JUVENAL., VIII
vivait « clans un temps où les sciences et les lumières étaient déjà fort anciennes : jam inveteratis litteris atque doctrinis , » et où l'on avait dépouillé les antiques erreurs d'une civilisation naissante et grossière (1). Mais je crains bien qu'ici le grand Tullius n'ait été un peu complaisant pour les origines de sa patrie. Peut-être aussi le rhéteur réfugié d'Halicarnasse qui paya l'hospitalité de Rome en publiant son roman aimable des Antiquités romaines, s'est-il également laissé un peu séduire au merveilleux (2). Gardons-nous néanmoins, à cet endroit, de la maladie de doute de Voltaire pour les austères vertus des premiers Romains et leur grandeur dans la pauvreté : J'entends d'ici , dit-il.
J'entends d'ici des pédants à rabats, Tristes censeurs des plaisirs qu'ils n'ont pas, Qui, me citant Denys d'IIalicarnasse, Dion, Plutarque, et même un peu d'Horace, Vont criaillant qu'un certain Curius, Cincinnatus, et des consuls en us, Bêchaient la terre au milieu des alarmes; Qu'ils maniaient la charrue et les armes , Et qvie les bleds tenaient à grand honneur D'être semés par la main d'un vainqueur. C'est fort bien dit, mes maîtres; je veux croire Des vieux Romains la chimérique histoire. Mais, dites-moi, si les dieux, par hazard. Pesaient combattre Auteuil et Vaugirard, Faudrait-il pas, au retour de la guerre.
(1) Republic., II, 10. Trad. de ISI. Villemain.
(2) Un décret de César (Suet., /. Cxs., 42) avait assuré un appui aux savants émigrés des colonies grecques. Denys d'Halicarnasse, rhéteur et historien, s'était réfugié à Rome peu après les guerres civiles. Outre ses Antifjuités Romaines , nous possédons encore un Traité de l'arran- (jemcitt des mots et une Rhétorique .
ICONOGRAPHIE ROMAIISE. 347
Que le vainqueur vînt labourer la terre? L'aufjuste Rome , avec tout son orgueil , Rome jadis était ce qu'est Auteuil.
Quand ces enfants de Mars et di; Sylvie , Pour quelque pré signalant leur furie, De leur village allaient au champ de Mars , Ils arljoraient du foin pour étendards;- Leur Jupiter, au temps du bon roi Tulle, Était de bois; il fut d'or sous LucuUe. jN'allez donc pas, avec sinqilicité , Nommer vertu ce qui fut pauvreté (1).
Prendre au sérieux une pareille boutade de l'esprit sarcastique toujours prêt à se rire de tout ce qui était tradition, serait condamner légèrement d'un trait les plus graves témoignages de l'antiquité, dédaigner l'opinion réfléchie de Machiavel et de Montesquieu, et se ranger au froid système de Niebuhr et de ses froids imitateurs.
Au commencement et plus tard, les soins de la li- L'art berté au dedans, ceux de l'ambition au dehors, telle ^avec peine fut l'existence de la république, si l'on peut donner les Romains. ce nom à un état social composé seulement d'une aristocratie tyrannique régnant sur des esclaves. On adore les dieux , mais pour en exiger la victoire , pour leur offrir les dépouilles des vaincus , et les associer à la conquête du monde. On a de pieuses solennités , mais peu de poésie les inspire , peu de poésie les anime ; et l'on n'a guère que les chants grossiers des Saliens, remontant à Romulus et à Numa (2) ; ou bien encore les hymnes primitifs com-
(1) Défense du Mondain, ou V Apologie du luxe.
(2) Voir le plus ancien historien de Rome , Fabius Pictor, cité par Denys d'Halicarnasse, Ant. Rom., 79.
