TOME
voie (le la spéculation et de la science pure, le plus grand qui ait parlé le langage de la raison, ne finit pas avec sa vie (1). Lors de la renaissance des lettres, au milieu des luttes du platonisme et du péripatétisme , les légers doutes que soulevèrent l'origine et l'unité des poèmes d'Homère, doutes renouvelés, il v a soixante et quelques années, en Italie et en Allemagne, avec une si ardente dialectique paradoxale (2), furent soulevés plus légitimement au sujet des grands monuments laissés par Aristote. La critique naquit de la passion; la vérité, de la critique. On était poussé à une négation scientifique par ce souvenir que l'avidité des rois d'Egypte et de Pergame pour la possession d'originaux de l'immortel philosophe avait encouragé la spéculation des faussaires. Ainsi, quand, à l'appel des rois Lagides de l'Egypte, la magnifique bibliothèque d'Alexandrie, brûlée tant de fois avant que le fanatique Omar, suivant la tradition, fort probablement légendaire, en détruisît les derniers débris (3) , s enrichissait chaque jour d'une moisson plus abondante de livres ramassés chez tous les peuples de la terre ; — quand Ptolémée Philadelphe y
(1) Aristote, né 384 ans avant Jésus-Christ, fut chargé, à quarante et un ans, de l'éducation d'Alexandre, et mourut à soixantedeux ans. Alexandre , né l'an 356 , mourut l'an 323 avant notre ère.
(2) Nous sommes loin de compte si nous écoutons Gladstone, qui veut voir dans Homère un historien complet. L'Iliade à ses veux n'est point une légende poétique, mais une véiitable chronique.
(3) Plutarque raconte, dans sa Vie de César, que ce grand capitaine l'avait incendiée quand, pour protéger ses vaisseaux durant la guerre d'Ejps'pte, il avait mis le feu à l'arsenal d'Alexandrie attenant à la Bibliothèque.
DE QUELQUES ÉCRITS DE L'AKTIQUITÉ. 259 plaçait, non les originaux, mais l'exemplaire officiel des chefs-d'œuvre d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, empnmté sur gage aux Athéniens qui ne devaient plus le revoir (1), on apporta à l'envi, contre de heaux deniers comptants, aux généreux bibliophiles couronnés, des originaux supposés d'Aristote, parmi lesquels, suivant Galien , il se trouva deux livres de Catégories et jusques à quarante à' Analyti<jues (2). Voilà une compensation qui aura sa douceur pour les ciuieux d'autographes de nos jours dont la subtilité de faussaires s'est jouée si méchamment dans ces dernières années. L'histoire les consolera encore en leur montrant ces Prétendus
. aiit()j;ra|)lics
prétendus papyrus autographes du roi Numa re- du roi .Nuuia. trouvés sur le mont Janicule, au fond de son tomlieau, dans le champ d'un certain greffier nommé Gn. Terentius, l'an de Rome 571, c'est-à-dire 173 ans avant Jésus-Christ (3). L'imagination et la renommée, ces éternelles complaisantes de toute imposture, avaient crié au miracle, lors de la découverte de ces feuilles sacrées qui devaient faire le bonheur du peiqile, comme
(1) Cet exemplaire, rédigé par les soins de Lyrurgue, célèbre orateur et homme d'Etat, contemporain dé Démosthène, était déposé, comme un des plus précieux trésors de la république, dans la citadelle d'Athènes , d'où on ne l'avait tiré qu'à regret pour le confier au roi d'Egypte qui demandait à en prendre copie. Celui-ci garda l'exemplaire olficiel, et ne renvoya aux Athéniens qu'une cojiie qu'il en avait l'ait faire, préférant renoncer à quinze talents (près de cent mille francs de notre monnaie) qu'il avait dû consigner à titre de garantie entre leurs mains. Voy. la Vie de Lycurijiie attribuée à Plutarque, et le Commentaire sur le troisième livre des Épidémies- , par Galien.
(2) Ravaissox, Essais sur la mélaphysir/ue d'Aristote, t. I, p. 15.
(3) Pux., Hist. natur., 1. XIII, c. xm, § 2T, Cf. Tite-Live, XL, 29.
Brùh-s par ordre.
il est convenu de dire en pareille circonstance. Mais le bon sens, cjue, par ironie sans doute, on ap- ])elle le sens commun , fit tom])er le masque à ce roi supposé, et l'on donna l'ordre de brûler la trouvaille, dans la crainte qu'elle ne pût servir à des interprétations dan(jereuses.
