TOINETTE
Le divertissement sera agréable. Il y en a qui donnent la comédie à leurs maîtresses; mais donner une dissection est quelque chose de plus galant.
Je conçois, j'admets qu'à un certain âge on puisse ne plus goûter une joie vive à se mettre un nez de carton avec des moustaches de crin. Mais est-il nécessaire de devenir funèbre? C'est à l'esprit utilitaire qu'on doit cette métamorphose : l'esprit utilitaire attriste tout.
Il y a d'autres raisons encore du peu de gaîté d'aujourd'hui. Les mœurs anglaises déteignent sur nous, mœurs formalistes, gourmées, guindées, fausses et ennemies de
la nature, qui substituent" le thé au vin, la fiction à Ja réalité, les conventions aux convenances, la pruderie à la pudeur, et qui poussent quelquefois celte pruderie jusqu'à la plus ridicule indécence. On pince les lèvres, on ne rit plus. Rabelais, Régnier et Molière, les bons compagnons, passeraient pour des gens de mauvaise compagnie dans cette société nouvelle d'autant plus hypocrite qu'elle est plus corrompue, d'autant plus attachée aux formes que c'est peut-être tout ce qui lui reste. Madame de Sôvigné elle-même, — on a pu le voir récemment, — ferait parfois crier shocking à nos bégueules de l'un et dc u l'autre sexe.
Cet air lugubre qui se répand sur tout, et principalement sur nos plaisirs, fient peut-être aussi à l'abus nonseulement du thé, cette triste tisane, mais du café, du tabac, de la bière, des alcools et des stupéfiants, qui à la longue plongent les gens-blasés dans une sorte d'engourdissement voluptueux, à ce qu'ils croient, mais d'une volupté mortelle, comme celle du voyageur qui s'endort dans la neige ; rêverie sans pensée, espèce de somnolence,, qui les béatifie, les béotifie et les bêtifie. Voilà comment l'esprit s'en va, et avec l'esprit la gaieté.
Ah! que le carnaval était charmant encore, quoique déjà bien vieux, à la fin du siècle dernier ! Il gardait quelque chose de la verve gauloise, de la jovialité pantagruélique. Et il avait en même temps, vraiment oui 1 sa littérature et sa poésie. Jean-Jérôme Vadé était son poëte, Jean-Jérôme Vadé, dont parfois Voltaire ne dédaigna pas de prendre le nom ; et Jean-Jérôme Vadé, l'aigle du genre poissard, trouvait moyen de marier ensemble, quand cela lui plaisait, le burlesque et le pathétique, je dis un certain pathétique, tel que le comporte ce genre. Je n'en
veux pour preuve que la fin de son poëme de la Pipe cassée, — dont la scène est à la Courtille :
Fli ! Hon ! La Tulipe à l'instant,
Sans se gêner, toujours fumant,
En saisit un à la cravate.
Le courroux des femmes éclate ;
Leurs ongles, leurs dénis' et leurs cris
Secondent leurs braves maris.
L'horreur s'empare de la salle ;
Et jamais à noce infernale
Il ne se fit un tel sabbat.
Enfin, dans le fort du combat,
Un coup lancé sur la Tulipe
En cent morceaux brise sa pipe...
De douleur il s'évanouit.
Son vainqueur le croit mort, il fuit,
Aussi bien que ses camarades.
Françoise, par ses embrassades,
Rappelle la Tulipe en vain ;
Il fallut dix verres de vin
Pour lui rendre la connaissance.
Il revient : un morne silence,
De longs soupirs, des yeux distraits,
Avant-coureurs de ses regrets,
Expriment sa triste pensée.
— Ma pipe, dit-il,' est cassée !
.Ma pipe est en bringues, mill'guieux !
Je Pvoisben, oui, je l'vois d'mes yeux!..,
Quand j'pense comme aile était noire !.. .
