‹ Causeries d'un curieuxChapitre 81 sur 124 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

Autres de l'antiquito latine : — épistolaires , je me trompe , si

monuments

épistolaires c'cst le iiaturel qu'on cherche avant tout dans les

anii<jues. • i • • i

lettres et qui doit en constituer le caractère. Celles-là

n'en ont que le titre sans les épanchements ni la forme

familière, et elles nous éloi^jnent de la beauté calme et

Lettres purc dcs écrivaiiis du siècle d'Au^juste : je veux parler

des lettres de Sénèque le Philosophe et de Pline le

Jeune.

Que ces lettres Lcs ccut vlngt-quatre épîtres que le premier adressa,

sont des essais 1 an G8 dc Jesus-CIirist , dans la huitième année du

de morale , i-.t/ • ii- ••xix

et non rep,ne de INeron, au vieux chevalier romain, intendant lettres.^ de Sicilc , Lucilius Junior, qui, malgré son grand âge, se disait l'élève de Sénèque , sont autant d'espèces de petits traités étudiés à loisir, autant d'essais, comme on dirait de nos jours , où il passe en revue toutes les parties de la morale avec l'appareil et la pompe d'un professeur. Qu'on pardonne après tout à la forme, si le fond de ces thèses est ingénieux, solide, excellent; si l'auteur v répand à pleines mains une richesse incomparable d'observations, de goût et de philosophie pratique. De tous les ouvrages de Sénèque, c'est le plus agréable, et il n'est pas d'œuvre du philosophe plus souvent citée. La quatorzième épître, qui traite des rapports entre le langage des hommes et leurs mœurs , est un chef-d'œuvre et en quelque sorte l'image de Sénèque lui-même. Nulle part de plus savantes leçons de goût que dans cette épitre ; et cependant nul écrivain, en aucun temps, n'a plus fait pour corrompre le goût de son siècle que ce Sénèque, ce composé de tous les contrastes : sentencieux et stoïque dans la corruption ; prêchant le mépris du luxe sous des lambris dorés;

DE QUELQUES ECRITS DE L'A^sTIQUITÉ. 275 charlatan de vertu et de style, roi de l'antithèse et du jeu de mots.

Pline le Jeune , ainsi que nous le disions, n'a rien Défauis non plus d'épistolaire , dans ses lettres , que la suscrip- <i,.

tion et la formule de compliment final, comme en Italie Politien ; comme dans la littérature espagnole Antonio Ferez, et chez nous Balzac et Voiture. Occupé avant tout de montrer son esprit, il ne montre [juère davantage. Nulle aisance d'allure , aucun de ces jets qui font échapper le cœur, mettent à nu l'àme de l'écrivain et font croire à un secret surpris. Le plus petit hillet, la plus simple invitation est une oeuvre et sent l'exercice d'un esprit toujours sur ses gardes. Sdns doute ne pouvait-il écrire autrement. Il est des gens dont l'esprit est ainsi fait que la manière est leur naturel et qu'ils ne sauraient dire honjour comme les autres. Pline était un orateur et la gloire du harreau. Mêlé à de grandes affaires, il y avait puisé le goût du grand. Mais ce goût avait été étouffé par celui des petits succès. Il cisela la phrase, il la pomponna de petites délicatesses ; et son Panégyrique même de Trajan , le plus beau monument de son éloquence, est écrit avec une abondance stérile, une tension d'esprit, vme préoccupation d'emphase soutenue et d'élégante finesse qui en rendent la lecture fatigante. Allez donc chercher dans tous les coins et recoins de sa période, surtout en ses épîtres, les mille et une intentions secrètes du lettré qui voit tout dans les paillettes de la rhétorique ! A coup sûr, si Pline le Jeune fût né chez nous au dix-septième siècle , il eût été l'une des chères idoles de l'hôtel de Rambouillet et des samedis de mademoiselle de Scudéry .