Aufjiiste Auguste, durant son pontificat, fit brûler environ
fait hriiler U ' l '
des livres dcux mille volumes de prédictions sus|)ectes, et ne
apocryphes. '
réserva que les deux livres sacrés, c'est-à-dire les célèbres livides sibyllins, que , dans les circonstances les plus critiques et les plus importantes, les Quindécemvirs, cpii en avaient la parde, étaient chargés par le sénat de consulter (1). Auguste faisait de tout cela le cas qu'il en fallait faire : un moyen de gouvernement ; il v avait trop de ces papiers pour qu'oji y pût croire et que l'arme ne fût pas émoussée aux yeux de la multitude.
Quatre cents ans avant Jésus-Cbrist, après la mort de Protagoras, d'Abdère, on rechercha, pour les brûler, les autographes et les copies des œuvres du célèbre sophiste, non qu'ils fussent faux, mais parce qu'ils renfermaient les doctrines les plus erronées , car, suivant Platon, l'auteur avait passé quarante Autographes aunécs de sa vie à empoisonner les âmes. En effet, les
de Protajjoras
détruits magistrats d'Athènes firent brûler en place piJjlique
par ordre.
tous ses écrits, de sorte qu'il n'en demeura plus aucun (2) .
Combien ne fut point pleurée cette magnifique lettre
(1) SuETOX., Oclav., 31.
(2) Fabricius, dans sa Bibliotheca r/rœca, 1. II, c. xxiii, en a
donné les titres.
DE QUELQUES ÉCRITS DE L'A>s TIQUITÉ. 261 <le Sarpédon le Lycien à Priain, qui faisait, au temps de Pline l'Ancien, la joie des naïfs curieux de la nouvelle Troie (1). On ne peut pas dire avec Virgile : « Ul)i Troja fuit, » car Virgile parlait de l'ancienne Troie, et la nouvelle n'était pas sur l'emjjlacement de la première. La prétendue lettre de Sarpédon, j^^^^^ écrite sur papvnis (Pline doute même qu'au temps de "P'"'T1''i^
I r J ^ 1 1 (le Sar[)tilou
Priam le papyrus fût déjà en usage) , avait été dcîcou- '^ l'nam. verte dans un temple par un grand curieux d'autographes nommé iNIutianus, pendant qu'il était gouverneur de Lycie. Trois fois consul, ami de Vespasien et de Pline l'Ancien, cet homme considérable parait avoir eu des connaissances politiques et littéraires ; mais la critique n'était pas née encore, et il avait tous les préjugés de sa passion de curieux, comme il avait toutes les superstitions de son temps. C'est lui qui portait au cou, dans un petit sachet de linge blanc, une mouche vivante pour se préserver de l'ophthalmie (2) . Ayez donc partagé trois fois les honneurs du consulat pour arriver à cette thérapeutique entomologique ! Ainsi la ciX'duHté est vieille comme le monde : la nôtre, de même (jue tant d'autres choses que l'on croit modernes, est tout simplement renouvelée des 'Grecs et des Romains. L'ajicien seul est nouveau.
Certes, il y aurait folie à ne pas respecter les grandes
(1) Plin., Nat. Nist., XIII, 27 (13).
(2) Il partageait ce piéjugé avec Servilius IN'oniaiui?. " Senilius jSonianus... suljnecteljat collo : Miilia)ius, ter consul, viventem mus- •cam in linteolo albo : his remediis carere ipsos lippitudine przdicantes. m
Plin., Nat. Jlist,, XXVIII, 5.