Ali ! surtout que le carnaval était charmant dans celte joyeuse Italie, à Venise, à Naples et à Rome môme ! Qu'en reste-t-il? un souvenir, un nom, ce nom môme de carnaval. Adieu la chair! disait le peuple, sensuel et dévot
tour à tour, quand venait le temps du carême consacré au jeûne et à l'abstinence; adieu la chair I vive la chair! mangeons I buvons 1 faisons bombance pendant qu'il en est temps encore ; demain l'âme reprendra ses droits, aujourd'hui c'e&t la fête des sens, la fête du corps, de la guenille! Vivat Parmi eu lus ! vive Arlequin I viveMaccus- Pulcinella ! Yive Brighella I vive Pantalon I vive le capitaine Spavento, et Scaramouche, etTrufaldin, et Coviellel Et l'on s'en donnait à cœur-joie pendant ces derniers jours, jours gras par excellence, lundi gras, mardi gras, ou carême-prenant, comme parle la bonne madame Jourdain : « On dirait qu'il est céans carême-prenant tous les jours ! » Carême-prenant, le synonyme de mardi-gras, est justement l'équivalent de carnaval. Adieu la chair I
Ainsi Ton satisfaisait ces instincts, les moins nobles sans doute, mais non les moins puissants, de notre pauvre nature humaine. On faisait la part du corps autrefois, comme on fait dans un incendie la part du feu. Aujourd'hui, c'est à l'âme qu'on fait sa pjtrt, quand on la lui* fait, et on la lui fait si petite! La fête du corps, des sens r des intérêts, dure toute l'année. Le carnaval ancien n'avait qu'un temps; le carnaval nouveau, c'est la \re tout entière, et quand on est toujours en carnaval, c'est comme si l'on n'y était jamais. Qu'il est lugubre ce carnaval perpétuel, où nous voyons se démener les déguisements, les hypocrisies, les duplicités, les éclectismes, les fourberies de toutes sortes !
En' Italie, c'était charmant. Masques et bouffons triomphaient. M. Maurice Sand vient de nous conter, avec sa plume et son crayon, et avec le burin de "son ami M. Manceau, toute cette joyeuse histoire, qui n'est plus qu'histoire aujourd'hui* Il est donc temps de l'étudier, et
c'est caque font les deux jeunes artistes, avec beaucoup de talent, de verve et de grâce *.
Voici d'abord Maccus-Poîichinelle, le sensuel, le goguenard, le libertin sans foi ni loi, le ricaneur impitoyable, l'égoïste par excellence, conscience large comme l'estomac qui s'étend entre ses deux bosses, et cœur sec comme son bâton ; lorsque vous l'entendez rire aux éclats, soyez sûr qu'il a tué son homme.
Voici Arlequin au visage noir et Pierrot au visage blanc, et Stenterello, et Tartaglia, et Colombine, et Isabelle, et Meo-Patacca et Marco-Pepe, et la ballerine et la chanteuse ; tout un monde charmant de drôleries, tout le carnaval italique, tous les petits danseurs de Callot, toute la commedia delV arte.
Admirez leurs lazzi, leurs poses, écoutez, leurs subtilités.
Brighella, type de nos Scapins, n'est pas un voleur, non ! mais un homme d'esprit et un calculateur habile qui sait résoudre ce problème de trouver une chose avant que son propriétaire l'ait perdue. Les objets qu'il. s'approprie sont des biens dont il hérite avant la mort de ceux qui les possèdent. Quand il est forcé de voyager, c'està-dire de fuir, il console les poules veuves, adopte les poulets mineurs et les canards orphelins. Il délivre les bourses et les montres captives,
Mezzetin est de la même famille. S'il faut l'en croire, il est doux, pacifique, aisé à vivre, l'humeur satinée, veloutée.
4 Masques et Bouffons, texte et dessins par Maurice Sand, gravuros par A. Manceau, préface par George Sand, deux magnifiques volumes in-4% Paris, Michel Lévy frères, 1860.
HEZZETIN.
J'ai vécu six ans avec ma première femme sans avoir le moindre petit démêlé.