‹ Causeries d'un curieuxChapitre 85 sur 124 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

Avant d'arriver à ces allusions, relativement modernes, nous avons traversé bien des âges, passé en revue Lien des faits. Nous avons notamment acquis la conviction que le passé ne nous a rien lé{>ué de la propre main de Dieu fait homme, de la main des premiers confesseurs de l'Evangile. Nous nous sommes également assurés qu'on n'a de leur figure mortelle que des images fictives et de convention, modifiées, suivant les époques et les lieux , par le respect des hommes. Nous avons vu de même que le temps n'a pas ménagé davantage les monuments écrits du paganisme qu'il n'a épargné les manuscrits sacrés, et que l'ÉgTpte seule, grâce à ses mœurs funéraires et au privilège de son climat conservateur, nous a transmis des papyrus hiéroglyphiques contemporains de Moïse et même de beaucoup antérieurs. On va voir que l'iconographie profane antique, très-riche en monuments, a aussi ses apocryphes, ses conventions et ses légendes. L'homme a trop de disposition naturelle à chercher et à croire trouver dans les traits de ses semblables les dispositions de leur âme, pour ne pas avoir inventé leur image quand une tradition authentique ne la lui avait pas léguée. Un peuple surtout aussi ami du merveilleux que l'étaient les Grecs, ne pouvait se passer d'une iconographie de ses dieux et d'une iconographie héroïque.

LES PORTRAITS DANS l'aNTIQUITÉ PROFANE.

Quo niajus (ut equideni arbitior) , nullurn est felicitatis .spécimen , quam seii;per omnes scire cupere , quaiis fiierit aiiqiiis.

(Plin., Nai. Hist., XXXV, 2.)

l'ÉGYPTE. LA GRÈCE.

A défaut de peintures de l'antiquité, il nous reste une multitude de bustes et de statues , mais dont on n'a pas toujours le moyen de confirmer la sincérité par la confrontation avec d'autres monuments contemporains ou que contredisent les médailles authentiques. Je dis authentiques, parce qu'il y en a beaucoup de fausses, et qu'au seizième siècle les Pisans en fabriquèrent un grand nombre , accréditées par le talent de ces artistes.

Avant Winckelmann, avant Visconti, alors que l'ico- Erreurs nographie n avait pas encore contrôle par la glyptique il

ou la lithoglyptique les portraits de Platon, d'Aristote, d Artaxerxes, de Scipion, Paul Jove, le grand curieux et à viscomi. de portraits , avait fait exécuter de fantaisie , avec des costumes d'une bizarrerie incroyable, ces personnages, comme on peut le voir dans ses beaux livres d'Éloges

et nieiisouîies

i(on(){;rai)liics iiitt rieiires ;i Winckeliiiaii

de guerriers et de savants illustres (1). Bien d'autres livres de la renaissance ne se sont fait faute de donner d'ima^jination de pareils portraits. Ouvrez le recueil de Fulvius Ursinus, c'est-à-dire Orsini, ce vrai savant romain du seizième siècle, et de son temps le plus grand collecteur de portraits avec Paul Jove, ses effigies antiques sont également, pour la plupart, des effigies de convention (2) . Plus tard, Gronovius lui-même, le docte Gronovius, qnï devait respecter la vérité dans l'antiquité, sa mère nourrice, a rempli les trois premiers volumes de son Ti'ésor des antiquités grecques de fantaisies mythologiques au milieu d'effigies avouées par l'histoire. Le plus souvent il en est de même, pour l'exactitude du dessin et l'esprit de critique, de l'iconographie du Romain Jean-Ange Canini, puhliée en 1 669, et des effigies données à Rome, en 1685, par Bellori.

(1) Paidi Jovii... Elogiu virorum bellicâ virtule illiittriinn septein libris jatn oliin authore comprehensa , el nmic ejusdem inusseo ad viviim expres.iii iinaf/inibiLî exornata. Pétri Pernx, typographi Basil., opéra et studio , 1575, iii-fol., p. 190. C'est la seconde édition. La première, imprimée à Florence par T<jrrentino, n'avait pas de gravures.