histoires romaines, qui parlent gravement à l'humanité et hii enseignent le patriotisme, l'administration et la guerre, en exaltant avec émotion la grandeur de Rome, qui de fait n'eut jamais plus de grandeur ({u'à son origine ; en creusant dans le bien et dans le mal, quand elles rencontrent la corruption, quand elles ont à flétrir les crimes d'un Néron, les ignominies d'un Galba, la crapule d'un Vitellius, les brigandages d'un Othon , les hypocrisies d'un Domitien ; en exaltant la vertu , quand on respire sous un Titus , un Trajan ou un Marc Aurèle, et que le pinceau est appelé à peindre les derniers instants de Germanicus, de Baréa, de Thraséas , la vie d'un sage tel qu'Agricola. Mais la fière muse de l'histoire antique se drape, arrange Hannij^tie-s de supcrbcs liaraugues , de magnifiques dialogues, des '"'lant"'^ lettres politiques , rougit des détails intimes, et ne vit qu'au grand jour du Forum, du sénat et des champs de bataille. C'est de la grandeur, j)eut-étre parfois trop de grandeur. On justifie ce système historique en disant (jue si ces harangxies et ces lettres ne sont pas la vérité vraie, elles ne sont pas non phis le mensonge. Qu'importe en effet que Fabius, Scipion et autres pères de la patrie, n'aient pas dit au sénat ou au peuple les paroles expresses que leur prête Tite-Live, (pie leur prête Dion Gassius? C'a été du moins le sens de leurs discours. Supposition, Embellir n'est pas controuver, quand on reste dans le sentiment historique ; et tel est éminemment le caractère des harangues et des épitres supposées insérées dans les histoires grecques et romaines. Ces hcences, après tout, sont la vraie fidélité; c'est la vérité de mille détails épars, condensée en traits jaiUissants de bronze.
Jes histoires
en pareil ras,
n'est pas
mensoiifie
DE QUELQUES ÉClUÏS DE L'AISTIQUITÉ. 263 C'est l'àme des foits ; et c'est ainsi que l'histoire est l'histoire; car, pour la bien écrire, il faut autant deviner que rapporter. — Il n'en est pas de j^his {jrands exemples latins que Tite-Live, Salluste et Tacite.
Tite-Live a les couleurs plus douces. Toujours plein Tite-Livs-. de (joùt, toujours de niveau avec les sujets qu'il traite, il est simple , uni , élevé , rapide , pathétique , suivant qu'il le faut être.
Rapprochés tous deux par la concision et l'énergie, Saiiuste
. .. et Tacite -
Salluste et Tacite diffèrent par le pomt de vue où ds se placent. Le premier donne beaucoup au hasard, à ce qu'il appelle « les jeux de la fortune » . Le second , qui unit une ardente imagination intuitive à une raison vigoureuse, cherche en toute chose à dégager les apparences, à pénétrer les caractères, à ramener l'accident au principe, à saisir à travers la diversité des actions le mobile constant et secret qui les dirige. Enfin, « il abrège tout, parce qu'il voit tout, » comme dit Montesquieu.
Comment s'étonner du nombre des harangues dans les histoires anciennes? L'art du bien dire était une des premières nécessités dans ces républiques d'Athènes et de Home, où l'on vivait en public, où les exercices de la parole étaient aussi essentiels pour se former et se produire que les travaux du Champ de Mars. Quiconque aspirait aux grandes charges devait s'être rompu à l'art de parler devant les assemblées les plus attentives comme devant les plus tumultueuses. Nul doute que Pisistrate, Périclès, Alcibiade, Gonon, les Gracques, les Scipions, Caton, César, César dont le nom est devenu le prototype de toute grandeur, bien ([u'il n'ait
Différence
lin système de
composition
historique
des anciens
et des modernes.
264 LIVKE DEUXIÈME,
pas reçu de ses contemporains le titre de grand; nul doute que tous les éniinents personnages n'aient été d'éminents orateurs, ce qui, dans les sociétés antiques, équivalait à dire hommes d'Etat. La parole avait pris dans leur vie une place trop importante pour que les historiens ne se crussent pas obligés de demander à la tradition quelque souvenir de cette éloquence, et d'aider un peu à la lettre, «piand les discours n'ayant pas été conservés mot à mot, la pensée seule en survivait. D'ailleurs, à défaut des archives publiques, les archives particulières venaient fréquemment en aide à la tradition. Ne voit-on pas Gicéron citer à tout moment des harangues prononcées plus d'un siècle avant lui, et dont la pensée, dont les textes même avaient été gardés comme des pièces justificatives, comme des monuments historiques? Les anciens visaient avant tout à faire de l'histoire une grande école de morale et de gouvernement, et à la fois une occasion de tableaux à grand effet. Fatalistes, ils ne songeaient guère h aller chercher, comme nous, des motifs dans les causes secondes. Notre système de composition historique est sans doute meilleur, en ce qu'il s'inquiète davantage de l'authenticité des sources, en ce qu'il entre plus avant dans les considérations de philosophie, de politique intérieure et internationale, de science, d'art, de commerce; dans l'étude comparée des mœurs publiques et privées, et jette de plus vives lumières sur la filiation et la raison intime des événements. Mais l'excès est à coté de l'usage, et il ne faudrait j)as trop nous persuader, comme dit M. de Sacy, que ce que le monde a oublié fût la seule chose
DE QUELQUES ÉCRITS DE L'A:S TIQUITÉ. 265 qu'il eût fallu reteuir (1). Si le fatalisme antique avait son danger, gardons, pour notre compte, de trop voir partout des causes humaines.
