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CHAPITRE X

CURIEUX d'autographes CHEZ LES ANCIENS.

Quant au nom des anciens curieux d'autographes, il faut se résigner à reconnaître que l'antiquité nous a laissé beaucoup d'obscurités et de lacunes. Par exemple, Titus Flavius Clémens, que saint Jérôme appelle le plus savant des écrivains ecclésiastiques , et que nous nommons Clément d'Alexandrie, rapporte dans ses Stromates ou Tapisseries , d'après l'historien Hellanicus (2)

(1) Josèphe, Vie écrite par lui-inème, page 492 de la traduction d'Arnauld d'Andilly.

(2) Les fragments d'Hellnnicus ont été recueillis par Cli. Sturz, et imprimés à Leipsig en 1787, in-8".

Voir aussi les Fragmenta historicoruni grscorum de ]Muller, n" 163 b (Biblioth. de F. Didot, Paris, 1841).

CURIEUX D'AUTOGRAPHES CHEZ LES AISGIEINS. 301 de Mitylène, antérieur de douze ans à Hérodote, que la reine Atossa, non la femme de Darius, mère de La reine

Atossa

Xerxès , qui portait aussi ce nom , mais probablement cmieuse dau-

tograplies.

une princesse plus ancienne, fut la première personne qui fit un recueil d'autographes (1). Malheureusement les mots owra^at Imarokxq peuvent signifier aussi et plus probablement composeï^, écrù^e des lettres; et comme il s'agit dans ce chapitre de l'invention de divers arts ou usages des arts chez des barbares , des Asiatiques , le second sens pourrait bien être le vrai ; d'autant mieux qu'on trouve, en cherchant bien, dans Clément d'Alexandrie, trois exemples du verbe ouvraGaw employé comme synonyme de avyy^d(^oi, écrire, composer. Je crains même qu'une autre citation d'Hellanicus ne vienne confirmer positivement cette dernière conjecture et préciser le sens de la phrase de Clément. On y lit en effet un peu plus loin, que la reine Atossa, élevée comme un garçon par Ariaspe, son père, revêtit la dignité royale, en ayant soin de cacher son sexe, et qu'elle donnait ses réponses par lettres : xat ^i.à. jStoXwv xàc, ocT.oy.^i'aîic, noulaBca.

Il y a doute encore dans cet autre exemple. Lorsque Bassula,

1 • 1 15 • • / helle-mère

le pieux et savant abréviateur de 1 Histou'e sacrée , de Suipice

. I • 1 T> 1 Sévère.

Sulpice Sévère, se plauit de ce que Bassula, sa belle-mère, lui fait soustraire tout ce qu'il écrit, tout ce qu'il dicte à son secrétaire, jusqu'à ses plus futiles brouillons, ses rognures, nostrœ ineptiœ, on ne saurait

(1) UpojTrjV £îriCTo}iàç cuvTaçai "Axocrcav ttiv ricpcwv pafftXcuaaaav tpriaiv EXXavDcoç. Strom., liv. I, c. xvi,§76. Clément d'Alexandrie vivait VOIS la fin du second siècle et dans les premières années du troisième.

décider si Bassula afj,issait ainsi par amour des autographes , ou seulement par une impatiente sollicitude pour la gloire de son gendre (1).

Un des plus ardents curieux reconnus dont les temps historiques nous aient transmis le souvenir, est cet Apellicon ile Apellicou de Téos, péripatéticien, plus bibliophile que philoso])he , suivant Strabon , homme fort riche qui vivait au commencement du premier siècle avant notre ère , et qui interpola , dit-on , les manuscrits d' Aristote et de Théophraste, par lui achetés des héritiers d'un certain Nélée , qui les avait longtemps laissés pourrir dans une cave à Scepsis, en Troade. C'était un curieux d'autographes, et qui en poussait la passion jusqu'au vol :

Suadet eniui vesana famés (2).

Voleur d'au- H avait dérobé dans un temple d'Athènes les exem-

tographes.

plaires originaux de plusieurs décrets, ce qui suppose une grande adresse et une particulière audace, car ce devaient être des tables de pierre, de marbre ou de bronze. De là un procès qui le força de se sauver d'Athènes pour échapper aux condamnations, d'autant mieux qu'il n'en était point à son coup d'essai et qu'il avait déjà commis des soustractions du même genre en d'autres villes de la Grèce (3). Tous les temps produisent de ces personnages qui s'engraissent des dépouilles publiques ou particulières, et qui répètent

(1) SuLPicii Severi qusR extant Opéra. Antverplœ, 1574, in-12. Voir la traJuction de M. Herbert, vol. h'^^ p. 362 des œuvres. Collection Panckoucke.

(2) ViRc, .En., IX, 340.

(3) SiRABON, 1. XIII, p. 608, donne quelques notions sur ces faits.

CURIEUX D'AUTOGRAPHES CHEZ LES A^'CIE^'S. 303 à demi-voix ces vers clii comique grec Anliphanes : « C'est le privilège des dieux de faire bonne chère aux dépens d'autrui , sans se mettre en peine de régler les comptes pour payer l'hôte (1). »

Nous avons déjà cité, sur le témoignage de Pline l'Ancien, un certain poète, nommé Pomponius Secundus, cjui recueillait des autographes.

