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CHAPITRE IV

INVENTION DE VARRON POUR l'ixsERTION DE PORTRAITS DANS SES LIVRES.

Terminons par un retour sur Varron et sur les por- Pm-naits traits de personnages illustres dont il avait imaginé dans les livres

1» 1 r^f • ■ ■ , parVairou.

d orner un de ses ouvrages. C est une invention ingénieuse qui a fourni matière à des controverses sans nombre, aux hypothèses les plus arbitraires, sans autres bases qu'un texte fort enflé, mais peu explicite de Pline l'Ancien (2), et d'un seul mot moins explicite encore de Cicéron (3). L'encyclopédique Varron avait essayé de populariser la science historique en publiant, à quatre-vingt-quatre ans, sous le titre à' Hebdomades et de Libri de Imaginibus , un ouvrage de biographie qui comprenait , en cent un livres , suivant les uns , en cinquante et un, selon les autres, la vie abrégée des

(1) Flav. Vopisc, Hist. August., Tacit., 9.

(2) Nat. Hist.^ XXXV, 2. « Imaj^jinum ainorem flagrasse quondam testes sunt... et Marcus Vano , beiiignissimo invento, insertis voluminum suoruin fecunditati , non norninibus tantum septingentorum illustrium, sed et aliquo modo imaginibus : non passus intercidere figuras, aut vetustatem aevi contra homines valere, inventor muneris etiam diis invidiosi, quando immortaHtateni non solum dédit, verum etiam in omnes terras misit, ut praesentes esse ubiquc credi possent.»

(3) Epist. ad Allie, XVI, 11.

Ignorance où l'on est du procédé d'exécution de ces portraits.

plus grands hommes de tous les pays et de tous les âges. C'est cet écrit qui contenait des portraits et que Cicéron appelait la Péplographie de Varron , par allusion au IIî'TrXo; d'Aristote, où ce grand philosophe avait célébré les héros d'Homère. D'où venait primitivement ce titre de Péplos ou Péjjlus? Il avait été emprunté par Aristote du nom de la robe consacrée à Pallas par les Athéniens , et qui portait en broderie ou en peinture les noms de leurs plus illustres guerriers. L'application de cette allusion à l'œuvre de Yarron appartenait entièrement à Cicéron et n'était pas un des titres choisis par l'auteur lui-même, ce qui du reste importe peu. Ce qui importe, c'est que l'ouvrage eut im grand succès et fit émotion dans la librairie. Les personnages avaient-ils brillé aux temps héroïques et n'en avait-on point d'effigies authentiques , Varron alors reproduisait , à la façon des Grecs pour Homère , leurs images conventionnelles. Pour Enée, par exemple, il avait copié une vieille statue de marbre blanc posée près de la fontaine d'Albe (1). Mais comment avait-il fait exécuter ces portraits , dont il avait introduit plus de sept cents dans ses biographies? C'est là que les témoignages font défaut et que les conjectures se donnent carrière.

A coup sûr ce ne pouvaient être des gravures en creux, puisque la taille-douce et l'eau-forte sont des inventions des peuples modernes. Plusieurs ont voulu, et quelques-uns le soutiennent encore, qu'il s'agît de la multiplication de dessins coloriés, au moyen

(1) LvDUS, De mafjistr., lxxiv.

INVENTION DE VARRON POUR LES PORTRAITS. 415 de l'impression sur toile avec plusieurs planches, à l'instar des impressions sur papier peint. Mais ce ne serait rien moins qu'attribuer aux anciens l'art de la gravure en saillie et de l'impression , qui sont encore des inventions modernes. Il ne suffit pas d'alléguer les progrès de la numismatique et de la glyptique chez les anciens, pour en inférer qu'ils ont pu imprimer des portraits sur toile. Ne frappaient-ils point de marques et de lettres leurs poteries? et cependant l'imprimerie leur a échappé , tout près qu'ils fussent de cette seconde délivrance de l'homme , comme Luther l'a nommée.

