‹ Causeries d'un curieuxChapitre 97 sur 124 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

bronze , chacune avec l'hal^it qui lui était propre \ puis les statues des hommes qui s'étaient rendus célèbres dans leur profession. Après l'éloge funèbre prononcé par l'empereur lui-même , successeur du défunt , on arrivait au Champ de Mars, où s'élevait un bûcher orné d'ivoire et d'or et entouré de statues. Après que l'image de cire avait reçu le baiser d'adieu des parents, le lit où elle reposait était porté sur le bûcher, les consuls y mettaient le feu, et soudain était lâchée une aigle cpii, du milieu de la flamme et de la fumée , s'envolait vers le ciel, pour y porter, suivant la croyance du peuple, l'âme de l'empereur expiré. C'était la façon de faire un dieu, et c'est ainsi que Pertinax fut mis au nombre des divinités (1).

Si donc on ne saurait nier que les images des ancêtres fussent portées aux obsèques par des espèces de figurants , on regardera , d'un autre côté , comme évident qu'il ne saurait en avoir été de même pour toutes les images des défunts dont on célébrait les funérailles, puisque l'une de ces images était brûlée sur le bûcher. Funérailles P'^^' exemple, aux obsèques de Jules César, on voyait Juies'césar. sur 16 lit fuuèbre l'effigie du dictateur percée de vingttrois blessures. La sanglante image, posée sur une machine élevée qui tournait comme les plateaux de nos tableaux vivants, offrait le simulacre de tous les côtés dans ce mouvement de rotation , et ainsi excitait sans relâche l'indignation et la pitié du peuple (2). Mais

(1) Conférez Dio>- Cassics, I. LVI, th. 34, p. 833 de l'édition de Reimarus, et le même, au livre LXXIV, cli. 4, p. 1244, où il Car question des devoirs funèbres rendus en effiyie à Pertinax.

(2) Appias., Bell, civ., II, 147, p. 380 de l'édition de Sclnveighaeuser.

il faut ajouter que cette effijjie de cire était montée par dessus le corps véritable, qui gisait sur le lit. Certes , il serait peu sérieux de supposer que la gloire de jouer un instant le personnage de l'empereur eût pu porter qui que ce fût à pousser l'imitation jusqu'aux mutilations du couteau et au bûcher inclusivement. Ce n'est pas, comme on le sait, que la société romaine eût un grand respect du sang humain. Mais enfin , rien , dans les témoignages antiques , n'insinue que les mimes employés aux funérailles fussent même des condamnés, de malheureux gladiateurs émérites destinés au sacrifice. L'image jetée au bûcher n'était qu'un simulacre , un mannequin surmonté d'un busteportrait. Les autres pouvaient être indifféremment des masques portés par des vivants , et qui , après la cérémonie, allaient rejoindre ceux des ancêtres dans les armoires généalogiques des vestibules.

Le seuil des palais des seigneurs était entouré d'autres images de héros, statues désormais immobilisées et inaliénables , que les acquéreurs des hôtels , aux temps primitifs, n'étaient pas libres de déplacer (1).

Des fouilles opérées , en 1851, à Gumes, dans des tombeaux, ont révélé un fait assez étrange, jusqu'ici inexpliqué , l'existence de squelettes antiques dont les crânes étaient remplacés par des têtes de cire à yeux de verre. Cette découverte a été attestée par les archéologues les plus accrédités de Naples, notamment M. Quaranta (2). Il y a de M. de Longpérier, de l'In-

(1) Plin., Nat. Hi.1t., XXXV, 2.

(2) V. Bulletlino archeologico napolitano de janvier 1853.

stitut , une note intéressante sur ce sujet, qui a donné lieu à de nombreuses dissertations et réveillé incidemment les discussions sur le droit d'images chez les Romains (1).

]?s 'oublions pas non plus, à propos de portraiture , s'il y avait portraiture réelle, ces masques métalliques (or et argent) provenant de statues antiques, et qui figurent au musée Charles X , dans une des vitrines circulaires.

