MEZZETIN
Voilà le seul différend que nous ayons eu ensemble^ et qui ne dura pas longtemps, comme vous voyez. Penh ! quand une femme doit mourir, il vaut mieux que ce soit de la main de son mari que de celle du médecin, qu'il faut payer cher et qui vous la traînera six mois, un an. Moi, je n'aime pas à voir languir le monde.
Le bon coeur 1 la gentil garçon I les aimables gens !
El la brave pièce que la Centaura, dédiée à Marie de Hédicis ! Cette pièce équestre met en scène toute une famille de centaures, père, mère, fils et fille, qui piaffent au premier acte dans une comédie, qui paissent gaîment au second dans une pastorale, et qui, au troisième, galopent et se cabrent dans une tragédie. Les aventures se multiplient, pittoresquement bizarres, autour du père, du fils et dfrla mère centaures, qui combattent pour recouvrer la couronne de l'Ile de Chypre. Désespérés de ne pouvoir réussir dans leur dessein, ils se tuent résolument. Au
môme instant, on vient leur offrir la couronne tant désirée. La petite centauresse, restée orpheline, se voit forcée de monter sur le trône, ce qu'elle exécute au galop.
Nous les suivons, ces joyeux Masques et Bouffons, d'Ilalie en France, et en Angleterre, et en Allemagne, et en tout pays. L'ancien Maccus, devenu Pulcinella, et en France Polichinelle, s'appelle en Angleterre Punch, par abréviation de Puncinello, ou quelquefois Jack -Pudding; en Allemagne, Hanswurst (Jean Saucisse ou Jean Boudin) , ou bien Pulzinella; en Hollande, Toneelgek; en Espagne, don Christoval Pulichinela; et jusqu'en Orient, à Constantinople, le Karagheus, si populaire et si licencieux, n 'est-il pas un Polichinelle?
Pour cette très-complète et très-aimable histoire, M. Maurice Sand doit beaucoup sans doute au savant M. Charles Magnin, l'historien des Marionnettes; mais M. Maurice Sand ne s'en cache pas. Il a cueilli partout, c'était son droit, la fleur des gaîtés et des fantaisies.
Les gravures sont à l'avenant. Il y en a cinquante, à la sanguine, et qui sont des merveilles de grâce et d'élégance en même temps que de fidélité historique. Ces deux volumes sont une véritable œuvre d'art, entre Callotet Gavarni.
Une très-intéressante et-très-neuve analyse des procédés de la comédie improvisée sert A 1 Avant-propos, et pourrait bien être de la même plume que la Préface; mais la Préface seule est signée George Sand. Quel qu'en soit l'auteur véritable, cet Avant-propos, croyez-moi, est extrêmement remarquable. C'est le fruit de l'expérience du petit théâtre intime de Nohant; mais l'auteur parle d'une manière générale, et ne nomme ni le lieu ni les personnes. Cela peut faire suite au Château des Désertes.
La conclusion de cette une et riche analyse est qu'on
formerait plus tôt dix acteurs pour la comédie régulière qu'un seul pour la comédie improvisée.
La Commedia dclVarte mérite donc bien le nom
qu'elle porte : elle est la comédie par excellence, du moins pour le mouvement et la vie. Le président De Brosses avait raison de dire que, quand ce genre est mal rendu, il est au-dessous de toute critique ; mais que, quand il est réussi, il l'emporte sur l'autre en franchise, en brillant et en naturel.
Aussi la farce est-elle impérissable, aussi les marionneites sont-elles immortelles, — tout autant du moins que l'humanité, qui les a faites à son image.
Quant à monsignor Carnaval, quoiqu'il ait vécu quatre ou cinq mille ans, j'ai peur qu'enQn il ne soit mort, ou qu'il n'en vaille guère mieux. Omnia fert œtas!...
Le carnaval fut aboli sous la Révolution française. Il fut rétabli sous l'Empire, en février 4805. Il a remué encore pied ou aile sous la Restauration, et puis sous Louis- Philippe. Vers 4833, si j'ai bonne mémoire, lord Seymour essaya de le galvaniser, semant sur les boulevards de Paris les. dragées et môme, dit-on, la monnaie. Mais depuis, d'année en année, le pauvre vieux carnaval agonise...
Hélas! la galté frapçaise elle-même, cette fameuse galté française, no sera bientôt plus qu'un souvenir... Alas! poor Yorick!
«Hélas! pauvre Yorick !... Je l'ai connu, Horatio! c'était un garçon d'une verve infinie, d'une fantaisie exquise... 11 m'a porté sur son dos mille fois. Et maintenant quelle horreur il cause à mon imagination! Le cœur m'en lève. Ici étaient ces lèvres que j'ai baisées je ne sais combien de fois. Où sont vos plaisanteries maintenant? vos
escapades, vos chansons? et ces éclairs de gai té qui faisaient rugir la table de rires? Quoi ! plus un mot à présent pour vous moquer de votre propre grimace? Quoi!
mémo plus de lèvres ? Allez maintenapttrou ver madame
dans sa chambre, et dites-lui qu'elle a beau se mettre un pouce de fard, il faudra qu'elle en vienne à cette figure-là! Faites-la bien rire avec ça *. »
1 Œuvres complètes de William Shakespeare, traduites par François- Victor Hugo.
2 février 1860.
Carême. — Pénitents. Pénitentes. — Le duc de Saint-Simon. Madame de La Vallière. — Le livre de M. Arsène Houssaye.
El tout à coup, minuit sonnant, les onctueux pâtés de foies gras, les poulardes truffées aux parfums mirifiques disparurent des buffets du bal, les consommés très-précieux cédèrent la place aux maigres tasses de chocolat. Je "vis le moment où les valseuses et les princesses de beauté allaient, au tintement de la douzième heure, redevenir des Cendrillons, et s'enfuir, comme dit Perrault, plus vile que des biches. Il n'en fut rien pourtant; mais la valse mourante jeta vile ses derniers vertiges, — la valse, cette chose étrange dans notre hypocrite civilisation, — et Ton se hâta d'ensevelir le carnaval dans un cotillon.
Le mardi gras, découronné, cédait la place au mercredi des cendres.
En certains pays, à Milan et à Bruxelles par exemple, à peine le carême a-t-il commencé que le carnaval ressuscite ; c'est un vieux privilège populaire : le premier dimanche après le mercredi des cendres, le carnaval renaît plus brillant que jamais. Cela s'appelle à Bruxelles le dimanche du grand carnaval, et à Milan carnevalone. A Bruxelles, c'était ee jour-là qu'on faisait sortir les Géants ; mais voilà que, Vannée dernière, comme les Géants se faisaient vieux et que leurs ajustements tombaient en lambeaux, et que
le bourrelet de leur fils Ianeke était crevé, et que la crinoline de leur fille Mike se déroulait comme un serpent, 6 douleur! on a tout brûlé, le papa géant, la maman'géante, et les enfants géants 1... Ainsi tout s'en va, les géants aussi!
Le grand carnaval de Bruxelles et le camevalone de Milan, après ce dernier éclair de gaîté, laissent recommencer le carême, c'est-à-dire la quarantaine de pénitence qui précède Pâques dans tous les pays catholiques ; car c'est cç que signifie ce mot carême, qui primitivement s'écrivait quadresme (quadragesima). Seulement, par une dernière concussion à notre faible humanité, l'usage s'est introduit dès longtemps d'interrompre au beau milieu cette quarantaine par un nouveau jour de bombance, de mascarade et de folie. La mi-carême est le dernier regain du carnaval. Le lendemain la pénitence, le jeûne; l'austérité reprennent enfin leurs droits.
Autrefois, pendant le carême, on s'abstenait de viande et de vin, et on ne mangeait qu'une seule fois par jour, après les vêpres, que l'on disait, comme le nom l'indique, le soir, au soleil couchant.
Charlemagne, par un capitulaire de 789, ordonne que toute personne non malade qui fera gras pendant le carême soit punie de mort : Si quis sacrum quadtagesimale jejunium contempserit et carnem comederit, moiite moriatur. A cette ordonnance sévère vous reconnaissez l'empereur qui fit massacrer trente mille Saxons sous prétexte d'hérésie.
Et Charlemagne cependant ne manquait pas d'humanité. L'histoire suivante en est une preuve.
Les jours déjeune, il faisait dire vêpres dans son palais à deux heures après-midi, puis il se mettait à table. Un
évêque, scandalisé de cette nouveauté, osa lui en témoigner son étonnement; Charlemagne, sans s'expliquer, le pria seulement d'attendre pour manger que les derniers officiers de sa cour se fussent mis à table. Or Charlemagne, vous savez la légende, était servi à table par les ducs et les rois des nations qu'il avait subjuguées; ces rois et ces ducs mangeaient après l'empereur et étaient servis par les comtes; ceux-ci par les simples gentilshommes, et ainsi de suite ; en sorte qu'il était minuit quand les derniers officiers se mettaient à table et pouvaient enfin rompre le jeûne. L'évéque, dont l'estomac criait famine, comprit alors pour quelle raison d'humanité Charlemagne avait fait avancer l'heure de son repas.
Quelques hauts barons croyaient satisfaire aux prescriptions du carême en faisant jeûner leurs gens.
Peu à peu, l'heure du repas unique fut avancée pour tout le monde jusqu'à midi.. Plus tard, on permit une collation le soir : cela fit deux repas au lieu d'un.
Le capitulaire de Charlemagne, mal observé apparemment, comme toutes les lois d'une rigueur excessive, fut un peu adouci au xvi e siècle, sous le règne de Henri IV, qui avait combattu si longtemps, à la tête des huguenots, pour la liberté de conscience. Pierre de l'Estoile, dans son Journal de Henri IV, à la date du 7 février 1595, nous dit : « Le mardi 7, jour de quaresmeprenant, y eut force masquarades et folies par la ville, comme de coutume. On disoit que le roi s'y trouveroit. Le duc de Guise et Victry coururent les rues, avec dix mille insolences. Ce jour, furent publiées à Paris les défenses de manger chair en quarèsme sans dispenses, sur peine de punitions corporelles, et aux bouchers d'en vendre ni tstaler, sur peine de la vie. »
Jusqu'en 1774, r Hôtel-Dieu seul avait le privilège de débiter de la viande pendant le oarême, pour les malades et les infirmes. Un jour, les gens de la marquise de Beaufremont s'avisèrent de faire concurrence à l'Hôtel-Dieu ; il en résulta une saisie, et la réclamation que voici, adressée par la marquise au lieutenant général de police :
« Je ne me serais pas crue, monsieur, susceptible de visite de commissaire dans ma maison, n'étant ni joueuse ni receleuse d'aucun criminel envers l'État ni la Justice. Je suis bien étonnée d'apprendre que, sous votre nom, il y en ail eu un assez insolent pour venir chez moi, et mon suisse assez sot pour l'avoir laissé entrer. J'avais un rôtisseur que mon fils aîné veut mener à l'armée avec un cuisinier. Mon mari et mes fils mangent en gras, il faut avoir des provisions de viande chez moi : voilà la déclaration de l'état de conscience de la famille. Si l'inquisition s'établit, que ce soit sous une forme pn peu plus polie. Au* gens de ma sorte, ce n'était rien faire de trop de m'avertir. Vous jugez, monsieur, que, par un pareil procédé, c'est exposer la sagesse de mes enfants, qui auraient péli respecté la queue crottée du commissaire, de l'insolence duquel je vous demande justice.
» Je suis, monsieur, votre très-humble et très-obéissante servante,
» H£l£he de Courtehày-Beujfremont.
» P. -5. Je veux que votre infâme commissaire me restitue mes moulons, car le chevalier de Beaufremont est garçon de bon appétit.
» Versailles, le 17 mars 1746. »
Et certes il fallait qu'en effet l'appétit fût bon, car on avait saisi dans la cuisine de la marquise \ 5 quartiers d'agneaux, 69 pièces de volailles mortes, 22 pigeons, 3 lapereaux, 4 perdrix, 2 faisans, 4 têtes d'agneaux et 2 pièces
de Jard. Quelles provisions de carême 1 Le fin mot était que le rôtisseur et le cuisinier de madame de Beaufremont avaient transformé sa cuisine en une boutique de comestibles. — En marge de la lettre de la marquise, on trouve celte note écrite de la main du lieutenant général de police : « Répondu et mandé que, la saisie ayant été portée à l'Hôiel-Dieu, je ne puis en ordonner la restitution. »
Les lois et ordonnances sur le carême furent adoucies de nouveau en 1774 : dès lors il fut disposé seulement qu'en ce temps de jeûne la viande se vendrait un peu plus cher et que le profit en serait donné aux hôpitaux.
Autrefois encore, pendant le carême, pour être pardonnés de Dieu, les hommes se pardonnaient entre eux, ou du moins faisaient leur possible ; les coupables étaient mis en liberté; les guerres entre les États étaient suspendues.
Mais quelquefois les haines privées, au lieu de s'éteindre alors même, ne faisaient que couver sous la cendre. Voyez M. le duc de Saint-Simon, il est chrétien fervent ou du moins très-exact; cependant il dit sans difficulté, à propos de je ne sais laquelle entre ses nombreuses intrigues de cour : « Telles furent les machines et les combinaisons de ces machines, que mon amitié pour ceux à qui j'étais attaché, ma haine pour madame la duchesse, mon attention sur ma situation présente et future, surent découvrir, agencer, faire marcher, d'un mouvement juste et compassé, avec un accord exact et une force de levier que V espace du carême commença et perfectionna, dont je savais toutes les démarches, les embarras et les progrès par tous les divers côtés qui me répondaient et que tous les jours je remontais en cadence réciproque. »
Sentez -vous ce feu, cet enthousiasme, dignes d'un meilleur usage et d'un plus noble objet? Ainsi voilà pour ce chrétien les occupations du carême, voilà ce qu'il commence et perfectionne pendant ce temps de pénitence.
Ordinairement, à cette époque de l'année, il allait s'enfermer à sa maison de campagne de La Fer té, dans le dessein, à ce qu'il disait et à ce qu'il croyait, d'y faire retraite ; mais, dans cette retraite, à quoi s'occupait-if? A continuer ses Mémoires, à mettre en ordre, à enrichir le trésor de ses médisances.
Il allait aussi à la Trappe, et y faisait chaque année une retraite parfois de plusieurs semaines. Y confessatt-il a 1 très-gros péché en trente-huit volumes? S'y accusait-il d'avoir commencé et perfectionné ces mémoires palpitants d'ambition, enfiellés de rancunes, flamboyants de haine et étincelants de style? Je ne sais; mais je conjecture que peut-être un jour il s'en confessa, et que son directeur lui dit qu'il ferait bien de mettre au feu cet amas de satires et de vengeances dont s'accommodait mal la charité, et qu'alors, au lieu d'obéir, le peu docile pénitent imagina la singulière préface où il essaie de mettre de son parti et enrôle parmi les historiens, bon gré, mal gré, les évangélistes et le Saint-Esprit lui-même ; voyez plutôt :
« Outre les personnages que leur savoir et leur piété ont rendus célèbres, on compte plusieurs saints qufont écrit des chroniques et des histoires, non -seulement saintes, mais entièrement profanes, et dont les ouvrages sont révérés de la postérité, à qui ils sont fort utiles. On omet par respect les livres historiques de l'Écriture ; mais, si on n'ose mêler en ce genre le Créateur avec les créatures, on ne peut aussi se dispenser de reconnaître que,
dès que le Saint-Esprit n'a pas dédaigné d'être auteur d'histoires dont tout le tissu appartient en gros à ce monde, et qui seraient appelées profanes comme toutes les autres histoires du inonde, si elles n'avaient pas le Saint- Esprit pour auteur, c'est un préjugé bien décisif qu'il est permis aux chrétiens d'en écrire ou d'en lire... »
Que dites-vous du tour et de sa hardiesse? Et par ce tour les Mémoires sont sauvés, on ne les jettera pas au feu, on ne les sacrifiera pas à un scrupule de conscience, qui après tout peut bien être exagéré, c'est là une opinion probable, il est avec le ciel des accommodements, et H. le duc de Saint-Simon a été élevé par un jésuite.
Dans quel esprit bien différent une charmante et humble pénitente, — dont nous parle un livre nouveau, — madame de La Vallière, au moment où elle renonce au monde, prie Dieu « d'enchaîner sa vaine gloire et son ambition qui, comme des chevaux furieux, dit-elle, entraînent son âme dans un précipice I ».
Terrible attelage, en effet, que celui de nos passions ! Comme elles nous emportent malgré nous 1 On voudrait arrêter, enrayer, dételer ; non ! non ! jamais on ne dételle ■— que pour changer de passions 1 — « Une passion chasse l'autre », disait l'abbé de Choisy. — Ce sont des relais échelonnés sur toute la route de la vie. Chaque poste, chaque âge a les siennes : à la jeunesse, l'amour, la jalousie; à l'âge mûr, l'ambition, la haine; à la vieillesse, l'envié ou l'avarice, la gourmandise ou la luxure, oh! les indomptables coursiers ! Que Platon a raison de les nommer farouches! Mais Platon ne parle que de deux coursiers dans l'attelage de notre âme ; nous en avons bien plus ! tantôt trois, tantôt quatre, qui nous précipitent, nous rouent, nous brisent le corps et le cœur 1 Plus l'attelage est nombreux et rapide,
plus vite on touche au but, qui est la mort. Combien il serait préférable d'aller à pied tranquillement, entre Fétu de et l'amitié. Mais, si par hasard on met pied à terre, ce n'est que pour quelques minutes, — le temps de changer de chevaux.
Madame de La Valliére cependant, avec le secours de son ami le maréchal de Bellefonds et de son directeur Bossuet, mit pied à lerre et se tinta la croix.
Après sept années de bonheur coupable, et après sept autres années de jalousie, de tourments, d'humiliations sous les pieds de sa triomphante rivale madame de Montes pan, elle trouva enfin la paix dans trente-six années de réclusion austère, de dure pénitence et d'élévations mystiques. Elle eut d'abord quelque peine à mourir au monde : entrée au cloître lorsqu'elle n'avait pas trente ans, dix ans après encore, le 41 juillet 4684, elle écrivait ces énergiques paroles : « Je me sens toute vivante dans le cercueil de la pénitence. » Mais à la fin les derniers flots de la passion humaine s'apaisèrent au fond de son cœur, et dans l'austérité elle goûta le repos jusques à la béatitude.
M. Arsène Houssaye, après beaucoup d'autres, vient de nous redire cette touchante histoire de la Bérénice chrétienne, sœur Louise de la Miséricorde 1 . M. Houssaye est-il historien? Il paraît tenir à ce litre. Pour nous, il n'est qu'un romancier, même quand il touche à l'histoire. Avec beaucoup d'esprit, sans doute, il mêle à l'histoire la fantaisie, la poésie et la peinture. Il ne se pique pas d'exactitude et fait peu de cas de la précision.
* M 119 de la Valttère et M m * de Montespan s études historiques sur la cour de Louis XIV. Paris, Henri Pion, imprimeur-éditeur.
Ce que M. Sainte-Beuve, dans une de ses Cavœeries, avait esquissé avec une heureuse brièveté et une sobriété gracieuse,' M. Houssaye Ta étendu d'eau, comme disent les chimistes; d'eau de rose, si vous voulez. Sous prétexte de faire upe histoire complète, il a recousu pêle-mêle les lambeaux des Mémoires se rapportant à ce sujet, et par cet amas de citations de très-inégale valeur, voulant tout développer, il a tout brouillé.
A ce butin il mêle ses fantaisies. Le faux mêlé au vrai irrite les bons esprits et plaît aux autres. Nous concevons qu'on invente un roman ou bien qu'on raconte une histoire; mais qu'on romanise l'histoire, ou qu'on historié le roman, cela fait une œuvre amphibie qui agace plus qu'elle n'intéresse.
H. Arsène Houssaye se flatte d'aimer la vérité historique; il n'aime que le jeu de son esprit. Nul n'est plus hasardeux que lui; Il a toutefois de bons hasards. Sa plume le mène : à la grâce de Dieu ! et de l'antithèse. Une métaphore a pour lui autant ou plus d'importance qu'une idée. Paul-Louis Courier disait de Plutarque : « C'est un plaisant historien, et bien peu connu de ceux qui ne le lisent pas en sa langue; son mérite est tout dans îe style. Il se moqué des faits et n'en prend que ce qui lui plaît, n'ayant souci que de paraître habile écrivain. Il ferait gagner à Pompée la bataille de Pharsale, si cela pouvait arrondir tant soit peu sa phrase. » M. Houssaye me paraît être, sous ce rapport, de l'école de Plutarque. 11 ne craint pas l'histoire, quand elle l'amuse. Mais, sitôt qu'elle l'ennuie, ou qu'elle ne lui va pas, ou qu'elle gêne ce qu'il appelle lui-même « la bonne fortune de la phrase », il prend ses aises avec l'histoire, la supprime, la laisse dans l'ombre, ou, au contraire, la brode, l'amplifie, y
introduit des dialogues en style moderne, qui jurent avec les textes de l'époque. Et, quand l'histoire fait défaut, il y supplée par l'imagination : il aime tellement l'histoire que, quand elle n'existe pas, il l'invente.
Aussi ses livres sont d'agréables passe-temps à l'usage des gens du monde qui ne demandent qu'à s'amuser; mais, pour les personnes qui voudraient s'instruire exactement, cette littérature est un peu trompeuse. Ce sont des images qui voltigent où elles veulent, ou bien ce sont des coups de dés d'imagination, qui amènent ce qu'ils peuvent. Cette prétendue histoire est pleine de disparates et de contradictions ; souvent elle varie, bien fol est qui s'y fie ! L'à-peu-près y domine, ou, pour mieux dire, l'œuvre tout entière n'est qu'un à-peu-près. Au reste, l'à-peu-près n'est-il pas le défaut d'une partie considérable de la littérature de notre temps ?
