‹ Causeries de quinzaineChapitre 6 sur 9 · II. Baudelaire cite à ce propos une scène fort amu · texte numérisé non relu

II. Baudelaire cite à ce propos une scène fort amu

santé, qu'il faut lire dans son livre. Personne ne raconte et ne peint mieux que lui. Il décrit avec une grande précision les diverses phases de l'ivresse du haschisch, tous les phénomènes physiologiques et psychologiques. C'est un très-habile artiste de style. Son expression a des pinces qui saisissent l'insaisissable. Elle a des nuances, que l'on sent justes, pour représenter l'invisible.

« Il arrive quelquefois, dit-il, que la personnalité disparait et que l'objectivité, qui est le propre des poètes panthéistes, se développe en vous si anormalement, que la contemplation des' objets extérieurs vous fait oublier votre propre existence, et que vous vous confondez bientôt avec eux. Votre œil se fixe sur un arbre harmonieux courbé par le vent; en quelques secondes, ce qui ne serait dans le cerveau d'un poète qu'une comparaison fort naturelle, deviendra dans le vôtre une réalité : vousprêtez d'abord à l'arbre vos passions, votre désir ou votre mélancolie: ses gémissements et ses oscillations deviennent les vôtres, et bientôt vous êtes l'arbre. De même, l'oiseau qui plane au fond de l'azur représente d'abord l'immortelle envie de planer au-dessus des choses humaines; mais déjà vous êtes l'oiseau lui-même. Je vous suppose assis et fumant ; votre attention se reposera un peu trop longtemps sur les nuages bleuâtres qui s'exhalent de votre pipe; l'idée d'une évaporation, lente, successive, éternelle, s'emparera de votre esprit, et vous appliquerez bientôt celle idée à vos propres pensées, à voire matière pensante ; par une équivoque singulière, par une espèce de transposition ou de quiproquo intellectuel, vous vous sentirez vous évaporant, et vous attribuerez à votre pipe (dans laquelle vous vous sentez accroupi et ramassé comme le tabac) l'étrange faculté de vous fumer K »

Mais le haschisch, comme l'opium, porte avec lui sa punition. Pour quelques heures d'hallucination quelque-

* Charles Baudelaire, les Paradis artificiels. Opium et Haschisch.

fois agréable, on se prépare des jours d'atonie, de tristesse. On voulait échapper à la mélancolie, on y retombe, et de plus haut. Ce n'est pas impunément que l'homme, par l'un ou l'autre de ces stimulants, procure à ses nerfs une exaltation inaccoutumée : en les tendant outre mesure, il les force, pour ainsi dire, et les avachit. Relâchés, ils retombent, deviennent languissants ou capricieux. L'instrument de la volonté se détraque; la volonté elle-même est attaquée, mortellement peut-être. L'homme a'avait vu que le plaisir prochain, sans s'inquiéter des lointains périls : il a violé les lois de sa constitution, il en est puni. L'affaissement est en raison de l'excitation anormale, la dépression est proportionnée à l'exaltation : juste châtiment de l'abus qu'on a fait de ses nerfs et des substances propres à les exciter. Il peut être permis une fois d'en essayer par curiosité : la faute et le péril futur commencent à la récidive. Si. vous prenez l'habitude d'abdiquer votre liberté, n'espérez pas ressaisir quand il vous plaira le gouvernement de vous-même. Si vous vendez votre âme comme en détail à quelque fatalité sensuelle, rarement pourrez-vous la racheter.

L'Anglais Thomas De Quincey, l'Américain Edgard Poe, d'autres en France, dont tout le monde sait les noms, en sont de terribles exemples. Ralzac résista à la tentation, s'il faut en croire M. Baudelaire :

« Balzac pensait sans doute qu'il n'est pas pour l'homme de pins grande honte ni de plus vive souffrance que l'abdication de sa volonté. Je l'ai vu une fois, dans une réunion où il était question des effets prodigieux du haschisch. 11 écoutait et questionnait avec une attention et une vivacité amusantes. Les personnes qui Font connu devinent qu'il devait être intéressé. Mais l'idée de penser malgré lui-même le choquait vivement. On lui pré-

senta du haschisch ; il l'examina, le flaira, el le rendit sans y toucher. La lutte entre sa curiosité presque enfantine et sa répugnance pour l'abdication se trahissait sur son visage expressif d'une manière frappante. L'amour de la dignité l'emporta. En effet, il est difficile de se figurer le théoricien de la volonté, ce jumeau spirituel de Louis Lambert, consentant à perdre une parcelle de cette précieuse. subâtance.

» Malgré les admirables services qu'ont rendus l'élher et le chloroforme, il me semble qu'au point de vue de la philosophie spiritualiste, la même flétrissure morale s'applique .à toutes les inventions modernes qui tendent à diminuer la liberté humaine et l'indispensable douleur. Ce n'est pas sans une certaine admiration que j'entendis une fois le paradoxe d'un officier qui me racontait l'opération cruelle pratiquée sur un général français à El-Aghouat, et dont celui-ci mourut malgré le chloroforme : « Ce n'était pas, me disait-il, du chloroforme qu'il lui fallait, mais les regards de toute l'armée et la musique des régiments. Ainsi peut-être il eût été sauvé 1 »

Sans aller avec M. Baudelaire jusqu'à flétrir l'usage du chloroforme et de l'éther dans les opérations chirurgicales, on doit reconnaître qu'il est moins pénible à un homme digne de ce nom de supporter la plus cruelle souffrance que de se supprimer lui-même momentanément avec elle. On ne renonce pas volontiers à être une personne pour devenir une chose, ne fût-ce que pendant quelques minutes. On répugne à lâcher le gouvernail, à tomber, comme Palinure, dans le gouffre de l'inconnu. Souffrir est plus digne, et peut-être même, au dire de quelques médecins, moins dangereux* Absolvons toutefois ou même bénissons les anesthésiques, qui rendent de si grands services à notre pauvre humanité dans les grandes opérations chirurgicales, et ne confondons pas avec les excitants quj veulent supprimer la douleur morale, la seule indispensable, les

stupéfiants qui ne se proposent que de supprimer la souffrance physique.

Ce que Ton a écrit de plus précis et de plus positif* sur le haschisch se trouve dans le savant ouvrage du docteur J. Moreau (de Tours) : du Haschisch et de l'Aliénation mentale :

« Il n'est, dit-il, aucun fait élémentaire on constitutif de la folie qui ne se rencontre dans les modifications intellectuelles développées par le haschisch, depuis la plus simple excitation maniaque jusqu'au délire le plus furieux, depuis l'impulsion maladive la plus faible, l'idée fixe la moins compliquée, la lésion des sensations la plus restreinte jusqu'à l'entraînement le plus irrésistible, le délire partiel le plus étendu, les désordres delà sensibilité la plus variée Je ne me suis pas seulement observé

moi-même ; j'ai vu plusieurs personnes qui avaient pris du haschisch dans l'état d'excitation que j'ai décrit, et j'affirme qu'il était impossible d'établir la moindre différence entre eux et les malades que nous soignons dans les maisons de santé.. . La source est la même dans tous les cas, et elle n'est autre que l'excitation cérébrale... L'excitation est le fait primitif générateur de tous les phénomènes de délire. »

Le docteur Moreau entend par ce mot, excitation, une agitation confuse, espèce de mouvement oscillatoire de l'action nerveuse, qui met obstacle à l'association régulière et libre des idées; on'est incapable de diriger ses pensées et de former des jugements; l'intelligence semble se dissoudre; « on sent ses idées, toute son activité intellectuelle, emportés par le même tourbillonnement qui agite les molécules cérébrales soumises à l'action toxique du haschisch. »

Le haschisch est donc l'un des excitants les plus sub-

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tils, les plus riches et les plus dangereux, si Ton n'apporte une prudence extrême dans l'usage que Ton en fait.

Il y a encore beaucoup d'autres excitants. Plusieurs peuvent aussi devenir funestes pour peu qu'on en abuse, mais sont utiles si Ton sait en user avec modération : par exemple, le coca du Pérou 1 , qui permet à des mineurs, à des guides , de travailler , de marcher vingt-deux heures par jour (deux heures seulement étant réservées au sommeil), et cela pendant des semaines de suite. Il permet en outre aux voyageurs d'escalader les plus hautes montagnes sans ressentir aucunement l'oppression de poitrine qu'on éprouve d'ordinaire dans les régions élevées par suite de la raréfaction de l'air. Il empêche l'évaporation des tissus du corps pendant la fatigue la plus prolongée et soutient les forces musculaires en l'absence de toute nourriture.

Il y aurait à mtntionner aussi le bétel des Asiatiques, charica belle, plante sarmenteuse des Indes Orientales; les Indiens forment avec ses feuilles, mêlées à l'arec et à la chaux vive, cette préparation appelée bétel, qu'ils mâchent continuellement.

Chaque pays possède ses excitants ou ses narcotiques

1 Erythroxylon peruvianum. Il croit dans les vallées humides des Andes. C'était autrefois là plante sacrée des Péruviens, qui la brûlaient sur les autels du Soleil. Aujourd'hui les Boliviens mâchent ses feuilles roulées avec un peu de terre calcaire, ou avec des semences de quinu&y espèce d'aosérine. {Revue britannique, mai 1860.)

particuliers. L'Australie et la Polynésie ont leur ava ou kava; la Nouvelle-Grenade et les montagnes de l'Himalaya, leur pomme épineuse; les Indiens de la Floride, leur apalachine émétique; l'Amérique du Nord et l'Europe, leur gale odorant et leur ledum; les Sibériaques, Samoïèdes, Ostiaks, Kamtschadales, leur champignon, fausse oronge, agaricus muscarius, agaric moucheté.

Enfin tous les peuples, anciens ou modernes, ont eu et ont leurs excitants ou narcotiques consolateurs, pour en* dormir leurs souffrances ou dissiper leurs soucis 1 .

Aucune récolte, excepté le blé, et peut-être aussi le coton, n'a autant d'importance commerciale que celle des excitants-sédatifs. Les chiffres de consommation du vin et du tabac sont incalculables; les autres substances sont absorbées par la race humaine dans les proportions - que voici : le coca, par dix millions ; le bétel, par cent millions; le chanvre ou haschisch, par deux à trois cents millions ; l'opium, par quatre cents millions.