Masques dans L'usage sl aucieu des masques, chez les Grecs et

ranliniiité. . . „ . , .

chez les Romams, avait fani par conduire, en ce genre, à un travail de la dernière délicatesse. Consacrés à des emplois fréquents, on les voyait paraître à la scène sur la figure des bouffons , sur celle des figurants dans les chœurs , dans les fêtes sacrées , aux saturnales , aux lupercales , aux bacchanales , aux festins , aux pompes triomphales , et enfin , comme on l'a vu , dans les funérailles (2).

Rapproche-. Oii pourrait comparer à cet usage l'introduction

meut

de l'usage dcs cffigies exposécs aux obsèques de nos souverains.

antique avec > i i , . . . ,

lusa.Te D abord, avant le treizième siècle et un peu plus tard, on s'accommodait à moins de frais. On emp lovait des mimes à gages dont on blanchissait la face à nu , et , sur le lit de parade des défunts princiers ou de grande maison, dont ils avaient revêtu les habits, ils jouaient, dans une immobilité de commande, le personnage du mort. Parents, officiers, serviteurs, pleureurs de pro-

moderne.

(1) V. le journal Y Athenxum du 2 avril 1853.

(2) Voir Pacsanus, VIII, 15, et Ghrist, Heric. Bercerus : De personis vulgo larvis seu mascheris. Francofurti , 1723.

fession, venaient faire auprès d'eux leurs gémissements, sans que l'on eût aucunement souci d'une ressemblance quelconque. Le savant bénédictin dom Vaissette fait mention, sous la rubrique de 1300, d'un nommé Biaise qui avait reçu une somme de cinq sous pour aYOïv fait le mort aux funérailles d'un Jean de Poiipuac (1).

Plus scrupuleux au quatorzième siècle , même au Effiijies

. . T, 1 • I 1 cc\ 1 '^^^ obsèques

treizième , époque d une admirable etrlorescence des royales

, . , , I , ,011 France.

arts , on commença a introduire dans les obsèques la représentation des défunts; et, pour la rendre plus sûrement exacte, on la moula sur nature, en plâtre, en soufre, à la cire, au papier mâché, ou avec un mélange de ces substances diverses. On obtenait ainsi une ressemblance mathématique ; et quand l'art avait adroitement réparé les affaissements de la mort, on comprend aisément que les effigies devaient faire une complète illusion, surtout à la lueur tremblante des cierges funèbres. De degré en degré l'on en vint à des œuvres d'exécution parfaite, comme l'atteste le témoignage de Cardan pour l'effigie de François I". « Rien , dit- Effigies

. , , , ^ . , . , lie François I''

il , n est plus admirable que quand nous engravons et de

Il . ■ 1 1 1 XX • •«. ses deux fils.

les hommes morts ou vivants a du ])lastre battu qui soit froid, en sorte que nous faisons un homme ou de piastre frotté d'huile , ou de carte , ou de soufre , tellement que l'imayge ne diffère de l'homme vif en aucune partie, sinon de couleur, et en ce qu'elle ne respire. Et ceux qui font cecy plus curieusement, ils agglutinent et joignent h cette imayge la barbe et cheveux d'un mort ,

(1) Comptes de la maison de Polignac , dans V Histoire générale du Languedoc.

puis , en adioustant la couleur, ils rendent une imayge faite sur le vif. J'en ay veu de telle sorte , cpiand j'estois en France, principalement l'imayge et représentation du corps mort de Françoys , roy de France , premier de ce nom, en la maison du noble cardinal de Tournon. Et l'art ne peut faire une chose plus semblable à l'hommie que telle imayge ny à peine plus blanche que neige. Geste imayge avoit esté portée aux pompes funèbres (1). »