Et, si le mérite de M. Arsène Houssaye, — comme celui de Plutarque, suivant Paul-Louis Courier, — « est tout dans le style », j'aurais beaucoup à dire sur ce mérite-là. Je n'ai pas l'honneur de connaître personnellement M. Arsène Houssaye; mais je m'imagine, à tort ou à raison, qu'on l'étonnerait en lui disant qu'il aime trop la rhétorique. C'est qu'il y a la rhétorique classique et la rhétorique romantique, — deux vieux mots et deux vieilles choses, — et l'une ne vaut pas mieux que l'autre, à mon avis. Maint écrivain, maint orateur, qui se flattent de détester l'une, adorent l'autre, sans s'en douter; ou bien ils s'en doutent, ils le savent, mais ils se gardent bien de l'avouer; ils espèrent donner le change au public; au fond, la phrase est la divinité à laquelle ils sacrifient tout :
J'offrais tout à ce dieu que je n'osais nommer !
Le livre de M. Houssaye débute ainsi : « Avant de mettre en scène cette douce et blanche héroïne qui a gravi les alpes de la passion pour tomber à jamais dans les neiges expiatoires de la pénitence », etc.
S'il y avait encore des précieuses ridicules, des précieuses du xix B siècle, elles pâmeraient d'aise en lisant ce début : les alpes de la passion ! et les neiges expiatoires de la pénitence! Qu'une pareille couple de métaphores échappe par aventure à la plume rapide, c'est déjà grave assurément; qu'en relisant on n'efface pas ces images affectées, c'est plus grave encore; mais qu'elles viennent se planter là tout au début d'un livre, comme sûres de leur fait et enchantées de leur beauté, elles méritent que' l'on rie. Je ne dirais rien de « la blanche et douce héroïne », si je ne trouvais plus loin « la blanche et douce oubliée I » et autres afféteries semblables.
Les précieuses encore, f imagine, ne haïraient pas cette phrase-ci, destinée à peindre les commencements timides de l'amour de Louis XIV pour mademoiselle de La Vallière : « Durant tout un mois, le roi n'osa lui parler que par ses yeux, et encore il ne permettait à ses yeux que de montrer la moitié de son cœur! » — Quoi ! seulement la moitié?... Et, comme l'auteur juge à propos de rappeler que « les yeux sont les fenêtres de l'âme », il ne tiendrait qu'aux précieuses, pour être tout à fait ravies, de se représenter la moitié de ce cœur à la fenêtre entrebâillée.
Ailleurs nous lisons cette phrase : « A la fin, il se posa
devant elle comme un point d'interrogation. » (Page 124.)
— Qui ? Louis XIV? — Oui. — Devant mademoiselle de
La Vallière? — Oui.
La jolie attitude et l'agréable image I On ne peut s'empé-
cher de la croquer en marge ; cet amant roi, sous la forme d'un point d'interrogation, devant « la douce et blanche héroïne », fait, au crayon, un effet singulier.
Et voici maintenant, s'il vous plaît,* un appendice à la fameuse carte du Tendre, toujours dans cette soi-disant Histoire : « Il faudrait, pour s'orienter, qu'il existât une géographie du bonheur, — la capitale, les provinces, les colonies. — Malheureusement il y a deux capitales : le cœur et l'esprit, qui vivent ensemble comme le chien et le chat de la maison. Aussi, dès que le cœur a la liberté, — je me trompe, dès qu'il est pris, — il songe à s'expatrier, il aspire au ciel, sa vraie patrie. »
Quoil vraiment il faudrait cela pour s'orienter? Les deux capitales 1 le chien et le chat t et le ciel ! Quel amphigouri 1 Est-ce là le style de l'histoire, puisqu'on prétend au nom d'historien? Il y a une phrase qui commence ainsi : « La mort, ce vautour chauve... » Il y en a une autre sur les désastres de la fin du règne de Louis XIV, où l'on dit : « Les grandes eaux de la défaite étaient montées jusqu'à cette tête souveraine. » Il y a des réflexions comme celle-ci : € Madame de Main tenon eut l'art d'être femme, cet art dont les hommes n'ont pas le premier mot. » Je le crois bien. Mais cela me rappelle une des bourgeoises d'Henry Monnier , la sensible madame Bidard, lorsqu'elle s'écrie : « Ahl monsieur, les hommes ne sauront jamais ce que c'est que d'être mère 1 »
A prendre ce livre comme un roman, quoiqu'il se donne pour unç histoire, on peut trouver qu'il n'est pas
dénué d'un certain intérêt. Si la composition générale en est assez flottante, cela n'empêche pas qu'il n'y ait de jolis épisodes, des scènes bien filées, des récits agréables, tout cela de fantaisie, au gré de la plume, ou du crayon, ou
du pinceau; car M. Houssaye ne dissimule pas qu'il prétend unir, de gré ou de force, les procédés de la peinture avec ceux de la prose et de la poésie ou de la prose peétique. II se dit même peintre à la fresque, ce qui est une autre grande illusion.
« Je veux peindre à fresque, dit-il, autour de mademoiselle de La Vallière, les fêtes et les féeries de la jeune cour. » M. Houssaye fait, je le veux bien, de charmants pastels; et c'est tout. Mais le pastel, on en sait les défauts : c'est la mollesse, la fadeur, un coloris de fantaisie, et des grâces maniérées. Le style de M. Houssaye est bariolé, affecté , monotone. Les métaphores des lis, des roses et des épines y reviennent à satiété. Ses livres sont superficiels et brouillés, fourmillant d'inexactitudes. Il prend la Fronde pour la Ligue, ou bien la Ligue pour la Fronde, je ne* sais comment; du moins ne vois-je pas d'autre explication de cette phrase-ci, page 25 : « La Fronde était un anachronisme; la guerre civile finit par des chansons : ses principaux chefs sont des personnages de comédie ; la
Satire Ménippée fait justice de leurs fanfaronnades. »
On ne s'attendait guère A Ménippée en cette affaire.
S'il veut citer les vers de Narcisse à Néron, au lieu de dire avec Racine :
Pour toute ambition, pour vertu singulière, Il excelle à conduire un cbar dans la carrière, A disputer des prix indignes de ses mains, A se donner loi-même en spectacle aux Romains,
M. Houssaye, trompé par sa mémoire sans doute, —
mais pourquoi ne pas recourir au livre? — fait ces deux variantes malheureuses :
Ponr mérite premier , pour vertu singulière, Il excelle à traîner un char dans la carrière...
Certes, Néron ou Louis XIV traînant un char dans la carrière eussent en effet donné aux Romains ou aux Français un étrange spectacle. Mais n'abusons pas d'une inadvertance, si singulière qu'elle soit; mettons cela, si vous voulez, sur le compte des compositeurs : les compositeurs ont bon dos.
Il serait fastidieux de relever beaucoup d'autres fautes semblables. Ce qui est plus choquant que ces inadvertances, c'est le ton faux, et même inconvenant, qui règne en plusieurs parties de ce livre, où Ton attendait du sérieux, sinon de l'élévation, et où l'auteur nous sert je ne sais quel mélange de galanterie sensuelle, de fausse religiosité et de plaisanterie déplacée. Je ne citerai qu'un seul exemple de ce défaut, plus grave qu'aucun autre :
« Louis XIV, dit-il, a aimé mademoiselle de La Vallière comme la force ai me la grâce. Il lui avait paru doux d'étreindre dans ses bras déjà victorieux cette jeune fille "blanche et blonde, nonchalante et pudique, qui contrastait avec les nièces de Mazarin, mais surtout avec ses premières héroïnes 4 . C'était comme un sourire du ciel qui pénétrait dans l'âme du roi. Certes, Louis XIV ne tombait pas aux
1 « Tout lui était bon à vingt ans î paysannes, filles de jardinier, servantes, femmes de chambre, femmes de qualité, pourvu qu'elles fissent semblant de l'aimer. »
(Mémoires de la Palatine, duchesse d'Orléans.)
genoux de la jeune alla pour faire ses dévotions & la Vierge, mais mademoiselle de La Vallière était si pure, que le roi, quel que fût Vorage de son cœur, se trouvait à côté d'elle comme emparadisé, tant elle répandait sur ses pas une divine atmosphère. Plus tard, Bossuet aurait pu lui dire : « Sainte Louise de la Miséricorde, vous n'aviez pas besoin d'aller aux Carmélites pour retrouver Dieu ; Dieu était resté en vous et autour de vous ; l'ange gardien avait préservé votre âme de toute complicité corporelle; pendant que vos bras coupables s'enchaînaient aux bras du roi, votre âme s'envolait par les fenêtres du palais. »
Ah ! vous croyez que Bossuet aurait pu lui parler ainsi ? La supposition est un peu forte. Il est vrai que l'auteur ajoute : « Et pourtant Bossuet se fût trompé ; l'âme était toujours chrétienne, mais elle avait ses égarements. »
Faire un pareil usage de Bossuet, même par supposition et par tour de phrase, c'est pousser un peu loin la fantaisie. Il n'est pas permis de jouer ainsi avec la vérité, avec la vraisemblance. Tout cela est du plus mauvais goût, pour ne rien dire de plus.
Quoi I vous avez dessein de nous intéresser à .madame de La Vallière, « à cette petite violette qui se cachait sous l'herbe, — comme dit madame de Sévigné, — et qui était honteuse d'être maîtresse, d'être mère, d'être duchesse » , vous vous proposez de peindre sa pureté relative, ou du moins sa pudeur, sa honte, jusque dans ses égarements ; et toutes les couleurs que vous employez ne conviendraient qu'à peindre des courtisanes !
Est-il nécessaire d'insister pour faire voir comment M. Houssaye s'est fourvoyé, comment son procédé, mauvais en soi, est pire encore par l'application qu'il en
fait à cette sincère pénitente, sœur Louise de la Miséricorde?
Lorsque M. Houssaye a peint les Comédiennes, je dis celles du xvm e siècle, le procédé pouvait être moins déplacé. Appliqué à madame de La Vallière, il va contre le dessein de Fauteur et contre le sentiment du lecteur.
Il est étonnant que, transcrivant tant de passages des Mémoires de cette époque, la plupart d'un style charmant, celui de M. Houssaye, à ce contact, ne soit pas devenu plus sain.
' 1 er mars 1860.
De la couleur dans les écrits. — Et de quelques poètes belges.
Ami lecteur, connaissez-vous Schaerbeék? C'est là et à Bruges que se passe la scène du dernier roman de M. Feydeau, Catherine d'Overmeire, dont certaines pages sont vraiment jolies ; — et c'est là aussi, à Schaerbeék-lez- Bruxelles, que j'habite depuis huit ans dans les marécages. Heureusement, je n'en ai plus que pour huit jours, et qu'est-ce que huit jours après huit années ?
Là coule un laid petit ruisseau, le même qui passe à Bruxelles et qu'on appelle la Senne. Ne pas confondre avec la Seine, comme nous faisons, nous autres Français, à ce que m'assure un Belge de mes amis, à propos des petits vers de madame Deshoulières :
Dans ces prés fleuris Qu'arrose la Seine, Cherchez qui vous mène, Mes chères brebis...
Mon Belge, avocat distingué, prétend — pour moi, je n'en sais rien — qu'il faut lire : la Senne, et non pas : la Seine. Ce serait là tout bonnement une de ces fautes typographiques comme
Et, rose, elle a vécu ce que vivent ks roses, L'espace d'un matin,
substitué, fort gracieusement du reste, au vers authentique de Malherbe, qui ressemblait à un vers de Voiture :
Et Rosette a vécu ce que vivent les roses;
ou bien ce serait comme ces fameuses pantoufles de verre qui, dans toutes les éditions modernes du fabliau de Cendrillon, y compris celles de Perrault lui-môme, ont remplacé si bêtement les jolies pantoufles de vair, c'est-à dire de fourrure blanche et grise.
J'avoue que Senne, au lieu de Seine, m'est à peu près indifférent. Je n'aurais à faire qu'une seule objection à ces prés fleuris qu'arrose la Senne, c'est que dans les prés de Schaerbeék, qui sont, comme je vous dis, des marécages, on cueille moins de fleurs que de grenouilles.
A la vérité, les grenouilles n'excluent pas toute poésie, témoin la charmante comédie d'Aristophane, qui justement porte ce titre, les Grenouilles, et où elles chantent si gentiment : *
« Brekekekex, coax, coax, brekekekex, coax, coax! Filles des eaux marécageuses, unissons nos accents aux sons des flûtes, répétons ce chant harmonieux, coax, coax, que nous faisons entendre "dans les marais en l'honneur de Bacchus Nysien, fils de Jupiter... Brekekekex, coax, coax!... Nous sommes aimées des Muses à la lyre harmonieuse et de Pan aux pieds de corne, qui fait résonner le chalumeau. Apollon, dieu de la musique, me chérit à cause des roseaux que je nourris dans les marécages pour servir de chevalet à la lyre. Brekekekex, coax, coaxl Chantons encore, si jamais, dans les beaux jours pleins de soleil, nous avons sauté parmi le souchet et la pimprenelle, ou chanté à cœur joie en nageant, ou si jamais, fuyant
l'orage, nous avons, au fond de l'étang, mêlé la voix de nos chœurs humides au bruit des bulles bouillonnantes que faisait la'pluie sur les eaux. »
Quelle poésie et quelle musique, même dans notre prose incolore et sourde!
Mais, si la poésie peut se trouver parmi les grenouilles elles-mêmes et jusque dans les marécages, soit de l'Attique, soit de Schaerbeék, ou d'Etterbeék, ou de Molenbeék, les journaux de Paris n'y viennent guère. Surtout les journaux fantaisistes ne fleurissent que bien rarement dans ces humides latitudes.
Et voilà comment il se fait que j'ai appris seulement ce matin que M. Arsène Houssaye, dans le Figaro, avait répliqué à notre très-impartiale analyse de Mademoiselle de la Vallière par de petits vers mal contents. Je laisse ses épi grammes pour ce qu'elles valent; je ne veux répondre qu'à un seuL point.
M. Arsène Houssaye prétend que je n'aime pas la couleur. Je n'aime pas sa couleur, à lui, voilà tout. Et j'ai pu voir, par de nombreuses lettres (car si les journaux de Paris ne parviennent guère à Schaerbeék, les lettres y arrivent quelquefois, — quand elles ne contiennent pas de billets^de banque), j'ai eu, dis-je, la consolation de voir que beaucoup de lecteurs, et même de lectrices, étaient de mon sentiment là-dessus. Il y a donc des femmes dans l'un et l'autre parti, puisque c'est une dame, au dire du Figaro, qui a prié M. Arsène Houssaye d'écrire ces petits vers méchants; je ne dis pas ces méchants petits vers, car moi je ne suis pas de mauvaise humeur.
C'est qu'il y a couleur et couleur, comme il y a fagots et fagots, au compte du bon Sganarelle. Et puis, c'est
qu'il en est de la couleur comme de la muscade et de la
84 CAUSHRIES DE QUINZAINE
vertu : « Faut d' la vertu, pas trop n'en faut! » dit la chanson.
Aimez- vous la muscade? on en a mis partout,
dit l'amphitryon ridicule. Trop de couleur, toujours de la couleur, partout de la couleur, n'est plus de la couleur : cela s'appelle d'un autre nom.
J'aime le style coloré, mais non le style peinturluré. J'aime un beau sang, je hais le fard. Et, chez les personnes même non fardées, je n'aime pas un teint qui se fourre partout, comme celui de mademoiselle Blague, dans les Mémoires du comte de Grammont. « Mademoiselle Blague, — dit Hamilton, l'auteur de ces charmants Mémoires, — était une autre espèce de ridicule. Sa taille n'était ni bien ni mal. Son visage était de la dernière fadeur, et son teint se fourrait partout, avec deux petits yeux reculés, garnis de paupières blondes, longues comme le doigt. Avec ces attraits, elle se mettait en embuscade pour surprendre les cœurs. Mais elle s'y $eraU tenue en vain sans l'arrivée du marquis Brisacier. »
Oui, j'aime la couleur, mais la couleur vraie, la couleur naïve et sincère, et qui ne parait qu'à propos, quand la passion la produit ; j'aime la couleur de Pascal ou de madame de Sévigné, de Bossuel ou du cardinal de Retz; j'aime celle de Molière ou celle d'Hamilton; j'aime celle de Saint-Simon, si abondante et si vigoureuse; j'aime celle de Voltaire, si sobre et si une ; mais, je l'avoue et ne puis m'en dédire, je n'aime point la couleur de M. Arsène Houssaye.
Enfin j'aime par-dessus tout la couleur qu'on pourrait nommer tranquille en même temps que passionnée, — comme la musique de Mozart.
La tranquillité ! voilà ce qui manque à nos soi-disant coloristes. Leur couleur se démène, crie, jure : on se croirait au bal masqué. C'est une couleur tapageuse, comme la toilette des lorettes.
Et cette littérature-là, en effet, même lorsqu'elle s'intitule histoire, n'est qu'une littérature de lorettes. N'en parlons plus.
Cicéron a dit, il y a bien longtemps, ce qu'on nous force de redire : Insidere quidam venustatis, non fuco illitus, sed sanguine diffusus, débet color. « Je n'aime pas un style plaqué de fard, mais celui où coule un beau sang. »
Horace, quelque part, dit la même chose, Horace, ce génie aimable, cet esprit plein de goût et de naturel,
Horace, dont la grâce et simple et familière, Prend pour seul coloris un rayon de lumière.
Deux jolis vers, n'est-ce pas, que ceux-là? dignes d'André Chénier ou d'Horace lui-même.
Or, savez-vous de qui ils sont? D'un jeune poète de Namur, s'il vous plait, et qui s'appelle M. Julien Chamard. Quant à moi, j'ose confesser que je donnerais pour ces deux vers toute l'ode de Boileau sur la prise de Namur. Vous rappelez- vous cette fameuse strophe ?
Cependant l'effroi redouble Sur les remparts de Namur ; Son gouverneur, qui se trouble, .
S'enfuit sous son dernier mur. . .
Dans le temps, déjà si lointain, où classiques et romantiques se livraient de grandes batailles et faisaient
flèche de tout bois, lorsque les uns se plaisaient tant à répéter la phrase à'Angelo, légèrement modifiée : « J'entends des pas dedans mon mur », — le texte dit seulement : « dans mon mur », — je m'étonne que leurs adversaires n'aient pas eu l'idée de leur riposter par ce mur de Boileau-Pindare :
Son gouverneur qui se trouble, S'enfuit sous son dernitr mur!.. .
Car le mur d'Angelo, quoi qu'on ait voulu dire, exprime ce qu'il veut exprimer; mais ce mur de Namur est bien un autre mur l Ce dernier mur est le premier des murs, à mon avis; et il fallait bien, en effet, que le gouverneur se troublât pour s'enfuir sous ce dernier mur !
Les Parisiens de Paris, mes compatriotes, qui ne connaissent guère leurs voisins, s'étonneront peut-être qu'il y ait des poètes à Namur. Que serait-ce si on leur rapportait qu'il y en a dans toute la Belgique? et des poètes en langue française encore!
Dites-moi si les vers que voici ne vous paraissent pas des plus gracieux? Ils sont d'un autre poète belge, nommé M. André Van Hasselt, qui est de Bruxelles, si je ne me trompe :
Où la trouverai-je, est-ce dans la plaine, Est-ce au fond des bois pleins de verts abris, Est-ce au pied des monls où la marjolaine Berce au vent dn soir ses bouquets fleuris?
Dieu m'en est témoin, fût-ce au bout du monde, Je t'irais cueillir, ô charmante fleur, Je rirais cueillir, blanche, rose ou blonde, Fleur au doux parfum, qui guéris le cœur!
Je te presserais sur mes lèvres mornes,
Jeté presserais sur mon front pâli,
Toi qui sers de baume aux douleurs sans bornes,
charmante fleur qu'on appelle oubli !
Peut-être ai-je altéré quelque détail, car c'est de mémoire que je cite, n'ayant plus le livre sous la main ; je l'ai prêté à un do mes amis, et vous savez qu'un livre prêté est un livre perdu.
Maintenant ne trouvez- vous pas le souffle et la couleur lyriques dans ces strophes d'un autre poète belge, M. Adolphe Mathieu, de Mons? Il s'agit de son compatriote, le musicien Roland de Lattre :
Et seul, la poitrine oppressée, Les yeux rouges, le front brûlant, Un enfant, la tête baissée, Pensif, s'éloignait à pas lent.
Délaissant sa jeune chimère, Il donne un regret à sa mère, A son berceau paré de fleurs, Et dans sa tristesse fatale Jette sur sa ville natale Un long regard mouillé de pleurs.
Tristement il poursuit sa route En s'a rr étant à chaque pas, Et son âme s'épanche toute Dans un soupir qu'on n'entend pas.
Abandonné, seul, sans défense, Il songe à ses amis d'enfance, A leurs différents avenirs, Et, sentant brûler sa paupière, S'étend, faible, sur une pierre, Écrasé par ses souvenirs.
Puis tout à coup son teint s'enflamme, Sont front se relève, et ses yeux, Ses yeux où resplendit son âme, Comme un éclair percent les deux :
A lui le ciel, à lui le monde, A lui cette extase féconde Qui fait rêver, les yeux ouverts !
A lui les palmes du génie, Et tous les dons de l'harmonie, Et tous les biens de l'univers!
Victor Hugo n'avait-il pas raison de dire à M. Adolphe Mathieu : « Il y a dans votre esprit l'élévation et la force, la puissance et la gravité? » La pensée, dans les strophes que nous venons de citer, se développe avec un mouvement facile et noble et avec une harmonie musicale.
Anvers, la patrie d'Henri Conscience, a aussi un poëte français, nommé M. Eugène Dubois, dont les poésies sont remarquables par la variété des sujets, des tons et, pour ainsi dire, des modulations. A la vérité, quelquesunes de ces modulations semblent être des échos d'André Chénier, de Victor Hugo, d'Alfred de Musset, de Leconte de Lisle et d'autres poètes. Mais cela ne veut pas dire que M. Dubois les imite volontairement. Il paraît avoir, au contraire, une ferme volonté d'être lui-môme, et souvent il y réussit; que faut-il davantage? Maintenant, dépendil de nous de ressembler ou de ne ressembler point à quelqu'un ou à quelques-uns? Surtout si nous ressemblons à plusieurs, n'y a-t-il pas lieu de croire que nous n'imitons personne en particulier? Seulement nous sommes de notre temps, et nous subissons malgré nous Vinfluence du milieu littéraire dans lequel nous vivons.