La plus grande collection particulière de pièces La

plus grande

autographes et non autographes dont la trace se ren- collection

. d'aiitoj;raplies

contre dans l'antiquité est celle de ce Mucianus, dans

- l'antiquité

trois fois consul , dont nous avons parlé à propos du latiue. faux autographe de Sarpédon. On voit, dans le Dialogue des Orateurs célèbres par Tacite (2), que ce Mucianus publia quatorze volumes dont trois de Lettres Publication

de INIuciaous

et onze d'Acta. Ces Acta, qui auraient pu s'intituler Rc- d'après

sa collection.

cîxeil de causes célèbres on curieuses, se composaient de discours ou d'anciens plaidoyers extraits du Journal de Rome et de documents empruntés , comme les lettres , soit aux bibliothèques , soit aux propres collections de ce curieux même. C'est ce qu'on voit dans le savant et ingénieux mémoire du doyen de la Faculté des lettres de Paris, M. Joseph- Victor Le Clerc, sur les A/males des pontifes et sur les Journaux chez les Romains (3). Pline l'Ancien semble avoir fait des emprunts à ces publications de Mucianus (-4).

(1) Voir Fracjtneiils 'iZ et 24, p. 143 tic la collection de 3Icineke, et comparer un beau morceau du poète comique DiODORUs, dans Athénée, VI, p. 239.

(2) Ch. XXKVil.

(3) Pages 193, 202, 205, 239.

(4) NaU Hisl., XIV, 28; XVIII, 21; XXXI, 8.

Autoi^raphes Dans SQ lettre à Macer sur la manière de travailler

de Pline

l'Ancien de Pline l'Ancien, Pline le Jeune raconte que son

que Licinius

propose oncle aurait pu vendre quatre cent mille sesterces

d'acheter.

(84,000 francs de notre monnaie) à Largius Licinius, — quelque curieux d'autographes ou quelque spéculateur, — ses nombreux registres autographes, composés de morceaux de choix. Ils n'étaient pas alors aussi nombreux qu'ils le furent à sa mort. Le Parmi les antiques curieux de lettres autographes et

grand curieux u i

Libanius. dc manuscrits, n'omettons point le fameux sophiste Libanius d'Antioche, dont nous avons parlé plus haut. Il raconte dans une de ses épîtres comme quoi il vient d'entendre dire qu'on se dispose à vendre à Athènes une Ihade et une Odyssée d'une « prodigieuse antiquité » . Vite, il presse un ami pour qu'il les lui achète. L'acquisition faite , il envoie en remercîment une belle Iliade, moins vieille, il est vrai, mais très-correcte. Il apprend ensuite qu'on a mis en vente un exemplaire de l'Odyssée qui semble contemporain d'Homèi^e (la passion est toujours un j)eu crédule) , il en commande l'achat à son ami Philothéus. Mais un jour il s'oublie et le prête, on ne le lui rend pas : il faut voir comme cet ardent curieux se fâche ( 1 ) . Quelles navrantes douleurs ! quelles plaintes éloquentes ! — C'est Nodier à qui l'on eût emprunté l'un de ses diamants enchâssés par Bauzonnet, le Raphaël de la reliure, comme l'appelait Thouvenin, autre

Jérôme relieur, ou plutôt véritable artiste. C'est le baron Jé-

Piclion.

rôme Pichon à qui l'on eût dérobé quelque rarissime édition princeps en brochure du livre du Roi Modus et

(1) Epistol., I, 68, 73; III, 149, 150.

CURIEUX D'AUTOGRAPHES CHEZ LES ANCIENS. 305 delà Reine Racio , de 148G, ou quelque splendide volume des bibliothèques de Groliier ou du président de Thou. C'est quelque curieux d'auto(]raj)hes à qui l'on aurait emprunte, pour ne les lui point rendre, les lettres de madame de la Vallière à Louis XIV, ou des belles dames de la régence et de la cour de Louis XV au duc de Richelieu. Que ne prenait-il ses sûretés, le bon Libanius! Que ne faisait-il comme lit phis tard, en 1471, l'heureux possesseur d'un manuscrit d'Avicenne, à qui un haut baron voulait l'emprunter sur un cautionnement de dix marcs d'or, et qui refusa, ne trouvant pas le dédommagement suffisant ! Que ne faisait-il comme la Faculté de Paris, qui tint tète à Louis XI et refusa, tout absolu qu'il fut, de lui prêter, pour en prendre copie, un manuscrit de Rhazès, l'écrivain arabe, à moins d'une consignation de cent pièces d'or, et qui ne relâcha rien de sa rigueur en voyant le surintendant des finances forcé de vendre une partie de sa propre argenterie pour faire la moitié du cautionnement ! ]Mais il était faible comme le fut, au onzième siècle, le propriétaire d'un manuscrit d'homélies d'Avmon d'Albersteedt, qui se laissa aller à prêter son trésor, puis en définitive à l'échanger avec une curieuse de manuscrits, la comtesse Grécie d'Anjou, contre deux cents brebis, plusieurs peaux de martre , et quelques muids de seigle et de froment. C'était donné (1).

(1) Voir les Aiialecta de Mabillon , et Ciiriosilies of literature , by I. Disraeli, p. 7. Eleventh edit. London, Edw. Moxon, 1839.

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