La pensée
)' recque
s insinue
sous le fer
des premier;
Itomains.
posés par Livius Aiidronicus en l'honneur des dieux, et chantés dans la ville par les jeunes fdles (1). Mais quelle poésie ! Peut-être connaitra-t-on de joyeuses fêtes ; mais le Romain ne sait jouir rpi'à la vue des armes , et le (gladiateur, pour lui arracher un sourire, expirera dans l'arène. Au milieu même des entraînements et des fureurs de la victoire , le Grec retrouvait toute sa sensibilité pour les harmonies des arts. Ainsi, Athènes est enlevée d'assaut par Lysandre; le soldat veut raser la ville; mais, dans un banquet, un convive chante un des beaux chœurs d'Euripide; alors les farouches vainqueurs s'attendrissent, et une voix s'écrie : « Qui détruira une si noble cité mère de tels hommes?» Tous comprennent à ce mot que détruire est une gloire odieuse, et la ville est sauvée par la poésie (2). Tandis que, chez les premiers Romains, l'accent lyrique le plus divin se serait perdu dans les cris des mourants et la flamme de l'incendie. « Le plancher de leur gloire est fait de sang humain , de lambeaux de chair humaine, " disait d'Argenson (.3). Chose curieuse cependant ! au cœur même de la grossière république de fer, on voit poindre de loin à loin des éclairs de civilisation grecque, je ne sais quels traits d'urbanité athénienne
(1) Le plus ancien poète des Romains, Livius Andronicus, naquit liicii avant Puliliiis Scipion, le premier Africain. Ses premiers essais datent de Fan 240 avant Jésus-Christ. C'était surtout un poète dramatique; mais il avait composé, à l'iniitation des Grecs, des poëraes épifjues. Il ne reste de lui que les citations de ses vers trouvées dans divers auteurs.
(2) Voir PiATARQUE, Lysandre, xxjx. Le chantre était un Phocéen. Le morceau chanté était le cliœur à' Electre ^ v. 167.
(;5) Lettre écrite à Voltaire du thaiiip de liataille de Eontenov.
ICO>;OGRAIMIIE ROMAINE. 349
à travers la rudesse de Lacédëmone, comme s'il fallait reconnaître en réalité avec le poète quelque niifjration pélasgique dans les origines des Romains. Tarquin le r,ooans
avant J. C.
Superbe avait envoyé au temple de Delphes de magnifiques offrandes , j^rémices du Ijutin remporté sur l'ennemi (1), et les descendants étonnés des pâtres du Jani- 343 à 290 ans
.,, . avant J. C.
cule avaient entendu le nom de la Grèce. Junius Brutus lui-même, qui devait changer la face de l'Etat, avait fait partie de cette espèce d'ambassade avec ses cousins, les deux fils du roi (2). Au temps de la guerre des Samnites, Apollon Pytliien ayant ordonné d'élever des statues au plus sage et au plus brave des Grecs, les Romains choisirent Pythagore et Alcibiade, et leur dressèrent des statues aux angles de la place des Comices (3). A leurs yeux, Pythagore, dont le voyage en Italie s'associait au souvenir du premier enfantement de leur puissance, et auquel Premières
lueurs (les ans
ils croyaient (d'ailleurs si faussement) devoir le roi Numa, chez méritait l'apothéose comme le plus sage des mortels.
Ce fut seulement vers le temps du premier Sci])ion l'Africain, qui s'était donné une éducation grecque (4), que les arts furent goûtés à Rome , pratiqués par des artistes grecs. Suivant Plutarque, cependant, qui se rapproche ici de Cicéron, la statue triomphale de Romulus aurait été placée à Rome, du vivant même de ce prince , dans le temple de Vulcain (5).
(1) CiCER., De Rep., II , 24.
(2) TiT. Liv., I, 56.
(3) Plin., Nat. Hht., XXXIV, 12.
(4) TiT. Liv., XXIX, 19.
Cf. Iconographie romaine de ViSCONTi, t. I, p. 48.
(5) PLUTARQrK, Romulus , XXXVIII. Cette statue était couronnée
les Romains.
L'art Gomme en Grèce, c'est j)ar les statues de divinités
commence
parles statues que l'art coDimença dans la République, au rapport de
des dieux. . • p i ^
Pline (1). Le premier bronze qui y fut coulé nit une
Gérés , dont les frais furent prélevés sur le pécule de
Spurius Gassius, trois fois consul, qui, ayant aspiré à
la royauté , avait été mis h mort par son père.