Homère fait dire naïvement à Télémaque.qu'on ne con-
naît jamais son père ; c'est surtout des parentés littéraires que ce mot est vrai.
Gela n'empêche pas que M. Dubois n'ait des inspirations personnelles. La pièce qui a pour titre V Aigle enchaîné offre des qualités énergiques et brillantes. Celle qui est intitulée Après la Nuit iï amour est belle de vérité, de mouvement, d'harmonie. Nous citerions volontiers cette pièce tout entière; il en faut transcrire au moins les deux dernières strophes :
Notre cœur semble avoir des ailes,
Il vole avec les hirondelles Dans l'azur, sur les eaux, sur les fleurs d'alentour ; Et tout ce qu'il anime a des grâces nouvelles,
Et tout ce qu'il touche est amour.
D'uDjour intérieur tout notre être s'éclaire; Un prestige secret repose dans nos yeux :
Tout nous sourit, nous aime et se plie à nos vœux ; Et l'onde et les oiseaux, les fleurs et la lumière, Tout nous dit : Passe, amant ! passe, dieu de la terre ! Tu respires encor les cieux !
C'est un très-gracieux tableau que celui des jeunes filles se baignant au lac d'Orchomène :
Et Mœra l'entraînant, toute l'ardente foule
S'élance dans tes flots et s'y plonge et s'y roule ;
Au loin ta folle écume avec leur voix jaillit.
Sur leurs seins palpitants, leurs épaules, leurs hanches,
Ton amoureux cristal roule ses perles blanches,
Et sous les plis jaloux leur pied blanc tremble et luit.
La chute de cette pièce est charmante : les baigneuses se croient surprises, elles ont vu luire à travers le buis*
son un œil indiscret ; on s'émeut, on se trouble, et au bruit que Ton fait,
Le chœur riant voit fuir, tremblant déjà plus qu'elles, Le faon qui les suivait d'un œil ardent et noir.
La Désaimée, ballade, est d'un tour et d'un accent original. Le rhythme en est heureux, bien mené, bien enlevé.
Il y a aussi, dans ce petit volume, de jolies boutades comme celle qui commence ainsi :
Vivent les hannetons! voilà des gens sensés !...
Elles contrastent, d'une manière piquante, avec les grandes pièces d'une élévation philosophique. M. Dubois, comme tous les poètes et tous les philosophes, est préoccupé du problème de la destinée humaine, de la question de l'immortalité de l'âme. Et l'avenir des animaux l'inquiète autant que celui de l'homme ; car enfin
L'hôte innocent des bois, que la meute écartèle, Quels biens compenseront ses maux?
L'idée des Deux Sylphes est originale et la pièce est bien coupée:
C'est volontairement que M. Dubois imite ou traduit quelques-unes des odes ou plutôt des chansons d'Horace, et cela avec grâce et facilité ; mais c'est sans doute involontairement que les deux pièces intitulées Nuit d'amour et A deux sur mer, sont des reflets de Victor Hugo.
A tout prendre, ce petit volume : Penser, Oublier, est l'œuvre d'un esprit très-distingué et d'un poète parfois original, mais qui n'est pas toujours aussi complètement
dégagé des réminiscences qu'il se l'imagine lorsqu'il met en tête de son livre cette épigraphe un peu trop crâne : € Mauvais, mais moi I »
M. Eugène Dubois, M. Adolphe Mathieu, M. André Van Hasselt et M. Julien Charaard sont vivants, Dieu merci 1 et n'ont pas encore dit leur dernier mot 1 . Un autre Belge, mort en 1849, Th. Weustenraad, a laissé un volume de poésies très-remarquables. Voici deux passages seulement d'une pièce qu'il composa en 1833, à propos du suicide d'un jeune artiste. Il le représente tour à tour désespéré par les premiers désenchantements, rappelé au courage par l'amour d'une femme, enfin perdant cette dernière espérance et se jetant dans les bras de la mort.
Des rêves d'or de ton enfance Qui voltigeaient sous tes regards, Nés d'un baiser de l'espérance Et d'un sourire des beaux- arts, Alors l'essaim vif et splendide Te laissa seul avec ton cœur, Et se dispersa dans le vide Au souffle irrité du malheur...
• Si l'amour a rendu à l'artiste, pour un moment, l'espérance et l'inspiration, combien ce moment a été court I Écoutez maintenant cerhythme étrange, si bien en harmonie avec l'idée et le sentiment qu'il exprime :
Quels doux pensers alors germèrent dans sa tête, Maintenant mutilée, ouverte par le fer ;
1 Depuis que ces lignes ont été écrites, M. Julien Chamard a été enlevé à ses amis par une phthisie pulmonaire, dans Tété de 1860.
Murmurèrent autour de sa lèvre, muette Maintenant, et livrée aux morsures du ver ; Firent étinceler son regard de poète, Maintenant mort et sans éclair!
Cette phrase qui trois fois commence et trois fois retombe, ces rimes qui trois fois donnent les mêmes sons, comme une sorte de glas funèbre, cette triste reprise de la vie et de la mort, ces coupes, ces mouvements, cette harmonie, ne sont-ils pas d'un vrai poëte? C'est un effet analogue à celui de la belle prose que chante l'Église :
Dies irœ, dies Ma Solvet sœclum in favilla, * Teste David cum Sibylla.
Et ici se trouvent de plus les circonstances particulières, les oppositions de la jeunesse et du néant, de l'espérance et de la fatalité, l'intérêt d'un malheur individuel, le récit, le drame, en un mot tout ce qui complète la poésie.
Ne trouvez pas mauvais, ami lecteur, qu'au moment où je prends congé de la Belgique très-bienveillante et très-hospitalière, très-froide à la surface pour l'étranger, très-cordiale au fond quand la glace est rompue, je me . plaise à vous citer quelques-uns de ses poètes peu" connus chez nous, et qui mériteraient de l'être davantage. J'y reviendrai peut-être quelque autre jour, ainsi qu'à ses artistes. Car tous les arts se tiennent, et les Muses sont sœurs.
Mais je dis que ce n'est pas une raison pour vouloir, comme M. Arsène Houssaye, confondre ensemble les procédés de tous les arts, remplacer ceux de l'un par ceux de l'autre, peindre avec la plume, sculpter avec le crayon, et,
comme parle La Bruyère, raboter avec une scie ou scier avec un rabot. A quoi sert ce renversement? Il prouve que Ton manque de précision et non pas qu'on a du génie. Êtes- vous écrivain ou peintre? êtes-vous sculpteur ou musicien? Choisissez, prenez un parti, et dites-nous ce que vous étés. Ou, si par aventure vous êtes l'un et l'autre, si même vous êtes tout cela à la fois, comme Benvenuto oq comme Michel- Ange, ce n'est pas à dire qu'il vous soit permis de mêler, d'intervertir et de corrompre tous ces divers arts et tous leurs effets. Pourquoi vouloir peindre comme on chante f ou vouloir chanter comme on sculpte, ou vouloir écrire comme on peint? Où est l'utilité de ces transpositions? Chaque art se suffit à lui-même, pourvu que l'on sache en user et lui faire rendre ce qu'il contient. Cette confusion est impuissance et non pas puissance ; ou bien c'est jonglerie, semblable à celle de ces soi-disant somnambules qui annoncent qu'ils liront avec la nuque. J'aime autant les phalanstériens de Cham, avec leur œil au bout d'une queue. — Je n'ai jamais compris les prétendus gourmets qui, en mangeant un bon gigot de pré salé, disent par manière d'éloge qu'il sent la noisette, ou qui, en dégustant une volaille truffée, s'écrient : « Oh 1 l'excellent chapon 1 on dirait un faisan ! » ou bien : « Que voilà une délicieuse pomme de calville 1 elle sent l'ananas 1 » Comme si la qualité de chaque chose n'était pas avant tout d'être elle-même et de sentir son propre goût 1 Annoncer qu'on fait de l'histoire et traiter l'histoire en roman; se donner pour un écrivain et dire en même temps: « Je m'en vais peindre à fresque; » puis, au lieu de fresque, faire du pastel, et tout cela en guise d'histoire, c'est brouiller tout : j'en vois l'inconvénient, mais je n'en vois pas l'avantage.
« Fais ce que tu fais, » disaient les anciens, Age quod agis; fais cela et pas autre chose, c'est le moyen de le bien faire. Ils disaient encore : « Rien de trop! » Plutôt en deçà qu'au delà I Ne quid nimis! Ils disaient encore : « L'art suprême, c'est que l'art ne se montre pas, » Suprema ars est, artèm non apparere. Et c'est en suivant ces préceptes qu'ils produisaient des œuvres nobles et délicates, élégantes et familières, douées de jeunesse éternelle, des œuvres idéales et réelles, humaines et divines. Et c'est en ne suivant pas ces mêmes préceptes qu'on gaspille aujourd'hui beaucoup d'esprit à faire des livres boursouflés, enluminés et éphémères.
Ces grands artistes méditaient longuement, vivaient leur œuvre, pour ainsi dire, la portaient dans leur sein avant de la séparer d'eux-mêmes et de la mettre au jour. Aujourd'hui, la plume fait tout; aussi la plupart des écrits n'ont plus rien de vivant, l'âme est absente : ce sont jeux de style, fioritures, variations fantaisistes, nés de la fumée de cigare et qui se dissipent commfe elle. Le sérieux manque, et le naturel. Le gmdelettre a tué l'homme.
« Quand on voit le style naturel, dit Pascal, on est tout étonné et ravi ; car on s'attendait de voir un auteur, et on trouve un homme; au lieu que ceux qui ont le goût bon, et qui en voyant un livre croient trouver un homme, sont tout surpris de trouver un auteur. »
Le naturel, comme on doit l'entendre, n'est pas tout ce que nous présente notre imagination ou notre plume; le naturel n'est pas, malgré son nom, tout ce que donne la nature. Et d'ailleurs, comment distinguer ce qui viendrait de la nature seule, et ce qui vient de l'éducation, de l'habitude, de la mémoire, de la mode, de l'imitation involontaire? Ce n'est donc pas tout ce que donne ia nature,
c'est tout ce qu'elle donne de conforme à la raison, au bon sens, au bon goût, au réel, mais aussi à l'idéal. Sénancour touche bien ce point dans un fragment qui suit ses Rêveries : « Le naturel n'est pas ce qui, par singularité, se présente d'abord à l'imagination, ce que dictent même ou ce qu'inspirent des habitudes ou des inclinations particulières, mais ce que tous les esprits auxquels on ne pourra contester de la justesse et de l'étendue croiront d'accord avec l'ordre universel ou conforme à nos penchants les moins variables, les plus secrets et pourtant les moins douteux. »
Pour conclure, le naturel vaut toutes les qualités du monde et fait passer bien des défauts. Réciproquement l'affectation étouffe bien des qualités. Il en faut toujours revenir au jugement d'Alceste et de Molière; c'est là le bon, et je m'y tiens, n'en déplaise à M. Arsène Houssaye :
Vous vous êtes réglé sur de méchants modèles ,
Et vos expressions ne sont point naturelles...
Ce style figuré, dont on fait vanité,
Sort du bon caractère et de la vérité ;
Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure,
Et ce n'est point ainsi que parle la nature...
Ne quid nimis ! c'est la règle du goût; — et c'est peutêtre aussi celle du bonheur.
De tout un peu, et rien de trop 1 Un peu de santé, un peu d'amitié ; un peu de travail, un peu de plaisir ; un peu d'argent, un peu de poésie ; un peu d'amour, un peu de solitude; un peu de voyage, un peu de chez soi; un peu de musique, un peu de peinture ; quelque statuette ou quelque vase ; un peu de chaleur en hiver, un peu de fraîcheur en été ; une rose, deux brins de réséda et cinq
à six violettes dans un verre d'eau ; un enfant qui joue près de vous en gazouillant comme un oiseau, tandis que vous lisez un livre court, écrit sans affectation, ou que vous causez doucement avec votre femme ou quelques amis ; — que faut-il davantage?
Heureux ceux-là qui possèdent ces biens ! et qui travaillent de toute leur bonne volonté et de toute leur énergie à les procurer le plus vite possible à ceux qui ne les ont pas encore 1
Mais, à vrai dire, quelques-uns de ces biens sont de ceux que chacun doit se faire à lui-même et qu'autrui ne peut lui donner. C'est nous-mêmes qui, dans la plupart des choses, devons être les principaux artisans de notre bonheur. C'est là notre œuvre propre : l'homme fait son bonheur comme l'abeille fait son miel.
Mais dans le miel il y a les fleurs prises de toutes les campagnes, et le miel à son tour plaît à ceux qui le goûtent. Ainsi, dirait un homme de Bourse, le miel emprunte et prête tour à tour.
Et, de même, on peut nous aider à être heureux, et nous devons à notre tour faire une part aux autres dans notre bonheur.
29 mars 1860.
Réplique à un Journal belge. — Les Gnomiques.
Un soir, il y a sept ou huit ans, à Bruxelles, j'entrai au théâtre des Galeries-Saint-Hubert. On y donnait ce jourlà, par hasard, une représentation de pièces flamandes. Quand j'arrivai, un acteur chantait des couplets dont le refrain était le mot Fransquillons. Chaque fois que ce mot revenait, accompagné de lazzi et de charges grotesques, toute la salle éclatait de rire.
Or, vous saurez que Fransquillons, dans le langage de certains Belges, veut dire Français, avec une teinte mixte de ridicule et de mépris.
J'étais venu là tout bonnement pour faire connaissance avec la gaîté flamande et pour en prendre ma part, si je comprenais." Je ne compris que le mot Fransquillons, que m'avait expliqué un frère aîné d'exil. Je sortis, attristé de voir que les représentations populaires étaient employées à cela : à fomenter les vieilles rancunes, les sottes antipathies de peuple à peuple.
Plus d'une fois depuis j'ai rencontré ces sentiments mesquins et misérables qui faisaient un triste. contraste avec ceux de la majorité des Belges.
J'ai eu le plaisir de vous dire que la Belgique en général était très~J)ienveillante et très-hospitalière ; que le peuple belge, froid à la surface pour l'étranger, dont il se dé-
fiait d'abord, était très-cordial au fond lorsque la glace était rompue. Tels sont, je le répète, les sentiments de la majorité des Belges.
Tels étaient en particulier ceux de l'homme éminent, à jamais regrettable, que Bruxelles pleure en ce moment. M. Charles de Brouckère, bourgmestre de Bruxelles, fut en toute occasion l'appui des exilés français. C'était le type du bourru bienfaisant. En homme qui sait le prix d'une minute, il avait une obligeance brusque, tout le contraire de l'eau bénite de cour. Comme ces statues qui ont gardé la précieuse trace des jointures du moule, sa loyauté avait conservé tous ses angles. Il vous rendait service comme on vous congédie. Avec son air impétueux et rude, il était la bonté, la cordialité mêmes.
Ce sont là les vrais Belges, et j'en connais plus d'un. Malheureusement il y en a d'autres qui ont des sentiments bien différents ; il y a, en Belgique, comme partout, des gens malveillants et obtus, prompts à mal comprendre et à se fâcher, pour le plaisir de laisser échapper un peu de la bile qui les gêne. A propos de tout, à propos de rien, ceux-là crient contre les Français, qu'ils ont rebaptisés comme je vous ai dit; ceux-là font de petits couplets et de petites pièces , et de petits journaux , qu'ils trouvent moyen de multiplier par un procédé fort commode.
On fabrique d'abord un journal, qu'on offre à des abonnés* cléricaux; puis on change le titre et le premier article, et l'on offre le même journal à des abonnés libéraux; puis on refait 4a même opération, et l'on offre le même journal à des abonnés radicaux. Et c'est toujours la même composition qui sert. Cela fait trois titres de journaux, et c'est toujours le même journal. Que dites-vous de celte industrie? Maître Jacques est bien dépassé I II n'était que
cocher et cuisinier, montrant alternativement son tablier ou sa casaque. Maître Jacques n'était qu'un Janusbifrons: ces gens-là ont trois fronts, je veux dire trois masques, et sous ces trois masques et sous ces trois titres, c'est toujours YÉcho de Bruxelles, l'Écho de M. Briavoine.
Cet Écho-là vient de montrer combien il a d'esprit et de bonne foi.
Je ne sais si vous vous rappelez qu'une grande partie de notre dernière Revue de quinzaine était consacrée à faire l'éloge des poètes belges et de la Belgique. Quelques journaux belges, appréciant le sentiment qui avait dicté cet article, jugèrent à propos de le reproduire, les uns sans commentaires, les autres en le recommandant à leurs lecteurs. Mais que fit Y Écho de Bruxelles? Tassant sous silence mes six colonnes d'éloges pour la Belgique, il ne voulut voir et montrer qu'une seule chose dans cet article abominable : c'est que j'avais révélé au monde que, dans les anciens Pays-Bas, il y avait des marécages, et, dans ces marécages, des grenouilles! Comprenez-vous bien toute l'horreur d'une pareille révélation? «Voilà, s'écrie Y Écho, voilà en quels termes M. Emile Deschanel, à l'exemple de tant d'autres Français présents, passés et futurs, remercie la Belgique et la commune de Schaerbeék de l'hospitalité qu'elles lui ont accordée depuis 1851 ! »
Là-dessus, j'ai écrit à YÉcho de Bruxelles la lettre suivante :
A M. le Rédacteur en chef de J'Écho de Bruxelles,
du National, etc.
« Monsieur le rédacteur,
» On m'apprend que vous m'accusez d'ingratitude envers la Belgique, à propos de mon dernier article des Débat», qui pré-
cisémentest consacré en grande partie à faire l'éloge des Belges. Il paraît qne vous avez mal pris une plaisanterie sur les grenouilles de Schaerbeék, que j'ai eu cependant la politesse de comparer à celles d'Aristophane, et vous savez que les grenouilles d'Aristophane ne manquaient pas d'esprit. Les Athéniens, qui en avaient aussi beaucoup, monsieur le rédacteur, ne songèrent jamais à se fâcher contre le poêle qui avait mis en comédie les grenouilles de l'Attique; mais vous, qui prenez fait et cause si chaudement pour les grenouilles de Schaerbeék, pourquoi donc, je vous prie, êtes-vous plus sensible au mal que j'aurais pu dire d'elles, et que je n'ai pas dit, qu'au bien que j'ai dit, à plusieurs reprises, des Belges, vos compatriotes?
» Cela ressemble fort à de la malveillance ; et le moment n'en est pas bien choisi, quand justement dans ce dernier article je me plais à célébrer de nouveau a la Belgique très-bienveillante et très-hospitalière. »
» Permis à vous de ne pas entendre la plaisanterie; mais la loyauté vous permettait-elle de passer sous silence mes six colonnes d'éloges pour la Belgique et pour les Belges, alors que vous releviez, avec une si belle indignation contre tous les « Français présents, passés et futurs, » quelques lignes de plaisanterie anodine sur les marécages de Schaerbeék, et sur la Senne, qui n'est pas claire comme eau de roche, vous en conviendrez?
» Eh! que serait-ce, grand Dieu! — comme dit l'ami Uylenspiegel, qui vous a fait spontanément une riposte fort sensée et fort piquante, — que serait-ce si d'aventure j'avais parlé des ânes de Schaerbeék, qui sont passés en proverbe à Bruxelles?
» Mais ni les ânes ni les grenouilles ne m'empêchent d'avoir à Schaerbeék, comme dans toute la Belgique, de bons amis, que votre déclamation injuste et votre réticence calomnieuse ne sauraient m'enlever . ...» Etc.
Je viens d'apprendre que M. Hetzel, de son côté, a adressé à Y Écho de Bruxelles une lettre, dont je le remercie, dans laquelle il proteste contre les accusations perfides de ce journal.
V Indépendance belge a également flétri, en quelques lignes froidement dédaigneuses, tant de malveillance et tant d'injustice.
Et on vient de voir qu'un autre journal belge, Uylenspiegel , avait adressé à Y Écho une réplique un peu verte.
Uylenspiegel, nom un peu difficile pour des oreilles et des bouches françaises, a passé cependant du flamand en français, où il est devenu le mot espiègle. Mais Vylen* spiegel est mieux qu'un espiègle ; c'est un journal très-lit* téraire qui a, sur toutes les questions, autant de raison que d'esprit, autant de style que de raison. Ajoutons qu'il est égayé de lithographies remarquables, dues au crayon d'un jeune artiste namurois, M. Félicien Rops, dont le talent sait parcourir toutes les gammes de la fantaisie depuis Gustave Doré jusqu'à Daumier.