Visconti, dans le Discours préliminaire de son Icono- Opinion

. ,. Il- 1 -wT ' • .| de Visconti.

graphie , avait dit que le livre de Varron était un recueil de portraits peints sa?is doute sur parchemin, à chacun desquels était ajoutée une notice historique. Eludant ou dédaignant la difficulté d'une discussion, il n'avait rien dit de plus. M. de Paw, dans ses Recherches sur les De Paw. Grecs (1), avait supposé au contraire qu'il s'agissait d'un procédé analogue à la gravure des modernes , et Mùnter, à son tour, avait opiné résoliiment pour l'em- De Munter. ploi d'une gravure en relief sur métal ou sur bois (2) . La question était bien posée. Alors, voici venir M. Quatremère de Quincv, qui, allant droit, suivant ^ r)^ sa méthode constante, aux textes anciens sans s'oc- ^^ Quincy. cuper des conjectures déjà émises , développa avec vivacité la séduisante hypothèse de l'impression sur toile. Suivant lui , Varron avait fait graver ses portraits au

(1) T. II, p. 82.

(2) Sinnbilder und Kunstvorstellungen der alten Christen. II, § 3.

cestre sur ivoire, et les avait fait imprimer au moyen d'une pression mécanique (1). Raoul-Rochette admit, à peu de chose près, cette conjecture. Il voyait avec Quatremère une sorte d'insinuation probante dans le mot péplographie, 'H£7:)>oypac&ta , employé par Gicéron pour désigner l'invention de Varron. Le mot lui semblaitrépondre àl'idéede reproduction sur toile(2). Mais, en résumé , tous ces systèmes n'étaient que des suppositions personnelles. En effet, qu'a dit Pline? Que Yarron eut la très-libérale idée d'insérer dans ses nombreux ouvrages non-seulement la nomenclature des grands hommes, mais, à l'aide d'une certaine invention, des images iconiques : « Benignissimo invento

et alicjuo modo imaginibus. » Beaucoup moins net encore, le texte de Gicéron se borne à citer en général, sans détail quelconque, ce qu'il appelle la Péplographie de Varron : « ricTiÂoypai^tav Varronis tibi probari, non moleste fero. » G'est donc sur la libérale pensée de l'universel auteur, c'est donc sur le certain moyen, sur le procédé de reproduction mis en œuvre par son invention , que se sont exercées toutes les conjectures. Pline proclame l'invention digne d'être enviée par les dieux, « muneris etiam diis invidiosi » . Voilà bien de l'enthousiasme. Et cependant s'il se fût agi de quelque invention essentielle à faire révolution dans l'art même, s'il se fût agi de la gravure en creux ou en relief et de l'impression en couleur, est-ce que Pline, à qui les paroles ne manquaient point, se fût borné à parler comme

(1) Mélanges arc héologùj lies, pp. 1-48.

(2) Journal des Savants, aniice 1837, pp. 196-200.

I^VE^TION DE VARRO^; POUR LES PORTRAITS. 417 incidemment d'un certain moyen? Je ne le crois ])as. Il est donc présumable qu'il a voulu indiquer la multiplication pure et simple de silhouettes, de linéaments, tracés à l'aide d'un poncif, d'un j)atron découpé, ce qui déjà eût été un moyen expéditif, une idée piquante et neuve. Là est toute la question ; là est le terrain de la controverse. La seconde hypothèse, s'il nous était jiermis d'en hasarder une, si humble fûtelle, serait la bonne à nos yeux.

Quoi qu'il en soit de notre propre conjecture et de celles des écrivains qui nous ont devancés, Letronne, 0])inion

(le Lelroiiiie.

enchanté d'avoir à s'attaquer à une opinion protégée par Raoul-Rochette , prit sur-le-champ la plume et réfuta, avec une logique vigoureuse, une merveilleuse connaissance de l'antiquité, une clarté suprême, le mémoire, plus spécieux que fondé, de Quatremère (1). Suivant lui, Varron avait placé en tète de ses biographies des portraits peints en petit, des espèces de miniatures. Rien de plus. En effet, il n'existe trace quelconque, chez les anciens, de gravure de quelque genre que ce soit, en creux ni en relief, multipliée par l'impression. Et certes, il faut en convenir, on ne comprendrait guère qu'une idée aussi simple, un art aussi important se fût perdu , une fois découvert , à une pareille époque d'activité de l'esprit humain.

La dissertation de Letronne a été reproduite dans la Opinion

, . , . ..de

Revue archéologique , en réponse a un ingénieux travail m. ueviiie

, -Il I !• / 1 1 nr • t l> A 1 ' • réfutée aussi

de M. Deville, publie dans les Mémoires de L Académie par

de Rouen (1847), et où ce savant proposait sur la

(1) Revue des Deux-Mondes, année 1837, pp. 657-658. TOME I. 27

question une explication rentrant dans celle qu'avait donnée ^liiiiter. A cette occasion, Letronne fit quelques additions à sa première note, et ces additions, qui ont corroboré sa réfutation première, l'ont, ce semble, rendue sans réplique. L'imayination avait été au delà de la pensée des textes.