On n'a pas plus d'esprit, plus de trait, plus d'agrément, plus de variété; mais malheureusement aussi plus de monotonie dans l'éclat du ton et le papillotage de la forme. Trop souvent enfin, ce sont, comme dit Montaigne, <t lettres cerimonieuses qui n'ont aultre substance que d'une belle enfîlure de paroles courtoises... ordonnées et fagottées gentiement pour en tirer la réputation de bien entendre le langage de sa nourrice (1). » De même que Sénèque, c'est un auteur dont la lecture Défauts n'est possible que par fragments. A la vérité, toute

généraux , , . . , .

de son temps. SOU époquc était, quaut aux lettres, un âge caractéristique de profonde décadence déjà signalée, sous Tibère, par Yelléius Paterculus, et dont Tacite, par la bouche de l'un des interlocuteurs de son Dialogue su?' les orateurs, impute les causes à l'état politique de Rome. A comparer les auteurs du temps les plus dissemblables par leurs œuvres et par la nature intime de leur talent, on arrive, en définitive, à cette conclusion, qu'ils se rapprochent par un côté, à savoir, par leurs sacrifices au goût raffiné d'une société désœuvrée, amoureuse des surprises et des recherches du langage, des jeux de l'esprit, des tirades, des contrastes forcés. Il n'est pas jusqu'à Tacite, si vigoureusement trempé, si profond, si pittoresque , si pathétique , si puissamment politique dans ses jugements , qui n'ait subi les influences de la mode et ne se complaise en des mystères affectés de concision, en des contours de paroles éloignés de la simplicité dont cependant son génie eût été si digne d'atteindre les hauteurs.

(1) Essais, I, 39.

DE QUELQUES ECRITS DE L'AINTIQUITE. 277 Certes, il v a loin des épîtres de Pline à ces lettres Comiiien

^ les lettres

de Cicéron si merveilleusement remplies de faits, de de Cicéron

sont

puissance intime, d'abondance entraînée, de supériorité supérieures

* a celles

en tout genre , et qui avaient été écrites au courant de Je Pline. la plume, d'un style large, aisé, naturel, sans nulle intention de publication future. Néanmoins, c'est ton- Éiofje

1' • II- 1' '^^ Pline.

jours la belle langue dune intelligence élevée, d un homme de bien et de grand cœur. Le genre une fois admis , les lettres ont leur charme , leur parfum particulier, leur valeur historique et anecdotique, et il en est plus d'une qui a servi à éclaircir des passages même de Tacite, touchant quelque usage de cour ou de gouvernement, seulement indiqué par le grand historien. Au milieu de la dégradation des mœurs, on voit qu'il restait encore en quelques âmes vraiment romaines un sentiment de grandeur et d'antique austérité dont Trajan donnait l'exemple. Pline le Jeune, écrivant à Arrien, ne se tient pas de joie de ce qu'on poursuit au sénat, avec une rigidité toute républicaine, le procès d'un certain Priscus , proconsul d'Asie , impudent concussionnaire. Il y a dans son langage quelque chose de la sainte colère de Cicéron contre Verres. On sent l'âme du familier de Tacite (1).

La liste des amis de l'auteur, qui est souvent aussi la liste de ses correspondants, a cela de touchant que c'est à la fois celle de tous les grands hommes du siècle : Virginius Rufus, qui avait refusé l'empire; Corellius, homme de Plutarque, et regardé comme un oracle de sagesse, un modèle d'austère probité;

(1) Pli^e le Jeune, Lettres, I. II, lett. xi et xii.

Helvidius le Jeune, dont Pline ven/jea la mémoire;

Piusticus Arulënus et Sénécion, que Domitien fit tuer

comme Helvidius , pour cause d'honnêteté ; le grand

critique Quintilien, son maître ; les historiens Suétone et

Tacite; les grands jurisconsultes Nératius , Frontinus,

Afiston; les poètes Martial et Silius Italicus, et d'autres

encore, tous gens de bien et de nom.

Lettres Eufiu, l'ou uc Saurait oublier la belle correspon-

de Trajan.

dance qui couronne le recueil , à savoir celle de l'empereur Trajan avec Pline, quand ce dernier gouvernait la Bithynie, et qui fournit sur le mécanisine de l'administration romaine, sur la politique de l'empereur envers les chrétiens , des informations précieuses , minutieuses parfois, historiques toujours (1). Lettres L'uu dcs morccaux de la littérature ancienne qui,

jliHetr"'^ pour l'agrément de la diction , rappelle davantage les emp.'cîi 3(ii ] plus piquautcs lettres de Pline le Jeune, est la descrip-

morteii363). .. u ,-, • i « •

tion d une petite maison de campagne en Asie par l'empereur Julien. Ce prince, spirituel à la fois et trivial, tour à tour inconséquent et sage, Alexandre et Diogène, rhéteur et sophiste par excellence, oubliant toute dignité pour un bon mot et luttant d'épigrammes