« Non-seulement les effels des narcotiques diffèrent, mais souvent ils sont opposés. L'opium et le haschisch, dont quelques résultats sont semblables, diffèrent en ce que le premier amoindrit la sensibilité quant aux expressions extérieures, tandis que le dernier l'augmente infiniment. Le bétel est l'antidote de l'opium, de même que le Ihé est celui de l'alcool. Le tabac engourdit l'esprit, l'opium et le haschich l'excitent au plus haut degré* », mais d'une manière déréglée.

* Voir V Appendice à la fin du volume.

2 Revue britannique^ mai 18C0, extrait du nationale Revint,

Pour conclure, les excitants, quand on en use avec réserve et par exception, sont aussi utiles — qu'ils deviennent funestes quand on en use avec excès et qu'on s l en fait une habitude. On connaît le fait de cet employé d'un ministère anglais qui, obligédedonnerprécipitammentun travail que lui seul était capable défaire, mit cinquante-deux heures de suite, sans dormir, à l'exécuter; et cela grâce à l'ingestion successive de vin, de café, et en dernier lieu, d'opium.

Toute la question est de ne pas s'asservir, de conserverie gouvernement de soi. Le nombre est assez grand déjà des fatalités sensuelles que nous subissons; n'allons pas l'augmenter, nous forger d'autres chaînes, d'autant plus honteuses qu'elles seraient entièrement notre œuvre, au heu d'être en partie celles de la nature et du tempérament.

Les gens dont le système nerveux ne suit guère les lois ordinaires, les hommes de lettres et les artistes, sont, après les courtisanes et les gens du peuple auxquels n'a pas été donné le bienfait d'une éducation suffisante, ceux qui font des excitants le plus grand abus. Ames curieuses et blasées, toujours h la recherche de sensations nouvelles, toujours affamées d'idéal, toujours envahies de mélancolie !

Comme les Indiens, et comme Job, et comme Pindare, et comme la secte des Stériles, « le mangeur d'opium » conclut en disant : « Nous pouvons regarder la mort en

face; mais sachant, comme quelques-uns d'entre nous le savent aujourd'hui, ce qu'est la vie humaine, qui pourrait sans frissonner (en supposant qu'il en fût averti) regarder en face l'heure de sa naissance? »

Malheur à qui demande aux excitants le stimulus qu'il ne trouve pas en lui-môme! Pour celui-là a été prononcée la parole de l'Écriture : « Qui cherche le danger périra. » Ivresse, troubles dans le système nerveux, voilà les résultats prochains ; à la longue, empoisonnement, atonie, hallucinations pleines d'effroi, incurable mélancolie, effroyable irritation de l'estomac, rêves morbides, délire, folie, l'infini dans la tristesse et dans l'horreur, et l'impuissance de s'arracher à ce supplice, voilà les résultats futurs.

Ainsi on a voulu créer ce-que-M. Baudelaire appelle le paradis artificiel, et on n'a créé qu'un enfer où l'on s'est soi-même plongé; enfer auprès duquel celui de Dante est faible, car il est tout matériel, et celui-là est un enfer moral. Edgar Poe, De Quincey et Baudelaire lui-môme le décrivent à faire frissonner. Si un cerveau débilité par ces substances redoutables était entièrement abruti, le mal serait moins grand, du moins plus tolérable ; mais un mangeur d'opium ou de haschisch conserve une lucidité intermittente et la conscience de son état : il retrouve par intervalles ses aspirations morales, mais sans force pour exécuter, pour essayer même. Le poids d'un cauchemar écrase la volonté.

N'essayez donc pas de créer par des substances pharmaceutiques la joie imméritée, illégitime, et de vous faire un faux bonheur. Il n'y a de légitime et de possible que la joie de la bonne intention persévérante, de l'effort qui est à lui-même sa récompense, quel que soit le succès.

Si vous avez perdu l'amour, la foi, l'enthousiasme, les saintes ivresses de l'âme et du cœur, en vain recourez- vous aux ivresses des sens, aux paradis artificiels : vous avez perdu le vrai paradis.

14 juin, 28 juin et 12 juillet 1860.

L'occasion. Deux voyages par hasard. — Jersey, Guernesey, Londres. — Les chemins de fer franco-suisses du Jura. —Ligne de Pontarlier à Neuchâtel. Val de Travers. Gorges de la Reuse.

Il est bon parfois de flâner. Dans la belle saison surtout» c'est un devoir d'aller, quand on le peut, humer l'air au bord de la mer ou dans les montagnes. Si l'occasion se présente et nous prend par le bras, laissçns-nous faire. L'occasion est si charmante, quoi qu'en dise le vilain portrait légué par la mythologie, qui ne lui donne qu'une mèche de cheveux. L'occasion, telle que je la connais, moi, est chevelue comme la Madeleine de Provence, et belle aussi comme elle, avant son repentir. Et si avenante ! et si engageante ! Comment lui résister, — s'appelât-on Joseph, — comment lui laisser son manteau ?

Au surplus, si elle vous le prend, c'est pour vous le porter, la bonne fille, quand elle vous emmène en voyage. Vive l'occasion! et l'imprévu!

L'imprévu seul a du piquant. Je hais les plaisirs à programmes. On sait d'ailleurs que les programmes sont faits pour n'être pas suivis.

Il y a quelques semaines, un ami, qui sans doute pensait comme moi, pie prit par le bras, sur le boulevard, et me dit : « Je vais à Granville, y venez-vous î — Non, je n'ai pas le temps. — Quand on ne l'a pas, il faut le pren-

dre. Menez-moi seulement jusqu'à Saint-LÔ. Le chemin de fer nous y conduit. Là, vous me laisserez,» si vous voulez. »

Ma foi ! je me laissai aller et menai mon ami jusqu'à Saint-LÔ.

Saint-LÔ est charmant à voir sur son rempart de roches vêtues çà et là de verdure, mirant dans la rivière, qui coule au bas, le gracieux profil de ses maisons et de ses jardins suspendus.

« N'est-ce pas joli? dit mon ami. Eh bien ! venez jusqu'à Granville, et vous verrez bien autre chose! »

Et j'allai avec lui jusqu'à Granville.

A l'arrivée, la mer, — qu'on découvre du haut des falaises dans son éclatante beauté, — vous saisit le cœur. Ce transparent tissu d'eau verte et de soleil est d'une séduction irrésistible. L'air, impétueux et doux, semble une caresse, dont on se sent enivré.

« Si nous allions voir les îles de la Manche ? Vous ne pouvez, dit mon ami, vous imaginer combien elles sont belles. Victor Hugo dit que Jersey est une idylle en pleine mer. Et nous sommes si près de Jersey 1 Deux heures et demie de traversée seulement. Et, par <je temps délicieux, la traversée est un plaisir. »

Nous passâmes donc à Jersey. En effet, rien n'est plus joli. La nature y est gracieuse et d'une variété infinie : avec les arbres de notre Normandie et les roches de notre Bretagne, vous y trouvez les végétations des latitudes tropicales, les aloès en pleine terre, le bois de lauriers aux feuilles lustrées, d'une incomparable fraîcheur. Le tour de l'île présente des sites enchantés. La mer et la terre y créent des merveilles. On dirait qu'Aphrodite a donné à Jersey cette ceinture dont parle Homère. L'Océan se creuse

des grottes profondes, et on les visite après lui, à la marée basse, avec un étonnement mêlé d'effroi : car le charme est si grand, qu'-on pourrait s'oublier, êlre surpris par le

flot remontant, et périr — comme ces deux amants dont on

vous- raconte l'histoire. — Mourir ainsi, à deux, n'est rien ; mais mourir seul, cela manque de charme.

Les Jersiaises sont jolies. Elles ont la beauté anglaise sans la roideur, et la grâce française sans la coquetterie. Jersey est, après l'Andalousie, le pays où j'ai rencontré le plus grand nombre de jolies femmes.

Les Jersiaises n'ont qu'un défaut, c'est qu'elles portent des pantalons : sotte coutume anglaise. « Alors, nous disait en riant Victor Hugo, à quoi sert le vent? » Nous passâmes là quelques jours charmants.

« N'irons-nous pas à Guernesey? » dit mon ami. « En deux heures et demie nous y serions. »

Et je me laissai faire encore, et je n'eus pas lieu de m'en repentir. Jersey est plus souriant, Guernesey plus fier. A Guernesey, les vues sont plus vastes et plus grandioses, les sites plus âpres et plus sauvages. La grâce cependant s'y trouve toujours, comme dans tout cet archipel, qui est un sourire de la nature.

C'est là, à Guernesey, sur la plus haute cime, entre le ciel et l'océan, que Victor Hugo a posé son aire. La situa* tion est la plus belle qu'on puisse voir, et l'intérieur de la maison que s'est aménagée le grand poëte est d'une fantaisie étrange, comme un rêve ou une féerie,

A Guernesey, aussi bien qu'à Jersey, nous passâmes , mon ami et moi, plusieurs journées délicieuses, écoutant le poëte qui nous en faisait les honneurs, et qui sur chaque site admirable brodait ses légendes et laissait couler ses charmants discours.

Mais enfin, comme dans l'Odyssée, quand parut la douzième aurore, mon ami m'adressa ces paroles ailées : € Puisque nous sommes à moitié chemin de F Angleterre, qui s'est annexé ces belles îles, pourquoi n'irions-nous pas à Londres? — Pour les revendiquer? — Non pas; mais pour voir Londres tout bonnement. »

Et moi je le suivis à Londres. A Londres, la première impression que reçoivent les Français est triste. Ces maisons de briques non enduites, noircies par la fumée, ces fenêtres en guillotine, partout, même au palais habité par la reine, montrent d'abord un peuple peu soucieux du beau, amoureux avant tout de l'utile. Et cela se retrouve à Londres toujours, jusque dans les œuvres d'arl. Par exemple, on voit une statue au haut d'une colonne; je crois qu'on m'a dit que c'était Nelson. On lui a fiché, pour le préserver, un paratonnerre, dont la pointe a l'air de sortir de sa tête. Vous diriez que Nelson est à la broche. A Londres, cela ne choque ni ne fait rire personne.