(2) Un Français établi à Rome, nommé Antoine Lafrérie, avait donné quelques morceaux tirés du cabinet d'Orsini, dans un recueil à^ Hermès dont la première édition, pleine d'erreurs, a pam en 1569, sans qu'Orsini y eût pris part. Une seconde édition, qui vit le jour l'année suivante, fut purjjée de quelques-unes de ces erreurs sur les conseils d'Orsini; et un ami de ce dernier, Achille Statius, c'est-àdire Estacio , savant Portugais demeurant à Rome , qui avait écrit pour la première édition une préface sous forme de dédicace au cardinal Granvelle, fit pour la seconde un texte qui manquait à la première.

La vraie collection de Fulvius Ursinus forme la plus grande partie du recueil publié in-4°, en 1606, avec gra\-ures de Théodore Galle, par Jean Faber (Le Febvre), sous le titre de : lUustrium imagines, ex anlKjuis marnwribus , etc. 151 j)lanches.

ICOINOGP.APHIE AINTIQUE. 309

En tout cela, par notre crédulité ou nos propres inventions, nous étions souvent les complices de l'antiquité elle-même, qui s'était donné lil^re carrière et avait lait exécuter d'imagination les bustes des Les anciens

faljri(juent

grands hommes dont elle n'avait point les effigies trimajpnation

l(,-s ])i)rtraits

réelles. Pline l'Ancien l'avoue formellement. Homère iie i.urs

j|ian(ls

était du nombre (1), probablement aussi Hip])ocrate. iiommes,

II I r • 1 «jiiaïuL ils

Après un tel aveu, quelle est la foi assez robuste pour neiesoutpas. accepter la légitimité de la tradition h l'endroit de tout ce Parnasse en marbre de Paros qui resplendit dans les musées, et qui s'étale dans les magnifiques recueils iconographiques ?

Au temps d'Homère, qui florissait environ trois siècles après la guerre de Troie, neuf cents ans avant Jésus-Christ, suivant la supputation de Larcher(2), l'écriture figurative était encore inconnue en Grèce, comme nous l'avons dit plus haut, et cependant la description du bouclier d'Achille, dans l'Iliade, tendrait à faire croire à des arts très-avancés aux temps héroïques. La supposition poétique du merveilleux travail de ce bouclier n'est qu'une exagération. L'art n'est pas sorti tout armé du cerveau de l'homme. Pour imiter de près la nature, il faut une éducation faite, des connaissances préalables que n'avaient pas, que ne pouvaient avoir ceux qui ébauchaient des rudiments de figures à ces époques primitives.

(1) « Quin immo etiam quae non sunt finguntur, pariuntque deslderia non traditos vultus, sicut in Iloniero evenit. C. Plixu JVat- Jïist., t. IX, lib. XXXV, §2.

(2) D'après Hérodote, Homère florissait 884 ans avant Jésus-Christ, et suivant les marbres de Paros, 907.

XEîj^ptc. Doués d'un fin et délicat sentiment de l'art, mais

dépourvus d'une mythologie héroïque et hornés dans leur essor par la théocratie, les Égyptiens n'ont guère travaillé que pour les temples et les hypogées des souverains et des grands. Les premiers, ils donnèrent à leurs dieux la figure humaine ou celle d'animaux. A l'origine, leurs représentations n'avaient pas été au delà des plus informes simulacres. G'avaient été premièrement, à ce qu'on présume, des pierres et des troncs d'arhres dont plus tard on avait arrondi l'extrémité en façon de tète ; puis on y avait creusé des lignes pour figurer des hras et des pieds. On en vint successivement à l'imitation réelle et précise, à un certain choix des lignes et des formes, à l'art véritahle, en un mot. On tailla dans la pierre la plus dure, telle que le granit, le porphvre, le hasalte, desfigxu^es de ronde bosse, isolées, souvent colossales, ou bien destinées à être adossées contre des piliers et des pylônes. On modela des figures plus petites et des vases en serpentine et en albâtre oriental. On creusa des bas-reliefs, bioji rarement en ronde bosse saillante, presque toujours en creux superficiels. Mais plus préoccupés des masses et de l'ensemble que des détails, les artistes s'assvijettirent à une simplicité architecturale presque géométrique. Leurs figures sont-elles assises, elles sont comme figées dans une immobilité éternelle. Sont-elles en mouvement, elles marchent d'un pas roide et compassé, les bras collés contre le corps. Et néanmoins je ne sais quelle finesse, quelle précision hardie , quelle dignité , quelle grandeur magistrale d'exécution étonnent et imposent dans ces œuvres. Quelques statues égyptiennes ont bien reçu

Page 1