CHAPITRE Vil
TACriYGRAPHIE KT CRYPTOGRAPHIE CHEZ LES ANCIENS.
Les anciens usaient parfois entre eux, i)our leurs au- Ecriiure
' ^ chiffrée on
tographes, d'un certain chiffre convenu, ou d'un mode tachygraphie. secret qui variait suivant les peuples et les personnes. Aulu-Gelle (1), si curieux de tous les détails de mœurs, et Plutarque, dans la Vie de Ly scinder (2), rapportent un étrange moyen employé par les éphores de Lacédéinone pour correspondre avec leurs généraux ou leurs amiraux. On avait, de i)art et d'autre, des baguettes i-es scytaics
^ " lacédé-
ou des rouleaux de bois tout à fait pareils en longueur "ioniennes. et en grosseur. Voulait-on s'écrire une dépêche, on roulait en spirale autour de la baguette que l'on avait par devers soi , une lanière étroite de parchemin dont on rapprochait soigneusement les bords. Sur ces bords juxtaposés on écrivait la dépêche , en passant la plume de l'un à l'autre par-dessus la ligne de section , de telle sorte qu'en déroulant la courroie, on coupait les lettres en deux et l'on rendait l'écriture illisible. Le ruban de peau s'envoyait ainsi, et, pour le lire , il n'y avait qu'à l'entortiller autour de la canne correspondante, et h rapprocher bien hermétiquement bord à bord les moitiés de lettres divisées. Ce genre de dépêches, de même que le rouleau qui servait àrenrubaner, s'appelait scy-
(1) Nocles Atticœ, XVII, 9.
(2) Plut., traduction d'Amyot, Vie de Lysander, xxxvi-xxxvii.
taie , oy:j-.d'/:n , « ne ])lus ne moins , dit Plutarque clans la langne d'Amyot, que nous voyons ailleurs ordinairement (jue la chose mesurée s'appelle du mesme nom que fait celle qui mesure. " Cornélius Népos parle également des scytales.
Aipiiaiicts Les anciens avaient aussi des alphabets secrets con-
scci-pts
on (lypio- sistant dans la transposition convenue des lettres, ce
{;ra|)liio.
qui constitue la cryptographie, méthode distincte des notes tironieniies, ou écriture par lettres abrégées ou par signes, appelée tacliygraphie chez les anciens, et plus communément chez nous sténographie , et dont nous parlei'ous tout à l'heure. vSuivaut Plutarque, ce fut Jules César « qui le premier inventa la manière de parler avec ses amis par chiffre de lettres transposées, quand il n'avait pas le loisir de parler de bouche à eulx pour la pressive nécessité de quehpie affaire (1). » Suétone rapporte également cet usage de César. Il dit que « pour les choses les plus secrètes, il usait d'une sorte de chiffre qui rendait le sens tout à fait ijiiutelligible, les lettres étant disposées de manière à ne point former de mots. La méthode consistait à écrire la quatrième lettre de l'alphabet pour la j)remière , par exemple , D pour A , et ainsi de suite (2) ; » il variait ce genre de transpositions. Ainsi, dans une lettre à César, son petit-fils
(1) Plut., Vie de JuViux César, xxii. Tratluction d'Amyot. Le bon évêque ajoute ici un peu au texte de ^^ou auteur, mais le fait est exact historiquement.
(2) Il Si qua ociidtius porfeienda eiant, per iiota.^ scripsit , id est, sic structo literarum ordiue, ut nuilum veibum efficl possct : quae, si quis investigare et persequi velit, quartam elementorum liteiam, id est, D pio A, et peiiude reiiquas conimutet. » Vita C. J. Cœsanx, 56.
CRYPTOGRAPHIE OU TRANSPOSITION' DES LETTRES. 223 Auguste convient avec lui d'employer AB pour BG , et ainsi de suite, et XA pour X (1).
Ce fut très-vraisend)lablement , comme le dit Plu- L'ai])]iai)ei tarque, Jules-César qm, le premier, introduisit cette introduit
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raçon d écriture chez les Romains; mais il n en lut pas JuicsCésai
!'• I 1 1 • venait
1 inventeur, car on la retrouve lonjjtemps avant lui <ie Grèce. chez les Grecs. Ausone, Martial, Eiisèbe, comme on le verra plus loin; Manilius, Prudentius, saint Jérôme, saint Augustin, saint Fulgence, parlent aussi de ces signes secrets. Les calligraphes grecs employaient le plus souvent la condjinaison suivante : — l'alphabet, augmenté de trois signes numériques, c'est-à-dire du digamma , du coph et du sanipi, était divisé en trois sections de neuf lettres, où la première était remplacée par la neuvième, la seconde par la huitième, ainsi de suite; puis la dixième parla dix-huitième, la dix-neuvième par la vingt-septième, etc.