Mais bientôt on est captivé et subjugué, avec ou sans sympathie, par le spectacle de cette race anglo-saxonne, si puissante dans ses qualités, dans ses défauts mêmes. Mon ami et moi, nous étions venus à Londres pour quelques jours ; charmés de tant de grandeur, d'activité et d'énergie, nous y passâmes deux semaines et plus.

De Londres je ne sais pourquoi nous n'allâmes pas jusqu'en Chine. Et à coup sûr nous y serions allés, si l'occasion l'eût voulu.

Mais l'occasion voulait autre chose, et, satisfaite de ma docilité, me ménageait d'autres plaisirs.

J'étais revenu à Paris, depuis quatre jours seulement, lorsqu'un autre ami m'abordant et me prenant à son tour

causeries de quinzaine isi

parle bras, sans me laisser délibérer, m'emmène en Suisse. J'y étais allé autrefois, en entrant tantôt par Bâle et Zurich, tantôt par Genève et Louèche. Cette fois-ci, ce fut par le Jura, où Ton vient de créer deux chemins de fer, dont l'un a été inauguré le samedi U de ce mois, et l'autre hier mardi 24.

C'est celui-ci que j'ai parcouru à loisir. Il va de Pontarlier à Neuchâtel, par les Verrières et le Val de Travers, au fond duquel coule la Reuse.

On sait que le Val de Travers et les Gorges de la Reuse sont un des passages les plus beaux et les plus difficiles du monde. Le chemin de fer est perché sur les plus admirables précipices. Quand .on les regarde en pensée et en souvenir, on a le vertige ; mais, quand on y roule si commodément, dans un break élégant et confortable, d'où l'on découvre tout le pays, on ne songe qu'à jouir des spectacles sans nombre qui se déroulent sous les regards ; on n'a que l'émotion du plaisir et du ravissement.

Le point de départ est la petite ville de Pontarlier, située à 940 mètres au-dessus du niveau de la mer, et ornée d'un clocher de tuiles bariolées, historié de fer-blanc. Ce clocher joue, pendant la nuit, le rôle d'un minaret, d'où les muezzinns pontissaliens (ainsi se nomment les habitants de Pontarlier) vous réveillent toutes les demi-heures pour vous dire de dormir tranquilles, hachant menu votre sommeil, sous prétexte de le protéger. Leur phrase, renouvelée de la Tour de Nesle, est psalmodiée sur un air d'église qui ajoute à l'effet lugubre de ces réveils continuels. Je quitte Pontarlier sans regret, après y avoir relevé, pour l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, deux écriteaux d'une rédaction agréable. L'un est sur la boutique d'un cordonnier ou d'une cordonnière :

€ Mademoiselle de Beautendon a l'honneur d'informer sa nombreuse clientèle qu'elle liquide ses chaussures d'été. »

L'autre, chez un marchand de pain d'épice :

« Pavés rafraîchissants. »

En sortant de Pontarlier, on aperçoit bientôt le fort de Joux, nid de vautours juché dans les nuages sur des rocs où, selon l'expression de l'auteur de Faust, la pensée ellemême glisse. Ce château appartenait en \ 476 à Charles le Téméraire, et fut livré à Louis XI par le sire d'Arbon, pour quatorze mille écus. C'est là que Mirabeau expia longtemps les folies de sa jeunesse ; c'est là qu'il était un peu consolé par les tendres visites de madame Monnier. C'est là aussi que mourut Toussaint Louverture. C'est là encore que fut enfermé le général Dupont pour avoir capitulé à Baylen.

Après le fort de Joux, on rencontre les Verrières françaises, — c'est la frontière, ornée de ses douaniers,. — et ensuite les Verrières suisses, où l'on nous fit tâter d'une certaine crème au kirsch que tout l'or du monde ne saurait obtenir à Paris.

. La ligne qui va des Verrières suisses à Neuchâtel se divise en trois parties ou sections, d'après la nature même du terrain, savoir : la descente du plateau des Verrières dans le Val de Travers, à Saint-Sulpice ; le parcours dans le Val de Travers, de Saint-Sulpice à Noire-Aigue, et la descente du Val de Travers, de Noire-Aigue au Vignoble et à Neuchâtel.

Pour les études et les travaux de cette ligne on a accompli des prodiges. Il s'agissait d'établir un chemin de fer à deux voies le long de ces montagnes escarpées, à une hauteur et sur des pentes où à peine était-il possible de passer à pied, et où parfois même, littéralement, on ne

pouvait pas arriver, si ce n'est en l'air. Les ingénieurs étaient obligés de s'attacher par le milieu du corps avec des cordes et de se laisser glisser le long de l'abîme ; on les descendait et on les remontait avec des treuils, eux et leurs instruments : posture aussi, incommode que poétique pour lever des plans* fces ouvriers, de même, en certains endroits, commencèrent les travaux étant pendus à des cordes à nœuds. Un gamin de Paris eût cru apercevoir un cerf-volant le long de la montagne : le cerf-volant était un ouvrier qui piochait, — un pionnier aérien»

fin deux ans et demi tout a été fait, et c'est une œuvre gigantesque. Notez qu'en Suisse, comme en Belgique et comme en Angleterre, tout se fait par l'initiative individuelle et par l'entente communale. Dans le seul canton de Neuchâtel, qui est de quatre-vingt-dix mille âmes, dont vingt mille encore de population flottante (reste à peu près soixante-dix mille), on vient de dépenser 40 millions de francs en chemins de fer, uniquement par émulation et par désir d'être utile au public. Ce sentiment de l'utilité publique est naturel aux Suisses et se traduit sans faste. A NeucMtel» j'ai trouvé sur la porte d'un hôpital cette inscription d'une simplicité et d'une modestie charmantes : Civis pauperibus (un citoyen aux pauvres)* En France, de deux choses l'une : «ou bien lé citoyen se fût nommé, du moins laissé nommer par douce violence; ou bien, au lieu du mot pauperibus, il eût mis le mot fratribus (un citoyen à ses frères). C'est-à-dire qu'en France, j'en ai peur, soit la vanité aristocratique, soit l'emphase démocratique, eussent altéré le bienfait. Dans l'inscription de Neuchâtel, rien que la simplicité républicaine! vraiment touchante.

Le parcours de cette ligne franco-suisse, des Verrières

à Neuchâtel, est le plus pittoresque du monde. On aperçoit d'abord le Temple des Fées, le Moulin d'Enfer, puis les ruines d'une Tour romaine construite, dit-on, par Jules César; et le défilé des Chaînes, ainsi nommé parce qu'anciennement les Suisses en barraient le passage aux Bourguignons de Charles le Téméraire par de grosses chaînes de fer dont on voit encore quelques anneaux soudés au roc.

Au sortir de ce défilé, commence la Reuse, écoulement souterrain du lac des Tallières. Ses belles eaux, marbrées de vert et d'ombre, coulent d'abord tranquillement entre des saules. On y pèche d'excellentes truites. Plus tard, précipitées dans les gorges profondes, les ondes se déchirent d'abîme en abîme, entre les roches démantelées comme de vieux burgs. A un certain endroit, le chemin de fer, sans se gêner, a emprunté le lit de la rivière. Elle passe à côté dé son ancien lit. Pour dédommagement, on lui a donné un beau pont coudé à angle droit,, sous lequel elle s'engouffre, et d'où elle ressort en cascade faite de main d'homme, mais sur des roches naturelles.. Cette cascade est aussi grande que celle de Coo, en Ardenne, et d'un très-bel effet. Nous descendîmes de break pour aller la regarder avant de passer dessus.

Rien n'est plus varié que la stratification des roches du Val de Travers. Leurs lames gigantesques sont disposées, courbées, lancées, soulevées, dans tous les sens : vagues de la matière en fusion aux premiers jours de la planète.

Les travaux ont été d'autant plus difficiles. Les rocs, bleuis à la surface par le voisinage des verdures sombres, ont ouvert, sous la mine et sous le hoyau, leurs flancs bistrés ou roses. L'armée immense des sapins centenaires veillait en vain au haut'de ces bastilles naturelles créne-

lées par le temps : l'homme les a minées, éventrées. Les aigles, étonnés dans leurs calmes retraites, regardent voler sur les cîmes la locomotive aux ailes blanche et noire, vapeur et fumée : oiseau pour eux plus fantastique que ne le fut pour Sindbad, le marin, l'oiseau rok des Mille et ime Nuits.

Un ours de la Noire- Aiguë apparaît quelquefois au bord d'une forêt, et répond par un rugissement au sifflet de ce monstre inconnu qui envahit ses domaines.

On traverse la paix profonde des anciens jours de la nature.

Là moins que jamais j'ai compris ce lieu commun qui consiste à prétendre qu'en chemin de fer on ne voit pas le pays. C'est, au contraire, en diligence, qu'on ne le voyait pas assez. On voyait les villes, les villages, et ces longues routes monotones qu'on appelait rubans de queue. On n'avait que le côté poudreux, fripé, sali du paysage ; sans parler de l'ennui des diligences, où Ton était encaissé, encaqué, jambes entre-croisées avec les vis-à-vis (bien rarement quelque compensation de ce côté!) mais quel brouettagel et quelle asphyxie I sans compter le despotisme du conducteur, du postillon, de l'aubergiste et des servantes ; car, en France, tout le monde déteste le despotisme, mais tout le monde aime à l'exercer, et principalement les subalternes. Qu'y a-t-il de plus autocrate qu'un portier ?

Je crois vraiment que ce lieu commun si béte contre les voyages en chemin de fer a été mis en circulation par quelque aubergiste malcontent, à qui les chemins de fer avaient ôté la table d'hôte des diligences. Mais le public, quel intérêt a-t-il à répéter depuis si longtemps une banalité si fausse?

En chemin de fer, au contraire, on traverse le paysage comme un oiseau; on le saisit de part en part dans sa beauté native, immaculée ; on en prend la fleur, sans fatigue; on goûte la virginité de la nature. On aperçoit les villes à Yhorizon, avec leurs clochers, comme un beau décor : cela suffit. Ou bien, si elles en valent la peiné, on s'arrête, et on les visite à pied.