Effigies Déjà, du temps de Gicéron, de Tite-Live, de Pline
iuros de l'Ancien , on n'avait plus que de rares éléments de
romaine ccrtitudc sur l'autheuticité des portraits des plus illus-
oiibiiées ' très personnages de la République. De ses édifices on
on détruites. , , • l'i • i i a i
ne retrouve guère aujourd nui debout que quelques colonnes , quelques fûts brisés, et les restes du temple de la Fortune virile , vestige presque unique de la plus belle époque républicaine. Rien , absolument rien des temples primitifs consacrés à la Jeunesse, à la Santé, à l'Espérance, ces hymnes de pierre, pour ainsi parler, dont la pensée était si fraîche et si touchante, et qui saluaient l'aurore de la future maîtresse du monde. Rien non plus du temple de la Vertu ni de celui de l'Honneur, élevés des mains de la République affermie et restaurés par Yespasien. De tout cela on ignore même l'emplacesiatue ment. Une antique statue de ce Porsenna que l'histoire
de Porsenna. ■ i . . î , i
légendaire nous peint s arrêtant assez naïvement devant le dévouement de Mucius Scévola, avait existé près de la curie de Rome : aux jours de Pline l'Ancien,
jiar la Victoire et placée dans un chariot de cuivre à quatre chevaux enlevé aux Camériniens.
Une autre statue de Romulus et une de Tatlus sans tunique avaient été érigées, probablement du temps de Tarcjuin l'Ancien, dans le Capitule.
(1) ^^al. Hisl., XXXIV, 9.
ICO>'OGRAPHIE PlOMAI^■E. 351
ce n'était plus qu'une vieille tradition. En vain également chercherait-on aujourd'hui les moindres traces des statues iconiques de Lucrèce et de Brutus, par les- Lucrèce
' ^ et Brutus.
quels fut fondée la liberté romaine. L'effigie pédestre de ce dernier avait été dressée comme une menace à côté de sept statues de rois : qu'est-elle devenue? Qu'est devenue celle de la vierge vestale qui avait fait présent au peuple romain du champ du Tibre? En vain espérerait-on retrouver l'effigie d'Horatius Coclès, encore de- Statue bout du temps de Pline l'Ancien (1), ou la statue de dHoratius
T! I- ■ r ï- - Coclès.
cette énergique Cléhe, qui fut livrée en otage à Porsenna et se sauva à la nage. En vain aussi redemanderait-on à la place aux Harangues ses anciens ornements , à savoir les statues consacrées des ambassadeurs tués par les Fidénates : Tullus Glœlius, Lucius Roscius, Spurius Nautius, G. Fulcinius; tous ces A'ieux monuments sont ou obscurcis ou détruits en totalité.
Ni Lucrèce ni Brutvis n'avaient eu les honneurs insignes de la statue équestre. Coclès avait eu cette distinction, délie, déjà revêtue de la toge, eut les mêmes honneurs, qui lui furent décernés par ses compagnons d'otage, Porsenna les ayant rendus par égard pour la personne de cette femme d'héroïque courage (2).
On a de Caton l'Ancien, si dur pour le grand Scipion, Autre siame des vociférations contre les provinces où l'on élevait élevée des statues à des femmes. Il ne put cependant empêcher qu'on en élevât une dans la ville même de Rome, Siatue à la fille de ce grand homme, la généreuse Gornélie,
(1) Nat. Hist., XXXIV, 11.
(2) Nat. Hist., XXXIV, 13.
mère des Gracques. Cette femme illustre, (jui , pour se vouer exclusivement ;i leur éducutioi) , avait refusé la main de Ptolémée, roi d'Egypte, et qui, par l'élégance et la force de son élocution, par la puissance de ses exemples, avait su faire de ses fils les jeunes Romains les plus accomplis de leur temps , exerçait un grand empire sur l'opinion par ce souvenir. Avec la pureté de sa diction, avec l'énergie de son éloquence qu'elle avait transmise à ses enfants, elle revivait tout entière dans sa correspondance , aujourd'hui perdue , que Cicéron et Quintilien rappellent comme un modèle (1).