Uylenspiegel se moque, comme il convient, des crjs de YÊcho de Bruxelles et de son sosie le National. « Voilà donc, dit-il, qu'on ne pourra plus mettre en doute la beauté de la Senne sans insulter la Belgique ? On ne pourra plus dire qu'il y a des grenouilles à Schaerbeék sans offenser le patriotisme de VÉcho et du National ? Hais ces deux honnêtes journaux se sont bien gardés de citer les éloges que M. Deschanel fait de nos poètes belges... Qui sait si l'auteur de l'article imbécile (en Belgique on appelle les choses par leur nom), qui sait si l'auteur de l'article imbécile qui a paru dans les deux feuilles de M. Briavoine n'est pas un poëte incompris et plus malheureux en réalité de ne pas s'être entendu citer dans le Journal des Débats par M. Deschanel que d'avoir entendu celui-ci parler des grenouilles de Schaerbeék? Bienheureuses grenouilles qui font parler d'elles I gre-
nouilles dignes d'envie!... Envieux embourbés dans les marécages du National et de l'Écho, envieux dignes de pitié ! »
L'ami Uylenspiegel est plus près que nous et plus à portée d'observer les choses. Il doit donc avoir touché juste en signalant, outre la malveillance générale de ces terribles gallophages, quelque autre petit sujet d'animosité. Et, en effet, comment expliquer sans cela une déclamation si déraisonnable contre quelques lignes de plaisanterie, et d'autre part un escamotage si malhonnête et si effronté de tout ce qui constituait l'article dans son vrai sens et dans sa vraie pensée de sympathie et d'affection pour les Belges? Prétendre qu'en appelant la Senue un assez laid petit ruisseau, je me suis rendu coupable envers la Belgique, c'est comme si on m'accusait d'insulter Paris en disant que la rivière des Gobelins est aussi limpide que la Senne à Schaerbeék, ou bien comme si on m'accusait d'insulter la presse belge tout entière en faisant voir comment VÉcho de Bruxelles manque d'esprit ou de loyauté, ou de l'un et de l'autre enmôme temps, de toutenfin, ni plus ni moins que l'infortuné Cabochard! — «Il a manqué! — De combien manque-t-il? — Il manque de tout!... et le reste est pour ses créanciers. »
Mais laissons Cabochard, et Bilboquet, et Maître- Jacques, et YÈcho de Bruxelles, et pardonnez-moi d'en avoir trop parlé.
Voici quelque chose de plus intéressant. Ce sont trois volumes où M. Morel, esprit très-distingué et très-savant, a recueilli les pensées, maximes et sentences des écrivains orientaux, grecs et romains. Ces trois volumes ouvrent une collection intitulée : La Morale universelle, ou l'Es-
prit de tous les peuples *. C'est- un répertoire très-riche, très-varié et très-curieux.
Vivent lesjnoralistes, et surtout les gnomiques! L'antiquité les adorait. Lorsqu'on n'avait pas encore trouvé l'écriture, et, même après l'écriture trouvée, lorsqu'on n'avait pas encore inventé l'imprimerie, la concision avait son prix. Dire beaucoup en peu de paroles, c'était une chance de planter un trait dans cette cible étroite qu'on nomme la mémoire. « Les paroles des sages, dit l'Ecclésiaste, sont comme des aiguillons et comme des clous enfoncés profondément, » Verba sapientium sicut stimuli, et quasi clavi in altum defixi. On aimait donc ce genre bref, qui supprime les développements ; on lui avait donné dans la littérature grecque un nom particulier, on l'appelait le genre gnomique, c'est-à-dire le genre des sentences.
Ce qui est resté des sept sages de la Grèce nous est parvenu principalement sous cette forme.
Chez les Latins, Publius Syrus Ta rendue célèbre.
Les modernes l'ont affectionnée aussi. Montaigne, Charron, Érasme, Pibrac, Pascal, Nicole, La Rochefoucauld, La Bruyère, Vauvenargues, le prince de Ligne, Joubert, Daniel Stern, et d'autres encore, —sans parler des devises de mirlitons et de caramels, — en sont des exemples divers.
Le genre gnomique a plusieurs avantages. D'abord il épargne à l'auteur ce que Despréaux disait être le plus difficile de l'ouvrage, les transitions. Un livre de maximes se fait tout seul, sans qu'on s'en doute, et se fait d'autant mieux.
Ensuite ce genre convient aux gens pressés, et, par le temps qui court, tout le monde est pressé ; c'est un des
1 Paris, Hachette et Hetzel.
caractères de noire siècle, qui a inventé les bateaux à vapeur, les chemins de fer, les télégraphes électriques, et qui demain aura trouvé la direction des ballons. On est pressé d'aller d'un monde à l'autre, comme d'aller à ses affaires, comme d'aller à ses plaisirs. On est pressé de faire la guerre, on est pressé de faire la paix. Les petites filles sont pressées d'être grandes,les grandes sont pressées de se marier, les maris sont pressés de déserter leurs femmes, les femmes sont pressées de s'en consoler, et les jeunes gens de les y aider ; ainsi tout n'est que presse dans la vie. Les voluptueux sont pressés de se corrompre, les âmes basses sont pressées d'adorer le succès, les ambitieux sont pressés de vous supplanter, les sots sont pressés de s'applaudir, les envieux de vous dénigrer; le poète est pressé de lire ses vers ; le journal est pressé de paraître, moi d'avoir broché ma Revue, le lecteur de la critiquer, un confrère belge de dire qu'il a bien raison, et moi de penser à autre chose.
Il faut donc au public pressé une morale tout épluchée. Vous rappelez-vous cette gentille fable de Florian, la Guenon, le Singe et la Noix ?
Une jeune guenon cueillit -
Une noix dans sa coque verte ; Elle y porte la dent, fait la grimace... Ah ! certe,
Dit-elle, ma mère mentit Quand elle m'assura que les noix étaient bonnes. Puis croyez aux discours de ces vieilles personnes Qui trompent la jeunesse ! Au diable soit le fruit ! Elle jette la noix. Un singe la ramasse,
Vite entre deux cailloux la casse,
L'épluche, la mange et lui dit :
Votre mère eut raison, ma mie, Les noix ont fort bon goût, mais il faut les ouvrir.
Souvenez-vous que dans la vie Sans un peu de travail on n'a point de plaisir.
Eh bien ! c'est l'attrait des recueils gnomiques, tels que ceux de M. Morel, qu'ils vous dispensent de ce travail, et qu'ils vous servent la morale en cerneaux. Et, grâce à la disposition alphabétique, la curiosité friande trouve à la minute ce qui lui convient.
Quoi de plus agréable que ces sortes de livres? Vous avez là les premiers jets de toutes les idées, de tous les sentiments, sans phrases, sans remplissage, sans rhétorique. Des traits, rien que des traits, ou parfois des croquis. Ces croquis sont pris sur le vif, ils sont frappants et saisissants, comme presque toutes leâ ébauches ; ils ne sont pas polis et effacés par le travail et les hésitations de l'art, par le mieux ennemi du bien. Ces traits restent fixés dans l'esprit du lecteur, l'excitent, le fécondent. On pense à côté de l'auteur, à propos de lui, pour ou contre lui. Sa pensée aimante la nôtre, ou l'électrise, en tire des étincelles. Ces sortes de réflexions et de maximes, lorsqu'elles viennent d'un esprit supérieur, c'est la substance même de la vie, c'est la fleur de l'expérience, ou plutôt c'en est le fruit mûr, qui tout seul se détache et tombe.
J'ai connu un pharmacien qui disait : « Le raisin, c'est du vin en pilules. » C'était bien là une métaphore de pharmacien. Le même aurait pu dire que les ouvrages gnomiques étaient de la morale en pilules. Ainsi divisée et réduite, la morale est facile à avaler. Ce sont des globules homœopathiques. On peut prendre le livre, et le laisser, et le reprendre à son loisir.
Toutes les nations ont eu leurs gnomiques. Il y a partout des gens d'esprit, d'honnêtes gens et de vrais sages : seulement il faut prendre la peine de les chercher, de les entendre, de les laisser agir ou parler à leur mode ; il faut consentir h leur passer des caprices d'expression et s'atta-
cher surtout au fond des choses. J'ouvre le livre des Moralistes orientaux, et je suis charmé, sans être surpris, d'entendre des Turcs, des Persans, des Arabes, des Indiens et des Chinois, tenir de charmants propos ou énoncer de solides vérités. Toutes ces maximes sont comme la monnaie courante de l'esprit et de la sagesse universels.
Voulez-vous un conseil d'activité dans la lutte contre l'infortune? * Mille larmes ne payent pas une dette, » dit un Arabe. Avez-vous une inquiète envie de courir le monde? Cet autre vous' avertit en deux mots : « L'univers est où tu es. »
Ces Orientaux, qu'on nous représente comme si volontiers paresseux, savent bien le prix de l'étude : « L'ignorance, dit drôlement un Persan, est une rosse qui fait broncher celui qui la monle et fait rire de ceux qui la mènent. »
Et leurs femmes, que l'on croit captives et presque idiotes, le sont-elles en effet? Non pas toutes, assurément; il y en a qui savent parler et se défendre. « La langue des femmes est leur épée, »~dit un Chinois. Il faut donc compter avec elles comme avec toute personne qui porte une arme. — On sait que les Turcs, étant fatalistes, essaient de se persuader que tout est pour le mieux. « Grâces soient rendues, dit l'un d'eux, au Créateur plein de sagesse qui a fait de la femme un être plein de ruses I »
L'apôtre conquérant, le père de l'Islamisme, était, lui aussi, ungnomique, témoin le Coran. Et, quoique sensuel, ce Mahomet savait dire aux femmes des choses gracieuses. M. Morel a recueilli cette agréable anecdote, contée quelque part dans un livre arabe :
« Le meilleur et le plus grand des hommes plaisantait
volontiers; mais, lorsqu'il laissait échapper la plaisanterie parmi ses paroles saintes, il ne disait jamais que la vérité, et c'était toujours d'une manière adroite et indirecte. On rapporte qu'un jour il dit à une vieille femme : «A l'heure de la résurrection, aucune vieille femme n'entrera dans le Paradis » La vieille, toute troublée, s'écria avec douleur : « prophète de Dieu, quelles fautes avons-nous commises pour être privées du bonheur d'entrer daos le Paradis ? « Alors l'élu de Dieu : <c Il n'y aura pas de vieilles femmes parce qu'elles seront toutes rajeunies. » N'est-ce pas plaisir d'entendre un prédicateur annoncer, avec un tour si gracieux, de si aimables merveilles?
Il y a un certain Nabi-Effendi, que M. Morel appelle un Cheslerfield turc, — en effet les conseils de ce Turc à son fils forment un joli pendant à ceux de mylord, — ce Nabi* Effendi a tracé le portrait d'une sorte de Tartuffe oriental : on dirait un portrait de famille de notre Tartuffe.
Quelle grâce encore et que d'esprit dans les moralistes grecs ! mais là il faudrait tout citer.
' Quelle plénitude solide dans les moralistes latins I Ce ne sont plus, comme dans l'Orient, des lueurs indécises ou des éclairs ; c'est la lumière de la raison dans sa pureté féconde.
Sans doute les Romains, comme tous les peuples dont la vie a été longue, ne sont pas restés immuables, et parmi eux, comme partout, il y a eu des extravagants et des sots ; mais en général ils eurent comme moralistes ce mérite qui les a rendus si parfaits dans la science du droit, l'intelligence de la vie pratique.
Leurs maximes ont des formes accentuées. N'aimez-vous pas ce Fabricius, à qui les Sainnites, battus par lui pendant la guerre, ménagés après et traités bénignement, envoient de For, et qui, portant les mains à ses oreilles, à ses yeux, à son nez, sur sa bouche, enfin sur son ventre, dit aux ambassadeurs : « Je suis pauvre ; mais tant que je pourrai commander à tout cela, je ne manquerai de rien. »
À l'époque même de la décadence, et chez des écrivains plus que licencieux, on rencontre de bons conseils de morale pratique : « Quels sont, dit l'un d'eux, les éléments du bonheur? Une fortune acquise sans peine et par héritage, une terrre d'un bon rapport, un feu qui dure, jamais de procès, peu d'éclat, un esprit calme, une constitution vigoureuse, un corps sain, une franchise mêlée de réserve, des amis qui soient vos égaux, une conversation facile, une table frugale, une nuit sans inquiétudes, un lit où le plaisir trouve sa place ainsi que la pudeur, un sommeil qui abrège les ténèbres, l'art de se contenter de ce que Ton a et de ce que l'on est, sans désirer comme sans craindre la mort. »
Qui a dit cela? C'est Martial, qui ne garde pas d'ordinaire autant de mesure, Martial, ce débauché, ce mendiant, ce poète des rues et des bouges, ce vil chansonnier de la police. Méprisable tant qu'on voudra, il abonde en saillies, en étincelles. «Tu me pries de te dire mes épigrammes. Non, Célès, ce ne sont pas mes vers que tu veux entendre, ce sont les tiens que tu veux me lire. »
Dans le roman de Pétrone, le Balzac romain, il j a toutes sortes de mots sur les femmes. « Sertoria met du blanc, •lie perd son blanc et son visage. »
Vous voyez par ces citations si les recueils de M. Morel sont intéressants. Cet écrivain, qui est un chercheur, et de
plus un trouveur, y a mis la substance et la fleur d'immenses lectures.
On rencontre dans ces moralistes de tous les pays des pensées de génie et des idées ingénieuses, des réflexions très-graves et d'autres très -comiques. On voit défiler, dans cette amusante revue, des originaux de tous les climats : Arabes, Arméniens, Assyriens, Carthaginois, Chinois, Grecs et Romains, Égyptiens d'autrefois et d'aujourd'hui, Juifs d'avant et d'après l'ère chrétienne, Japonais, Javanais, Malais, Mendaïtes, Indiens, Phéniciens, Perses et Persans, Thibétains, Turcs et Tatars.
Ce n'est pas tout : les Moralistes orientaux, grecs et latins sont ou seront suivis, dans la collection Hachette- Hetzel, des moralistes français» anglais, allemands, italiens, espagnols, bref des moralistes et des gens d'esprit de tous les pays et de tous les temps.
On aurait tort de s'effrayer de ce titre sévère : les Moralistes. Ces livres sont des anthologies très-curieuses et très-amusantes, et, si le sérieux est au fond, on voit fleurir à la surface la variété exotique avec toutes ses couleurs et tous ses parfums.
36 avril 1800.
Les arts en plein yen t. — Parti inhabitable, brochure de M. Alexandre WeilL —Les livres de M. Alfred Assollant.
Vous me permettrez bien, pour une fois, de parler de la pluie et du beau temps. Qu'y a-tr-il de plus actuel que le beau temps et que la pluie? Hier l'un régnait, et ce matin l'autre ; puis les voici tous deux ensemble, se mariant, # se querellant. « Le diable bat sa femme et marie sa fille, » disent les bonnes gens du peuple, en voyant ce mélange de larmes et de rire, de pluie et de soleil.
On avait cru l'hiver fini, ce long hiver, revanche de M, Babinetl Et pas du tout, l'hiver recommence toujours. Quand donc finira-t-il?
L'autre semaine, au premier souffle du printemps, — un printemps d'essai, une frime, — on avait vu les marronniers des Tuileries déployer leurs gros bourgeons rouges en éventails de feuilles vertes. Le joyeux petit peuple des ejifants reprenait possession de ses domaines et les remplissait de gazouillements. On renouait les amitiés anciennes et on en formait de nouvelles. Avez-vous remarqué que les enfants se prennent, se quittent, se retrouvent avec la facilité des oiseaux? A peine la civilisation ajoute-t-elle dans la forme au dialogue des petites filles un peu de cérémonie.
— Mademoiselle, voulez-vous jouer avec nous? Nous jouons aux dames patronesses.
— Mademoiselle, je vais demander à maman.
— C'est cela, mademoiselle, nous vous attendons... D'autre part, aux Champs-Elysées, tous les théâtres de
marionnettes, profitant du premier soleil, avaient rouvert avec éclat. Entre la place de la Concorde et le rond-point, près des nouveaux jardins anglais qu'on est occupé à planter, c'était un feu roulant sur toute la ligne : le théâtre de Guignol, le théâtre de Gringalet, le théâtre de Bambochinet, le théâtre Nicolet, le théâtre Variabilité,.faisaient assaut de drôleries et de métamorphoses.
Entre tous les héros'présents, passés et futurs, ceux qui recueillaient, comme toujours, la plus large moisson de bravos et de rires, c'étaient Polichinelle et le gendarme : après la longue trêve de l'hiver, ils se redonnaient avec une vigueur nouvelle ces admirables volées de coups de bâton dont l'intérêt ne tarit pas.
Jamais ni l'immortel auteur de Faust, ni Charles Nodier, ni Lisfranc, ni M. Charles Magnin, ni M. Octave Feuillet, ni M. Champfleury, ni M. Maurice Sand, ni M. Villevieille ne furent plus ravis de ce spectacle que ne Tétait, en ces premiers beaux jours, le public de ce lieu charmant ; c'est-à-dire d'abord les bambins et les bambines qui se pressaient avec leurs bonnes sur les bancs aristocratiques, à deux sous la place, dans l'enceinte de la chaîne de fer soutenue par des piquets : et puis, à l'entour, au dehors, les militaires et les pékïns flâneurs.
Le soir, les cafés chantants, qui avaient rouvert aussi, faisaient rage : le fort ténor tendait sa voix à faire frémir l'arc de triomphe ; celle de la chanteuse légère, avec ses spirales aiguës, entrait comme une vrille dans le tympan
des gens qui passaient ; mais tout flambait de verve, de gaieté et de gaz, et Ton voyait de loin étinceler à neuf les kiosques blancs relevés d'or sous la verdure exaspérée.
La foule était partout, partout la fête, et partout les arts en plein vent.
Or les arts en plein vent, quoi qu'on en puisse dire, ont dans la civilisation un rôle, modeste mais utile. Permis aux esprits chagrins d'en gloser ou de déplorer en phrases sonores cette vulgarisation de l'art ; pour moi, j'ose avouer que j'aime à voir, sous quelque forme que ce soit et à quelque degré que ce puisse être, l'habitude des plaisirs intellectuels se répandre de plus en plus. Et, tout en ayant l'air de rire, je ne fais pas fi, croyez-moi, de la littérature dramatique en plein vent ni de la musique à la belle étoile. Songez donc que pour quelques sous on a des chansons, des romances, des duos, des trios, même des opérettes, le tout arrosé de bière ou de grog et parfumé de cigare enivrant. Si l'exécution n'est pas parfaite, les auditeurs ne sont pas difficiles. — Eh ! c'est là le mal, dites-vous. — Non, c'est un bien, qui conduit à un mieux. Ces formes de l'art, à peine ébauchées, s'achèveront dans quelque esprit rêveur, éveilleront en lui l'idéal. Ces musiques, ces chants, quels qu'ils soient, ce sont des germes imperceptibles disséminés^ tous les vents du ciel ; quelques-uns tomberont ailleurs que sur la pierre, et porteront leurs fruits un jour ou l'autre. A grande ou à petite dose, c'est toujours de l'esprit, de l'art, de la lumière, une occasion de poésie et un appel à l'idéal. On ne trouve pas dans la vie tant d'occasions de cette sorte, qu'il faille dédaigner celles qui se présentent. Riez, si vous voulez ; moi j'applaudis, ne fût-ce qu'en passant et de loin. Ces con-
certs sont du moins un passe-temps honnête, cela Vaut mieux que l'alcool tout pur.
Les orgues mêmes, les orgues de Barbarie, font aussi leur œuvre civilisatrice. Ces chansons, tour à tour comiques, sentimentales, ou belliqueuses, alimentent à leur façon Finstinct poétique des masses populaires. Elles servent à occuper l'esprit, à le distraire et à le consoler. Avez-vous réfléchi à tout ce que contiennent de consolations, pour l'ouvrière intelligente, qui ne vit pas seulement de pain, un cahier de chansons de deux sous et un bouquet de violettes? Telle romance qui vous ferait rire, vous lettré, sceptique et blasé, a fait pleurer ces deux beaux yeux naïfs. Brûlés du travail à l'aiguille, ils sont rafraîchis de cette rosée. Elle a pris sur le pain de sa journée ce superflu, chose si nécessaire, qui lui a redonné du cœur et de l'espoir.
Et ces figurines de plâtre, surmoulages plus ou moins adroits, que revêtent de grâces inattendues lés lueurs mouvantes des becs de gaz, ces statuettes à bon marché ne font-elles pas, en attendant mieux, le charme et l'éducation instinctive de l'ouvrier qui les achète en reveiîant de son travail? Ces sur moulages vous agacent les nerfs, mais dans le nombre il en est de passables, et il est bon que l'artisan ait chez lui quelque statuette, quelque objet qui ne soit utile à rien, — qu'à éveiller, même de loin, l'idée de la, beau té et de la grâce. — Cela lui fera désirer un jour d'avoir la Vénus de Milo ou la Diane de Gabies.
Je veux donc bien qu'on n'aime pas les surmoulages, les orgues de Barbarie, les cafés chantants, si l'on a le bonheur de pouvoir se donner quelque chose de mieux ; maU on doit reconnaître, pour être juste, que ces ébau-
ches,* si grossières qu'elles soient, peuvent faire naître dans les âmes bien douées quelque chose de moins grossier, de plus pur, Tie plus élevé. Ce sont des échelons intimes qui aident à monter plus haut ceux qui, autrement, ne monteraient guère, ou ne monteraient pas du tout. Ce sont de pauvres allumettes — qui peuvent allumer le feu sacré.
J'aime donc les arts en plein vent.
Ainsi déjà tout riait et chantait aux Champs-Elysées et aux Tuileries, se réjouissant des premiers beaux jours, lorsque la pluie est revenue interrompre ces joies, ces fêtes, inonder tout, — et délayer le macadam. L'ignoble macadam ! joie des cochers et désespoir des promeneurs. Jadis, il m'en souvient, une Parisienne eût traversé la ville en temps de pluie, sans avoir une tache à sa bottine ni une mouche à son bas blanc 1 Aujourd'hui, osez, quand il pleut, traverser une. rue macadamisée ! l'affreuse invention de cet Anglais vous barbouille jusqu'aux chevilles, et de quelle boue jaune et hideuse ! Cherchez maintenant un bas blanc, bien tiré, au-dessus d'une bottine!...
On ne peut plus aller qu'en voiture : chose coûteuse d'abord et ennuyeuse ensuite pour les gens bien portants, agiles et dispos, qui aiment h flâner. On ne flâne pas en voiture ; on roule et on arrive. Le flâneur ne tient pas à arriver. S'il se souciait d'arriver, s'il avait un but, autre que flâner, ce ne serait plus un flâneur. Le macadam, c'est là son crime, porte .un coup mortel à la flânerie et aux jolis bas blancs qui en étaient le charme.
Paris de plus en plus devient inhabitable, hormis pour les capitalistes. M. Alexandre Weill vient à ce propos d'écrire une intéressante brochure, qui justement porte ce titre: Paris inhabitable; ce que tout le monde pense
des loyers de Paris et que personne ne dit*. L'épigraphe, renouvelée de Rousseau avec une légère modification, est ainsi conçue: « J'ai vu les baux de Paris, et j'ai écrit ce petit livre. » Il est dédié à M. Haussmann, préfet de la Seine.