Les mêmes aubergistes ont encore inventé ceci , que nombre de bonnes gens redisent sans examen , comme toujours : « Le chemin de fer gâte le paysage. » —- Comment cela? Serait-ce par les tunnels? On ne les voit pas, puisqu'ils sont sous terre. Serait-ce par les viaducs? ^u contraire, ils ornent le paysage et le complètent. Vu de

loin, rien n'est plus charmant qu'un viaduc dans un vallon, par exemple, sur la ligne de Neuchâtel à Genève, le viaduc de Boudry, encadré dans la verdure. Réciproquer ment, vu de près, le viaduc, encadrant le paysage dans ses arches, lui sert-de repoussoir et le fait ressortir. Estce que les paysages du Poussin, où toujours les architectures se mêlent aux feuillages, sont déplaisants à voir?

Ce seraient donc les terres déchirées et les montagnes éventrées qui, au gré de ces bonnes gens, gâteraient le paysage? — Mais cela n'a-t-il pas aussi sa poésie? On avait ici besoin d'un remblai, on fait crouler la moitié d'une montagne ; elle glisse dans la vallée, voilà le remblai. Un peu de ballast par-dessus, et tout est dit.

Que si la montagne ébréchée vous choque, rassurezvous : bientôt sur cette plaie la nature répandra la verdure et les fleurs, vous y verrez croître, comme à l'entour, le serpolet riche et robuste des régions alpestres, l'élégant bouillon blanc, dit fleur de bonhomme, l'ancolie rose et le géranium herbe à Robert.

Loin de rien gâter à un paysage, un chemin de fer le complète, y ajoute des beautés nouvelles, sans parler des beautés morales, le travail de l'homme se mêlant à l'œuvre de Dieu.

Qu'y a-t-il de plus^ beau qu'un train filant à toute vapeur sur les cimes, au-dessus des préeipices sans fond, au flanc des granits altiers perdus dans les nues ?

Et qu'y a-t-il de plus délicieux que d'être sur ce train, composé seulement d'un break et d'une locomotive, et de voler, par la route des aigles, sans avoir même à remuer les ailes? On respire l'immensité et la sérénité profonde, on goûte une volupté pure, tandis que le monde, bien loin là-bas, fuit sous vos pieds. ..

On aperçoit, au fond des vallées vertes, les villages mi* croscopiques, les jolis chalets è mi-côte dans les bouquets d'arbres. Un ponceau, formé d'un tronc d'arbre, traverse la rivière ; ou bien un joli pont couvert, faisant galerie à claire-voie sur les côtés.

De temps à autre, parmi la verdure noirâtre des pins et des mélèzes, on voit sortir la fumée bleue d'un feu de charbonniers. .

Sur les flancs des monts, dans de vastes rigoles, glissent les grands troncs équarris : économie de frais de transport, ils arrivent ainsi dans les vallons. Là on les pose sur quatre petites roues, deux à chaque extrémité du tronc, de sorte que Tarrière-train est à cent pieds de distance du train de devant; jamais on ne vit chariot ayant une si longue échine, et c'est l'objet porté qui est l'échiné. On attelle à cela des bœufs aux pieds ferrés, et cela s'en va dans les villes.

Toutes les montagnes qui vous entourent présentent dans le même moment cent vues diverses; tantôt cou-

vertes de vapeur bleue, comme les fruits au matin ; tantôt noyées dans des flots d'encre, à l'approche de quelque orage ; tantôt couronnées d'un double arc-en-ciel, ou de

quelque lambeau de nuage coquettement accroché à un pic, comme une écharpe déchirée : au-dessus brillent des filets de neige, restés dans les plis des rocs noirs, comme des nervures d'argent.

Ici des blocs de granit, des lames dénudées, l'image d'un cataclysme de la nature; là, des croupes unies, revêtues de sapins du haut en bas, comme de velours vert. Au bas, ces grands océans de verdure remplissent un vallon où fut jadis un lac, aujourd'hui écoulé : chaque flot de cet océan houleux est la tête d'un pin de cent pieds. Cette mer de feuillages noirs est une forêt gigantesque, et vous passez à neuf cents mètres au-dessus d'elle ; la teinte plus sombre la distingue seule des humbles prairies.

Une de ces prairies, entre les gorges, le Champ du Moulin, était la promenade favorite de Rousseau, lorsque, banni de Genève pour son Emile, il vint habiter Motiers- Travers. Voltaire, peu généreusement, le poursuivit de ses sarcasmes jusque

Dans ce vallon si bien nommé Travers.

C'est à Motiers que Rousseau écrivit ses célèbres Lettres de la Montagne, en réponse aux Lettres de la Campagne. L'orage déchaîné contre lui ne fit que redoubler. Banni de France, banni de Genève, sa patrie, il se vit, après deux ans et demi d'inquiétudes, obligé de quitter aussi Motiers-Travers, et alla chercher un asile dans l'île Saint- Pierre, au milieu du lac de Bienne.

Au devant de Motiers est Boveresse. Plus loin, Fleurier,

élégant village; toujours dans les fonds. On y fabriquait autrefois, comme à Motiers, des dentelles à la main et des lacets (les Anglais disent encore lace) ; c'étaient, je pense, des espèces de guipures. Rousseau, habillé en Arménien, s'était mis à en faire aussi avec les femmes de Motiers.

« Ayant quitté tout à fait la littérature, dit-il dans ses Confessions, je ne songeai plus qu'à mener une vie tranquille et douce, alitant qu'il dépendait de moi. Seul, je n'ai jamais connu l'ennui, même dans le plus parfait désœuvrement : mon imagination, remplissant tous les yides, suffit seule pour m'occuper. Il n'y a que le bavardage inactif de chambre, assis les uns vis-à-vis des autres, à ne mouvoir que la langue, que je n'ai jamais pu supporter. Quand on marche, qu'on se promène, encore passe ; les pieds et les yeux font au moins quelque chose ; mais rester là, les bras croisés, à parler du temps qu'il fait et des mouches qui volent, ou, qui pis est, à s'entre-faire des compliments, cela m'est un supplice insupportable. Je m'avisai, pour ne pas vivre en sauvage, d'apprendre à faire des lacets. Je portais mon coussin dans mes visites, ou j'allais, comme les femmes, travailler à ma porte et causer avec les passants. Gela me faisait supporter l'inanité du bavardage et passer mon temps sans ennui chez mes voisines, dont plusieurs étaient assez aimables et ne manquaient pas d'esprit. »

Depuis l'invention des dentelles à la mécanique, on ne fait plus de dentelles à la main ni de lacets à Motiers ni à Fleurier. L'industrie florissante de ce dernier village est de fabriquer de l'horlogerie, spécialement pour la Chine. Vous savez que tout Chinois qui se respecte a coutume, comme nos merveilleux de l'époque du Directoire, de porter toujours deux montres, — très-grosses et ciselées dans toutes leurs parties, à l'extérieur et à l'intérieur. — C'est Fleurier qui les leur expédie, au nombre de dix à douze mille par année.

A chaque Instant, dans le Val de Travers, on croirait qu'on est enfermé dans les montagnes à n'en pouvoir sortir. Un tunnel arrange l'affaire : entre autres, le beau tunnel en ligne courbe qui va'de Saint-Sulpice à Fleurier. Rien n'est plus gracieux que Saint-Sulpice, vallon dominé par un viaduc entre deux tunnels, ni que Fleurier aperçu plus bas dans rentre-deux des montagnes où passe la Reuse.

Ce voyage, d'un bout à l'autre, est une série de paysages admirables, un vivant panorama, qui de minute en minute change sous vos yeux, — une suite de ravissements.

Toutes lps formes de l'art sont employées à vaincre tous les obstacles de la nature et à en traverser toutes les beautés ; et Ton ne sait qu'admirer le plus, des merveilles de la nature ou des chefs-d'œuvre de l'art. Rails en ligne droite, rails en ligne courbe, montants et descendants, plans inclinés; tranchées, tunnels droits, tunnels courbes, tunnels en S, tunnels en radier ou vastes cylindres de maçonnerie, gigantesques tubes de pierre et de roc; viaducs, remblais, drainages en grand, pour assainir, affermir les terrains ; rien n'est plus admirable, ni plus amusant, que ce chemin qui rencontrait toutes les difficultés à vaincre, et qui les a résolues toutes par des spécimens différents de l'art le plus ingénieux et le plus hardi.

Les travaux de cette ligne franco-suisse ont été conduits par M. Chevannes, sous la haute direction de M. Ruelle, ingénieur en chef de la construction des embranchements du chemin de fer de Paris à Lyon, auquel cette ligne se rattachera.

Dans les prairies autour de Fleurier, paissent de nombreux troupeaux de vaches. Chacune d'elles porte au cou sa clochette, et chaque clochette a sa noie; de sorte qu'en se promenant ces vaches forment un carillon qui, adouci

C?HSERIES DE QUINZAINE 191

par distance, s'harmonise en montant jusqu'aux nuages à travers lesquels nous passons, quelquefois au-dessous, quelquefois au-dessus. Le hasard seul dirige cet orchestre; mais le hasard est grand musicien. En bien des choses il est excellent guide. Surtout rapportez-vous-en au hasard, lorsque vous voudrez avoir du plaisir.

Nous écoutions ces harmonies lointaines, du haut d'une galerie perpendiculaire à un grand tunnel, auquel elle donne du jour et de l'air par le milieu, sur le côté. En cet endroit, pour aller plus vite en besogne, on a attaqué la montagne en même temps par les extrémités et par le flanc : il en résulte cette agréable galerie, d'où l'on plonge en extase sur la délicieuse vallée.

Nous remontons en break, et nous voyons Couvet, autre élégant village, aux maisons confortables rappelant le? cottages des îles de la Manche. Je remarque que toutes les maisons des villages suisses sont percées de nombreuses fenêtres : en Suisse, il n'y a point d'impôt sur la lumière et l'air. Tout y respire le bien-être et la propreté, « cette demi-vertu », disait saint Augustin. C'est à Couvet qu'on cultive l'absinthe, célèbre dans toute l'Europe : absinthe suisse. ". .