L'excellence de cette effigie, qui a si fort frappé Cardan, n'a rien qui doive surprendre : l'œuvre était due à l'un des plus délicats artistes qu'ait possédés la France, François Clouet , dont les portraits ont souvent été confondus avec les fines productions d'Holbein. François F. Clouet Clouet avait succédé à son père dans la charge de peintre

modèle des

effigies ordinaire du roi, et c'est lui, en effet, qui a moulé, réparé,

pour

funérailles, peint, drcssé les effigies du feu roi François, du Dauphin

et du duc d'Orléans, qui tous deux avaient devancé leur

père dans la tombe : le premier, en 1536 ; le second,

Effigie du roi CD 1545. Ce fut également lui qui moula l'effigie funé-

(le France

Henri II. Taire dc Henri II, dont il était aussi le peintre ordinaire en titre d'office, et le valet de chambre. Dans les cours d'Italie, des peintres du premier ordre étaient surintendants des beaux -arts et des fêtes, et descendaient, quand il le fallait, à imprimer en artisans ou phitôt en artistes leur cachet sur les plus minimes détails. En France, le premier peintre du roi fut aussi, au dix-septième siècle, une manière de surintendant

(1) Lex livres de Hierosnie Cardan, tradidls par Richard le RIanc, Pa»is, J. Houzé, 1584, in-S", follu 390.

des arts qui, de la voix, de la main et du crayon, dirigeait tout : peintures, décors, ameublements, pour maintenir en chaque chose de cour, comme disait le roi Louis XIV, " une jeunesse » uniforme. Le peintre ordinaire, au seizième siècle, mettait la main à l'œuvre et faisait indistinctement la petite comme la grande besogne. A tout l'art de son grand talent, Clouet mêlait un peu de métier : détail comme ensemble , il ne dédaignait rien. Après avoir relevé un dessin-type de la figure, il moulait sur nature un estampage en cire. Puis, avec l'aide de manœuvres adroits, il faisait de cette empreinte un bon creux en plâtre ou en terre à potier; il tirait ensuite une épreuve en pâte de papier; et sur un enduit de cire, qu'il étendait aux endroits voulus, il piquait ou faisait piquer sous ses yeux une barbe et des cheveux postiches; enfin, il peignait la face à l'huile, d'après son dessin primitif. Ce n'est pas tout encore; il moidait sur nature deux paires de mains (comme en cas) : les unes closes, les autres jointes, et présidait à la confection et à l'habillement d'une carcasse en osier. On montait le tout, et l'effigie était complète (1).

En résumé , le degré inexprimable de beauté auquel Exemple

encore

s'éleva, au seizième siècle, le travail en cire, dans les existant

de la beauté

véritables conditions de l'art, peut nettement encore du

travail en cire

s'apprécier de nos jours, par l'un des monuments les chez les

modernes.

plus charmants et les plus curieux que nous ait légués la

(1) Voir les Comptes royaux qui donnent tous ces détails, pp. 82 et 98 du tome I*"" de La Renaissance des arts à la cour de France, étude sur le seizième siècle, par le comte Léon de Laborde. Paris, Potier, 1850. Livre excellent qui malheureusement demeure inachevé.

renaissance. C'est une tête déjeune fille, de dimension un peu au-dessous de nature, et (jui est conservée au musée Wicar, à Lille, ouvra(j,e de bonne conservation, malfjré la délicatesse de la matière. Rien ne surpasse en dignité simple et chaste, en élévation idéale, en finesse de modelé, ce buste de sentiment tout raphaélescpie. Il est vraiment extraordinaire que le burin n'ait pas encore donné d'une œuvre aussi précieuse, la perle du musée de Lille, une reproduction sérieuse et durable, et fpie la photog^raphie l'ait seule abordée. A coup sûr, devant les puériles fi(]^res de cire de Gurtius, promenées des boulevards dans les faubourgs et les foires, ou souriant bêtement derrière les vitrines de nos coiffeurs et dans les galeries de madame Tussaud , à Londres , on ne peut que détourner les regards. Mais en présence de la cire de Lille et de l'autre exemple que nous indiquerons encore dans notre second volume (1), il est facile de se convaincre qu'il y avait place de nos jours , et à plus forte raison dans l'antiquité, à une perfection réelle en ce genre, quand l'art daignait le prendre sous sa protection, et qu'une pratique habituelle secondait l'art.