Point Des Gracques on n'a aucun portrait connu , ce qui a
des Gracques. pcmiis à uu artistc dc notre école de Rome, M. Guilkfume, de se donner libre carrière pour présenter, sous la forme d'un monument avec effigies , le cénotaphe des deux frères héroïques. Dans l'agencement de son
Type de leur œuvrc, il avait été si bien dominé par les types romains ''plir ^ des musées du Vatican et du Gapitole, que quelques
de nosiours"^ pcrsonucs oiit ])ris son motif d'étude pour la reproduction littérale d'un monument antique. Les deux figures qui sortent à mi-corps du cénotaphe , les mains entrelacées et tenant la fameuse loi agraire Licinia, sont inspirées, sur nature , de deux Transtévérins, race étrus- (pie , dont la beauté primitive rappelle souvent les plus
(1) « Legiinus epistolas Corneliae, matris Gracchomm : apparet, filios non tam in gremio educatos, quam in sennone matris, >' dit Cicéron. Brutus, 58.
« Gracchorum eloquentiae multum contulisse accepimus Corneliam niatiem cujus doctissimus sermo in posteros quoque est epistolis traditus, j) dit Quintilien. Orat. Institut., 1. I.
nobles restes de la^jrande statuaire. Les têtes sont d'un aspect faronche, troj) exagéré pent-ètre ponr offrir un , caractère nnment liistoricpie. L'antiquité retentit, il est vrai, du liruit de l'éloquence âpre, hérissée, véhémente, des deux inipitovables soutiens de la liberté populaire , que les démagogues de nos jours ont tant calomniés, en s'attribuant avec eux une communauté d'opinion. Mais l'ainé, l'austère Tibérius , était aussi doux et posé (pie Gains était fougueux et emporté. L'artiste usait néanmoins de son droit poétique en résumant et faisant frémir sous le marbre les types énergiques et passionnés de ces grandes Colères du peuple, qui , s'attaquant aux constitutions pour favoriser la liberté, ne réussissent trop souvent (pi'à étouffer la liberté même sous les débris de la raison (1).
Au temps des Scipions, on était déjà, pour les mœurs, La ronqiKte bien ioin de cette époque ou Briitus , ou Virginius, ou des dtstinces Manlius, où le ])ère de Spuriiis Gassius faisaient à la hodk, à partir discipline, à la liberté, à l'honneur, aux lois, l'horrible 'sri'|!io!l ' sacrifice des sentiments les plus chers de la nature ; où les légions, ivres de vingt-quatre triom])hes , mettaient en poussière les villes du Samnium. Les conquêtes avaient pr(''paré des destinées nouvelles à la République. Quelque pitié s'était peu à peu glissée au cœur des aigles romaines. La victoire s'arrêtait devant les œuvres du génie au lieu de les briser, et les mœurs adoucies s'étaient ouvertes aux goûts de la paix. Alors , on vit Les maurs Gaton hù-même , le rude adversaire du savoir, tout acceptent ks lettré qu'il fût, Gaton, cesser de regarder l'art de bien
(1) Ce cénotaphe est aHJoiud'Iiui à rEcolc des Beaux-Arls de Paris, TOME I. • 23
dire comme incompatible avec l'art de bien faire , et , presque octogénaire , plier sa vertu à demander des leçons aux enfants delà Grèce. Marcellus le Grand donne des larmes à Archimède qu'il n'a pu sauver dans le sac Exemples, de Svracuse. Paid Emile pleure ses triomphes. Scipion Emilien , force par l'inflexible politique romaine de raser les ruines encore menaçantes de Carthage, Emilien qui vint déposer au Capitole une urne pleine des cendres de cette glorieuse rivale de Rome, la plus triste comme la plus magnifique offrande qu'ait reçue le génie de la destruction, s'entretenait de philosophie, et citait Homère sur ces ruines , de compagnie avec Polybe et Lœlius. Le collègue de Marins au consulat, Gatulus le père, renommé pour ses vertus, n'était pas moins goûté pour son élégance qui le faisait comparer Syiia curieux à cc même Lœlius, l'ami de Scipion. .Sylla moissomuiit
d'ol)jets d'art. , ,. ,, •,ii- ii-