Plus loin, de l'autre côté du vallon, nous apercevons tout là-bas, comme un trou de rat, la grande mine d'asphalte, d'où viennent en partie les trottoirs de Paris.

La Noire- Aiguë (nigra aqua) marque la sortie du Val de Travers. Elle mêle ses ondes noires aux ondes vertes de la Reuse, que nous avons toujours suivie depuis sa source, en mille aspects divers, en mille cascades tourmentées, dans les gorges et les précipices.

Quand on regarde le versant opposé, qui est encore à l'état de précipice inabordable, on se fait une idée de ce

qu'était celui-là môme sur lequel on vole à toute vapeur, trois mille pieds au-dessus de Ces gorges, de ces vallées et de ces villages.

Il y a maintenant à Neuchâtel trois ou quatre étages de chemins de fer. — D'abord, tout en haut, une ligne qui relie Neuchâtel à la Chaux- de-Fonds et au Locle, et le bas de la montagne avec le sommet. La plus haute crête est percée par un tunnel de quatre mille mètres de long, et à une. seule yoie. On dirait d'une longue couleuvrine de pierre ; mais cette couleuvrine, au lieu de lancer la mort, comme les engins du moyen âge, lance l'industrie et la richesse. Ce chemin, inauguré il y a douze jours, se nomme le Jura industriel. Il fait un angle aigu et forme à lui seul deux étages, le troisième et le quatrième. Il se raccorde, près de Neuchâtel, à la ligne qui forme le second étage, — ligne que nous achevons de parcourir, et qui a été inaugurée hier mardi. — Enfin il y a, pour premier étage,.la ligne qui va de Neuchâtel à Genève, ou chemin du littoral, longeant le lac de Neuchâtel.

On est ébloui quand on découvre tout cela à la fois, en sortant du Val de Travers par le Trou de Bourgogne, nommé aussi le Creux du Vent, d'où souffle le Joran, terreur de Neuchâtel. La tendre verdure des vignobles, qui produisent de bon vin blanc, commence à alterner avec les sapins noirs ; on aperçoit au bas, dans le val élargi qui descend vers le lac, cet élégant viaduc de Boudry, sur lequel passe le chemin de fer du littoral. On traverse encore cependant quelques dernières bastilles de rocs, et toujours les zigzags de la Reuse, qu'on voit écumer dans les fonds, mais dont on n'entend pas le bruit, perdu par la distance.

Enfin se montre le village de Colombier, et bientôt se

détache aussi, sur le beau lac de Neuchàtel, la ville qui lai donne son nom, pris du château qui la couronne : aujourd'hui vieux château, mais rajeuni et renouvelé par l'auréole glorieuse des événements du 4 septembre 4856. Il est merveilleusement posé sur de grands rocs au-dessus de Tablme, et attire tout d'abord les yeux, comme il en est digne. On le salue en arrivant.

Au delà du château et de la ville, le lac admirable ; et, au-delà du lac, apparaît à l'horizon le sublime panorama des Alpes, — du nord au sud, depuis la Iung-Frau jusqu'au Mont-Blanc, — soixante ou quatre-vingts lieues d'Alpes, couronnées de neiges éternelles et de glaciers tantôt bleus, tantôt roses, selon le jeu de la lumière et l'heure du jour.

26 juillet 1860.

Correspondances diverses. — Le Dictionnaire de l'Académie. — Le Journal de Pontarlier. — L'Angleterre conquise. — La Normandie inconnue* par François-Victor Hugo (2° édition). — Œuvres complètes de William Shakespeare, traduites en français, par le môme. — L'encre blanche du tragédien Ballande.

Comme une personne qui ne songe qu'à se promener tranquillement dans les bois, heurte, sans y prendre garde, une branche ou l'autre, et en marchant fait tomber sur sa tête tantôt des gouttes de pluie restées aux feuilles, tantôt des fleurs, tantôt des fruits, — ainsi notre dernière Revue, qui ne songeait qu'à se promener de la mer aux montagnes, a fait pleuvoir sur elle des lettres ou des pages de toute sorte : les unes sympathiques et gracieuses, dont nous ne parlerons pas, mais qui nous ont vivement touché, et dont nous remercions ici les auteurs ; les autres curieuses ou intéressantes à divers titres, dont nous devons parler un peu, pour y répondre, ou pour en profiter.

L'une de ces dernières débute ainsi, — et le début, je crois, nous suffira :

« Monsieur,

» Votre Bévue de quinzaine, en date du 26 expiré (aie), commence par ces mots : « Il est bon parfois de flâner » , etc.

» Il me semble que dans le Journal des Débats on devrait écrire en français. Or vous saurez, Monsieur, que le mot flâner ne se trouve point dans le Dicti&nnaire de l'Académie... » etc.

Eh bien 1 que mon honorable correspondant me permette de le lui dire, j'en suis marri pour le Dictionnaire de l'Académie, mais il y a un assez grand nombre d'au^ ires mots, tout aussi français et tout aussi bons que flâner , qui ne se trouvent pas non plus dans ce Dictionnaire.

Je citerai, entre autres, ceux-ci : Actualité, Aise (substantif masculin : « Un aise. > Saint-Simon, Mémoires), Assombrir, Bâter (comme verbe neutre : « La querelle s'échauffait et bâtait mal pour les jésuites. » Saint-Simon, ibidem), Chantage, Courtisanerie, Déconsidération, Déluré, Démoraliser, Détournement, Édicter, Éditer, Effluve, Élogieux, Élucider, Enamourer, Encroûter, Entrain, Équilibrer, Exonérer, Hypocritement, Infranchissable, Irrévérencieux, Instantanément, Insuccès, Intérimaire, International, Interner, Intimidation, Irritabilité, Laisser-aller, Miroitant, Nominalement, Non-lieu, Obèse, Obséquiosité, Ostière ( « Des gueux de Tostière. » Voltaire) , Plèbe, Pourlécher, Querelleux (La Bruyère, Discours sur Théophraste), Rassortir, Réchapper (employé comme verbe actif : « Maître fou, lui dit Candide, je t'ai réchappé des galères, j'ai payé ta rançon », etc. Voltaire) , Recrudescence, Rescousse, Révolutionner, Revouloir ( « Mais si mon cœur encor revoulait sa prison? » Molière, le Dépit amoureux), Sauvegarder, Semestriel, Surexciter^ Susnommé, Torrentiel, Transit oirement, Trôler (c'est-à-dire promener, au figuré, amuser, leurrer : > Trôlez de Mouhy ; promettezlui de l'argent, mais ne lui en donnez pas. » Voltaire, Lettre a Vabbé Moussinot), Trôner, Vulgarité, etc., etc.

Je laisse de côté toute une autre série de mots qui, pour la plupart, de moins bon aloi, ne se trouvent pas, à plus forte raison, dans le Dictionnaire de F Académie, et ne

laissent pas cependant d'être usités, chacun en son lieu et dans son monde; par exemple : Activer, Baser, Blague, Blaguer, Blagueur, Constatation, Droguer (au figuré, faire droguer quelqu'un , le faire attendre ) , Embêter, Gou/rer, Impressionner, Impressionnable , Incomber, Méduser, Mioche, Moutard, Obliquer, Perpétration, Riflard, etc.

Je comprends que Ton n'emploie pas la plupart des mots de celte seconde série, et tout au plus réclamerais-je en faveur de deux ou trois. Quant à ceux de la première, n'en déplaise à mon honorable critique, je les trouve presque tous de bon aloi et excellents à employer dans l'occasion, aussi bien que flâner, flâneur et flânerie. Je continuerai donc à m'en servir, le cas échéant, en attendant que l'Académie, qui n'est pas obligée de se presser, et qui a le droit de flâner un peu, ait jugé à propos de les enregistrer dans son Dictionnaire.

Passons à une autre réclamation. Le lonrnal de Pontarlier, « feuille littéraire, industrielle , agricole et d'annonces » (sic), se fâche tout rouge contre moi, et m'accuse « d'outrager d'une façon inqualifiable la vérité en tous points. » Voilà de bien grands mots et de bien gros mots ; voyons si l'accusation est fondée.

4° J'ai dit que Pontàrlier était une petite ville ornée d'un clocher de tuiles bariolées, historié de fer-blanc. — On ne le nie pas. Voilà donc déjà pour le moins un point sur lequel je n'ai pas « outragé la vérité. »

2° J'ai dit, sur ta foi d'un renseignement, que Pontàrlier était situé à 940 mètres au-dessus du niveau de la mer. — Il paraît que, d'après Y Annuaire des Longitudes, c'est seulement à 837 mètres. J'ai doqc mis Pontàrlier

403 mètres trop haut. Peut-on voir là les intentions malveillantes et « antipathiques » dont on m'accuse? Y a-t-il là de quoi se fâcher?

3° J'ai dit qu'à Pontarlier des crieurs de nuit vous réveillaient toutes les demi-heures pour vous inviter à dormir tranquilles. — Le Journal de Pontarlier ne nie pas le fait. Où est donc l'outrage à la vérité? — Seulement il il appelle cela « une généreuse et touchante institution, un usage humanitaire », parce que c'est un moyen, dit-il, de prévenir ou d'arrêter les incendies, « le veilleur ayant l'œil ouvert sur jtous les villages d'alentour. » Et il se livre, pour prouver ce point, à des développements historiques.

Malheureusement ses développements sont en pure perte, ils portent à faux. On comprend l'utilité des veilleurs de nuit, et personne ne la conteste ; on ne comprend pas l'utilité de leurs cris sinistres. On a besoin do veilleurs, et non de crieurs. « L'œil ouvert », soit! Mais le gosier, à quoi bon?

Direz- vous que c'est pour vous assurer qu'ils veillent? En êtes-vous encore là? Et vous apprendrai-je qu'il y a dix autres, vingt autres moyens de contrôle, beaucoup plus efficaces, beaucoup plus sûrs, et qui ne troublent le sommeil de personne? Ces moyens, tout le monde les connaît; ils sont en usage]dans tous les grands établissements : lycées, collèges, pensions, séminaires, écoles, couvents, casernes, musées, bibliothèques.

Veiller est fort utile, je le répète ; crier ne sert à rien,— qu'à ennuyer les gens.