(1) Le safje maréchal de Catinat faisait sa lecture favorite des épitres de Cicéron, de Sénèque et de Pline : « Lisez les épistres de Gicéron et celles de Pline le Jeune, écrit-il à un monsieur Daduisart, et vous y joindrez Sénèque; vous y verrez, si vous ne les avez pas lues, que vous pratiquez par votre bon esprit et de vous-même, ce que ces trois grands personnages ont pensé de mieux sur la douceur de la vie. Les femmes ont peu de part dans leurs sentiments de morale, je ne sais si vous en estes parvenu jusque-là. Ce n'est pas une petite entreprise pour un homme aussi robuste que vous estes. » Paris, 23 juillet 1700.

DE QUELQUES ÉCr.ITS DE L'A^"TIQUITÉ. 279 avec les plaisants d' Antioclie , a laissé, entre autres écrits, d'un ^oût fort inégal, soixante-trois lettres d'une authenticité douteuse pour quelques-uns, mais fort curieuses, pour sa propre biographie et pour l'histoire de son temps. Là, on retrouve toutes les habitudes de ce génie vif, pénétrant, facile, mais affecté , mais hizari'e , accoutumé par son premier précepteur, un eunuque de Scythie, nommé Mardonius, à placer avant tout succès les succès de l'esprit ; maintenu dans ce système par tous les rhéteurs dont il avait recherché la société à Gonstantinople, à Nicomédie, à Athènes, dans l'Ionie ; gâté })ar ^laxime d'Ephèse, l'homme aux sciences occultes ; par Priscus , l'orateur officiel et passionné du culte payen ; tiraillé à toutes les philosophies par le vieux Edésius , par Chrysanthe, par Ilimérius et d'autres encore qui traînaient après eux les lambeaux du })o]ythéisme. La plus jolie des lettres de Julien est celle qui parle de la maison de campagne ; la plus belle est celle qui est adressée h l'habile et disert sophiste Thémistius, sur les devoirs des souverains. C'est une sorte de traité dicté par une saine philosophie, dans une langue noble et sensée, et qui serait un morceau excellent, si l'auteur, suivant sa fantasque imagination , ne l'avait déparé des plus étranges sophismes. Plût à Dieu qu'il eût eu dans la réalité des faits la mansuétude qu'il affichait généralement en paroles et dans ses écrits! Nul doute, il est vrai , qu'il ne faille se défier de tout le mal qu'ont accumulé sur la tête de cet empereur les chronographes et légendaires chrétiens de ce temps, qui ont moins

de Julien.

consulté la vérité que leurs passions et cédé à leur effroi en voyant le paganisme remonté sur le trône. Caractère Et d'aljortl Julieu , en tant qu'empereur, n'a guère eu le temps de faire ni beaucoup de bien ni beaucoup de mal, puisque cet homme, auquel on prête de si vastes desseins de renversement et d'organisation , est mort avant sa trente-deuxième année, et qu'il n'a pas même régné dix-huit mois, dont encore une partie a été employée dans sa malheureuse expédition de Perse - Julien était avant tout un homérique qui avait subi plutôt qu'accepté le Christianisme du tout-puissant Constance, l'assassin présumé de sa famille, dans lequel à tout le moins il voyait avec certitude celui de son frère Priscus. Julien méprisait les chrétiens, et les accabla de ses sarcasmes , alors qu'il n'était pas encore sur le trône. En somme, le Christianisme n'était à ses yeux que la croyance des impies et des insensés. Les doctrines des Basile et des Chrysostome, élèves comme lui de l'école d'Antioche, ne l'avaient pas arraché à son idolâtrie poétique. Mais le temps n'était plus aux persécutions sanglantes. « Il persécuta la religion chrétienne, dit Eutrope, qui avait vécu avec lui, mais il la persécuta sans verser le sang : Religionis christianx insectator , perindc tainen, ut criiore ahstineret (1). » Il avait fait son choix en matière de religion, il souffrait que chacun fit le sien à sa guise; et en cela il usait du droit proclamé par Constantin lui-même, qui n'avait nullement édicté que le Christianisme dût être la religion de l'Etat ni celle de la

(1) EuTROPii Bieviarium histor. Roman., X, xvi (vill).

