CHAPITRE III
Soit vanité, soit piété réelle, soit ces deux choses h la fois , qui ne s'excluent pas toujours dans le cœur de l'homme, le culte des ancêtres chez les vieux Romains avait marché parallèlement avec le culte des gloires nationales. Respectez vos pères, et vous serez respectés de vos enfants. « Je n'ai rien de plus ancien : Nil anti-
qidus habeo , » s'écriait-on, pour dire : « Je n'ai au monde rien de plus cher. » Le respect des mœurs et des hommes d'autrefois, tel est un des secrets de la puissance romaine :
Moribus antiquis stat res romana virisque,
disait le poëte Ennius, écho du sentiment historique de tout Romain de bonne souche. Ce culte des ancêtres était organisé avec éclat dans les grands hôtels. Là, de vastes armoires dont chaque atrium était tapissé, renfermaient les figures en cire des aïeux de la famille, rangés chronologiquement, avec leurs titres et leur biographie abrégée :
Dispositas generosa per atria ceras,
dit Ovide (1). Mourait-il quelque grand personnage, on faisait précéder le convoi par les images du défunt ; et en même temps les générations des aïeux, sorties de leurs niches séculaires, étaient portées en pompe (2). Les nobles seuls pouvaient exposer les effigies de leurs Droit
d'iniHjjes,
ancêtres; les hommes nouveaux, les leurs propres. Les ignobles (non nobles) n'avaient pas même cette faculté. Le droit d'images, c'est-à-dire le privilège d'exposer son portrait et ceux de ses aïeux, appartenait aux citovens revêtus de dignités, à commencer par l'édilité curule et au-dessus, magistratures réservées d'abord aux:
(1) Fast., I, 591. Voir également Amor., I, 8.
Cf. Valer. Maxim., V, 8. De Torquato, Silani paire.
Cf. aussi PoLYBE, VI, 53; tome second, p. 567. Edit. Scliwcigli-
(2) Nat. Hist., XXXV, 2.
Cf. IlORAT., Epod.,\lU, 11.
Tacit., Annal., III, 5, et II, 32.
patriciens et accordées aux plébéiens , depuis l'établissement, si longtemps disputé, des tribuns. Le droit d'images était donc, en résumé, l'attribution de la magistrature, et la noblesse était une suite de cette prérogative. L'usage en est constaté par les témoignages les plus nombreux et les plus authentiques ; il l'est même par l'énergique déclamation si connue de la satire VHP de Juvénal sur la véritable noblesse. Au milieu des oscillations politiques, l'apparition des images était parfois comme ime résurrection qui faisait diversement tressaillir les âmes, témoin l'audacieuse exhumation des figures de Marins.
Les images Pour reliausscr la grandeur de leur maison , les noaux blés faisaient figurer les images non-seulement dans les
funérailles . . l ^ ,
et portées obsequcs , mais aussi dans toutes les grandes républiques et jouissances publiques ou particulières : triomphes, noces , etc. ; et alors ils les couronnaient de lauriers (1).
Leur nom primitif de cires exprime bien de quelle matière elles étaient faites; mais quelle en était la forme? Quelle était la mise en œuvre? Aucun texte de l'antiquité n'est assez clair ni assez précis pour nous en instruire. Depuis Juste Lipse, source première où tous ceux qui ont traité ce sujet ont puisé le plus souvent sans le dire (2) ; depuis Auguste Ernesti (3), Jo. Sclilem-
(1) u Indicit fcstuin Jiem, aperiri jiibet inajorum imagines, « dit SÉnÈque le père, Conlroversiaruin , VII, 6.
Il Aliisque diebus festis expromptas, » dit CicÉron, Pro Murena, c. 41 (5); Pro Sulla, c. 31. Cf. De oratore , II, 55.
(2) JcsTi LiPSii Opéra omtiia, Vesalise, apud Andream Hoogenliuvsen , 1675. Electorum lib. I, rap. 29, pp. 742-745.
(3) Arcltœolotjia lileraria, c. vi , § 8. Ed. Martini.
uarticulières.
mius (1), Traugott Fréd. Bénédict (2), Jean-Frédéric Christ (3), le docteur Alexandre Adam (4), le fjrand Lessing et son éditeur Esclienburg (5), jusqu'à Schweighseuser (6) et le professeur Eichstaedt (7) , qui a résumé la matière avec critique , pas un écrit traitant de l'antiquité n'a été d'accord sur ce détail d'archéologie. Contre l'opinion du docteur Adam, Eichstaedt trouve absurde de supposer, sur la foi de deux vers de Silius Italicus mal interprétés , que les images fussent portées au bout de longues perches ou de cadres , et non sur des espèces de civières ou de chars élevés :
... Aut celsis de more feretris Praeccdens prisca exsequias decorabat imago (8).