La cupidité toujours croissante des propriétaires est, selon M. Alexandre Weill, la cause principale de renchérissement de toutes choses.
Je ne suis pas propriétaire, et je suis locataire, hélas! Je trouve donc utile qu'on crie sur les toits les faits nombreux que met au jour cette brochure révélatrice ; mais en bonne justice il faut, ce me semble, reconnaître que l'avidité des propriétaires est peut-être l'effet tout autant que la cause de renchérissement général. Il y a là un cercle qu'on ne peut nier.
Cette réserve faite, je trouve dans la brochure de M. Weill une réclamation très-fondée contre un privilège des propriétaires comparés aux autres industriels.
« Je ne demande, dit M. Weill, que l'égalité devant le Code civil entre le marchand et le propriétaire, entre l'emprunteur et le prêteur. Cette inégalité entre le marchand et le propriétaire est flagrante, et il suffit de la signaler pour qu'on la prenne en sérieuse considération .
» La marchandise que j'offre à l'acheteur, j'en ai payé l'impôt de patente, puis d'autres droits si c'est une denrée ou si elle vient de l'étranger. Que je la vende ou non, il faut que je paye à l'État comme si elle était vendue. L'État ne me permet pas d'étaler un châle et de dire : « J'en payerai le droit le jour où je le vendrai, sinon je ne le payerai pas. »
» Eh bien! c'est pourtant ce que fait le propriétaire, il met un écriteau à sa porte : Appartement à louer. De cet apparte-
1 Paris, Dentu, 1860.
ment, il n'a payé que la patente, presque rien. Le jour seulement où il le loue, il paye définitivement la contribution pour la valeur localive. S'il ne loue pas, il réclame et ne paye rien, absolument rien. Il rend au gouvernement son châle ou son sel, dont il n'a payé que certain droit foncier', et lui dit : « Tant » pis pour toi, je n'ai pas trouvé d'acheteurs, je veux dire de » locataires. »
» Quoi d'étonnant que les appartements soient d'une cherté frisant la folie?— Qu'on accorde ce privilège aux marchandises : à l'instant elles augmenteront de cent pour cent ; car c'est un privilège si jamais il en fut. — Qu'on l'accorde pour quelques années à des propriétaires qui élèvent des maisons neuves, rien de mieux, pour quelques années seulement! Mais l'accorder aux propriétaires de vieilles maisons, c'est un privilège odieux, presque aussi odieux que l'ancien droit de jambage et de champart. — Tout propriétaire doit payer l'impôt comme si tonte sa maison était louée, absolument comme le marchand paye le droit de sa marchandise, vendue ou non. A lui alors de la vendre ou de la louer.
» Cette mesure d'urgence est^le salut public. Elle est capitale, elle fera baisser les loyers d'un tiers. •
Je ne sais pas si la mesure aurait l'effet que Ton prédit, mais le privilège est flagrant et l'inégalité incontestable.
Pour remédier à l'encombrement des quartiers du centre et à renchérissement indéfini des loyers, l'auteur de la brochure propose en outre d'établir à l'intérieur de Paris- des chemins de fer, soit aériens, soit souterrains. « Rien ne sera, dit-il, plus facile. Outre le chemin de ceinture qui, chose inconcevable, né fonctionne pas encore pour les Parisiens, on pourrait en construire avec facilité le long de la berge de la Seine, et établir dans les rues larges de la capitale des chemins aériens sur des arcades de fer, hautes de trois mètres seulement, pour que voitures et hommes pussent passer dessous. On pourrait en
faire deux de chaque côté des boulevards, depuis la barrière du Trône jusqu'à la barrière de l'Étoile. Ils seraient un embellissement de plus pour la cité. D'autres chemins pourraient se faire en tunnel. On trouvera bien le moyen de résoudre en même temps le problème des égouts. » Je ne viens pas du tout m'opposer à la prise en consi-
' dération de ce projet ; et sur les berges de la Seine, pour commencer, la chose paraît très-praticable ; mais l'objec-
• tion générale qu'on pourrait faire est-celle-ci : s'il ne s'agissait pour les Parisiens que d'être portés d'une extrémité de Paris à l'autre, ou du centre aux extrémités, ces chemins de fer seraient fort utiles ; mais s'il est nécessaire que chaque voyageur puisse monter ou descendre à chaque rue, comme en voyageant parles omnibus, alors de deux choses l'une : ou bien ils auront des stations nombreuses, mais les convois, en s'arrêtant à chaque pas, perdront ce que les physiciens appellent la vitesse acquise, et en résumé n'iront guère plus vite que les omnibus; ou bien, pour ne pas perdre celte vitesse, il n'y aura que deux ou trois stations sur toute l'étendue du parcours, et alors cela ne sera pas très-commode pour les voyageurs et ne remédiera pas beaucoup au mal qu'on se propose de guérir.
Quoi qu'il en soit, cette brochure mérite d'être lue et méditée. Viderint œdiles.
Puisqu'il pleut encore, puisqu'il pleut toujours, rentrons au logis, et lisons. Car que faire en son gîte, à moins que l'on ne lise? Voici, au surplus, de quoi nous tenter: ce sont les livres de M. Alfred Assollant 1 ; et d'abord, les Scènes de la vie des États-Unis.
* $çène$ de (a vie des Ét4ls-Vnis r Paris, Hachette. — Deux Amis en
Les Américains ont toutes sortes de grandes et excellentes qualités, mais généralement ils ne passent pas pour être gais ; ils le sont devenus dans ce livre de M. Assoient, qui est très-amusant et plein d'esprit.
L'auteur ne met pas seulement cet esprit dans sa façon de conter, dans ses portraits, dans ses jugements qui emportent la pièce ; il Ta incarné dans un personnage, dans le Français Acacia, qu'il jette au milieu des Américains, non pas pour faire sa fortune avec eux, quoiqu'il la fasse par-dessus le marché, mais pour s'égayer et nous égayer des excentricités auxquelles il assiste. C'est ce personnage qui conduit l'action, une action lestement menée, où il n'y a pas de temps perdu.
M. Assollant ne s'attarde pas au pathétique ni à l'analyse des sentiments. Il a pourtant des demoiselles aimées et amoureuses, et qui se marient à la fin ; mais c'est pour la forme. Le fond, c'est la vie américaine, présentée tour à tour sous tous ses aspects par le mouvement perpétuel des acteurs. Les personnages sont des marionnettes trèsoriginales, qui gesticulent à merveille, qui exécutent des scènes très- vives, et qui se cognent continuellement, suivant les règles du genre. Outre le bâton des marionnettes classiques, celles-là ont le revolver et lé bowie-knife, sorte de couteau-poignard ; de sorte qu'il reste par terre je ne sais combien de tués et d'écloppés. Le tout est plein de verve, et forme un spectacle fou, mais entraînant.
L'impression qui en résulte est-elle vraie, et est-ce bien là ce qu'on trouve aux États-Unis? Je n'y suis pas allé
1792 — ibid. — Brancas, les Amours de Quaterquem. Ibid. — Histoire fantastique du célèbre Pierrot, Paris, Michel Lévy frères. — La Mort de Roland^ fantaisie épique.
voir; mais je le crois : le dessin a trop de relief et d'effet pour n'être pas pris sur nature.
Ce sont, par exemple, des entrepreneurs d'églises, qui louent leur salle à toutes les communions, à tant par heure; il y a un cornet à piston pour faire des intermèdes entre les sermons. Si un fidèfe est touché de l'esprit et veut parler dix minutes de plus, il prend un supplément au Wureau.
C'est un nègre qui se plaint qu'on le traite comme un laquais anglais.
Cest un petit abbé italien, bon diable, et bien plus ai-* mable que les puritains; car il ne dit jamais les psaumes qu'à vêpres, et en latin, de peur d'attrister les gens.
C'est une presse locale si bien renseignée qu'elle ne laisse pas mourir un chat d'indigestion sans expliquer au
r public le menu de son dernier repas. Ce sont surtout d'admirables modèles de réclames, de speechs, de plai-
j doyers, d'une éloquence étourdissante et abrutissante, qui fait qu'on a mal à la tête pour ceux qui l'entendent.
1 Le puff d'Acacia montrant Lewis et l'annonçant aux dames du Kentucky est encore une très-plaisante imagi-
, nation où l'on sent la réalité.
\ Les Scènes de la vie des États-Unis sont l'ouvrage le plus sincère du monde. L'auteur était allé dans ce pays
I avec des préjugés très-favorables. Mais là se déclara l'incompatibilité de l'esprit français, de la civilisation pari-
* sienne, avec la rudesse des Yankees, la morgue anglo-
) saxonne et le protestantisme. Tout cela est pris stfr le fait et peint avec vérité dans son livre, qui n'a pas d'indignation, ni même d'étonnement. Il a vu des scènes qui pou-
i vaient être odieuses, il les a seulement montrées ridicules.
) Quel joli et vif dialogue que celui de M. Samuel But-
terfly avec son fils George Washington, tous deux avisant aux moyens de se défaire de ce Français à qui ils ont volé, en son absence, le territoire d'une ville entière. Ce dialogue est tout découpé pour le théâtre, et je ne m'étonne pais que Ton s'apprête à le transporter sur la scène et à faire de la' jolie nouvelle des Butterfly une comédie qui s'appellera : Une Ville volée.
Les écrivains politiques font œuvre de parti en vantant leurs amis et en décriant leurs ennemis ; mais M. Assollant est romancier, et, par le temps ou la distance, ses Deux amis en 4792 appartiennent bien plutôt à l'histoire qu'à la politique. De là son impartialité envers les ancêtres. On sent qu'il aime mieux le républicain, mais il n'insulte pas le royaliste. Le marquis de Dives est gai, il a de l'esprit, de la verve, du courage, et une grande délicatesse, en ce qui ne touche pas le beau sexe; c'est un type de gentilhomme. Son récit de la bataille de Valmy est très-vrai et très-plaisant. Sa fuite à travers la France et ses aventures sur la route de Dives sont un tableau fidèle des mœurs* du temps. La Terreur n'est pas exagérée, et l'on voit, malgré les déclamations politiques, une bonhomie dans les caractères qui n'existe plus aujourd'hui. Rien n'est plus amusant que son souper chez un maire de campagne qui lui offre en mariage une de ses trois filles, au choix; ou que son aventure avec la belle Orange, maîtresse du féroce Rodolphe, qui tient une échelle entre ses dents.
V Histoire du célèbre Pierrot est pleine d'imaginations fantastiques. Le combat de Pierrot contre Belzébuth et tous les diables est un chant de l'Arioste. L'ironie se mêle à l'épopée, et les critiques de la vie sociale à la peinture dçs combats qui se livrent dans les gorges profondes
des monts Altaï et dans le vaste empire des Iles Inconnues. L'empereur Vantripan est fort drôle. Je le crois quelque peu parent du Schahabaham de Crébillon fils. La description de la cour et des habitudes de ce monarque est une jolie caricature. Cela ressemble au talent d'Hogarth ; plus, une gaieté vraie, légère, qui, comme Ta trèsbien expliqué M. Taine, est et sera toujours inconnue des Anglais.
Brancas est un essai d'un autre genre. Ce n'eât plus un conte de fées; d'est une peinture de la vie bourgeoise en province, où Ton trouve beaucoup de vérité et une grande horreur de l'exagération. Le colonel Malaga, vieux soldat de Napoléon, endurci au meurtre et au pillage par la guerre d'Espagne; le major Bonsergent, l'ami des roses et des tulipes ; la belle Claudie, qui a de l'esprit et de la fierté ; Élodie Bonsergent, la femme de cinquante ans qui a été incomprise, tout cela est bien saisi et lestement enlevé. La lettre de- Rita à son amie Claudie mérite d'être relue. Peut-être ces deux jeunes filles ne sont-elles pas assez naïves, de la naïveté convenue des berquinades; mais est-ce que les filles de vingt ans sont naïves? est-ce qu'elles ignorent quelque chose? est-ce qu'elles n'ont pas lu, en pension, une trentaine de romans?
Les Amours de Quaterquem sont une fantaisie des plus amusantes, d'une gaieté vraie, nullement cherchée, qui jaillit de source. L'auteur, avant tout, s'amuse luimême, et par suite nous amuse aussi. C'est une aventure de vaudeville, mais il n'y a pas de charge grossière.
La Mort de Roland est une autre fantaisie, mais celle-là est épique, encore à la façon de l'Arioste, épopée mêlée d'ironie. Les combats prodigieux de Roland, les remparts des villes escaladées, les échelles rompues, les lances brisées,
les héros jetés comme des sacs dans le fossé, les amours mystérieuses, tout cela est mêlé de plaisanteries sensées et souvent piquantes. Les discours du pêcheur de truites et ses sentences font un contraste agréable avec les rêveries romanesques du héros.
Le style de M. Assollant est comme son esprit, aisé, net, agile, ne se sentant d'aucune école, d'aucun système, ne donnant ni dans la déclamation, ni dans la tartine, ni dans le mot, ni dans la couleur; style d'honnête homme et d'homme d'esprit, quelque peu pantagruélique, je crois, « et confict en mépris des choses fortuites. »
Et qu'est-ce qui n'est pas chose fortuite, dans €6 bas monde, où nous roulons sous tant de flots?
Grande qualité de cet esprit : il est absolument exempt d'emphase, de cant, soit anglais, soit français, car les Français de notre temps en ont aussi leur bonne part. Naturel autant que sincère, sceptique envers les hommes, non envers les idées, il n'est ni dupe ni dupeur. Je m'imagine que Voltaire eût pris plaisir à lire ces livres. On retrouve dans quelques-uns la rapidité légère de Zadig, l'ironie qui effleure et la fantaisie qui se joue.
Mais il y a aussi cette ressemblance, que parfois c'est l'écrivain qui parle à la place de ses personnages, et que le récit va et vient selon les caprices de l'auteur. L'imagination et la réalité se mêlent agréablement. Beaucoup d'action, peu de réflexions ; c'est au lecteur de conclure k son gré.
Décidément, avec de telles lectures, je ne me plains ni de la pluie ni du soleil, et les laisse s'arranger entre eux comme ils voudront.
17 mai 1860,
L'Exposition horticole.
Quand tous les cœurs suivent Garibaldi, quand toutes les pensées sont attachées aux émouvantes péripéties de cette expédition aventureuse et sublime, quel intérêt peut-on trouver à autre chose? Mais ce sujet, le seul qui passionne en ce moment toute l'Europe, tout l'univers, n'est pas de ceux auxquels on ail droit de toucher dans une frivole Revue de quinzaine.
Ainsi nos pensées iront d'un côté, pendant que notre plume ira de F autre, au hasard, « la bride sur le cou », comme dit madame de Sévigné.
Avez-vous visité l'Exposition d'horticulture, au palais des Champs-Elysées?
La mise en scène en est joUe. Ces groupes d'arbres et ces pelouses dans le palais môme, ces oiseaux voltigeant en liberté sous la grande voûte de cristal, cette petite rivière avec ses deux ponts, sont un agréable joujou: on a bien fait de le mettre sous verre. Vous croiriez voir une réduction de la rivière du bois de Boulogne , qui elle-même n'est (Ju'un jouet, de dimension un peu plus grande.
Un jour qu'on montrait à Sophie Arnould, dans un jardin anglais, chose alors nouvelle en France, une petite rivière de cette sorte : « Oui, c'est charmant, dit-
elle,, cela ressemble à une rivière comme deux gouttes d'eau. »
Si l'Exposition n'est pas des plus riches, elle est extrêmement élégante. Ce que j'aime, c'est qu'on n'y voit pas de ces fleurs très-rares, mais très-laides, qui font la joie des 'amateurs savants. Les fleurs qu'on y voit ne sont que très-belles; il faut en prendre son parti.
On remarque là les roses de M. Fontaine, les azaléas de MM. Mathieu et Mathieu {sic); il y en a surtout quatre ou cinq, de l'espèce que l'on appelle azalea liliiflora alba, qui sont admirables, éblouissantes, —de blancheur? non, ce n'est pas assez dire, de candeur et de pureté.
Est-ce la grandeur de la nef qui fait paraître petite l'Exposition, tout en lui donnant de la grâce, de l'air et de la liberté ? Je ne sais ; mais on est surpris d'en avoir si tôt fait le tour. C'est là sans doute un beau défaut. Toujours est-il que l'ensemble des collections parait un peu mince.
Après «ela, c'est peut-être la Belgique qui m'a gâté etxendu difficile. Car vous savez qu'en fait d'expositions florales , la Belgique et la Hollande n'ont vraiment de rivale que l'Angleterre.
En France, à ce qu'il me semble, le caractère de ces expositions a peut-être plus de grâce, mais certainement moins de puissance et de majesté que dans ces trois autres pays.
Plus on va vers le nord et vers le froid, vers les brumes et vers les neiges, plus on voit se développer l'amour des fleurs. L'homme est porté à attacher du prix aux choses en raison de leur rareté. Les peuples voisins du soleil sont blasés sur les fleurs et sur lçs fruits ; les gens du pord ont pour les fjeijrs ui* cujtç, II n'y a pas, chez les
Russes, un seul appartement qui ne soit orné de nombreuses jardinières entretenues avec le plus grand luxe ; ce sont des chapelles de fleurs, des reposoirs dans tous les coins.
L'horticulture, chez les peuples du nord, n'est pas seulement un plaisir, mais un art ; pas seulement un art, mais une science; pas seulement une science, mais une religion.
Elle a môme ses superstitions. Une entre autres est de préférer, non les plus belles plantes, mais les plus rares, et, par suite, de les aimer d'un amour jaloux, égoïste, comme un sultan ses odalisques dans le harem. « Quel bonheur, pense l'horticulteur hollandais qui possède une curiosité, quel bonheur si je pouvais la posséder tout seul! » *
M. Eugène Noël, dans un aimable petit livre qui a pour titre la Vie des Fleurs et des Fruits *, conte qu'il rencontra un jour en chemin de fer un de ces amateurs jaloux qui lui parla du diclytra spectabilis, apporté de l'Inde par Fortune : « C'est, dit-il à M. Noël, une plante des plus gracieuses; malheureusement elle pousse dans tous les terrains avec la plus grande facilité, elle passe l'hiver dehors, et nous la verrons bientôt dans tous les jardins et sur toutes les fenêtres,' comme le fuchsia. »
L'horticulture, dans les pays glacés, est une lutte avec la nature ; c'est une protestation et un défi ; on nargue l'hiver à grands frais. Au contraire, la culture, en France, est, comme le dit «gracieusement M. Noël, « une amitié de l'homme avec la nature. »
* La Vte dès Meurs et des Fruits, par Eugène Noël» aVett une Préfaoâ de P. J. StfthL Paris, Michel Lévy et fietsel.
Maître Mollet, jardinier d'Henri IV, a écrit sur son art un livre pratique» plein de bonhomie, où Ton trouve de charmants passages comme celui-ci : « Les poiriers de bon chrestien d'hyver sont fort domestiques ; si bien qu'il ne faut pas les éloigner de la maison, ains (mais) les planter, si faire se peut, dans les basses cours; ils demandent de voir souvent leur maître; l'haleine de l'homme leur est agréable. »
N'est-ce pas joli? — Et l'homme, à son tour, aime tant ces poires, qu'il les mange. — Maître Mollet nous dit encore : « C'est une chose très-certaine que les plantes se portent jalousie les unes contre les autres aussi bien que les créatures raisonnables et animales. C'est pourquoi, pour empescher la jalousie que les espèces peuvent avoir les unes avec les autres, il les faut planter chacune en un quarréàpart... »
En France, une Société florale a promis un prix à l'horticulteur qui montrera la plus belle collection de fleurs des champs; c'est une idée heureuse et qui mérite d'être louée. Elles sont charmantes, ces fleurs plébéiennes, et l'éducation va les rendre plus charmantes encore. Quoi de plus aimable, par exemple, que la petite fleur de la bourrache? Étoile d'azur, le cœur en dehors, symbole de la sincérité.
Les simples graminées n'ont-èlles pas eu l'honneur d'être caractérisées parjle grand Linnée en ces paroles amicales et fraternelles? Graminaplebeii, rustici, pauperes, culmacei; vulgatissimi, simplicissimi , vivacissimi; regni vegetabilis mm et robur constituentes ; qubque magis mulctati et calcati, magis multiplie ativi. « Les graminées sont les plébéiens, les prolétaires, les pauvres et les paysans du régne végétal ; elles en sont la partie la plus simple, la plus nombreuse, la plus vivace ; elles en
constituent la vaillance et la force; plus on les maltraite, plus on les foule aux pieds, plus elles se renouvellent. »
L'éducation les modifie, les développe et les achève, tout comme les êtres doués de raison. Le froment, qui nous donne le pain, n'existait point dans la nature : c'est l'éducation qui Ta créé.
Quoi de plus4ntéressant que les acclimatations, et quoi de plus utile? Greffer les plantes, comme croiser les races, c'est perfectionner les unes et les autres, c'est les modifier à l'infini, c'est les créer une seconde fois, autres qu'elles ne furent créées la première.
Le secret de la vie à bon marché, de l'abondance à la portée de tous, se trouvera peut-être, du moins en partie, dans un renouvellement des arts de la culture. Ce qu'a fait Parmentier en introduisant dans nos pays la pomme de terre, mille autres peuvent le faire à leur tour en popularisant d'autres végétaux non moins utiles.