Ainsi, nous nous abstiendrons de condamner tout à fait, mais nous n'admettrons pas non plus comme littéralement authentique , ce qui aura été , en pareille occurrence, fabriqué ou arrangé. La Grèce a possédé, en ce sens, les plus grands menteurs; et ses sophistes, nous l'avons déjà dit, ont mis trop souvent leur rhétorique au service de l'apocryphe. iNIalgré tout mon penchant pour ce qui vient de Rome, j'admirerai seulement comme une œuvre du génie de Salhiste cette fameuse lettre dont Racine a tiré parti pour sa tragédie Lettre
., .de ]\Iilliriclnie
de Mithridate , et où le roi de Pont devode au roi ;, Arsace
, ,. . . dans Salluste.
Arsace tout le secret de la pohtique romaine : nerveuse et brève analyse (pii dit tout ce qu'elle veut dire (2).
Rendre fidèlement la i)cnsée de ses personnages était iiaranjîues
^ AU jjjii^ Tacite.
la première préoccupation de Tacite dans ses harangues. Aussi le texte de deux tables de bronze retrouvées à Lyon , et regardées comme antiques, est-il venu confirmer un de ses discours, celui qu'il fait tenir à l'empereur Claude au chajjitre xxiv du livre XI des Annales. Il résume, il condense, il n'invente pas. On peut en juger par les nombreuses harangues dont il a semé ses Annales et ses Histoires, et qui sont si merveilleusement €11 situation par le cachet de vérité dont elles sont
(1) Viirietes littéraires, morales et '(/\for(y»c.f, par !M. S. dp: Sa("y, de l'Académie française. Paiis, Didier, 1858.
(2) Voir les Fratjments de Sallustk et la préface de Milliridute par Bacixe.
empreintes. En voici une entre autres dont nous empruntons la traduction à un travail inédit de M. Mocquard sur Tacite, travail substantiel et sévère d'un écrivain qui approche de l'antiquité non avec la profane léfjèreté des Marolles, des Gueudeville et des Perrot d'xVblancourt, mais avec le culte des véritables beautés des lettres savantes, avec la sagacité du président de Brosses.
Derniers Gcrmanicus avait vengé en Germanie la défaite de
jours de
Germanicus. Varus. Rappelé d'abord à Rome pour partager le consulat avec Tibère, son père adoptif, et recevoir le grand triomphe , ou plutôt pour apaiser les sombres défiances de l'empereur à qui les légions avaient paru trop dévouées au vainqueur, il avait été envoyé en Orient. Partout il y avait porté le mot d'ordre de l'empire, Iruit des leçons d'Auguste : la justice et la paix. Mais sa modération était venue se choquer contre l'orgueil et la violence du patricien Pison, gouverneur de Syrie. Celui-ci contrecarrait insolemment ses mesures, en même temps que la femme de Pison, Plancine, complice de son mari, et peut-être de Tibère, ne cessait d'insulter à l'héroïque Agrippine , qui , entourée de ses enfants, suivait dans les camps son époux Germanicus (] ). Soudain une grave indisposition dont la cause est inconnue retient le prince à Antioche. Il se relève un instant, mais pour tomber sans retour, A ses côtés on })arlait de poison; il y croyait lui-même, et les
(1) Aî;ri|)pine, fille d'Ajîripp.i et de Julie, fille d'Au;;uste et de Serihonia. Femme exemplaire par les mœurs, indomptalde par l'or-
Hueil.
