" mars 1848.
(2) Iliade, VI, V. 168.
(3) « Un bouclier d'airain, partie de l'armure du grand Abas, est suspendu par mes mains aux portes du temple, et je grave ce vers pour inscription : « Dépouille enlevée par Enée aux Grecs victorieux. »
jEre cavo clipeum, magni gestamcn Abantis, Postibus adversis fifîo, et rem carminé sijjno : ^Eneas h^c de Danais victoribus arma.
(Vmc, .£/!., 111, 285-288.)
lire est