DE QUELQUES ÉCRITS DE L'AINTIQUITÉ. 281 famille régnante. Julien proclama même de nouveau un édit de tolérance, quand, empereur et souverain pontife, il eut le pouvoir de commander. Il alla jusqu'à rendre un hommage public à la pureté de mœurs des prêtres chrétiens et à l'offrir en exemple, dans une de ses circulaires , aux pontifes payens , généralement fort corrompus, surtout en Orient. Mais il y avait en lui trop du levain des sophistes dont il s'était engoué, pour qu'il ne commit pas quelque rude injustice envers les chrétiens. Et de fait, après avoir rappelé à \eurs foyers, non à leurs sièges, les évéques exilés, il excepta de son amnistie Athanase : « Il serait , disait-il dans sa lettre aux habitants d'Alexandrie, il serait dangereux de laisser à la tête du peuple cet intrigant, non pas un homme, mais un méprisable avorton (1). » Et dans une autre lettre au préfet d'Egypte, Edicius, il écrit encore : « Chassez le scélérat Athanase, qui a osé , sous mon règne , pousser au baptême des femmes grecques de naissance illustre (2). » Ensuite, s'il ne fit pas renverser les églises , il se refusa à relever celles qui avaient été renversées. « Par les dieux! écrivait-il à Artabius, je ne veux pas qu'on attente à la vie des Galiléens (c'est ainsi qu'il affectait de nommer les chrétiens), ni qu'on les fra])pe injustement, ni qu'on les maltraite en quelque façon que ce soit. Mais, ajoute-t-il , je veux absolument qu'on leur préfère les

(1) « 'AXX' av0po)7ri(7xoç £Ùt£)>v^c- Quod si ne illequiilem vir est, sed contemptus homuncio. » Jui.iam imperatoris qux feruntur Epistolx. Ep. Li. Ed. Ileyler, Mo{;unti.Te, 1828, in-8".

(2) « Qui ausus est, in iiieo re{;no, fcminas Graecorum illustres ad baptismuni impellere. » Idem, ibid., Ep. vi.

adorateurs des dieux (1). » Puis, un beau jour, il restreint à leur égard la liberté de l'enseignement et leur interdit la faculté de montrer la rhétorique et les belles-lettres, sous prétexte que leur dégoût fondamental pour ce qu'ils appellent l'impiété, l'erreur et la folie d'Homère, d'Hésiode et de leurs semblables, les rend incapables de goûter les beautés de ces auteurs et de les faire sentir. « Qu'ils aillent, disait-il, expliquer leur Luc et leur Matthieu dans les églises des Galiléens (2) . «

Il finit rapprocher les épîtres de cet empereur étrange de celles de Fronton et de INIarc Aurèle ; il faut surtout

Lettres Ics rapprochcr des lettres grecques de l'illustre sodé Libanitis . ui,-i • tt i-

lié en 3U, phiste Libanms d Antioche, qui avec Julien lui-même vers 390). avait , couime nous le disions, compté saint Basile et saint Jean Chrysostome parmi ses disciples. Cet homme avait eu le malheur de ne pas comprendre le langage de l'étoile d'Orient et de rester payen ; mais du sein même du paganisme, il prêchait aux sectes divisées des premiers chrétiens le dogme universel de la tolérance et de la fraternité, et il déclama avec éloquence contre les violences qui dépouillaient les chrétiens de leurs propriétés (3). On a puJilié de ce personnage plus de seize cents lettres qui répandent de vives lumières sur des points importants de l'antiquité. Esprit riche de pensées et de faits, mais

(1) Idem, ibid., Ep. vu, p. 10.

(2) V. Ammiex Marcellin, L XXII, cap. x. Cf. Jui.iam Epist.,

Ep. XLII.

(3) LiBANii Epistolx, 673, 370. Édit. de WolfL Amsterdam, 1738, in-foL

DE QUELQUES ÉCRITS DE L'ANTIQUITÉ. 283 pastiche obstiné du style attique, et dès lors de lecture un peu fatigante à force d'archaïsme , il a donné dans ces lettres familières de véritables mémoires qui aident beaucoup à éclairer l'histoire du temps de lutte et de transformation sociale où il a vécu. Nul doute que les lettres de Cicéron, qui avait été consul et mêlé au?: grandes affaires, à l'une des époques les plus importantes de l'histoire romaine, n'aient un intérêt plus généralement saisissable. On peut dire cependant que celles de Libanius les rappellent par l'intérêt, et qu'elles prendraient une grande place dans l'estime et dans l'admiration publiques, si elles étaient mieux connues.