On voit d'ailleurs , par la description des magnifiques funérailles de Paul Emile (2), qu'on apportait le soin le plus minutieux à l'exécution des portraits et masques d'ancêtres, et que c'était chez les Romains

(1) Seconde partie, livre I"^'', e!i. ii. Poiiraits exécutés par Antoine Benoist.

(2) DiODORE DE Sicile, vol. II, p. 518 de l'édition de P. \Vesselin{;. Amsterdam, 174G, in-ful. ïoine second de l'édition de Didot, pp. 504- 505. Frayinenf consei"vé par Pliotius.

l'objet d'une profession particulière exercée par des imagiers ou figuristes. Ces artisans étudiaient avec soin le Fignristes

liréparant

port, les traits, l'allure, les manières caractéristiques des à i avance

à Rome

grands, et modelaient à l'avance leur figure, de façon les effi|;ies

des {;rands

à pouvoir fournir, sitôt après la mort de ces person- personiiajjes. nages , leur représentation et ressemblance exacte. Comment admettre, en effet, qu'une nation avisée comme la Rome antique se fut si longtemps payée de pareilles œuvres, si elles n'eussent été que de ridi- Excellence cules caricatures: Qui ne sait, après tout, que la images de cire matière comme la dimension d'une œuvre est chose les Romains. secondaire sous la main d'un véritable artiste? Il n'y a que le sentiment qui compte. En autres termes, toute individualité forte se moule dans les plus minces sujets, et de soi élargit le cadre et anoblit la matière , en donnant le style. On pourrait même ajouter que le procédé si délicat de la cire invite de lui-même h un travail

précieux. Voilà pour l'art. Quant aux détails matériels. Procédés

on y prenait aussi le plus grand soin. Golumelle parle préparation

de la façon dont on préparait les cires à modeler pour conservation

1 1 11 / 1 I 11- ''^^ effigies.

les rendre malléables et pour les durcir (1). On les préservait ensuite de la fumée, de la poussière et des chocs en les renfermant , comme nous avons dit , dans des armoires , d'où une réserve jalouse ne les faisait sortir qu'avec respect (2). Aussi, en comptait-on de trèsanciennes, comme on le voit par Ovide (3) et ])ar Ju-

(1) GoLUMEL., X, XVI, p. 402, et XII, l, p. 48C de l'édition de Coiniiielin.

Cf. Yirncv., VII, 9.

(2) PoLYBE , passage cité.

(3) Amor., 1 , 8,

vénal (1). Plus elles étaient anciennes et jaunies par le temps, plus une maison en tirait gloire. Peu à peu Mais peu h peu la mollesse avait perdu les mœurs

on néglige . < -r. •!■ i a t»i* » i • i.

les portraitâ. Qomestiques a Rome , et avili les arts. Pline s en plaint avec amertume (2). On avait négligé les portraits, même ceux des ancêtres , pour orner les palestres, les -salles d'exercice, les thermes, des effigies bestiales d'athlètes et de gladiateurs dont on a retrouvé quelques-unes en une mosaïque des thermes de Caracalla ; pour vouer un culte ardent au facile Epicure , parer les chambres à coucher du portrait de ce philosophe et en faire un ornement de collier et de bracelet. Enfin, h la ferveur des statues et des peintures iconiques, succéda l'indifférence pour les ressemblances exactes des personnages illustres du pays. On en vint à ne leur plus consacrer que de simples inscriptions, ou des marbres de fantaisie, ou des effigies d'argent sans nulle analogie de traits avec les modèles , et le souvenir des vraies physionomies risqua de s'évanouir dans l'ombre dvi passé. Quelques-unes cependant se conservèrent ei%ore chez un petit nombre de pieux citoyens ou de curieux, fidèles aux vieilles traditions et au culte des grands noms de famille; d'autres se perpétuèrent dans les temples, sur les écussons ou boucliers votifs d'argent ou de bronze, au centre desquels des têtes étaient peintes ou sculptées et ciselées en ronde bosse. Parfois le chef de famille y était représenté entouré de ses enfants, ce qui formait,

Boucliers

votifs

à portraits.

Page 1