En résumé, ne pas confondre veiller avec réveiller.-

4° Comme il m'est arrivé par hasard d'appeler ces crieurs de nuit des muexxinns y métaphore quelconque, ce mot, que le Journal de Pontarlier prend à la lettre, blesse son

patriotisme et sa religion, et il m'accuse là-dessus très-sépieusement « de transformer dé bons français en Turcs. »

Allons! si le Journal de Pontarlier le veut, je fais amende honorable sur ce mot, et je reconnais, pour lui plaire, qu'un Pontissalien n'est pas un Turc. % { 5° Quant à ces deux inscriptions charmantes : — «Pavés * rafraîchissants », et — « M 1,e de Beaulendon a l'honneur 'd'informer sa nombreuse clientèle qu'elle liquide ses chaussures d'été », — il paraît, s'il faut en croire le Journal littéraire et d'annonces, que ma mémoire m'aurait (rompe à demij et que j'aurais lu ces deux jolis écriteaux dans une ville voisine, et non à Pontarlier même. — C'est bien possible, au moins pour l'un des deux; mais cela n'a pas d'importance. — Et tenez, tout à l'heure, en revenant de mes excursions helvétiques et britanniques, j'ai retrouvé justement l'une de ces deux inscriptions si littéraires, — « Pavés rafraîchissants ! » — chez un autre marchand de pain d'épice, ou confiseur, du faubourg Saint- Honoré. Et je le révèle, ah ! mon Dieu, oui! Et je suis bien sûr que le faubourg Saint-Honoré ne va pas s'imaginer pour cela que je le traite de « Béotien. »

C'est votre réclamation trop véhémente, et si peu fondée quant aux points essentiels, qui seule pourrait faire croire qu'à Pontarlier on n'entend pas la plaisanterie aussi bien qu'à Paris.

Pour moi, je ne demande pas mieux que d'être 'persuadé du contraire. N'avons-nous pas ici pour confrère m charmant esprit dont la patrie est Pontarlier? Je veux oarler de M. Xavier Marmier.

Pour conclure, loin de moi la pensée de rabaisser les Pontissaliens, puisqu'au contraire, et de leur propre aveu, je les ai placés 403 mètres plus haut qu'il ne fallait.

CAUSERrES DE QUINZA.INE 199

Voici maintenant une rectification jolie et piquante qui nous arrive de l'autre bout de l'horizon. Il s'agit des îles de la Manche, Jersey, Guernesey, Aurigny, etc. J'avais dit, en passant et sans trop d'examen, que l'Angleterre s'était annexé autrefois ces bellçs lies françaises. — On me répondit ceci ;

« Ce ne sont point ces îles qui ont été prises par l'Angleterre ; l'Angleterre, au contraire, a été conquise par leurs braves habitants, accompagnés de quelques aventuriers normands et bretons, sous la conduite de Guillaume le Bâtard, nommé depuis Guillaume le Conquérant. Les îles de Jersey, de Guernesey, et autres, ont donc pris l'Angleterre, et n'ont point été prises par elle. L'Angleterre leur appartient, elles n'appartiennent pas à PAngleterre. Et c'est. pourquoi elles ont toujours conservé, depuis le xu e siècle, leur autonomie, leur vieux langage maternel (du moins en partie), leurs droits souverains, leurs us et coutumes normands. Les enfants d'Albion, qui d'ordinaire, dans leur force arrogante, montrent si peu de respect pour les droits et la dignité de leurs vaincus, ont toujours respecté l'autonomie, la langue et le droit çoutumier des Jersiais, pourquoi ? Parce que les Jersiais ne sont pas leurs vaincus, mais leurs vainqueurs. Aussi les Jersiais, les Guernesiais, etc., n'ont- ils cessé de tirer de leur position exceptionnelle, unique, gloire et profit-. Je veux bien reconnaître, au surplus, qu'il en faut tenir compte à la vieille Albion, si peu commode du reste.

» Je n'oublierai jamais, Monsieur, le ton de "superbe dédain avec lequel certain Anglais, interpellé sur le sort misérable fait à l'Irlande par l'Angleterre, répondit à son interlocuteur : « Mais l'Irlande est à nous, nous l'avons payée de notre sang ! Les Irlandais sont nos vaincus! » Our conqueredi Ce mot explique tout, autorise tout ; mais on ne peut le dire en parlant des Jersiais.

» II n'existe pas sous le soleil une localité quelconque dont la situation puisse être comparée à celle des lies de la Manche. Il fallait un pays formaliste et ami des anciennes coutumes comme l'Angleterre pour que ce phénomène se présentât et persistât des siècles; c'est une chose qui, à mon avis, lui fait honneur.

» Rattachées à la France, ces lies auraient été fondues, depuis je ne sais combien de siècles, dans notre grande unité centralisatrice. L'Angleterre rattachée à elles, elles sont restées ellesmêmes. C'est un fait bizarre, original, unique dans l'histoire... »

La rectification n'est-elle pas piquante? Et notez qu'elle ne vient pas d'un Jersiais ni d'un Guernesiais ; elle vient d'un Breton, de Nantes. — Viderint historici.

Ceux qui seront curieux d'étudier la question n'auront qu'à lire la Normandie inconnue, de M. François-Victor Hugo, dont la seconde édition se prépare.

Cette Normandie inconnue, c'est justement l'Ile de Jersey. Le second fils du grand poëte s'en est fait l'historien. Avec élévation et avec curiosité tour à tour, il a montré combien Jersey procède de la France plus que de l'Angleterre, et tient de l'une plus que de l'autre, par la géographie naturelle, par les origines, par la race, par la langue, par le droit et les coutumes, par mille autres liens encore.

Dans cette intéressante monographie, l'archéologie s'unit à l'histoire, et la philosophie à l'archéologie. A propos de la constitution sociale de Jersey, l'auteur explique avec une clarté limpide la féodalité tout entière, et, dans maintes pages excellentes, rendrait intelligible même à un enfant cette matière ardue.

D'autre part, dans certains chapitres, le huitième et le neuvième par exemple, le drame se mêle habilement à l'histoire proprement dite, et le récit des faits réels offre tout l'intérêt d'un romap. L'épisode de Philippe de Carteret et de son héroïque femme, puis une autre jolie légende, sont des modèles en ce genre.

Le style de ce volume est très-remarquable. Cela n'éton-

nera personne : c'est dans la maison paternelle que M. François-Victor Hugo a appris à sculpter ses idées.

Peut-être qu'il a pris là aussi ce ton un peu dominateur, qui du reste ne messied pas. Chez Corneille, le Cid parle bien un peu haut ; mais qui songerait à s'en plaindre ? Rodrigue n'est-il pas fils de don Diègue ? Il porte fièrement, selon l'expression de Corneille lui-même, le front de sa race. Si le livre était signé d'un autre nom, nous souhaiterions de voir adoucir ces formules : « Qu'on le remarque ! » — « Qu'on le sache bien I » et d'autres semblables. — Mais, à tout prendre, cela n'est pas désagréable ici.

M. François-Victor Hugo a toutes les qualités charmantes de la jeunesse ; s'il en a un ou deux défauts, char* mants aussi, faut-il s'en étonner? Amoureux de son sujet comme il convient, s'il l'exagère parfois un peu, aurionsnous le courage de lui en faire un reproche? Mais enfin, il faut l'avouer, certaines choses sont vues au microscope : entres autres, la poésie de Robert Vace.

Pourquoi ces éloges excessifs? Uniquement parce que Robert Vace naquit à Jersey. En isolant ce poëte des autres trouvères d'il y a sept cents ans, l'auteur le grandit. Hais c'est un artifice d'optique et un effet de scène. Ce qu'il dit de Robert Vace est vrai de mille autres. La poésie dé la langue d'oïl à cette époque fut diffuse comme la voie lactée.

Si M. François-Victor Hugo grossit quelquefois les choses, quelquefois aussi, en voulant les grandir, peutêtre qu'il les diminue. 11 écrit, par exemple, ce brillant paradoxe :

« Le mariage de Henri VIII avec Anne de Boleyn eut des conséquences incalculables. Jamais ce je ne êais quoi, qui s'appelle

amour, n'eut des effets, je ne dirai pas plus effroyablei, mais plus extraordinaires. Pascal a dit : « Si le nez de Cléopâtre eût » été plus court, toute la face de la terre aurait changé. » Ce que Pascal a dit du nez de Cléopâtre, on pourrait le dire à plus forte raison du nez d'Anne de Boleyn.— Si Cléopâtre n'atait pas été si belle, Antoine n'en fût pas devenu si amoureux; il n'eut pas pour elle délaissé Octavie et ne se fût pas fâché avec Octave* La bataille d'Actium n'aurait pas eu lieu, et le vainqueur d'Actium n'aurait pas été proclamé Auguste et Imperator, et n'aurait pas commencé cette désastreuse ère des Césars. On ne peut doue se dissimuler que la beauté de Cléopâtre ait eu des effets effroyables sur le monde ancien. -» Mais l'influence de la beauté d'Anne de Boleyn sur les destinées du monde moderne n'a pas été moins grande, quoiqu'elle soit loin d'avoir été aussi funeste. Si Anne de Boleyn n'avait pas été si belle, Henri VIII ne l'aurait pas épousée, Il n'aurait pas répudié Catherine d'Aragon; il n'aurait pas rejeté la suprématie du Pape, chassé le clergé catholique, détruit les couvents ; il n'eût pas été le père d'Elisabeth et il n'eût pas jeté l'Angleterre dans le Protestantisme. Si, grâce à ce mariage, l'Angleterre n'était pas devenue protestante, la cause de la Réforme eût été perdue dans les*Pays-Bas, en Suisse et en Allemagne. Il n'y aurait pas eu de Hollande protestante, de Prusse protestante ni d'États-Unis protestants, La cause de la Réforme étant perdue, la cause de la Révolution n'eût même pas pu être plaidée. Et, au lieu de l'univers moderne libre-penseur, nous aurions à l'heure qu'il est un univers dont le concile de Trente serait l'assemblée représentative et le Pape le président. La terre serait un gigantesque Paraguay. Heureusement donc, et bien heureusement, le nez d'Anne de Boleyn n'était pas trop court, et Henri VIII l'épousa. »

Cette page est agréable assurément, comme paradoxe et comme boutade; mais il y a une chose qu'elle néglige de dire : c'est que, si le Protestantisme et la Révolution n'avaient pas avancé par ces moyens-là, ils auraient avancé par d'autres. Des événements si importants, si nécessaires, ne dépendent pas uniquement de tel ou tel détail minime ;

ils ont d'autres causes que des accidents. Ces causes, qui procèdent de la logique des choses, ou, si vous le préférez, de la raison providentielle, ne peuvent point, dans un temps donné,- ne pas produire leurs principaux effets, par quelque moyen que ce soit.