On ne sait pas assez toutes les peines que se donna cet homme de bien pour faire admettre et pour vulgariser l'usage du précieux tubercule. En vain les journaux parlaient de la pomme de terre, en vain les académies la préconisaient : les paysans n'y mordaient pas. En vain aussi Louis XVI,. dans une fête publique, avait eu l'idée humaine et sympathiquede mettreàsa boutonnière une fleur de cette utile plante, — justement la fleur de la pomme de terre ressemble un peu à la croix de saint Louis. — En vain il avait fait servir des pommes de terre sur sa table; en vain il en avait fait planter dans les carrés du jardin des Tuileries, sous ses fenêtres ; en vain il en avait envoyé des lots pour présents aux cultivateurs. « Ceux-ci les donnaient aux cochons, qui, d'un air satisfait, joignaient de petits grognements approbatifs aux recommandations
officielles. » Mais cela ne persuadait pas leurs maîtres.
Parm entier, au désespoir, continuait de voir sa plante partout dédaignée. « De quoi s'avisa-t-il? Le trait est de génie. Il planta un champ de pommes de terre aux Sablons, à la porte de Paris, et les fit cultiver avec soin. L'époque de la maturité venue, il place aux quatre coins du champ des écriteaux par lesquels est faite défense à tous de toucher à cette récolte, sous les peines les plus sévères. Des gendarmes ont charge de garder le champ nuit et -jour et de poursuivre les délinquants. Puissance merveilleuse de l'autorité I En quinze jours, toutes les pommes de terre, en dépit des gendarmes, sont enlevées, mangées, déclarées excellentes, puis, à partir de ce moment, cultivées et propagées par tout le royaume. »
La plupart de nos plantes et de nos arbres sont d'acclimatation bien plus récente qu'on ne le croirait généralement. Le rosier du Bengale ne date que du siècle dernier, la rose moussue est de 4 727 ; la rose-pompon n'a été découverte, sur une montagne des environs de Dijon, qu'en 4735. La renoncule et la rose de Damas nous viennent de saint Louis; le lilas fut apporté de Perse il y a trois cents ans. L'acacia (robinier) est de cent ans postérieur, et le patriarche de tous les acacias français, planté en 4 635 par Vespasien Robin, existe encore au Jardin des Plantes. Le marronnier d'Inde, le plus ombreux de nos arbres, est du même âge. 11 n'y a pas deux cent cinquante ans que le platane nous a été apporté d'Italie ; l'orme ne s'est bien multiplié chez nous que depuis le xvi e siècle. La laitue, le melon, les artichauts, les œillets d' Alexandrie , furent apportés d'Italie par Rabelais, pour son ami le cardinal d'Estissac» Parmi les fleurs introduites chez nous depuis cette époque, la reine-marguerite n'a paa soixante
ans; les dahlias sont d'hier. La tulipe n'est connue que depuis le commencement du xvn e siècle. Le réséda nous est venu d'Egypte et de Barbarie, il y a à peu près cent ans. La capucine, originaire du Pérou, n'a qu'un siècle et demi. Le mimulus rouge date de 4834.
Sans dire du mal des fleurs rares, j'avoue que j'aime beaucoup les fleurs communes. Et je ne puis m'empécher d'être un peu du sentiment de La Bruyère. Vous vous rappelez sa moquerie sur le fleuriste curieux ou, comme on dirait aujourd'hui, ami des curiosités:
« Le fleuriste a un jardin dans un faubourg ; il y court au lever du soleil, et il en revient à son coucher. Vous le voyez planté, et qui a pris racine, au milieu de ses tulipes, » etc.
La fleur que cet écrivain aime le mieux, c'est , pour employer son charmant langage, « Tune des grâces de la nature, Tune des choses qui embellissent le monde : un lis, une rose. »
Tel est aussi le sentiment de M. Eugène Noël. Il ne tient ni aux fleurs aristocratiques, ni aux raretés bizarres, ni aux monstruosités tapageuses. Il s'accommode, et nous aussi, des fleurs modestes. « Les plus humbles des fleurs, dit-il, nous donnent les plus précieux des fruits : le raisin, le blé'. Ainsi ce sont les humbles des humbles qui nourrissent et désaltèrent le monde. »
On voit à l'Exposition des Champs-Elysées des raisins de toute beauté provenant des serres de MM. Charmeux, horticulteurs à Thomery, près de Fontainebleau.
L'autre jour, une petite fille voulait à toute force en prendre une grappe ; la mère la retenait de son mieux, et ellemême avait visiblement l'eau à la bouche.
t On ne peut pas toucher aux grappes, ma petite fille.
— Mais les grains qui sont par terre, on peut bien les ramasser?»
Et, sans attendre une réponse, la petite ramasse les plus beaux, — diaphanes, blonds, pourprés, mielleux, * et d'un goût, à les voir, non pareil ! » — Elle portait à sa bouche sa main pleine ; la mère l'arrête *: « Fi I mademoiselle, que c'est vilain ! » et lui prenant deux ou trois grains, elle les avalé étourdiment.
Qui fut surpris? Ce fut un groupe d'oiseaux qui, voltigeant tout à l'entour, avaient compté sur ces beaux grains tombés à terre, — mais compté sans la petite fille et sans la maman.
M. Cremont, de Sarcelles (Seine-et-Oise), et M. Moreau, de Verrières (même département) , ont exposé , comme MM. Charmeux, des lots superbes de fruits forcés, bien faits pour tenter tout le monde : fraises, cerises, figues, pêches, poires, pommes, melons et ananas. On se croirait au paradis terrestre, et on sent des envies extrêmes de toucher au fruit défendu. Les hommes prennent un air hypocrite, mais les femmes laissent voir leurs dents humides entre leurs lèvres entrouvertes, et semblent de vivantes statues du Désir. On devine, on sent que les houppes papillaires de leur langue et de leur palais se dressent frétillantes, comme des petites filles à qui Ton va raconter une histoire. On reconnaît les filles d'Eve. Balzac seul aurait eu la même franchise qu'elles, et aurait laissé éclater aussi librement sa gourmandise frugivore et sa concupiscence végétale en présence de tant de beaux fruits.
Vous savez combien il aimait les fruits, si nécessaires à son corps échauffé par le travail 6t par les veilles. «Il en
consommait en quantité, — - nous dit un de ses historiens familiers, M. Léon Gozlan ; — ceux qu'on voyait sur sa table étonnaient par la beauté de leur choix et de leur saveur. Ses lèvres palpitaient, ses yeux s'allumaient de bonheur, ses mains frémissaient de joie à la vue d'une pyramide de poires ou de belles pèches. Il n'en restait pas une pour aller raconter la défaite des autres. Il dévorait tout Il était superbe de pantagruélisme végétal, sa cravate ôtée, sa chemise ouverte, son couteau à fruits à la main, riant, buvant de l'eau, tranchant dans la pulpe d'une poire de doyenné, je voudrais ajouter et causant -mais Balzac causait peu à table. Il laissait causer, riait de loin en loin, en silence , à la manière sauvage de Bas - de - Cuir , ou bien il éclatait comme une bombe si le mot lui plaisait. Il le lui fallait bien salé; il ne Tétait jamais trop. Alors sa poitrine s'enflait, ses épaules dansaient sous son menton réjoui. Le franc Tourangeau remontait à la surface. Nous croyions voir Rabelais à la mônse de l'abbaye de Thélème. Use fondait de bonheur surtout à l'explosion d'un calembour bien niais, bien stupide, inspiré par ses vins, qui étaient pourtant délicieux. »
Outre l'Exposition des fleurs, fruits et légumes, il y a celle des arts et industries horticoles : bancs, chaises, tables de jardins, kiosques, pavillons, volières; arrosoirs et jets d'eau de toutes sortes ; appareils pour chauffer les serres ; instruments pour tailler les arbres, pour écheniller; — « insecticide Vicat,— sowrmde Vicat » ; — «morto-insecto pour la destruction des insectes » (un membre de l'Académie des Inscriptions proposerait peut-être de lire : Mort-auxinsecto), mais combien morto-insecto est plus joli ! surtout avec la glose qui l'accompagne : « pour la destruction de
insectes», de peur qu'un public illettré n'eût pas compris cette dénomination savante, inventée par M. Julien : mortoinsecto !
Là sont aussi des vases, des poteries, et même de simples bouteilles, mais bouteilles loyales, jaugées et contrôlées 1 et, pour point de comparaison, en regard, ce que le fabricant appelle très-justement « les bouteilles voleuses », celles qui ont cours dans le commerce, chez les* marchands de vin, chez les restaurateurs et chez les cafetiers : « bouteilles voleuses, canettes voleuses, choppes voleuses , » dit l'écriteau, qui ~ ne corrigera personne parmi tous ces honnêtes industriels, et n'empêchera pas le public bon enfant de continuer à se laisser voler. Le public trouve de mauvais goût d'avoir l'air chiche ; et ces industriels trouvent de bon goût de l'exploiter impudemment, diminuant sans cesse la capacité des bouteilles, des canettes, des choppes, et sans cesse augmentant les prix : friponnerie en partie double.
Ceci me rappelle un autre abus signalé par M. Alexandre Weill, dans la brochure dont je vous parlais J'autre jour, Paris inhcCbitable. « Il est d'usage à Paris, dit-il , que l'on donne deux sous au garçon de café ou de restaurant ; c'est le minimum pour une seule personne. Le limonadier gagne d'ordinaire soixante pour cent sur la consommalion, il ne peut pas exister sans ce bénéfice; mais, du moins, il pourrait payer ses garçons pour servir le chaland, comme cela se pratique en Allemagne et en Angleterre ; ou bien il pourrait laisser le pourboire à ses domestiques, que l'habitué de la maison rétribue selon son plaisir et son goût. Èh bienf pas du tout ! Non-seulement il ne paye pas ses garçons, mais il partage avec eux le tronc des pourboires. Je connais des cafés et des rest
rants qui, après avoir prélevé la moitié du tronc, y laissent la somme fabuleuse dé soixante mille francs par an. Ce n'est donc pas le travailleur garçon qui gagne à cet abus, mais le cafetier. Or le cafetier vous dira qu'il ne pourrait pas payer 30, 40* et jusqu'à 60,000 francs de loyer sur le boulevard sans les deux sous de pourboire par chaland. Il vous dira, ils me l'ont dit et prouvé, que le traité de commerce conclu avec l'Angleterre, dans une intentfon de bien-être national, n'aura pas la moindre influence pour la baisse du prix des consommations dans les restaurants et les cafés, attendu que tous les bénéfices sont absorbés par le loyer. »
Il y aurait encore beaucoup à dire sur cette charmante Exposition pour quelqu'un qui serait ou ferait semblant d'être plus horticulteur que je ne suis. Mais je confesse avec humilité que j'ai toujours trop aimé les fleurs pour apprendre la botanique. Je ne la comprends que comme un prétexte à se promener dans les bois, selon ce qu'écrivait Haoy, dans une lettre à Geoffroy Saint-Hilaire : « Un cours de botanique est de l'hygiène toute pure ; on n'a pas besoin de prendre les plantes en décoction : il suffit d'aller les cueillir pour les trouver salutaires. »
J'aime la botanique jusque-là; mais, pour ce qui est de disséquer les fleurs et de leur donner de vilains noms tirés du grec ou du latin, ou pis encore,, de ceux des personnes qui les ont découvertes, j'avoue que je n'en suis plus. Qui pourrait reconnaître le chèvrefeuille des Alpes dans le Chamœcerasus xylosteon, ou le jasmin à blanche flejur dans le Nyctanthès sambac, ou encore la giroflée jaune dans le Cheiranthus ckeiri? Et voyez un peu
le bel effet que font des noms tels que ceux-ci, pris au hasard dans le livret de FÉxposition des Champs-Elysées :
Pandanus cuspidatus, Pandanus utilis,
Pinanga latisecta,
Macrophyllum chrytophyllum,
Beschortmia yuccoides,
Tupidanthus calyptrata, •
Stadtmannia Jonghii,
Ânœctochilus inter médius,
Caladium Troubetzkoii,
Carludovica palmata,
Âlonzoa IVarscewiczii,
Pincenectia tuberculata,
Curculigo sumatrana,
Bégonia Griffithii, Bégonia xantkina Reichenheimii, Bégonia
hydrocotylœfoliA iuperba, Ericà ventricosa porcellina, Pelargonium zonale inquinam, Dodecatheon Meadia, Mesemhryanthemum deltoideum, Spirœa Nicondertii, Saœe-Gothœa conspicua, Pinus Ayacahuite, Jbies Pinsapo, Àbie* Pindrow, Cneorum TYicoccon, — etc.
Voilà quelques-uns des noms agréables, faciles, harmonieux, coulants et clairs, dont le livret est émaillé. Les fleurs peuvent être fort belles, et elles le sont; mais qui diable en peut retenir les noms, et à qui ces noms peuvent-ils plaire, excepté aux parrains qui les leur ont donnés, ou bien aux érudits en us ?
Encore ceux-ci trouveraient-ils parfois que le latin de
botanique ressemble fort au latin de cuisine ou au latin de diplomatie. Ce sont trois espèces de latin cousines germaines, infiniment curieuses, et qui eussent étonné Pline le Naturaliste autant que Cicéron ou Apicius.
J'aime donc la botanique pour ses promenades; mais j'émets le vœu qu'elle soit plus humaine lorsqu'elle se mêle de baptiser ou de rebaptiser les fleurs.
31 mai 1860.
Des excitants.
L'usage des excitants et des stupéfiants de toute sorte va se répandant de plus en plus.
Je ne suis membre d'aucune Société de tempérance — américaine, anglaise ni française ; — je n'ai donc pas l'intention de prêcher contre le vin, ni contre la bière, ni contre quoi que ce soit. Je ne veux que constater un fait çt en rechercher les raisons.
Ce n'est plus seulement au vin ou à la bière, ce n'est plus seulement au café ou au thé, ou au tabac, que les hommes de nos jours demandent des excitations prétendues favorables, et qui, dans une certaine mesure, peuvent en effet n'être pas nuisibles, mais dont l'abus est trèsfuneste; non, c'est à l'alcool sous toutes ses formes, eaude-vie, rhum, absinthe, chartreuse blanche et verte; pis encore, c'est à l'opium, c'est au h&schich, que ces hommes déjà énervés demandent des excitations encore plus énervantes, des sensations inconnues et redoutables.
D'où viennent cet usage et cet abus? Quels en sont les les effets et quelles en sont les causes ?
J'indiquerai d'abord la cause générale, tenant à la nature même de l'homme dans tous les pays et dans tous les. temps» Gela suffira pour aujourd'hui, la suite viendra un autre jour,
Que l'homme est un animal mélancolique
L'homme, composé d'esprit et de matière, s'est défini lui-même c animal raisonnable. » Doué en effet de raison, et en même temps de passion, par l'une entrevoyant les problèmes insolubles de son origine, de sa destinée, du monde, de la cause première, par l'autre emporté dans le flot des instincts et des sensations, et, du milieu de ce torrent des réalités éphémères, levant les yeux vers l'infini de l'espace et de la durée, vers l'absolu plein de mystère, si l'homme est un animal raisonnable, il est aussi, par cela même, un animal mélancolique.
(Jn a prétendu de notre temps que la mélancolie était un sentiment moderne. « A très-peu d'exceptions près, a dit Charles Nodier, les anciens ne paraissent pas avoir connu la mélancolie. » Victor Hugo a exprimé la même idée.
Je montrerai que ces exceptions né sont pas si rares. Ce sera, si vous le voulez, comme une anthologie, ou comme un album des mélancoliques de l'antiquité. Feuilletez-le, si vous n'avez rien de mieux à faire. Autrement, si le monde antique vous ennuie, laissez cela et attendez que nous revenions au monde actuel.
La mélancolie existait dès la plus haute antiquité. La mélancolie est née avec l'homme, et elle s'est développée en même temps que sa raison.
Vous connaissez le vieux proverbe de l'Inde : « Il vaut mieux être assis que debout, couché qu'assis, mort que pouché. » Quoi de plus mélancolique?
Dans le théâtre des Indiens, comme dans celui des Chinois, la rêverie se répand à grands flots à' travers Faction dramatique. A chaque instant apparaît, dans leur poésie comme dans leur pensée, Yama, le dieu de la mort, portant sur sa tête une couronne, et une fleur dans ses cheveux ; dans sa main droite est une massue, et il est monté sur un buffle.
Alexandre, demandant à un gymnosophisle (c'est le nom que les Grecs donnaient aux brahmes, à cause de leur vie ascétique et de leur nudité, même au cœur de Thiver) — Alexandre lui demandant : « Quelle est la plus forte de la vie ou de la mort? — La vie, répondit le brahme, puisqu'elle porte tant de maux. »
Et comment le peuple indien, toujours conquis, n'aurait-il pas été toujours mélancolique?
La mélancolie des Arabes se montre assez dans le Livre de Jôb, qui est une légende de leur pays. Cet étrange poëme n'est qu'un long désespoir :
a L'homme, né de la femme, Vit peu de jours et est rassasié de trouble ; » Comme une fleur à peine éclose on le coupe, » Il fuit comme une ombre et n'a aucune durée...
. » Quand j'ai appelé le tombeau mon père, £t la pourriture ma mère et ma sœur,
» Où serait donc mon espérance?
Mon espérance , qui peut la voir P
» Elle est descendue aux portes de l'enfer,
Si du moins dans la poussière on trouve le repos !. . . * »
1 Le Livre de Job, traduit de l'hébreu par M. Ernest Renan. Paris, Michel Lévy frères.
UEcclésiaste n'est pas moins désespéré que Job : « Vanité des vanités, dit-il, et tout est vanité... La mort des hommes est la môme que celle des bêtes... Voyant les larmes des innocents, et que pefsonne ne les consolait, j'ai trouvé les morts plus heureux que les vivants, et j'ai trouvé plus heureux que les morts celui qui n'était pas né. »
Ainsi le problème de la destinée humaine — de la naissance, de la vie, de la mort, — cette triple question terrible, d'où venons-nous? que sommes-nous? où allons-nous? source principale de toute mélancolie, ne préoccupait pas moins les Hébreux que tes Arabes et que les Indiens.
La Bible tout entière serait là pour l'attester, depuis la Genèse et le pâtre Jacob, aux mystérieuses extases sous le ciel plein d'étoiles, jusqu'aux douces tristesses de Tobie et de Ruth ou aux désolations de Jérémie; depuis la veillée funèbre du Jardin des Oliviers et la sublime passion du Calvaire jusqu'aux Visions apocalyptiques de l'île de Pathmos, dans lesquelles l'apôtre voit passer la Mort sur son cheval pâle, et tomber comme des figues les étoiles du ciel.
Les étoiles tombaient comme des figues vertes, Et le ciel se roula comme un grand parchemin.
Et ce livre dont il nous parle, ce livre qui cause de l'amertume dans la bouche et dans les entrailles de celui qui l'avale, qu'est-ce, sinon le livre de la vie?
Passant de la Bible à Homère, et de la poésie orientale à la poésie grecque, on retrouverait partout et toujours le sentiment mélancolique.
« Entre tous les êtres qui respirent et marchent sur la
terre, il n'y en a point de plus lamentable que l'homme. » Telles sont les paroles que le plus grand des poètes fait prononcer à Jupiter, père des hommes et des dieux. Et il les fait répéter par Ulysse, le plus sage de tous les mortels.
Aussi ne doit-on pas s'étonner de rencontrer dans Y Iliade le premier héros mélancolique de la poésie païenne, le personnage de Bellérophon :
« Alors, voyant que tous les dieux le haïssaient, dit le poète, Bellérophon s'en allait seul, errant dans les plaines de la Lycie, rongeant son cœur, évitant les sentiers des hommes... »
La Fontaine avait ce passage dans la mémoire quand il a parlé de son ours, autre personnage mélancolique :
Certain ours montagnard, ours à demi léché, Confiné par le Sort dans un bois solitaire, Nouveau Bellérophon, vivait seul et caché...
Hésiode ne trouve pas des accents moins lugubres que ceux d'Homère pour déplorer la tristesse de la vie humaine : « Les maux, — dit le poète des Travaux et des Jours, — pleine en est la terre, pleine en est la mer ! »
Les poètes tragiques parlent de même. Eschyle, « l'âme vêtue de deuil », pour employer une de ses expressions, tient le même langage que Job. « La race mortelle roule des pensées éphémères ; l'ombre de la fumée est moins fugitive. »
Que dit YAjax de Sophocle? Même chose. « Je vois bien que nous ne sommes rien, nous tous qui vivons, que fantômes et ombres vaines. »
Que chante le chœur dans Œdipe roi? t générations
des mortels ! que votre existence est un néant à mes yeux ! » — Et celui à'OEdipe à Colorie, qui résume la légende de Silène et de Midas : « Ne pas naître, bonheur ineffable ! Et le plus grand bonheur ensuite est de retourner vite de la vie à la mort. »
Tout le monde connaît le mot de Pindare : « Nous vivons un jour. Qu'est-ce que vivre? qu'est-ce que ne pas vivre? L'homme est une ombre en rêve. »
Si, au lieu des poètes, on prend les philosophes, en voici deux, dont l'un, en présence de la destinée humaine, pleure toujours, et l'autre rit sans cesse, et le rire du second semble plus triste encore que les pleurs du premier.
La vie humaine ne paraît à Heraclite qu'une longue mort; partout des funérailles, la terre toujours béante, vaste champ de sépultures ; voilà pourquoi il pleure. Et aussi parce que, dans l'âme humaine non plus que dans les choses extérieures, rien n'est fixe ni stable, et tout s'écoule, comme des eaux courantes, «r- Et la parole^du philosophe païen se rencontre ici avec celle de Bossuet citant le livre des Rois; c'est ainsi que, sur celle pensée funèbre, la littérature profane donne la main à la littérature sacrée. — Il pleure enfin parce qu'il s'est vainement cherché lui-môme, parce qu'à sps yeux la pensée humaine n'est qu'un jeu d'enfants. « La plus belle des guenons, ditil, est laide comparée à la femme; et le plus sage des hommes, comparée Dieu, n'est qu'une guenon. »
Démocrite, de son côté, négligeant les affaires ordinaires de la vie, parcourt le monde, et le trouve si plein de ridicules et de folies, qu'il 1e prend en pitié, se met à rire, à rire jusqu'à ce qu'il en meure. « L'homme tout entier» dès sa naissance, dit- il, n'est qu'une maladie»» parce qtts l'homme est livré à l'incertitude et à la mort,
Stobée donne, sous le nom d'Àristote, une définition de l'homme que ni Démocrite ni Heraclite n'eussent démentie. « Qu'est-ce que l'homme? Un modèle dfe faiblesse, la proie de l'occasion, le jouet de la fortune, une image d'instabilité, une balance d'envie et de malheur; en résumé, flegme et bile. » Que ce dernier trait physiologique est terrible ! — D'une manière analogue, les Anglais, esprits encore plus positifs qu'Àristote, au lieu de dire mélancolie, nom poétique et par là dangereux, disent tout simplement spleen (c'est-à-dire rate), avec aussi peu d'illusion et de grâce que, pour papillon, ils disent mouche à beurre.