On en possède un grand nombre d'un autre contem- i-ps dix livres

de lettres

porain, Quintus Aurélius Avianus Symmaque, fils du de

Symmachiis

préfet de Rome, préfet lui-même et consul, payen élo- dnéfet de

Home en SG^i,

quent et convaincu, haï des Chrétiens, auxquels cepen- mort en

, . , 409 ou .410.)

dant il n avait cessé de montrer des ménagements, à l'exemple de Libanius , son ami et le confident de ses premiers écints. Ses lettres conservées, dont le nombre s'élève à neuf cent soixante-cin{| , sont adressées à cent trente correspondants divers : entre autres son père, son fils, deux ou trois de ses frères, les empereurs Constance, Gratien, Valentinien II, Théodose, Arcadius et Honorius, Stilicon, Prétextât, Rufin , Ricomer, Promotus, Flavien, le poète grec Andronicus, le poète latin Ausone, et un Ambroise qui, suivant Tillemont, ne serait autre que saint Ambroise, l'évêque de Milan, son parent et son ami. Bien que partant du même principe payen que celles de Libanius, ces lettres respirent en général, comme celles de ce dernier, le parfum d'une âme douce, impartiale et bienveillante. Mais là

s'arrêtent les analogies, attendu qu'ils combattaient sur des théâtres trop dissemblables pour que la défense de la même cause ne différât point d'argumentation contre le régime social qui détrônait le leur. Symmaque n'est pas non plus par le style de la même école que Libanius. Avec moins d'abondance et de pompe que le sophiste d'Antioche, avec un peu plus de naturel, mais moins d'élégance que Pline le Jeune, on dirait qu'il s'est proposé ce dernier écrivain pour modèle. Sidoine Apollinaire proclame son ampleur harmonieuse : « Symmachi rotunditas (1). » Macrobe lui trouve un genre d'éloquence onctueux et fleuri , pingiie et floridnm (2), que La Monnoye lui refuse (3). Mais, à vrai dire, ce n'est point le côté littéraire qui fait le prix de ces lettres et des quarante-trois rapports qui nous sont venus du même écrivain aux empereurs, c'est le droit esprit des affaires qui y domine, c'est l'abondante moisson de documents qu'ils offrent au philologue historien sur l'administration politique, religieuse et civile de la ville de Rome. Et de fait, si, du temps de Symmaque, le consulat n'était plus qu'une de ces grandes institutions républicaines conservées, à l'exemple de la questure et de la préture, comme des noms traditionnels et sonores ; si ce n'était plus qu'une vaine dignité sans fonctions, un titre de parade que l'on conférait à des mineurs, même à des enfants à la mamelle; si l'on voit par ses lettres qu'il ne

(1) SiDOSn Apollixaris Opéra, I. I, Ep. i. Ed. Sinnond, Parisils, 1652, iii-4".

(2) 3lAcnoitii Opéra : Saliirii. V, 1. Lugduni Batav., 1670, in-8°.

(3) Menarjiuna, t. I, p. 374.

DE QUELQUES ÉCRITS DE L'ANTIQUITÉ. 285 lui fiit donné d'accomplir aucun bien pendant son consulat, il n'en a plus été de même de ses fonctions de préfet de Rome, dans lesquelles rentraient la haute surveillance de l'enseignement public, et en même temps la décision des affaires qui touchaient les sénateurs (1).

Les ouvrages ou plutôt les fragments de Fronton , le Lettres précepteur de Marc Aurèie, retrouvés en 1815 avec Marc-Aur.'ie

lo 1 11-1 1-1' Il ("^ ^" ^-^>

ceux de Symmaque, dans la bibliothèque Ambro- emp. euiGi,

1 T 1 i 1 ^T • i. 1 mort en 180),

sienne, par le cardinal Angelo Mai, nous ont rendu et de Fronton

, j ,, (consul

partie de sa correspondance avec 1 empereur, monu- en loi). ment précieux des vertueuses pensées d'un souverain philosophe et d'un précepteur homme de bien.