M.G.Boissicr Cette solutiou a paru, je le suppose, si bien démon-

paraît avoir "^ ^ ^

adopté trée à M. Gaston Boissier, que dans son Étude sur Varia solution

dounée rou (1), il s'cst bomé à enregistrer les conclusions de

par Letronne.

l'illustre académicien , sans prendre la peine d'examiner longuement et une à une les diverses hypothèses que l'autorité de ce lumineux esprit avait fait évanouir. Il paraît que Yarron , qui était riche , qui aimait les arts et possédait des statues, notamment des statues d'artistes , emplovait , dans sa jeunesse , une nommée i^a^^' Lala, de Cyzique, qui travaillait au pinceau, et sur

ûc Cyzique, ..il i

femme ivoirc au poinçon : « penicillo pinxit, et cestro in

eintre

travaille pour eborc. » Cette artiste excellait surtout dans les por-

Varron.

traits de femme. Du temps de Pline le Naturahste, on avait encore d'elle une Vieille dans un grand tableau. Bien qu'elle travaillât fort vite, elle avait un art si parfait, que ses œuvres se vendaient plus cher qu'aucune de celles des deux peintres de portraits les plus habiles de son temps, Sopolis et Dionvsius, dont les tableaux remplissaient les galeries (2).

Les illustrations de Yarron, si l'on s'en tient à la solution donnée par Letronne; les portraits en petit qu'on exécuta plus tard sur boucliers; les miniatures

(1) Pages 340-344.

(2) Nat. HUi., XXXV, 40.

lAVEISTION DE VARRON POUR LES PORTRAITS. 419 iconiques dont on décora les livres à partir de Yarron , tout donne à penser que la miniature était fort cultivée à Rome. On se rappelle ce P. Védius, le grand étourdi, grand dissipateur , ami de Pompée , Védius dont parle Gicéron, et chez qui, en mettant les scellés, on découvrit les statuettes de cinq dames de grande famille : « Inventœ sunt quinque plangunculœ matronarum (1). » Qu'était-ce que ces portraits? Étaient-ce de ces petites idoles telles que les vierges nubiles en consacraient à Vénus?

iXempe liuc quod Yencri donatae à virgine pupae (2).

Etaient-ce de ces poupées pareilles aux figurines de cire dont se servaient les sorcières pour leurs horoscopes et leurs maléfices? On l'ignore, mais il semble naturel de penser que ces portraits donnés par les femmes à leurs favoris étaient des objets très-portatifs, faciles à celer, en un mot, de petites maquettes de cire et des miniatures.

Les illustrations iconiques des livres avaient étendu de plus en plus le goût de la portraitpre , si bien qu'Atticus, l'ami de Gicéron, avait publié sur ce sujet un traité dont malheureusement rien ne nous est parvenu. De là cette épigramme de Martial touchant un portrait de Virgile peint sur parchemin ^ au premier feuillet du recueil de ses poésies :

Quam Lrevis iinmensuin cepit meinbrana INIaronein, Ipsius vultus prima tabella gerit (3).

Qae la miuiatarc

était

fort cultivée

à Rome.

Atticiis avait écrit

un livre

sur l'icoiK)-

graphie.

(1) Lettres à Atticus , 1. VI, lettre première.

(2) Fers., Sut., II, 70.

(3) Epigr., XIV, 186. Vergilius in membrana , p, 364 de l'édition citée. — Cf. ScuwARZ, De urnamentis libror., 1,6.

De là cette sortie du philosophe Sénèque contre la vanité du luxe qui tapissait les murailles de livres et de portraits de grands hommes , comme de simples meuhles meuhlants (1), manie singulièrement atténuée et remplacée par une autre, au temj)s de Pline ; de là ces portraits de naturalistes dont le beau manusciit de Dioscorido de la Bibliothèque impériale de Vienne est enrichi. De là enfin le portrait de Térence , qui se voit en tête d'un vieux manuscrit des œuvres de cet auteur à la Bibliothèque impériale de Paris, et qui est celui que madame Dacier a fait graver. Cette même effigie figure aussi, je crois, dans un manuscrit du Vatican.

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