des oJjjets d art , en remerciant les dieux de lui avoir accordé deux insignes faveurs : l'amitié de Métellus Fins et le bonheur d'avoir pris Athènes sans être forcé de la détruire. LucuUus, en partant pour son gouvernement de Sicile, se faisait accompagner par le poète Archias et par le philosophe Antiochus. Au retour, il ouvrait à Tusculum , après ses victoires sur Mithridate, une maison, ou plutôt un palais, dont les portiques et les galeries étaient remplis de statues pré-
Pompée cieuses des artistes grecs. Pompée faisait abaisser de-
le pîXsophe vaut le j)hilosophe grec Posidonius les faisceaux qui
Posfdonius. avaient vu fuir Mithridate. Gicéron écrivait ses Tus-
Cicéron culaues et son Traité de la Vieillesse au pied de la statue de Platon , près des autres effigies de marbre et de bronze que l'amitié d'Atticus lui avait recueillies à Athè-
s'eiitoiire de statue
nés. Son éducation était tonte (jrecqne (1), et s'il a, dans les Verrines, affecté de n'être ni connaisseur ni même simple curieux des arts de la Grèce, c'est qu'il en était encore à ses débuts, c'est qu'il avait sa fortune à faire, c'est qu'à l'exemple des citoyens qui, pour se concilier alors les suffra^jes du peuple obstiné dans l'amour du passé, affichaient le dédain du luxe et l'antique simplicité républicaine, l'éloquent orateur cachait ses instincts délicats, pour les besoins de sa cause. Peu à peu, en définitive, la Grèce fut comme versée dans Rome. Les navires déprédateurs rapportaient les dé- Tome
la Grèce
pouilles , furtivement entassées , de ce beau pays plus <ie ina. lire
passe à Rome
complètement vaincu par la j)aix que par la guerre : avec
les tableaux.
Rcferebant navibus altis Occulta spolia, et pluies de pace triuinplios (2).
Rome regorgea des effigies conventionnelles des dieux et de portraits d'hommes illustres, chefs-d'œuvre des mains grecques les plus habiles. Phidias, Alcamène, Polyclète, Myron, Praxitèle, Timanthe, Zeuxis d'Héraclée et Parrhasivis d'Ephèse , Pamphilus et Mélanthius, Apelles, Euphranor, Protagoras, Nicias, changèrent en quelque sorte de patrie. Quand le vainqueur de Persée, Paul Emile , cherchait un philosophe estimé pour élever ses enfants , et un peintre hal)ile pour représenter son triomphe, ce fut aux Athéniens qu'il s'adressa. Il en reçut Métrodore, qui a lui seid était propre à remplir cette double tâche, et la remplit dignement (3).
(1) Voir dans son Briitus , cli. lxxxix et suivants, le détail de ses études et de ses voyages.
(2) JrvEKAL., VIII, 5, 6.
(.3) Pi.i>., jSat. Ilht., XXXV, 39.
Ainsi , tout fut apporte à Rome : rien n'v fut indigène, rien n'v eut d'originalité. Les beaux-arts furent pour la maîtresse du monde le tri])ut d'une terre conquise :
Gra3cia capta feium victorein ccpit, et artes Intulit afjresti Latio.
Tout le secret des arts à Rome, comme celui des lettres, est dans ces vers.
En vain la fureur jalouse des Romains de vieille race se récrie, depuis Caton , dès la première invasion grecque. En vain les malheureux Hellènes transplantés, exerçant la grammaire, la philosophie, les lettres et les arts , sont traités par l'hyperbole poétique de lie achéenne (1). En vain il devient de mode de les poursuivre d'amers sarcasmes et de mé])ris. En vain dit-on que manquer de parole, c'est montrer une foi grecque ; que faire la débauche, c'est vivre ii la grecque (2). En vain, s'écrie-t-on, si quelque personnage de théâtre médite une friponnerie : « Tenez, le voilà qui va philosopher comme un Grec (3). » Menteuses protestations du vainqueur asservi qui subit les goûts et jusqu'aux plaisirs du vaincu ! Malgré soi , le bon sens romain se laisse emporter à l'horizon de l'imagination grecque, et, tout en murmurant, il s'attache avec dévotion à la robe flottante de la muse hellénique.
(1) Fxcis Achsrx. Juven., III, 40.
(2) Gi-xca Jidex est partout. Grœcari est dans Horat., Sat.^ liv. II, sat. II, V. 11. Pergrxcari est dans Plante, dans Truculeiitiis et dans Mortellaria. Plus tard, la basse latinité a dit romanixare , faire du roman, mentir comme un Romain de la décadence.
(.3) Philosophari. Voir Plaut., Captifs, II, 2, 34. Pseudolus , II, 3, 21 ; et IV, 2, 18; et Mercator, 1,2, 39.