Toutes ces lettres, comme celles de Cicéron, de Les lettres Sénèque, de Pline le Jeune, sont empreintes de la plus ïiusù,,-

lire

évidente authenticité. En est-il de même de ces autres som^

sont-elles lies :

lettres dont VHistoù-e Auguste est semée? La fin du ' '*^" "^ règne des Anton ins marqua la décadence de la grande histoire. Les écrivains abondèrent; mais, déconcertés soit par le bruit des armes, par la forme secrète du gou-

(1) Il est probable que l'organisation du premier municipe de l'Occident faisait rentrer dans les attributions de la préfecture de Rome la surveillance de l'enseignement dans d'autres villes importantes de l'empire. On voit en effet par les Confessions de saint Augustin, V, xiii, que, fatigué de son séjour à Rome, ce Père, alors à ses débuts, se fit appuyer par ses amis manichéens auprès de Symmaquc, et fut nommé par son crédit professeur de rhétorique à Milan.

Il faut consulter sur Symmaque l'excellente Histoire de la destruction du pafjanisme en Occident, par M. A. Reugnot, de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Paris, Firmin Didot, 1835, 2 vol. in-S»; et Etudes sur Sjmmaque , thèse un peu confuse soutenue à la Faculté des lettres de Paris par E. MoRiN. Paris, Dezobry et Magdeleine, 1847, 1 vol. in-8°.

vernement et le peu d'intérêt des événements publics, soit par l'affaiblissement de l'esprit national, par la bassesse , l'adulation et la peur ; réduits à s'appuver sur des ouï-dire et sur le petit nombre de documents qu'il plaisait aux princes de ne pas cacher, ou qu'une jalouse et tremblante curiosité réussissait à soustraire aux défiances de la tvrannie, ils rapportent, mais sans rien peindre. Ecourtés, secs ou diffus, rhétoriciens puérils et novés dans les détails, ce sont des anecdotiers, quelquefois des biographes, jamais des historiens. Cependant, h cette époque, les chancelleries, assez bien organisées, conservaient les actes, les discours, les correspondances ; et tôt ou tard quelque chose devait en transpirer au dehors. Suétone, porté trop haut par les érudits du seizième siècle, et placé trop bas dans l'estime de la critique moderne , avait déjà commencé, pour son Histoire véridique des douze Césars, à puiser abondamment dans les archives du Sénat, alors qu'il était secrétaire d'Hadrien. Quelques-uns, après lui, suivirent cet exemple, et le sin-

Qne les lettres cère Yopiscus uc s'cu fit fautc. Moius heureux, barbares* Trébcllius Polliou, qui a écrit un panégyrique ampoulé en faveur ' plutot qu'uuc histoirc dc Claudc le Gothique, a donné,

Vàiér'i'ei'iTsont dans sa Vie des Valériens (si cette histoire est de lui et

ai)ucr%i) les. ^^^^ j^ Julius Capitoliuus) , trois lettres de rois barbares

en faveur de Valérien captif, au roi de Perse Chah

Pour I", autrement dit Sapor, lesquelles , je le crains ,

sentent fort l'apocryphe.

Étrange Étrange dcstiuée que celle de ce malheureux vieillard

de rem"weiir fjuï devint le jouet de son vainqueur, et à lui seul expia la honte et l'infortune de tant de rois traînés en

Valeri

DE QUELQUES ÉCRITS DE L'ANTIQUITÉ. 287 triomphe au Gapitole ! Chaque fois que Sapor voulait monter a cheva! , il se servait de sou prisonnier comme d'un marche-pied (1), et, pour dernière i^no- n sert d.mniie, quand le vieillai;d lut mort, sa peau teinte en au diah écarlate, lîourrée de paille et grossièrement recousue en parodie de forme humaine, fut conservée, dit-on, pendant nombre d'années, comme un trophée, dans un temple de Perse (2) . Affreuse profanation qui est dans Ou l'eni^jaiiie.