Certes, la part du hasard est très-grande dans la vie des individus et dans celle des peuples; mais les destinées générales de l'humanité et de tous les êtres, ni celles même de tel ou tel peuple, ne dépendent point purement et simplement d'accidents si petits.

L'occasion n'est pas la cause. Pour une occasion qui manquerait, la cause, je veux dire la raison nécessaire, en aurait cent mille autres à son service. De même que, dans la nature, il y a, pour produire un seul arbre, un seul poisson, un seul insecte, un seul être si humble qu'il soit, de milliers, des millions et des milliards de germes répandus et prodigués, de même, dans la vie de l'humanité eî des nations, pour produire chaque événement important, il y a des milliers, des millions et des milliards de combinaisons résultant de ce que l'on appelle la force des choses. Ces combinaisons, ces rapports sont imperceptibles autant qu'innombrables; ils s'entre-croisent, s'amalgament, fermentent, mûrissent pendant des siècles avant l'éclosion du grand événement. C'est ce que l'on pourrait nommer l'histoire latente et virtuelle, celle qui porte dans ses flancs l'histoire effective et réelle, et qui, lorsque le terme arrive, la produit. Peu importe que tel incident ou tel autre se trouve là par hasard à l'enfantement; il ne faut pas dire : Cum hoc, ergo propter hoc. Les incidents ne sont que les accessoires, ou, si vous voulez, les formes du fait; parfois même ils n'en sont que les déguisements : ce sont costumes de fantaisie et bouffonneries du hasard. Mais le

fond, résultant de la raison divine, de la nécessité des choses, ne peut point ne pas arriver. Quels que soient les moyens qu'emploie la cause, les effets sont assurés ; Us sont immanquables, comme la cause est infaillible. Quand le mécanicien n'emploie pas une pièce, il en emploie une autre ; la machine va toujours. N'allez pas croire que, faute d'un clou, tout fût perdu, ou qu'un grain de sable eût tout dérangé.

Il pouvait convenir à la thèse théologique de Pascal, raillant tristement les vicissitudes humaines pour entraîner les autres avec lui dans la foi aveugle, ou bien il pouvait plaire à l'ironie de Montaigne, de Bayle et de Voltaire, de régarder les choses par le petit bout de la lorgnette, comme vous faites en ce moment; mais n'allons pas prendre au pied de la lettre ces paradoxes ou ces ironies. Des hasards minimes peuvent, j'en conviens, avancer ou retarder parfois de quelques moments la marche nécessaire des événements, le progrès des idées et des faits qu'elles produisent; mais, à regarda* tout de haut et d'ensemble, ces quelques moments sont imperceptibles dans le développement historique. Les individus peuvent les trouver longs, et en souffrir, et en mourir, hélas ! mais l'histoire, dans sa marche générale, s'aperçoit à peine de ces grains de sable qu'écrase la roue de son char.

Au reste, M. François-Victor Hugo lui-même est bien, au fond, de notre avis. Dans sa Conclusion si remarquable, qui résume avec profondeur et limpidité tout ensemble la marche de la théocratie, de la monarchie, de l'aristocratie et de la démocratie, il dit fort bien :

« Les événements, en apparence contradictoires, ont, selon nous, une logique profonde. Les faits sont des idées en action.

L'histoire est un raisonnement dont nous voyons les prémisses et dont nous ignorons la conclusion. >

Et cette conclusion dépendrait uniquement du nez de Cleo pâtre? ou du nez d'Anne de Boleyn? ou du nez de n'importe qui ? Allons donc 1

En résumé, l'élévation morale de l'Introduction, les aperçus historiques vastes et clairs de la Conclusion, la variété légendaire égayant dans le courant du livre les recherches archéologiques, sur tout cela un style de haut relief et de vive couleur, tels sont les éléments de solide succès qui ont rapidement arhené la Normandie inconnue de la première édition à la deuxième.

Par cette œuvre, M. François -Victor Hugo ne faisait que préluder à une autre, plus vaste, qui eût épouvanté un moins habile et un moins courageux que lui; c'est, à savoir, la traduction en français des œuvres complètes de Shakespeare.

Cette traduction, vraiment nouvelle, est faite, non sur celle de Letourneur, mais sur le texte de Shakespeare. On sait que la version de Letourneur a, la plupart du temps, servi de type aux autres traductions publiées jusqu'à présent, et qu'elle est restée bien loin de l'original, même après les remaniements dirigés par M. Guizot et la refonte de M. Benjamin Laroche. Ici le jeune et intrépide athlète a pris Shakespeare corps à corps. Aux audacieux «Dieu prête la main ! Lutte pleine d'intérêt et d'émotion...

Six volumes déjà sont publiés. Le premier contient les deux Hamlet : la comparaison entre l'un et l'autre a de quoi piquer la curiosité littéraire. Le second volume

réunit les Féeries, — véritables féeries d'imagination, de poésie et de grâce : — le Songe d'une nuit d'été et la Tempête. Le troisième, intitulé les Tyrans, groupe ensemble Macbeth, le roi Jean et Bichard III. Le quatrième et le cinquième ont pour titre commun les Jaloux. Dans l'un se trouvent la Fameuse Histoire de Troylus et Cressida, Beaucoup de bruit pour rien, le Conte d hiver; dans l'autre, Cymbeline et Othello. Enfin le sixième, sous ce titre : les Comédies de l'amour, nous donne la Sauvage apprivoisée. Tout est bien qui finit bien et Peines d'amour perdues.

Ces six volumes sont dédiés successivement par le jeune traducteur, à sa mère, à sa sœur, à son père, à son frère, 'à M. Auguste Vacquerie, à M. Paul Meurice.

Chaque tome est précédé d'une Introduction étendue

dans laquelle l'imagination anime la critique et l'histoire. L'Introduction d'Othello est particulièrement belle.

A la fin de chaque volume sont des Notes et des Appendices riches de renseignements et de documents de toute sorte. Là se trouvent reproduites, tantôt in extenso, tantôt par extraits abondants, les légendes, les chroniques, les vieilles pièces de théâtre, aussi bien que les contes et les romans, qui ont été la matière première élaborée par le génie du grand poète. Il y a là une mine féconde d'études et de rapprochements curieux.

Enfin, nouvelle par l'exactitude rigoureuse, nouvelle par les examens critiques, nouvelle par l'abondance des compléments groupés autour du monument shakespearien comme une vaste forêt autour d'un palais, cette publication, selon la promesse de la préface générale, sera nouvelle encore et surtout par ceci : elle offrira au public l'auteur A'Hamlet commenté par l'auteur de Buy Blas.

En attendant que d'autres, plus compétents que moi, parlent dignement de cette traduction, applaudissons à ce labeur considérable, auquel la. passion littéraire toute seule ne suffisait pas : il y fallait encore le talent, le courage, et autant de scrupule que de vigueur. M. François- Victor Hugo possède tout cela.

Et maintenant, ladies and gentlemen, savez-vous avec quoi j'ai écrit ces douzes colonnes? C'est avec de l'encre blanche comme de l'eau. Et cette encre miraculeuse n'est pas le secret de la comédie, c'est le secret de la tragédie, car elle a été inventée par le tragédien Ballande.

Avec cette encre blanche, on écrit noir. Oui, sur du papier blanc, avec de l'encre blanche, qui ressemble à de l'eau sucrée, Wlis écrivez — noir comme aile de corbeau. Blanc sur blanc donne 1 noir, deux négations valent une affirmation, grâce à un papier sympathique.

Ne craignez plus de répandre votre encre. Cette encre d'une nouvelle espèce ne tache ni vêtements, ni meubles, ni tapis, — ni doigts, ni plume.

Avec cette encre, Rosine pourrait écrire son billet d'amour à Almaviva, sans craindre de noircir son doigt rose et d'être dénoncée par cette tache à l'œil jaloux du tuteur Bartholo.

Avec cette encre, on ne peut plus gâter aucun livre, aucune gravure, aucun manuscrit. Avec cette encre, Paul- Louis Courier n'aurait pu faire, volontairement ou non, au beau manuscrit grec de Dapknis et Chloé, cette fameuse tache noire qui fut le sujet de tant de discussions et de querelles. « Certes le trait est noir! » disait Paul-Louis, essayant de se tirer d'affaire par un bon mot.

Avec cette encre, B ri d'oison, qui disait si bien : «Un pâââté ! je sai-ais ce que c'est !» ne le saurait plus aujourd'hui.

Un enfant peut toucher à l'encrier sans risquer de changer sa robe en nouvelle carte de l'Europe.

Au besoin, vous vous laveriez les mains avec cette encre, et elles n'en seraient que plus blanches.

9 août 1860.

Chiromancie nouvelle : les Mystères de la Main révélés et expliqués, par Ad. Desbarrolles. — Les Gladiateurs de la république des lettres, par Charles Nisard.

Pendant que nous courions les champs, une pyramide de volumes s'est élevée sur notre table. Vous vous rappelez cette fille d'un roi d'Egypte qui, au dire du bon Hérodote, demanda une pierre à chacun de ses amants, et en fit bâtir la Grande Pyramide. Ainsi chaque amoureux de la Publicité apporte un livre à la princesse, et les pyramides s'élèvent comme par enchantement.

Voici d'abord un curieux ouvrage, que M. Philarète Chasles mettrait au nombre des signes du temps. C'est la Chiromancie nouvelle de M. Ad. Desbarrolles.