Courons des philosophes aux historiens. Lisez dans Hérodote la conclusion si touchante et si triste de l'histoire de Cléobis et Biton, à propos de celle de Solon et Crésus. Voyez, au cinquième livre du même historien, les Thraces pleurant sur l'enfant nouveau-né et poussant des cris de joie dans les funérailles. Que dire des larmes de Xerxès ? Qui ne ies admirerait avec saint Jérôme ? Laissons le grand orateur chrétien compléter le grand historien grec.
Saint Jérôme donc rappelle, d'après Hérodote, que Xerxès, le grand roi, étant monté sur une colline pour contempler le déploiement de son armée, composée d'un nombre infini de nations, se mit à pleurer en la regardant ; et, comme on lui demandait ce qui le faisait pleurer, répondit : « Je pleure parce que, dans cent ans d'ici, de tant d'hommes que je vois, pas un ne sera en vie. »
«-Oh! si nous pouvions, ajoute saint Jérôme, monter sur une tour tellement élevée que du sommet nous découvrissions toute la terre sous nos pieds (cosmographie du temps, conforme aux idées bibliques et homériques), c'est alors que nous verrions les ruines et les misères qui pèsent sur ce monde, les nations détruites par les nations, les
homme&massacrés, ou tourmentés, ou traînés en esclavage ; d'autres noyés dans la mer; ici des noces, là des funérailles; les uns regorgeant de richesses, les autres réduits à la mendicité; enfin non-seulement l'armée de Xerxès, mais encore tous les habitants de la terre, en vie dans ce moment, et, dans quelque temps, morts 1 »
Quel accord entre les écrivains profanes et les écrivains sacrés 1 Quel concert de lamentations 1... Est-ce assez de mélancolie ?
Parcourrons-nous aussi les écrivains latins, pour achever, au moins sommairement, l'anthologie de la tristesse humaine depuis les temps les plus anciens jusqu'à nos jours? Chez les Latins comme chez les Grecs, c'est toujours le même chant lugubre ou ironique sur les misères ou sur la brièveté de la vie ; c'est toujours le mystère de notre destinée, projetant son ombre jusque sur nos joies, omnia suffuscans mortis nigrore, dit le poëte Lucrèce, qui. au sein de la volupté, trouve encore la mélancolie et s'écrie :
. . . , Même parmi les fleurs,
Quelque chose d'amer monte et glace nos cœurs.
Surgit amari aliquid quod in ipsis floribus angit.
De quels vers éclatants, mais éclatants à la manière
d'une torche funèbre, ce grand poëte salue l'homme à sa
naissance ! « Comme un naufragé rejeté par la tempête,
l'enfant, au moment où la Nature avec effort l'a poussé
\ hors du sein de sa mère à la lumière du jour, gît sur la
, terre, nu, sans parole, privé de tout moyen de vivre, et
remplit les lieux d'alentour de son vagissement lugubre,
' comme s'il devinait tout ce que la vie lui garde de maux à
traverser I »
Pline le Naturaliste n'est pas moins amer que Lucrèce ; le savant parle comme le poêle : « L'homme, en naissant, est jeté nu sur une terre nue, livré dès cet instant aux cris et aux pleurs. Seul de tant d'animaux, il répand des larmes, et cela sitôt qu'il respire. Le rire, môme précoce, même hâtif, n'est donné à nul être humain avant son quarantième jour. A ce douloureux essai qu'il fait de la lumière s'ajoute la souffrance des liens dont on serre ses membres, liens que ne connaissent pas les brutes. Né sous de si heureux auspices, le voilà pleurant, étendu, pieds et mains liés, lui qui doit commander à tous les animaux 1 II commence sa vie par des supplices, et pour un seul crime, celui d'être né. »
Horace, l'épicurien, cherchant à s'étourdir sur le problème de la vie, ne perd jamais de vue, dans ses chansons, l'idée de la mort : « Le vin chasse les soucis rongeurs, appelons Bacchus à notre aide... Pendant que ta jeunesse fleurit, cueille les roses ; couronnes-en ton front, avant qu'elles se fanent... Ne cherche pas à connaître ce que sera demain ; ne diffère pas jusqu'à l'autre année tes jouissances; cueille ce jour, carpe diemî Pendant que nous parlons, la vie jalouse fuit. »
Perse, le stoïcien, qui devait mourir jeune, parle comme l'épicurien Horace : « Jouis de la vie ! Cueillons le plaisir ! Nous n'avons que ce moment d'existence; bientôt tu seras cendre, vain nom, vaine ombre ! »
Avant ces deux poètes païens, l'auteur, quel qu'il soit, du livre de la Sagesse, attribué à Salomon, n'avait-il pas I dit de même :« Allons 1 jouissons de la vie aussi long- I temps que nous le pourrons. » — Et dans les Perses \ d'Eschyle, l'ombre vénérable du roi Darius ne sort-elle pas de son tombeau tout exprès pour donner aux Perses,
ses anciens sujets , un conseil semblable : Jouissons vite, la vie est courte l
Sur ce point donc, épicuriens ou stoïciens, profanes ou sacrés, vivants ou morts, tous se rencontrent, sont unanimes. Soit qu'on dise comme les uns : La mort vient vite, jouissons de la vie, soit qu'on dise comme les aulres : La vie nous échappé, pensons à la mort, le fait où l'on revient toujours est identique; et ce fait est celui que les Trappistes, occupés à creuser leur tombe, ne cessent de se rappeler l'un à l'autre : « Frère, il faut mourir 1»
Ainsi c'est vers la mort que tout regarde. Et qu'est-ce enfin que cette mort, objet de toutes les pensées? Mais il faut demander d'abord, comme tout à l'heure Pindare : Qu'est-ce que la vie? Ou bien il faut dire avec un autre poète, mademoiselle Louise Bertin :
Si la mort est le but, pourquoi donc sur les routes, Est-il dans les buissons de si charmantes fleurs ; Et, lorsqu'au vent d'automne elles s'envolent toutes, Pourquoi les voir partir d'un œil mouillé de pleurs?
Si la vie est le but, pourquoi donc sur les routes, Tant de pierres dans l'herbe et d'épines aux fleurs , Que, pendant le voyage, hélas ! nous devons toutes Tacher de notre sang et mouiller de nos pleurs?
Sans parler des élégiaques latins, qui nous fourniraient trop d'exemples, Virgile, ce tendre génie, « ce paysan de Mantoue, avec sa timidité de vierge et ses longs clieveux rustiques », a des teintes d'une mélancolie rêveuse et d'une passion voilée qui déjà se pourraient nommer chrétiennes. Victor Hugo l'a bien senti et bien rendu en ces beaux vers:
Dans Virgile parfois, Dieu tout près d'être un angç, Le vers porte à sa cime une lueur étrange.
C'est que, rêvant déjà ce qu'à présent on sait, Il chantait presque à l'heure où Jésus vagissait ; Cegt qu'à son insu même il est une des âmes Que l'orient lointain teignait de vagues flammes; C'est qu'il est un des cœurs que déjà sous les cieux Dorait le jour naissant du Christ mystérieux.
En voilà assez, trop peut-être, pour prouver que le sentiment mélancolique existait dès l'antiquité. Étant l'un des nobles attributs de l'bumanité, il s'est développé avec elle, et est par conséquent devenu plus intense chez les modernes. Le christianisme a contribué à le généraliser et à l'approfondir. « Sous le christianisme, dit M. Michelet, le moyen âge tout entier devient un Virgile. »
Le Stagyre de saint Chrysostome, analysé avec tant de finesse et de fermeté par M. Saint-Marc Girardin, ce Stagyre dont la maladie est Yathymia, le découragement, l'épuisement de l'àme, est, à certains égards, l'aïeul d'Hamlet; et Hamlet, à son tour, est parent de Pascal par sa folie mélancolique : Pascal est un Hamlet janséniste. Toutes ses pensées roulent aussi sur le to be, ornot to be. — Chose plus singulière et moins remarquée : la fin du grand monologue de Figaro, s'élevant presque à la hauteur de celui d'Hamlet, atteint, peu s'en faut, à la même puissance de mélancolie, et cela dans une œuvre comique, t Pourquoi ces choses, et non pas d'autres? Qui les a fixées sur ma tête?... » — On sait que la mélancolie de Molière égalait celle de Shakespeare. La grande âme d'Alceste est sœur de celle de Jacques, ce héros bizarre et touchant de la comédie Comme il vous vlaira. Vous vous rappelez la
scène où Jacques survient au milieu d'une chanson ; en voyant son air sombre, le chanteur s'arrête... jacques : « Continuez, je vous prie, continuez.
amiens : Cela vous rendrait mélancolique, monsieur Jacques.
Jacques : Tant mieux! Continuez, je vous prie, continuez. Je puis sucer la mélancolie d'une chanson comme une belette un œuf. Continuez, je vous prie, continuez. *
Et le dialogue de Jacques avec Rosalinde, au commencement du quatrième acte.
De Hamlet et de Jacques le mélancolique descendent le Manfred et le Lara de Byron, comme du Saint-Preux de Rousseau descend le Werther de Gœthe. Et de tous ceuxlà procèdent à leur tour le René de Chateaubriand, l'Ober» man de Sénancour, le Joseph Delorme de Sainte-Beuve, la Lélia de George Sand, le Chatterton d'Alfred de Vigny, une grande partie des poésies de Lamartine, d'Alfred de Musset et de Victor Hugo.
La mélancolie est de tous les temps, non-seulement en littérature, mais en réalité; elle est le tonds de l'âme humaine, fonds qui s'accrott h, mesure qu'elle s'élève. Voir de plus haut, c'est souffrir davantage, c'est approfondir les problèmes dont les bornes reculent toujours; plus l'horizon est étendu, plus il estsombre, plus on s'y perd. «Tous les hommes d'un esprit distingué, -~ dit Aristote, cité par Cicéron, — sont mélancoliques. » Aristoteles quidem ait ormes ingeniosos melancholicos esse. Mais ce ne sont pas seulement ceux-là, ce sont tous les hommes en général qui, même à leur insu, sont envahis par cette inexorable tristesse.
En vain le travail, l'amitié, l'ambition, l'amour, les affections de la famille et du foyer arrachent l'homme par
moments à cette maladie naturelle ; plus souvent encore la fatigue ou l'insuccès, les déceptions, les désenchantements ou la perte des êtres chéris ne font que nous replonger plus profondément dans cet abîme de mélancolie. La vie elle-même et ses conditions nécessaires, la peine de ce que nous faisons, l'inquiétude de ce que nous ne faisons pas, nous accablent; et nous péririons, si l'étourdissement de la lutte incessante et la nécessité d'aller toujours ne nous sauvaient de nos pensées.
Quelques-uns concluent comme les Indiens, dont j'ai, en commençant, rappelé le proverbe.
Voici, par exemple, une nouvelle secte religieuse, établie à quarante milles de New- York, qui se propose pour idéal l'extinction complète de la race humaine, non pas violemment et en se tuantlesuns les autres, mais en se condamnant à un célibat perpétuel. Ils se nomment la secte des Stériles.
Ils croient que l'homme est né méchant, et que moralement il n'est pas perfectible. Ils trouvent, disent-ils, dans la Bible, des preuves à l'appui de cette croyance. Il leur semble impossible d'admettre que l'homme soit fait à l'image de Dieu, et sont, au contraire, persuadés qu'il est toul entier l'œuvre du démon.
D'un autre côté, ils mettent en balance les rares instants de bonheur qu'on peut avoir sur la terre avec tous les chagrins qui sans cesse nous accablent, avec les souffrances physiques auxquelles l'homme est toujours en butte, et il leur semble, tout compte fait, que la vie n'a rien de fort agréable. Ils osent penser qu'il vaudrait mieux n'avoir jamais été que d'être à ce prix. Si on leur objecte que cette vie n'est qu'un temps d'épreuve, et que Dieu punit les mauvais et récompense les bons, ils répondent qu'ils ne se
croient pas en droit de faire subir cette épreuve à ceux qui pourraient bien ne pas naître avec les vertus nécessaires à leur salut. Ils ne veulent donc pas prendre sur eux de mettre personne au monde.
Les gens qui composent cette secte sont hospitaliers; les étrangers qui passent chez eux sont logés et nourris gratuitement aux frais de la communauté ; mais ne comptez pas sur le concours des Stériles pour vous sauver d'un danger qui menacerait votre vie : ils vous laisseraient bien vous noyer, vous brûler ou vous pendre, sans étendre la main pour vous secourir; car ils croiraient vous mettre au monde s'ils vous rappelaient à la vie, et ils veulent, avonsnous dit, l'extinction de la race humaine. Ils ne font rien pour détruire l'existence qu'ils tiennent de Dieu, mais ils se croient en droit de ne rien faire pour la conserver. On ne dit point cependant que, pour être logiques, ils aient eu l'idée de commencer par se laisser mourir de faim : ils ont l'inconséquence de vivre fort agréablement.
Ils possèdent un établissement magnifique, sur un point culminant, dans un site enchanté, d'où l'on découvre un des plus splendides panoramas de la nature. D'un côté est situé le bâtiment où demeurent les hommes; sur le côté opposé s'élève celui qui sert de refuge aux femmes. Les hommes et les femmes ne se rencontrent qu'au, temple et à l'heure des prières. Les sectaires cultivent eux-mêmes la terre et font tous les travaux des champs en habit noir et en cravate blanche.
S'il advient que quelques-uns se rendent coupables d'infraction à leur vœu de célibat, ils sont aussitôt renvoyés de la congrégation. Toutefois, et comme leur doctrine prêche l'indulgence envers les faiblesses humaines, ils facilitent aux coupables leur rentrée dans le monde
en leur faisant don d'une assez forte somme d'argent. On cite des personnes indélicates qui ne se sont enrôlées dans la secte des Stériles que pour en violer la loi et percevoir la prime accordée aux coupables.
L'homme donc, étant un animal mélancolique, a essayé de réagir contre cette tristesse naturelle. Accablé des fatigues et des soucis de chaque jour, soumis non-seulement aux peines physiques comme tous les êtres animés, mais encore à des peines morales résultant du don de l'intelligence qui lui a été accordé, il a cherché tous les moyens de se distraire de ses douleurs et de ses inquiétudes, d'y échapper, ne fut-ce que pour quelques instants.
Il a même voulu, en quelque sorte, se consoler par avance des maux et des soucis qui pourraient survenir, et faire provision d'humeur légère en vue des tristesses possibles. C'est pour cela qu'il a eu recours à toutes les substances proprés à le mettre dans une disposition heureuse.
De là, chez les différents peuples, l'usage des excitants de toute sorte : vin, bière, hydromel, cidre, lait de jument aigri, café, chocolat, thé, alcool et ses modifications diverses ; de là aussi les stupéfiants : lotos et népenthès, dont parle Homère ; opium, tabac, haschisch; auxquels on pourrait ajouter les anesthésiques, éther, chloroforme, destinés à supprimer la douleur, comme les autres à créer la joie; — sans parler des aliments et des condiments propres à accélérer la circulation générale du sang, de la bile, de tous les fluides du corps humain, à stimuler la
digestion et touteà les fonctions de l'économie, à donner enfin à tout l'organisme une impulsion plus vive et plus rapide : venaisons, truffes, — sel, poivre, piments, moutarde, pickles, — glaces, 6orbets, — fromages et putréfactions de toute espèce, — sortes de levains jetés dans notre lourde pâte pour la faire un peu fermenter ;' — sans parler encore des parfums et de tout le règne aromal ;
— sans parler enfin des excitants de l'ouïe, de la vue et du toucher, comme de l'odorat et du goût. Car l'homme veut par tous ses organes jouir ou se consoler de la vie, étendre le domaine de ses sensations, pour échapper à sa pensée, ou pour la- varier et l'accroître ; en un mot, sortir, par tous les moyens, des lourdes ténèbres de la vie commune et journalière, s'envoler hors du monde réel dans l'imaginaire et dans l'idéal.
De sorte que, dans les vices mêmes de l'homme, se retrouve le goût de l'infini. Il se trompe de route, à la vérité, il veut aller en haut et va en bas; mais c'est encore une cause spiritualiste qui sourdement le sollicite, même en ses erreurs matérialistes ; et, s'il se laisse aller à rechercher quelques passe-temps sans noblesse, chose singulière ! il y est poussé par un des plus nobles attributs de sa nature : la mélancolie. Un de nos grands poètes Ta bien dit:
Quand l'âme a soif, il faut qu'elle se désaltère, Fût-ce dans du poison 1
A défaut des saintes ivresses, qui ne sont pas données à tous, mais à un petit nombre et pour bien peu de temps,
— à défaut de l'ivresse du cœur, qu'on appelle amour, par laquelle tout s'illumine et s'enchante, — à défaut de l'ivresse de l'esprit et de l'âme, — enthousiasme, foi,
poésie, — par laquelle tout s'embellit et s'exalte, on essaie de se faire d'autres ivresses, que M. Charles Baudelaire, dans un livre nouveau, appelle des Paradis artificiels * ; on y cherche tristement la joie, pour se redonner le goût de vivre.
Le vin est le plus ancien des excitants dont on se soit avisé ; il est resté le plus usité et le moins nuisible ; quelques-uns disent même le plus salutaire : cela dépend du tempérament et de la dose.
Pline nous apprend que, chez les Grecs, le vin trois et quatre fois cuit par le soleil se nommait bios, vie : n'estce pas déjà, chez les anciens, notre nom moderne, eaude-vie?
Le grave Eschyle chante « la joie de la vigne. » Anacréon en remplit ses chansons, que reprend et redit Horace. Les poètes de tous les pays et de tous les temps célèbrent à l'envi les louanges du vin.
Hippocrate, père de la médecine, permet l'ivresse une fois par mois. Le législateur Solon non-seulement la permet une fois par mois, mais la prescrit. Un médecin contemporain de Montaigne était du même avis qu'Hippocrate et Solon, comme on le voit par ce passage des Essais : « J'ai ouï dire à Sylvius, excellent médecin de Paris, que, pour garder que les forces de notre estomac ne s'apparessent [ne deviennent paresseuses), il est bon, une fois le
* Les Paradis artificiels, Opium et Haschisch, par Charles Baudelaire. Paris, Poulet-Malassis et de Broise.
mois, les éveiller par cet excès, et les piquer pour les garder de s'engourdir. Et orf écrit que les Perses, après le vin, consultaient de leurs principaux affaires... »
Platon défend de boire du vin avant dix-huit ans et de s'enivrer avant quarante. Les Stoïciens conseillaient l'ivresse de temps à autre pour relâcher l'âme. Socrale s'entendait à boire, comme à toute chose, selon le moment et l'occasion. La vertu de Caton l'Ancien, iyms dit Horace, fat souvent échauffée de vin.
Narratur et prisci Calonis Sœpe mero caluisse virtus.
Ce que Jean-Baptiste Rousseau traduit ainsi :
La vertu du vieux Caton, Chez les Romains tant prônée, Était souvent, ce dit-on, De falerne enluminée.
Combien de poètes et d'orateurs durent au vin leurs inspirations 1 C'est Horace encore qui l'avoue :
Fecundi calices quem non fecere disertumî
« Coupes fécondes, à qui ne versez-vous pas l'éloquence ! »
Prenons garde seulement de nous inspirer trop.
« Si la pensée, dit Sheridan, est lente à venir, unv de bon vin la stimule, et, quand elle est venue, un de bon vin la récompense. »
Mais, à force de stimuler et de récompenser, on va dt,
l'usage h l'abus ; et Sheridan lui-même en fut un triste exemple.
Hoffmann, Fauteur des Contes fantastiques, usa et abusa flu vin comme Sheridan. Il fait, en maint endroit, l'éloge de l'ivresse : « Ce n'est pas, dit-il, que l'on conçoive alors des pensées plus sublimes ; mais je suis tenté de comparer mon esprit dans cet état à une roue de moulin qu'une rivière gpnflée fait tourner plus vite; de même les flots de vin poussent plus violemment nos rouages intérieurs. »
Mais ces. rouages, à force d'être poussés avec violence, sont bientôt usés et rompus. Plusieurs écrivains de ce temps-ci qu'on pourrait nommer, — deux en France, un en Amérique, — ont payé d'une mort prématurée l'abus des excitants de toute espèce. Un autre, sans mourir jeune, a terriblement expié des excès pareils : c'est l'Anglais Thomas De Qùincey, le mangeur d'opium, selon le nom qu'il se donne lui-même. M. Charles Baudelaire, dans la seconde partie du même volume, nous traduit quelquesuns de ses écrits, les abrégeant tour à tour et les commentant avec une grande richesse * .
Voltaire, malgré l'abus qu'il faisait du café, mit quatrevingt-quatre ans à mourir. Fonteneile en avait mis cent. Balzac, l'auteur de la Comédie humaine, y mit, hélas! bien moins de temps.