DE QUELQUES ÉCRITS DE LW^'TIQUITÉ. 267 re{^ards inquiets des émissaires de Pison épiant les progrès du mal, semblaient indiquer aux défiances amies la main d'où partait le coup. Alors que tout rayon d'espérance se fut évanoui et qu'un affaissement général eut averti Germanicus de sa fin prochaine, il assembla autour de lui ceux qui lui étaient le plus fidèles et le plus cliers, et il exhala sa vie avec ces paroles :
« Si je cédais au destin, j'aurais un juste sujet de Ses dcrmïres
paroles.
plainte même envers les Dieux , de ce qu'ils m'enlèveraient jeune encore à ma famille, à mes enfants, à ma patrie. Maintenant que le crime de Pison et de Plancine tranche mes jours, je dépose dans vos cœurs mes dernières prières. Rapportez à mon frère et à mon père de quelles amertumes abreuvé , de quelles embûches environné je termine la vie la plus malheureuse par la pire des morts. Ceux que mes espérances, ceux que les liens du sang, ceux même que l'envie préoccupaient de mon existence, déploreront qu'avec un sort autrefois si brillant et après avoir survécu à tant de guerres, je sois tombé sous les manœuvres d'une femme. Vous aurez lieu de vous plaindre au sénat, d'invoquer les lois. Le premier devoir des amis n'est pas d'accompagner le défunt avec de lâches doléances et de pusillanimes lamentations ; mais ce (pi'il a voulu , de s'en souvenir; ce qu'il a ordonné, de l'exécuter. Ils pleureront Germanicus, les inconnus mêmes. Vous le vengerez, vous, si vous teniez à ma personne plutôt qu'à ma fortune. Montrez au peuple romain la petite-fille du divin Auguste, ma femme. Comptez-lui mes six enfants : la pitié sera du côté des accusateurs , et aux allégations
Ail
mensongères d'ordres criminels, ou l'on ne croira pas,
ou l'on ne j)ardonnera pas (1). »
En définitive, tout en me tenant en parde conxviii» siècle ^pg Yes demi-vérités , ie trouverai dans les excès du
ou 1 OH aoiile •>
<ictoiit,niiiiie scepticisme historique de la seconde moitié du siècle
1 aiitlipiiticitc 1 A
lie qiieiiiues (Igpnier dcs raisons de défiance d'une autre nature.
cmvra;;es
(le cicéron. £jj effet, unc fois cpi'on eut démontré la uon-authenticité de quelques œuvres de la littérature grecque, une fois que le doute fut à la mode , quelques douteurs peu autorisés, ne voulant pas demeurer en reste de hardiesse avec leurs devanciers, étendirent leurs attaques sur les monuments de la littérature latine, et nièrent la valeur historique des lettres de Cicéron à Brutus et des quatre discours que le grand orateur prononça à son retour de l'exil. Heureusement que les douteurs ont daigné nous laisser le reste de sa correspondance.
Oiieiesleiires ^^ ^^"^ reuioute, l'iiistoirc à la main, aux moments suprêmes de la république romaine ] si l'on essaye de surprendre de plus près les derniers soupirs de sa historiques, jijjgj.^^ mourantc , les intimes pensées des auteurs de cette grande transformation sociale, qu'a-t-on de mieux à faire que d'interroger dans ses lettres ce Cicéron, le grand citoyen, le grand homme qu'on ne peut lire sans le croire et sans l'aimer, à part les défaillances du caractère? On a perdu ses Mémoires écrits en grec sur son consulat , et ses Mémoires secrets sur la conduite des principaux citoyens après la mort de César; sa correspondance y supplée, bien qu'il s'en
(1) Tacit., AnmiL, II, 71.
de Cicéron
sont
de vérital)le
mémoires
DE QUELQUES ÉCRITS DE L'xVMIQUITÉ. 2C9 soit perdu une grande portion , parce que l'auteur n'en avait jjoint aardé registre . Quand Montaimie, un Montaigne
1 *J u ^ u ' injuste envers
peu « pédant à la cavalière " , suivant l'expression de cicéron.
Malebranche , dit si àprement de Cicéron «. qu'après
avoir sollicité les historiens de son temps de ne le
pas oublier en leurs annales, il a voulu tirer quelque
principale gloire du caquet et de la parlerie, et a fait
publier ses lettres privées et ses requêtes pour ne pas
perdre son travail et ses veillées, " Montaigne est injuste
et se trompe (1). Cicéron n'avait nullement sonore au Qi'ei<>s lettres
i ^ ' *-* lie Liceron
public en écrivant ses corresi)ondances : il n'en avait "avaient
i 1 point
point fifardé copie , et il le dit formellement h son ami '^"^' '^«hes
i^ 'J 1 en vue de la
Atticus, qui lui en demandait le recueil. Tiron, son se- postéritd. crétaire, avait conservé soixante-dix lettres de Cicéron, du vivant de son maître, et c'est lui qui, après la mort du grand homme, a rassemblé le reste et publié ce que nous possédons (2). Ce sont donc des révélations intimes et secrètes, non des plaidoyers arrangés à l'avance pour la postérité.