Un grammairien (pii vivait sous Tiljère, Yalerius Livres Pro])us , dont Suétone a écrit la biographie, avait coin- "" Jtîou' "^ posé un livre spécial sur l'interprétation de ces alpha- ' '^'^secms *^' bets secrets. Le livre est perdu, mais Auhi-Gelle nous en a gardé le souvenir : « On a, dit-il, un recueil de lettres de C. Csesar à C. Oppius et à Balbus Cornélius, administrateurs de ses ])iens pendant son absence. On y trouve de temps à autre des lettres isolées , des svllabes sans liaison , qu'on dirait jetées là comme au hasard et sans valeur, et avec lesquelles on ne saurait former des mots. C'est qu'ils étaient convenus
(1) Voir le fiajjmciit conservé par Isidore de SÉvii.le, Ori/jinfs, I, XXIV, § 2.
entre eux d'un certain mode de transposition de ces
lettres Il v a, en effet, un commentaire fait avec
beaucoup de soin par le grammairien Probus sur la valeur secrète de ces lettres dans la correspondance de C. César (1). »
En quoi Le svstèmc de tactiyrjraplue ou sténograpbie antique
consistail la
sténo!ira[ihi(- était cliosc bien différente, et consistait soit en abré-
anlicjue.
viations, soit en signes tout h fait spéciaux.
Dans la première espèce, on consacrait le C pour sifmifier Caïits; le P pour Puhlius; D pour dedicat; S. P. Q. R. pour senatus popidusque romanus; 0. V. F. pour o?'o vos faciatis ; coss ^owr consulihus , etc., etc., usage très-fréquent dans les inscriptions et les affiches. C'est ce que les Romains appelaient litterx singidw, dont ils ont fait par contraction le mot siglse, et nous, siffles. Sigillam, cachet, a la même étymologie.
Quant à l'autre espèce de notes tachvgraphiques , c'étaient des figures qui n'avaient aucun rapport avec les lettres de l'alphabet ordinaire, et dont chacune exprimait soit ime association de mots , soit un mot , soit une svllabe. Elles étaient sans doute un peu livrées à la fantaisie de chacun des praticiens, car, en divers manuscrits tachygraphiques qui nous sont restés, le système de caractères diffère trop pour que les signes
Variété
indéchiffrable
des notes
tachy-
graphi([iies.
(1) Noctes Alticx, XVII, 9. « Liljii sunt ppi>tolarutn C. Caesaris ad C. Oppium et Balbum Corneliuni, qui res cjus absentis curaLant. In his eplstoiis quibusdam in locis inveniuntur litterœ singulariœ sine coagmentis syllal)arum, quas tu putes positas inconditè; nain verba ex his litteris confici nuUa possunt. Eiat autcin conventuni inter eos clandestinum de commutando situ litterarum — Est adeo Probi grammatiei commentarius satis curiosè factas de occulta litterarum significatione epistolaium C. Caîsari» scriptarum. »
tirouienues.
TACHYGRAPIIIE OU STÉ^"OGRAP^IE A>iTIQUE. 223 s'aident mutuellement à fournir une clef uniforme et commune.
L'art de ces notes, introduit, suivant Isidore, chez Notes les Romains par Ennius, fut tellement perfectionné et pratiqué par Tiron, l'affranchi de Cicéron , rpii l'employait à relever ses ])laidoyers et ses discours ]>rononcës au sénat (1), que ce genre d'écriture fut apjx'lé }iotes th'oniennes , nom (pi'il a conservé. D'autres perfectionnements y furent apportés encore par un affranchi de Mécène, puis par Sénèque lui-même ou quelqu'un de ses affranchis , qui rassemhla en un corps tous les signes (2). L'application n'en était pas bornée aux usages pu])lics, on l'étendait aux correspondances j)articulières. Ainsi, Brutus, J. César le dictateur, ne ppiix Auguste, Gicéron et nombre d autres nlustres, en usaient lUs notes entre eux , comme une publication du cardinal Angelo Mai, celle de la UJiétoriqiie de Julius Victor, le prouve : «■Soient etiam notas inter se secretiores pacisci quod et Cœsnr et Aiujustus et Cicero et alii pleriejue fecernnt (3). » « Tu as assez mal compris, je le crains, dit Cicéron dans une lettre à Atticus, ce que je te disais sur ces dix commissaires, parce que je t'avais écrit en signes {notes abrégées) (-4). "
(1) Voir EusÈliE, Chrun., II, p. 156, et Isiuor.E de Skville, On.j., I, 21.
(2) Seneca, Epist. 90.
(.3) Cil. XXVII. Voir ('•paiement Si'ÉTONE, l'tV de J. Cémr, c. 5G , et Vie (l'Aitr/ii.Ue, c. 88; Dion Cassius, XL, 9; Quimilien, l'roœmiinn ad Marcellum.
(4) Ad Aide., XIII, xxsii, i^ 4. " Et quoJ aJ te de dcccm legatis scripsi, paruni intellexisti, credo, «juia oia !7r,u.i'.ojV scripseraiii, »