Le docteur Réveillé -Parise, dans un livre intéressant et curieux 2 , cite divers excitants singuliers, employés par des hommes livrés aux travaux de l'esprit : « Turgot ne travaillait bien que quand il avait largement dîné. Pitt ne
1 Confessions of an Engtish opium eater, — Suspiria de profundis, etc. Ibidem, * Physiologie et Hygiène des hommes livrés aux travaux de l'esprit.
mangeait jamais que chez lui, et sa table était frugale ; seulement, lorsqu'il avait une affaire importante à discuter, il prenait, dit-on, un peu de vin de Porto avec une cuillerée de quinquina. Addison parle d'un avocat qui ne plaidait jamais sans avoir dans la main un bout de ficelle, dont il serrait fortement un de ses pouces pendant tout le temps que durait son plaidoyer. Les plaisants disaient que c'était là le fil de son discours. Le docteur Shapman rapporte qu'un avocat célèbre de Londres se faisait appliquer un vésicatoire au bras chaque fois qu'il avait une affaire im portante à plaider. . . »
Les peuples à qui la vigne était refusée essayèrent de suppléer au vin par d'autres boissons fermentées, de grains ou de fruits, telles que la bière ou le cidre; ou par des infusions de végétaux excitants, tels que le thé.
Ce serait un piquant chapitre de l'histoire physiologique que l'étude du earactère des peuples d'après leurs diverses boissons. Dis-moi ce que tu bois, je te dirai qui tu es.
On pourrait ajouter : Dis-moi comment tu bois. Car chaque peuple boit à sa manière : tel beaucoup, et sans goût; tel peu, et avec goût; tel gaîment, et tel tristement.
«En Allemagne, ditStahl, vous n'êtes gris que trois jours après avoir bu.
» Les vins allemands vous font taire. Les vins français vous font parler.
» On s'aperçoit qu'un Allemand a bu— à son silence.»
H y aurait lieu, dans le chapitre dont je parle, d'étudier
ensuite comme quoi, entre les diverses boissons d'un même peuple, il s'établit en quelque sorte un système de compensations. Si, par exemple, les lourdes viandes froides, bœuf, porc, arrosées d'ale ou de porter, composent la partie épaisse, matérialiste, du régime diététique de l'Angleterre, ne pourrait-on pas dire en revanche que le thé en est la partie quasi-spiritualiste ? En effet, si le thé, lorsqu'il est mal choisi et mal préparé, comme chez d'autres peuples mauvais imitateurs du peuple anglais, n'est qu'une affreuse potion pharmaceutique, au contraire chez les Anglais, choisi, préparé avec soin, il donne à leur système nerveux une excitation intellectuelle infiniment supérieure à l'excitation toute sensuelle du café ou du chocolat. Ainsi le thé contre-balance le porter, le gin et toute l'artillerie alcoolique, dont les femmes mêmes font à Londres un si effroyable abus dans ces innombrables débits de spiritueux qu'on nomme public houses.
On pourrait ajouter, à la louange du thé, qu'il est pour la famille anglaise, — et aussi pour la famille russe, — l'occasion, le centre des affections douces de la maison et du foyer. Soir et matin, le thé réunit la famille, dispersée le reste du jour, groupe les enfants autour des parents. L'habitude, le tour ordinaire de la vie les saisit insensiblement, les façonne et les moule aux vertus domestiques. La théière d'une famille anglaise, le samovar d'une famille russe, versent avec le thé les affections saines, les sentiments d'union et d'amitié. Pour l'étranger indifférent, profane, ce qui coule de là n'est que de l'éau chaude ou une triste tisane ; pour eux, ce qui coule de là, c'est d'abord cette excitation intellectuelle, légère et noble, par laquelle on sent qu'on vaut davantage et qu'on est élevé à des hauteurs nouvelles; et puis, ce sont surtout ces sen-
timents d'union, de douceur, de tranquilles vertus. Le thé a, dans ces pays-là, une sorte d'influence morale, et Ton pourrait écrire l'éthique du thé.
Le thé est donc un des plus nobles excitants, peut-être même le plus noble de tous. Le vin ne lui est supérieur que par la gaîté qu'il produit, chez les Français du moins, et par la sociabilité qu'il développe. Si le thé fait fleurir les vertus domestiques, le vin excite les vertus sociales ; il nous met des larmes dans les yeux pour les malheurs de nos semblables, et des rires aux lèvres pour nos propres maux. Qui sait si ce n'est pas de laque vient l'insouciance, parfois infiniment trop prolongée, de notre nation? S'il en était ainsi, le vip produirait donc beaucoup de bien et beaucoup de mal.
H. Hichelet, dans son dernier volume, le met de compagnie avec le café, le tabac et l'opium, et les qualifie durement» Au xvn e siècle, dit-il, « les quatre ministres du diable, vin, café, tabac, opium, donnèrent le goût des plaisirs solitaires, des ivresses non partagées », etc.
Je réclamerais du moins pour le vin, qui, pris avec mesure, ne me parait pas mériter cet anathème. J'abandonne volontiers les trois autres ministres du diable, et je remplace le quatrième par le haschisch, pçince des noirs mystères.
H. Hichelet, dans un autre livre, flétrit avec justice l'alcool. L'alcool, en effet, sous toutes ses formes, si multipliées de nos jours, est l'excitant le plus funeste et le plus ignoble de tous. Il verse à la foule l'abrutissement. Rien n'est plus hideux, à Londres surtout, que de voir des multitudes de femmes, debout, J}êle-môle avec les hommes, à tous les comptoirs des public houses, absorbant des quantités énormes de gin, de brandy, de sherry, le teint
en feu, les yeux dilatés par l'ivresse, belles d'ailleurs et jeunes, avec d'épais cheveux d'un blond clair ou doré, qu'on prendrait pour de la soie vierge, débordant de dessous leur chapeau, car à Londres elles vont toujours en chapeau, fussent-elles nu-pieds.
L'âme baisse par l'alcool, l'esprit baisse par le tabac. Le cigare a tué la conversation. La nicotine est un des plus violents poisons qui existent. Vous vous rappelez l'affaire Bocarmé : un chimiste juré était parvenu, pour les besoins de la cause, à reconstituer une petite partie de nicotine extraite des entrailles de l'homme empoisonné ; après avoir expliqué comment ce poison produisait sur la langue la sensation d'un feu rouge, il voulait en faire goûter aux jurés, et s'étonnait que pas un ne tendit la langue. Eh bien 1 les fumeurs de cigares absorbent avidement chaque jour des doses considérables de ce poison. S'ils résistent, c'est comme Mithridate avec ses drogues ou comme madame de Brinvilliers avec son bâton.
Ainsi de toutes parts les excitants triomphent, et la matière prend le dessus. Comme les sauvages, nous sommes domptés par l'eau de feu et par la nicotine ; les Chinois et les Turcs le sont par l'opium ; les Arabes par le haschisch. Mahomet leur défend le vin : qu'importe, si le haschisch règne et gouverne? L'Oriental cherche par tous les moyens à se procurer l'ivresse et l'extase : les fakirs font de l'hypnotisme en regardant fixement leur nombril. L'Occident est en voie d'imiter l'Orient : où cela nous mènera-t-il?
L'opium est, après le vin, l'excitant le plus usité sur le globe terrestre. Un journal donnait récemment des chiffres
effroyables de là quantité d'opium absorbée annuellement en Chine. Quoique l'entrée de cette denrée délétère n'ait pas cessé d'être interdite dans le Céleste-Empire, elle n'envahit pas moins tous les marchés. Réservée d'abord aux seuls mandarins, qui en usaient pour eux et leurs amis comme d'un objet de luxe et de fantaisie, elle s'est répandue peu à peu parmi lés riches, et enfin jusque dans le peuple. Toutes les classes de la société chinoise ont pris goût à ce poison. Les femmes mômes de l'empereur se sont aussi JaiSsé tenter. Le gouvernement désormais serait impuissant à arrêter ce qui est devenu une habitude, une nécessité.
Quant aux mandarins, les droits d'entrée qu'ils prélèvent à leur profit sur l'opium sont trop considérables pour qu'ils ne mettent pas leurs soins à en faciliter la vente, tout en ayant l'air de s'y opposer légalement. Dans toutes les villes de l'empire on voit des maisons patentées où l'opium se débite et se fume (en Chine comme en d'autres pays civilisés, la loi est faite pour être violée). 11 suffit de faire des présents aux mandarins et aux tao-taï.
Les tabagies à opium (si l'on nous passe cette catachrèse) sont généralement tenues par des femmes de mauvaise vie. Ces établissements, tristes à, voir, sont d'affreux bouges à peine éclairés. Sur les tables, placées au milieu de la salle, sont disposées des pipes à longs tuyaux et de petites broches ou pinces qui servent à prendre les boulettes d'opium qu'on chauffe légèrement avant de les introduire dans les pipes. A l'entour, on voit des espèces d'alcôves en bambou, où sont dressés des lits de rotins couverts de nattes, sur lesquels se couchent les fumeurs.
C'est là que les Chinois viennent aspirer ces vapeurs narcotiques qui, prises à petite dose, peuvent, par une exci-
tation du système nerveux, transporter leur esprit dans le monde des chimères; mais qui, à doses multipliées, les abrutissent et abrègent leur existence.
De Quincey et Edgar Poe ont merveilleusement décrit les sombres et attachantes splendeurs des hallucinations causées par l'opium.
« Vendredi. prochain, s'il plaît à Dieu, je me propose d'être ivre », disait un duc. De même De Quincey, le mangeur d'opium, fixait d'avance quand et combien de fois, dans un temps donné, il se livrerait à sa débauche favorite. C'était une fois toutes les trois semaines, rarement plus, généralement le mardi soir ou le samedi soir, jours d'opéra. La musique entrait alors dans ses oreilles, non pas comme une simple succession de sons agréablement combinés, mais comme une série de memoranda, comme les accents d'une sorcellerie qui évoquait devant l'œil de son esprit toute sa vie passée. Elle reparaissait tout entière, non pas par un effort de la mémoire, mais comme présente et incarnée dans la musique. « Elle n'était plus douloureuse à contempler : toute la trivialité et la crudité inhérentes aux choses humaines étaient exclues de cette mystérieuse résurrection, ou fondues et noyées dans une brume idéale, et ses anciennes passions se trouvaient exaltées, ennoblies, spiritualisées. » C'est alors qu'il s'écriait dans son cœur : « juste, subtil et puissant opium !... tu possèdes les clefs du paradis !... » '
Quel enlèvement de l'esprit 1 quels mondes intérieurs! N'était-ce pas le népenthès, la guérison de toutes les douleurs humaines? « Le grand secret du bonheur sur lequel les philosophes avaient disputé pendant tant de siècles était donc décidément découvert! On pouvait acheter le bonheur pour un penny, et l'emporter dans la
poche de son gilet 1 L'extase se laisserait enfermer dans une bouteille ! La paix de l'esprit et du cœur pourrait s'expédier parla diligence! Le lecteur croira peut-être que je veux rire, mais c'est chez moi une vieille habitude de plaisanter dans la douleur, et je puis affirmer que celui-là ne rira pas longtemps qui aura entretenu commerce avec l'opium. Les plaisirs mêmes qu'il donne sont d'une nature grave et solennelle, et le mangeur d'opium, dans son état le plus heureux, ne peut guère se présenter avec le caractère de Y allegro; même alors, il parle et pense comme il convient au penseroso.
En effet bientôt De Quincey força de plus en plus les doses, et les effets en furent désastreux. Il était arrivé, chose presque incroyable, à prendre trois cent vingt grains d'opium, c'est-à-dire huit mille gouttes de laudanum, par jour!
Mais, après les enchantements des hallucinations splendides, l'opium ne lui donna plus que des insomnies douloureuses et d'effroyables cauchemars. Sa vie toutefois se prolongea, de demi-guérisons en rechutes, jusqu'à l'âge de soixante-quinze ans. Il est mort l'an passé, à Edimbourg.
M. Baudelaire analyse ses Confessions et ses Suspiria de profundis avec passion et avec amour, comme un ami plutôt que comme un ennemi de ces substances redoutables, .opium et haschisch. Cependant il conclut contre elles, comme il convient; mais cela pourrait bien n'être que pour la forme. « L'homme a voulu, dit-il, créer le paradis par la pharmacie, par les boissons fer m entées, semblable à un maniaque qui remplacerait des meubles solides et des jardins véritables par des décors peints sur toile et montés sur châssis. C'est dans cette dépravation
du sens de l'infini que gît la raison de tous les excès coupables, depuis l'ivresse solitaire et concentrée du littérateur qui, obligé de chercher dans l'opium un soulagement aune douleur physique, et ayant ainsi découvert une source de jouissances morbides, en a fait peu à peu son unique hygiène et comme le soleil de sa vie spirituelle, jusqu'à l'ivrognerie la plus répugnante des faubourgs, qui, le cerveau plein de flamme et gloire, se roule ridiculement dans les ordures de la route. »
M. Baudelaire raconte, en guise d'exemples, de curieuses anecdotes, déduites avec une rare puissance d'analyse, qui mettent en lumière et varient l'exposition des phénomènes de l'opium et du haschisch.
Haschisch, en arabe, signifie herbe. Le haschisch est donc l'herbe par excellence, celle qui crée la joie et le bonheur.
On connaît les extravagances des poules qui ont mangé des graines de chènevis, et l'enthousiasme des chevaux que les paysans, dans les fêtes, préparent à une course au clocher par une ration de chènevis, quelquefois arrosée de vin. Voilà les phénomènes élémentaires du, haschisch, car l'herbe par excellence n'est autre que le chanvre.
Seulement le chanvre de nos climats ne contient pas des sucs aussi puissants que le chanvre indien, cannabis in* dica, plante de la famille des urticées, semblable au chanvre de l'Occident, excepté qu'elle n'atteint pas à la même hauteur. Le principe narcotique du chanvre ré-
CAUSAMES DE QUINZAINE 163
side dans la sève, c'est une espèce de résine. Le haschisch se fume, ou se prend sous forme de pâte ou de confiture.
L'usage du haschisch, sous différentes formes, est trèsancien, témoin le passage d'Hérodote relatif aux funérailles des Scythes :
« Ceux qui ont accompli ces cérémonies se purifient de la manière que je vais dire. Après s'être bien lavé la tête et le corps, ils les sèchent; puis ils fichent en terre trois pieux inclinés les uns vers les autres ; autour de ces pieux, ils attachent des morceaux de laine aussi épaisse que possible, et forment ainsi une espèce de tente. Au milieu de l'espace compris entre les trois pieux, ils placent des briques rougies au feu. Ils ont en soin de se munir d'une certaine quantité d'une espèce de chanvre qui ressemble à du lin, mais qui est plus long et plus tonffu... Ils prennent la semence de ce chanvre, la jettent sur les pierres brûlantes placées sous la tente de laine, et alors il s'en échappe une vapeur parfumée plus forte que toutes celles qui seraient produites par les étuves grecques. Cette vapeur est pour les Scythes un bain excitant qui leur fait pousser des cris d'exaltation. »
Dioscoride et Galion citent le Chanvre comme un calmant. Et en effet les mêmes substances sont tour à tour excitantes et sédatives. Il y a action et réaction. M. Virey a essayé de démontrer que le népenthès dont parle Homère, cette substance merveilleuse donnée par la femme de Thoon, en Egypte, à Hélène, fille de Jupiter, pour dissiper ses souffrances, n'était autre que du haschisch. On pourrait soutenir avec autant d'apparence que c'était du café, ou du thé, ou de l'opium , ou un excitant-sédatif quelconque:
Dans les Mille et une Nuits, le haschisch est désigné sous le nom de bang.
On sait les récits de Marco Polo, redits par La Fontaine et raillés par Voltaire (peut-être d'une manière trop absolue) sur le Vieux de la Montagne et les haschischins, nommés par corruption assassins.. Ce scheik Hassan-ben- Sabbah, qui vivait au temps des Croisades (1050-1424), chef de la secte des Ismaéliens de Perse, espèce d'ordre religieux et militaire, les jetait, au moyen du haschisch, dans une sorte de délire qu'ils prenaient pour un avantgoût des félicités éternelles, et au sortir duquel ils allaient aveuglément exécuter ses arrêts de mort contre les rois et les princes ses ennemis. Ainsi furent tués, entre autres, ' un calife de Bagdad, un calife du Caire, et Conrad, marquis de Montferrat. Marco Polo, que j'abrège, s'exprime ainsi :
« Je vais vous raconter tout ce que moi, Marco Polo, j'ai entendu dire par bien des personnes sur ce qui concerne le Vieux de la Montagne. Il avait transformé en un jardin rempli de merveilles une vallée renfermée entre deux montagnes... On y voyait des fontaines d'eau, de vin, d'hydromel et de lait. Des femmes d'une beauté sans égale chantaient avec art et jouaient de toutes sortes d'instruments. Le Vieux avait persuadé à ses disciples que ce jardin était le paradis... Avant de les y introduire, on leur donnait un breuvage qui les plongeait dans un profond sommeil, pendant ce temps on les transportait dans le jardin. Lorsqu'ils ouvraient les yeux, et qu'ils se voyaient dans ce séjour de délices, qu'ils entendaient cette musique et ces chants ils se croyaient au nombre des élus... Ces jeunes gens obéissaient avee joie à tous les ordres du Vieux de la Montagne.... »
Henri, comte de Champagne, alla visiter ce chef redou-
table, qui le conduisit sur la plate-forme d'une tour élevée, au haut de laquelle se trouvaient rassemblés des hommes vêtus de blanc. « Je doute, lui dit le Vieux de la Montagne , que vous ayez des serviteurs aussi obéissants que les miens» ; et, faisant un signe à deux sentinelles qui se trouvaient là, elles se précipitèrent par-dessus le parapet et furent broyées dans leur chute.
Un jour que l'envoyé d'un puissant ennemi osait le sommer de se rendre, le scheik appela un de ses hommes et lui ordonna de se tuer ; ce qu'il fit à l'instant. « Dis à ton maître, reprit alors le scheik, que je possède soixante mille hommes qui sont prêts à en faire autant à mon premier signe. »
Le breuvage par lequel le Scheik de la Montagne se soumettait ainsi ces hommes, corps et âmes, c'était le haschisch.
L'usage du haschisch est très-répandu en Arabie et en Algérie, où il produit des effets désastreux.
Il y aune vingtaine d'années qu'en France ses propriétés enivrantes très-extraordinaires ont attiré l'attention des savants, des littérateurs, des artistes et des gens du monde. Ce fut, je crois, dans l'atelier du peintre Boissart, avec Théophile Gautier, Meissonnier, Lorentz, Bellangé, Debon, Hetzel, qu'on en fit les premiers essais.
L'imagination ajoute quelque chose aux phénomènes réels du haschisch. Un jour M. Laurent-Jan invita quelques amis à une soirée de haschisch et leur servit, pour s'amuser, des pilules verdâtres qui n'étaient faites que d'une herbe innocente : plusieurs des convives n'en partirent pas moins pour le pays des hallucinations, comme s'ils avaient pris du haschisch véritable.
Alexandre Dumas et Auguste Maquet, dans le Comte de
Monte-Cristo^ popularisèrent le haschisch, Et dès lors les expériences se multiplièrent de toutes parts dans notre société blasée.
Les effets du haschisch varient, non-seulement d'une personne à une autre, mais dans le même individu. Tantôt c'est une gaîté irrésistible et saugrenue, sans mesure comme sans cause; on prend en pitié les gens sérieux. Tantôt c'est une sensation de bien-être et de plénitude de vie; tout obstacle s'abaisse, toute contradiction s'efface, toute question se résout ; l'esprit, croyant atteindre à la clairvoyance suprême, s'exalte et s'admire. Une voix parle en lui (hélas 1 c'est la sienne] qui lui dit : « Tu as main* tenant le droit de te considérer comme supérieur à tous les hommes ; nul ne connaît et ne pourrait comprendre tout ce que tu penses et tout ce que tu sens ; ils seraient même incapables d'apprécier la bienveillance qu'ils t'inspirent *. » D'autres fois, le haschisch ne cause qu'un sommeil équivoque et traversé de rêves. D'autres fois, plus vulgairement encore, rien qu'une indigestion et un demiempoisonnement.
Parfois, les excès de haschisch mènent à la folie furieuse. H y en a de nombreux exemples en Algérie. Au mois de mai dernier, un acte de violence sauvage fut commis dans la grande mosquée des Malekites par un fumeur de haschisch nommé Hammoud-el-Kahouadjii , qui tient un café mauresque dans la rue Philippe. Il ne fumait pas moins d'un quarteron par jour.- « Tout à coup il fut pris d'un accès de fureur, pénétra dans la grande mosquée de la rue de la Marine, et se précipita sur une jeune Maure, qu'il mordit violemment au nez. Il maltraita également
* Us Paradis artificiels, Opium H Haschisch, par Charte» Baudelaire,
le père de l'enfant. , . On eut beaucoup de peine à s'emparer de sa personne... »
VAkhbar, qui rapporte le fait, ajoute : <t Il est bon de rappeler, à ce propos, qu'il existe h Alger une cinquantaine d'indigènes atteints de folie par la môme cause, et qu'il y aurait lieu de veiller à l'exécution de la mesure qui existe et qui défend la vente du haschisch, soit en herbe, soit en pâte. Du temps des Turcs, on punissait sévèrement les manipulateurs de cette plante et même les consommateurs. C'est une de ces sages prohibitions que la civilisation française peut emprunter avec avantage à la barbarie ottomane, »
Ordinairement l'ivresse du haschisch est comme un miroir grossissant. Physiquement et moralement, tout se grandit et s'exagère. Des années et des mondes tiennent dans une minute. Les proportions du temps et de l'être sont complètement dérangées par la multitude et l'intensité des sensations et des idées. Les inspirations se succèdent, les aperçus s'enchaînent avec une facilité qui vous charme ; c'est, — comme dit si bien Edgar Poe, qui ne l'avait que trop fréquemment éprouvé, — «une procession magnifique et bigarrée de pensées désordonnées et rapso cliques», mais d'une apparente harmonie ou d'une agréable promiscuité.
Vous sentez vaguement entre vous et les autres une différence de diapason et de niveau dont vous ne songez qu'à vous glorifier. « La sagesse et le bon sens, la régularité des pensées chez le témoin prudent qui ne s'est pas enivré, vous réjouit et vous amuse comme un genre particulier de démence. Les rôles sont intervertis. Son sang-froid vous pousse aux dernières limites de l'ironie. »