(1) On n'avait pas alors cl'étriers, et, quand on ne se servait pas de montoirs de pierre, les cavaliers, surtout les grands personnages, mettaient le pied dans des mains jointes d'esclaves , comme chez nous le font les femmes.

uValerianus scilicet in captivitatem ductus à Sapore, non gladio, sed ludibrio, omnibus vita; suse diebus mérita pro factis percepit, ita ut quotiescumque rex Sapores equum conscendere vellet, non manibus suis, sed incurvato dorso et in cervice ejus pede posito, equo membra levaret. " Euïrop., in Vitâ Poiitii nianuscriptâ, apud Lactast., De mortibus persecutoi'um , c. v, Ed. P. Baiddri. Traject. ad Rhenum, 1693, in-8o.

^ (2) « Direpta est ei cutis, et eiaita visceribus pellis, infecta rubro colore ut in templo barbarorum deorum ad meinoriam triumplii clarissimi poneretur. n Lactakt., loco ciiato.

Lactance ne parle ici de l'écorchement du malheureux prince qu'après sa mort. L'évèque de Césarée, Eusèbe (^De vitâ imp. Constantini, chap. xxiv), et un historien grec (^Excerpta ex histor.,^. 128 de l'édition de Bonn), Petrus Patiucius, qui vivait sous Justinien , c'est-à-dire au commencement du sixième siècle , tiennent le même langage. Mais Agathias (Hist., IV, 24) et Cédrène (I , p. 454 de l'édition de Bonn) vont plus loin, et disent nettement que Valérienywi écorché vif. » Il est mort écorché, » dit Cédrène : exoapïii; IxTsXâU- Tvicev, Agathias insiste et ajoute que beaucoup d'histoires rapportent le même détail : TToXX'^ [xaûTupoûfTa v) iffTOpia. L'Africain Aurélius Victor (Z?e vitâ et moribus imper. Roman., XXXII) a mentionné ce point, au quatrième siècle; mais, comme Eusèbe, Patricius, Agathias et Cédrène, il n'a parlé que de l'écorchement. C'est dans Lactance seul que j'ai trouvé trace de la salaison, de la teinture en pourpre et de l'empaillement du cadavre. Cependant, Eusèbe rapporte que Constantin, écrivant à Sapor II en faveur des Chrétiens, lui aurait rappelé l'hor-

les mœurs de ces temps historiques. Le triomphe suprême du A'ainqueur sur son ennemi était, en Perse comme en Egypte, comme en Israël, de s'en faire un marche-pied (1). Des has-reliefs sassanides, encore existants, paraissent offrir la représentation d'un empereur romain servant au roi de Perse d'escaheau pour monter à cheval. Pareils bas-reliefs sont sculptés sur les rochers de la Syrie. Saint Pontius relate dans ses Acta l'usage de cet escabeau vivant. Quant à la barbarie finale, elle est dans le caractère du féroce orgueil de Sapor.

Quoi qu'il en soit de ces faits, peut-on ajouter foi aux trois lettres de représentations et de reproches adressées à Sapor par ses soi-disant auxiliaires, pour demander la délivrance de l'impérial prisonnier? A coup sûr, voilà de petits auxiliaires bien osés !

On sait en effet qu'à raison des Etats nombreux réunis sous son sceptre, l'ancien roi des Perses s'intitulait Roi des Rois, de même que le chah de la dynastie nouvelle s'inscrit encore aujourd'hui Chahin- Chah, c'est-à-dire Regum Rex, le Roi des Rois ; eh bien ! le premier des auxiliaires , s'adressant au roi des Perses,

rible trophée que l'on voyait encore, disait-il, exposé aux regards publics dans la Perse. Ces paroles impliqueraient, dans sa pensée, un mode de conservation des dépouilles de l'empereur. Eutrope, dans son Abrégé de l'histoire romaine, se Ijorne à dire (1. IX, c. vu) que Valérien, en faisant la guerre en Mésopotamie, fut vaincu par Sajior et fait prisonnier, et qu'il vieillit chez les Parthes dans une honteuse servitude.

(1) Voir le psaume cviii de David : « Asseyez-vous à ma droite , jusqu'à ce que je réduise vos ennemis à vous servir de marchepied. 1)

DE QUELQUES ÉCRITS DE L'A>TIQUITÉ. 289 débute par cette étrange inscription qui renverse les rôles :

A Sapor, Belsoliis le Roi des Rois.

Qu'est-ce donc que ce Roi des Rois Belsolus dont Qu'est-ce 1 histoire n a jamais prononcé le nom? Qu est-ce que Bdsoius,

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