Le même Eichstœdt pense que ce n'étaient ni des bustes exécutés en ronde bosse, comme l'avaient supposé Ernesti et Christ ; ni des peintures encaustiques ,
(1) De imaginibus veteium atrieusibus, prxliininaribus, cubiculariis. lenae, 1664.
(2) De imacjinibuf! Ronianx nobilitatis insiguibus. Toryavlœ, 1783 et 1784, p. 40.
(3) Abhatidlungen ûber die Lileratiir imd Kuntswerke des Alterthums, pp. 36, 39, 187, 302. Ouvrage posthume.
(4) Anticjuités romaines on Tableau des mœurs, usages et institutions des Romains. Cet ouvrage, publié en Angleterre, dans l'année 1791 , par le docteur Adam , recteur du grand collège d'Edimbourg , a été adopté pour l'instruction primaire en Angleterre, et traduit en français en 1826.
(5) Veber die Ahnenbilder der Romer; eine antiauarische Untersuchung. OEuvres de Lessing, t. X, p. 266 sqq.
(6) Notes sur Polybe , vol. Yl, p. 394.
(7) D. Henric. Carolus Abr. Eichst.kdt, De imaginibus Romanorum. disserlationes dux. Petropoli, 1806, in-4".
suivant l'opinion de Bénëdict, ni un moulage fait sur nature à la façon de Lysistrate de Sicvone , au nioven d'une substance qui se durcissait et dans laquelle on coulait les cires, comme l'avait paru croire Lessing et Nature commc raffimiait son éditeur; — c'étaient des espèces
tle ces images. , , ri-' ' • i i •
démasques, larvœ, labriques en cire, qui descendaient jusqu'à la poitrine et recevaient de la couleur. Cette opinion cadrerait assez bien avec le dire de Polybe, qui rapporte (1) qu'aux funérailles romaines, des hommes de taille et de port analogues aux personnages représentés, s'affublaient de leurs images et de leurs vêtements, et que, portés sur des chars jusqu'à la tribune, ils aUaient se placer, chacun suivant son rôle, sur des Comme cliaiscs d'ivoirc : morts vivants pareils à ce chevalier
l'armure ii- ii ii/ir ••
du chevalier syniboliquc de la Mort tout bardé de 1er, visière bais-
ile la Mort , . . „, . , . , il
en Autriche 866, qui , aujourd hui cucorc , précède sur un cheval également chargé de son armure, la pompe funèbre des plus illustres défunts en Allemagne et en Italie. Aux obsèques du feld-maréchal W'impffen à Vienne, en 1854, j'ai vu cette grave et solennelle image qui m'a rappelé les mœurs antiques et l'héroïque légende du Gid mort, monté sur son coursier fidèle Babiéça, et dispersant encore l'ennemi comme la poussière, aux portes de Valence (2).
Un passage d'Hérodien , dans sa description de l'enterrement de l'empereur Septime Sévère (3) , établit
(1) Histoires, VI, 53.
(2) Voir dans le Romancero , la cliaiison du Cid le Campeador (le chauipion par excellence^.
(3) HÉRODiEN, IV, 2, p. 806 sqq. tome second de l'édition d'Irmiécus (Tlieopliile G. Irniiscli). Leipzig, 1789-1805.
el eu Italie.
nettement que des masques étaient portés par des mimes aux obsèques antiques, et cela va à merveille pour la marche des ancêtres; mais rien ne prouve, parmi les textes que nous ont laissés les littératures (jrecque et latine, que ces masques n'eussent pas été tirés quelquefois de moules exécutés sur nature par le procédé de Lysistrate. Il est plus que présumable que les moyens de reproduction différaient suivant les circonstances et les artistes exécutants.
Septime Sévère , dont nous venons de parler, avait Fmitrailies décerné, dès son avènement à l'empire, de splen- '''^ p*^'""^*» dides obsèques à son anté-prédécesseur Pertinax, assassiné dans son palais , et dont le corps avait depuis longtemps reçu la sépulture sans honneurs. Ceux qui lui furent rendus alors ne le furent donc qu'au simulacre de l'infortuné empereur, i^ funus iniogmarhim, » dit J. Capitolin (1); et son image fut promenée solennellement, le corps absent. Un précieux passage de Xiphilin donne la description de l'appareil de ces funérailles. Pour chaque empereur, voici ce qui se pratiquait. Avant tout, une image très-ressemblante du défunt était , pendant quelques jours , posée sur un lit de parade, en ivoire, couvert d'étoffe d'or. Cette figure , pâle comme un malade , recevait les visites d'un médecin, après quoi le prince était déclaré mort, et les pleureuses faisaient leur office aux obsèques, où les statues des plus illustres Romains de l'antiquité ouvraient la marche. Venaient ensuite toutes les nations sujettes de l'empire, représentées par des statues de
(1) Hisl. AïKjusta, Pertinax , 15.