Tout : le génie, l'àme et le cœur, palpite dans cette correspondance incomparable, écrite au fur et à mesure ^"^ ^ des événements. La beauté du style, l'exquise urbanité, la noblesse des sentiments, y touchent et séduisent;
Excellence des lettres icéron.
(1) Voir Essais^ !• I5 t-. 39, an coinint'nfciiieiit. Il veut parler tie la lettre de Cicéron à Lucceius, Èpît.fam., V, 12.
(2) " Il n'y a point de recueil de mes lettres, mais Tiron en a environ soixante-dix. Mearnin epistolarum nulla est cuvaY^jy/j, sed lia- Let Tiro instar septuaginta. » Ad Attic, XVI, 5.
Il nous en est venu à jieu près neuf cents, écrites depuis sa tiuarantième année. Tiron en avait retrouvé et publié Lien davantage.
Cicéron avait aussi écrit un grand nombre de lettres grecques à Brutus. Elles sont entièrement perdues.
270 LIVP.E DEUXIÈME,
l'iniportance politique et sociale des matières qui s'v succèdent, des personnafjes qui y sont mêlés, saisit et entraîne. Les lettres de madame de Sèvi(jné ont le secret de relever les petites choses ; les lettres de Gicéron nous révèlent le secret des grandes. A Dieu ne plaise que je veuille faire le savant : rien ne me conviendrait moins ni ici ni ailleurs. Mais je ne saurais m'abstenir, pour mon sujet même , d'insister sur cette correspondance de Gicéron où l'on est en pleines archives historiques : révélations éloquentes et simples du plus éloquent des Romains, qui, tout idolâtre qu'il fût de la gloire des lettres, ne préféra pas celle du bien dire à l'honneur du bien faire, et, comme Socrate et Démosthène, mourut par amour pour les lois de son pays. Esprit universel et fécond, même dans la familiarité de ses lettres, il y parle de philosophie comme sous les ombrages de Tusculum, près de la statue de Platon ; il y exhale le parfum littéraire de l'Attique, et fait revivre en même temps et jugé de haut, avec l'autorité de l'histoire, les intérêts, les luttes, les gloires, les périls de cette terrible époque toute retentissante des noms de Marins et de Sylla ; où Pompée recula les l)ornes de l'empire; où Verres et Gatilina tombèrent sous l'éloquence; où Gaton se donna la mort; où les tribus abdiquèrent entre les mains du grand Gésar ; où Gésar, s'étayant du mensonge de l'égalité sociale, confisqua la liJjerté ; où le lâche Octave devint le dieu Auguste.
A cette correspondance se mêlent encore, chose admirable! nombre de lettres des plus grands personnages du temps : et Gésar qui se peint avec ses goûts
DE QUELQUES ECRITS DE L'A>'TIQUITE. 271 si finement littéraires, avec sa grande âme, avec Coitcs]ioi]-
ilaiKed'autre
l'aménité délicate, la politesse de l'esprit, le génie de iiersonnajïPs, 1 ordre , la politique calme et mesurée , la libéralité aux lettres
•Il 1 - • 1 I I I r ''"^ Gicéron.
merveilleuse de caractère qixi, dans la plus haute fortune, lui concilièrent si bien les Romains; et Pompée, parfois un jjeu sec , mais (pii écrit sur la guerre avec toute la simplicité d'un grand homme, et en parle comme il la savait faire; et l'infâme Antoine qui affecte une politesse cauteleuse; et Lepidus, et Marcellus, Plancus, Asinius Pollion; et Brutus et Cassius, et tant d'autres encore, presque tous ceux enfin qui prirent j)art aux grandes affaires publiques de l'époque ou aux affections de Gicéron.
Or, toutes ces lettres, et surtout celles de Tullius, ne nous instruisent pas seulement des affaires publiques ; elles nous initient aux détails de la vie privée de Rome, si sévèrement murée à tous les regards, et sur laquelle on réussit à peine à ramasser çà et là, dans quelques pages de biographies , dans quelques traits des prosateurs et des poètes, de rares indiscrétions instructives ; elles mettent à nu des cœurs humains ; elles laissent transpirer d'intimes confidences de Gicéron et nous livrent au vrai toutes les faiblesses de cette âme mobile et passionnée. Malgré soi, on se sent entraîné t(mr à tour aux joies de ce grand homme, à ses enthousiasmes de gloire ; à ses douleurs de mari , de père et de citoyen; à ses repentirs, toujours trop tardifs, comme presque tous les repentirs.