ICO^'OGRAPHIE ROMAIIVE. 357
Tandis que la Grèce, aux jours de sa jeunesse et de sa force, avait enfanté des systèmes philosophiques comme sans les compter, Rome, à jamais stérile, ne fait que reproduire, sous ime forme plus ou moins rajeunie, ce qu'ont pensé Epicure et Zenon (1). Térence et Sénèque se traînent en timides esclaves sur les traces de Ménandre et de Sophocle. Virgile , malgré toute la puissance créatrice de son imagination , se fait tour h tour le disciple de Théocrite , d'Hésiode et d'Homère. Cicéron copie Démosthène. Rien ne nait de La Grèce
1 • 1 1 ' • • • vaincue
soi-même; tout est le produit de limitation. Ou les par les armes
romaines
sculpteurs et les peintres vivants sont des Grecs, ou ce conquiert
iT-ii-, T ■ r ■ î Rome par sa
sont des disciples de Grecs. La grâce même qui lait le littérature
T 11 • / , > î n 1 1' • • 1 et ses arts.
Jien de la société n est qu un rerlet de 1 atticisme de Socrate et d'Alcibiade, de Périclès et d'Aspasie. En un mot, la Rome même d'Auguste, enrichie comme sans le savoir des trésors du génie et de l'urbanité, ressemble à cet arbre du ])oëte qui s'étonne de porter un feuillage étranger et des fruits qui ne sont pas les siens.
Tous les viols des temples de la Grèce étaient à comment coup sûr autant de profanations; mais, alors comme faitpardonner plus tard, il était avec le ciel des accommodements, ij'vidi'des Marcus Fulvius Nobilior avait enlevé de la ville d'Am- ^^■"l'i'^s crées. bracie les Muses de Zeuxis : il se fit pardonner, en consacrant son butin dans un temple romain dédié à Hercule Musagète (conduisant les Muses). Flaminius avait pris en Macédoine une statue de Jupiter Imperator : Cicéron, qui en parle dans les Verrines, tonne
(1) Voir le livre premier de V Iii.ttiliilion oratoire de Quintilien. La philosophie grecrpie s'était répaiidvie à Rome, malgré Caton ; mais aucun Romain n'inventa de système et ne fit école.
contre Verres le spoliateur, mais il est plein d'indulgence pour Flaminius, qui n'a rien gardé pour luimême et qui a consacré sa magnifique conquête dans le temple de Jupiter Capitolin (1). On n'a pas toujours sur ses pas un L. Mummius livrant aux flammes une ville telle que Gorinthe, l'orgueil des deux mers, le musée de tous les arts , de tout le luxe de la paix , superbe cité qui n'avait d'autre crime que sa faiblesse, sa richesse et sa gloire, et dont Cicéron reproche à ses concitoyens la destruction (2). Aussi ce Mummius est-il le même sauvage qui , se ravisant et envoyant à Rome des chefs - d'œuvre uniques de la statuaire grecque, dépouilles arrachées à l'incendie de Gorinthe, enjoignait aux porteurs de ne pas les briser, sous peine de les remplacer à leurs frais! Du moins, il exempta Thespies des flammes, et se borna ;i lui enlever ses célèbres statues des Muses povu' les placer devant le temple du Bonheur, où l'une d'elles, suivant Varron, alluma un fol amour au cœur du chevalier romain Ju-
L'honnéte nius Pisciculus (3). Du moins encore Mummius méritabarbare ,., ,.. p . 1 , :Mumniius. t-u cct élogc dc Gicérou, (|u u ne mt pas plus riche après
avoir renversé la plus opulente des villes, et préféra
d'orner l'Italie que sa propre maison (4).
(1) In Verrem, II, iv, 58.
(2) Carthaginem et INumantiain Ainditùs sustulerunt. ISollem Corintbiim. CiCEn., De off., 1. I, c. 11.
Utilitatis spccie, in republicà saepissiine peccatur, ut in Corinthi distriliutione nostri. Id., ibid., 1. III, c. 11.
(3) Nat. Hist., XXXVI, 4.
(4) u ISumquid copiosior, cjuum coplosissimam inljem funditîis sustulisset? Italiain ornarc, quani donmm suam, maluit. " De ofjic,