Son ami , l'ami d'Atticus et de Pompée , le docte Marcus Marcus Terentius Varron, qui, de son vivant, a joui si vln'oî"^ pleinement de sa propre postérité; A^arron, de qui Jean
Petit de Salisl^ury disait que Ilonie avait accoutumé de
l'appeler son père :
Ilmic patreiii lîoiiia vucarf solet (]),
avait en effet un savoir encyclopédique, et ses innombrables volumes ont embrassé presque toutes les coniiiiTersaiité uaissauccs acquiscs de son temps : satires dans le
lies études l l n r ' • / • i •
de Vairon, stylc Qc Mcuippe, {jeometne , architecture, manne, astronomie , épigrammes , antiquités des choses humaines, antiquités des choses divines, (jrammaire, poétique, histoire, annales, origines du théâtre, philosophie, biographie, beaux-arts, agriculture. Ce n'est pas, à vrai dire, qu'il fût ni un grand écrivain, ni un générateur d'idées, ni im critique constamment exact, car il lui est arrivé de confondre la poétesse Myro avec le sculpteur INIyron ; mais nul au monde n'avait lu davantage ni mieux lu. Gicéron loue son vaste savoir, l'exactitude et l'utilité de ses recherches. Le grammairien Terentianus Maurus le proclame : vir doctissimus iincleqiiaqiie. Saint Jérôme suppute avec étonnement ses livres sans nombre. «Non, dit saint Augustin dans sa Cité de Dieu, personne n'a porté dans les recherches savantes
Ses lettres, plus d'ardeur, plus d'attention , plus de sagacité. » Un tel homme ne pouvait manquer d'écrire aussi des lettres, à une époque où le genre épistolaire était si fort goûté. Aussi en avait-il publié plusieurs volumes de latines; il en avait également écrit de grecques, comme Gicéron. Il avait aussi semé des œuvres diverses sous la forme d'épitres : Epistolicœ Quivstiones ; et tout en traitant de
(1) JoA>>. Sarisg., Eutlieticus (intioduction au Puliciaticu.tj.
DE QUELQUES ÉCRITS DE L'A:NT1QUITÉ. 273 sujets d'érudition dans ses lettres proprement dites, adressées à ses familiers, il y montrait ce ton d'enjouement , cette libre allure , ces gaietés de vieux Romain que Cicéron trouvait « plus salées encore que le sel attique : Salsioi^es quam illi Atticorum et vere liomani sales (1). » Chacun a son sel national qu'il prise par dessus tous les autres , comme nous goûtons par excellence notre vieux sel gaulois ; comme les Anglais ont leur sel natif, leur foyer de bonne humeur, leur hiimoxir. Tous ces recueils épistolaires de Varron sont perdus , mais le p^rammairien et philosophe péripatéticien Nonius Marcellus a conservé çà et là quelques-unes de ces saillies varroniennes à ceinture dénouée (2). C'est incisif à plaisir. Le Romain du jour, le Romain dégénéré, y est sacrifié au Romain du vieux Latium dont le propos vaillant et délibéré « sentait l'ail et l'oignon, mais témoignait vertement d'un grand cœur : Avi et atavi nostri, nuum allium et cèpe verha eoriim olerent , tameii optume anima ti erant (3). » Nous devons aussi h Aulu-Gelle de connaître quelques-uns des sujets traités dans les Qusestiones (4) .
Il nous reste encore d'autres monuments épistolaires
(1) CiCER., Ad Jamiliar., IX, 15.
(2) Non. Marcellus , Rlicda, Gargarid., lUlaresco, etc., etc.
(3) Bimarcus, p. 100.
(4) AuL. Gell., II, 10, Epilo(;. xii, 3.
Tout ce curieux détail a été touché avec savoir et habileté par un professeur de Paris, qui a dit le dernier mot sur Varron le polyrjra- ■phissime (TTOÀuypa'iojTaTO;) , dans un travail qui est un livre de bonne bibliothèque. Voir Elude sur la vie et les ouvrages de Varron par Gaston BoissiER, professeur de rlie'toric/ue au lycée Charlemagne. — Paris, Hachette, 1851, pp. 55, 56; 315-322.