Disciple tout à la fois de Lavater, de Gall, d'Éliphas Lévi (c'est-à-dire de M. Alphonse-Louis Constant) et du capitaine d'Arpentigny, M. Desbarrolles pose en principe que le caractère de chaque personne est écrit sur son visage, sur les sinuosités de son crâne, dans la forme et les lignes de ses mains, et s'applique particulièrement à nous développer les mystères de la chirognomonie et de la chiromancie. Il se fait fort de deviner, comme le capitaine d'Arpentigny, le caractère des gens d'après la forme de leurs doigts, et, comme M. Constant, les instincts et la destinée de chacun d'après la disposition des monts de la main et des lignes qui en sillonnent la paume.

En hardi lieutenant, il enrôle avec lui Socrate, Virgile, Rabelais, Montaigne, Newton, Herder, Bicbat, Balzac, toute une armée d'hommes illustres. Est-ce une armée de volontaires ? Il faudrait pouvoir le leur demander. Toujours est-il qu'il les passe en revue, et, bon gré mal gré, les mène avec lui, tambour battant, enseigne déployée. Et cette enseigne, c'est : la Chiromancie nouvelle.

Le livre est un peu vague : doit-on s'en étonner? il s'agit de mystères. L'es mystères de la main!... A propos de chiromancie, l'auteur parle de bien des choses : des mystères orphiques et de la kabbale, d'Hermès et de M. Alexis, d'Origène et de M. Home, de l'Egypte et de l'Inde, de la Terre, de la Lune et du Soleil, de la lumière astrale; que sais-je enfin?

Voulez-vous un échantillon du langage des initiés ?

« L'aspir et le respir de la terre, c'est la lumière astrale, Nous la nommons astrale, parce que la terre est un astre.

» C'est le grand agent magique.

» Il se révèle par quatre sortes de phénomènes soumis aux tâtonnements des sciences profanes sous quatre noms : calorique, lumière, électricité, magnétisme.

» On lui donne aussi les noms de tétragramme, d'inri, d'azote, d'élher, d'od, de fluide magnétique, d'âme de la terre, de serpent, de Lucifer. »

Vous voyez que la lumière astrale a presque autant de noms qu'une infante d'Espagne.

' C'est elle qui gouverne tout.

Il y a donc d'abord cent cinq pages de préliminaires de cette sorte, de omni re scibili et quibusdam aliis.

Venons à la chirognomonie et à la chiromancie, — qui à grand' peine se sauvent à la nage du milieu de ce tor-

rent de sciences inexactes. — En voici les traits prinaipaux, que j'ai recueillis çà et là dans ce gros volume, et qui appartiennent soit à M. Desbarrolles lui-même, soit à ses auteurs.

L'espèce humaine tout entière se divise en deux catégories :

Celle des doigts lisses,

Et celle des doigts noueux.

Les hommes à doigts lisses sont les artistes, les gens d'intuition et de caprice.

Les hommes à doigts noueux sont les calculateurs, les gens exacts et positifs, propres aux sciences.

« A défaut d'autres preuves, disait Newton, le pouce me convaincrait de l'existence de Dieu. »

V animal supérieur est dans la main, l'homme est dans le pouce, selon M. d'Arpentigny. Le pouce des singes, fort peu flexible, et, pour cette raison, peu ou point opposable, n'est regardé par quelques naturalistes que comme un talon mobile; tandis que le pouce humain, au contraire, placé et organisé de manière à pouvoir toujours agir dans un sens opposé aux autres doigts, symbolise le sens moral que nous opposons aux entraînements de nos instincts et de nos passions. Ici M. d'Arpentigny * donne pour preuves :

Les idiots de naissance, qui viennent au monde sans pouces ou avec des pouces impuissants et atrophiés ;

Les nourrissons, qui, jusqu'au moment où la première lueur d'intelligence vient à poindre, tiennent les doigts par-dessus le pouce;

Les épileptiques, qui, dans leurs crises, ferment le pouce avant les doigts ;

JSt les gens près de mourir, qui rentrent le pouce sous les doigts.

« Le ponce est dédié à Vénus et à Mars par beaucoup de vieux chiromanciens, et alors le pouce est toute la vie : l'amour et la lutte. » (Page 180.)

a Le pouce représente, la création. Sa forme rappelant, non pas par un caprice de la nature, mais par une sage analogie, le jod kabbalistique, le phallus des anciens, il réunit à lui seul la génération, la raison et la réalisation ou la volonté (ce qui est un en magie).

» Le pouce, donc, c'est la vie, c'est l'être, c'est l'homme tout seul entouré d'influences dont il doit pétrir son bien ou son mal, selon la direction qu'il donnera à son intelligence, à sa volonté. » (Page 197.)

« Ne comptez ni sur l'amitié ni sur la constance ou sur la fidélité au parti (en politique) des pouces dont la première phalange est courte. Ils pourront avoir des accès de dévouement, être capables d'un acte d'héroïsme, mais instantanément S'il leur faut persévérer dans leurs inspirations parfois sublimes, l'haleine leur manque \ ils ne donneront pas de suite deux coups de collier; ils en reviendront bientôt à leur état naturel, l'incertitude, et l'insouciance. » (Page 331.)

Honte donc et raca à ces pouces dont la première phalange est courte ! Avant de mettre votre main dans une autre, regardez bien à cette phalange. Que de gens aujourd'hui ont les bras longs parce qu'ils avaient la phalange courte !

Le maître de philosophie de M. Jourdain est moins habile à lui expliquer les beautés de chaque lettre de l'alphabet, que M. Desbarrolles à nous analyser le sens de chaque doigt et de chaque phalange, — à commencer par la première, la phalange onglée, selon qu'elle est pointue avec

des doigts lisses, ou carrée avec des doigts lisses, ou spatulée avec des doigts lisses, etc.

« Les doigts pointus, c'est : religion, extase, divination, poésie, invention. Monde divin.

» Les doigts carrés, c'est : ordre, obéissance aux choses convenues, organisation, régularisation,, symétrie, réflexion, pensée, raison. Moude abstractif.

» Les doigts spatules ou en spatule, ainsi nommés parce que chaque doigt offre la forme d'une spatule plus ou moins évasée, c'est : résolution, besoin de mouvement physique, action quand même, sentiment de la vie positive, intérêts matériels, amour sans tendresse, recherche du confortable, et souvent audace et besoin de se faire voir. Monde matériel. » (Page 122.)

Les doigts sont lisses, c'est-à-dire sans nœuds apparents, ou ils ont des nœuds, soit à la première jointure, soit à la seconde, soit aux deux jointures. Ces différentes formes ont leurs diverses influences, que M. Desbarrolles analyse encore. Chaque nœud est un monde.

Puis il reprend toutes ces divisions, et y rebrode mille détails, mille arabesques de fantaisie.

« Les doigts pointus à l'extrémité appellent l'électricité comme les pointes aimantées des paratonnerres.

9 Si les doigts pointus sont lisses et offrent ainsi un conduit facile et sans obstacles, l'impression est immédiate.

» De là viennent les inspirations hautes, les illuminations, les inventions parties du ciel sans s'allier, vu leur spontanéité, à un mélange terrestre.

» Les voyants, les inventeurs métaphysiques, les rêveurs, les poètes, ont les doigts pointus. » (Page 143.)

Les doigts longs annoncent l'amour des détails, la minutie.

« Un littérateur qui a les doigts longs fatigne le lecteur on le spectateur par le soin qu'il met à chaque détail, et il nuit ainsi à l'ensemble. »

Les lignes et les monts de la main fournissent aussi à l'auteur de riches chapitres. Je n'en citerai qu'un seul passage, mais un bon :

« Le nombre des enfants que Ton a eus, ou que Ton doit avoir, se trouve marqué sur la percussion de la main à la hauteur du mont de Mercure. Ces lignes sont placées en long dans la direction du doigt auriculaire et sur le dehors de la main, dans l'espace qui se trouve entre la racine du doigt et la ligne de cœur. Si elles sont bien droites, bien longues, bien écrites, ce sont des garçons. Si ce sont des filles, les lignes sont tortueuses. Les lignes qui sont faibles et courtes, et un peu effacées, signifient les enfants qui ne doivent pas vivre, ou qui n'ont pas encore vécu.

» A la même place, mais en travers, c'est-à-dire dans la direction de la ligne de cœur, des lignes bien écrites et longues donnent le nombre des femmes légitimes ou des maîtresses qui vous serviront de compagnes dans une partie de votre existence.

» Une seule ligne annonce un seul mariage, une seule affection. Ces cas sont rares.» (Page 347.)

N'est-ce pas joli? Et dire que cela s'appelle la Chiromancie nouvelle! Qu'était donc l'ancienne, bon Dieul

L'astrologie, comme vous venez de le voir par le « mont de Mercure », se mêle nécessairement à la chiromancie. Outre le mont de Mercure, il y a, bien entendu, dans la paume de la main, le mont de Jupiter, le mont de Saturne, le mont d'Apollon ou du Soleil, le mont de la Lune, le mont de Mars, le mont de Vénus, et leurs modifications réciproques, et toutes les significations diverses qui en résultent.

Hais les planètes nouvellement découvertes, n'ont-elles donc point aussi leur influence ? Je ne vois pas qu'on parle d'elles. — Tant pis pour elles ! Elle n'avaient qu'à se laisser découvrir plus tôt I

Il faut s'attendre à trouver là encore, avec l'astrologie, la science des nombres. En voici, pour finir, un curieux spécimen, emprunté à un autre ouvrage publié, sans nom d'auteur, sous ce titre : Recherches sur les fonctions providentielles des dates et des noms dans les annales de tous les peuples.

« La distance entre la naissance de saint Louis et celle de Louis XVI est de 539 ans. En ajoutant ces 639 ans à chacun des événements remarquables de la vie de saint Louis, on trouve un événement remarquable correspondant de la vie de Louis XVI. »

Naissance de saint Louis : 23 avril 1215

Ajoutez. . . . 539

Naissance de Louis XVI : 23 août 1754

Naissance d'Isabelle, sœur de saint Louis 1225

Ajoutez . . . 639

Naissance d'Elisabeth, sœur de Louis XVI 1764

Mort de Louis VIII, père de saint Louis 1226

Ajoutez. . . 539

Mort de Louis (dauphin), père de Louis XVI 1765

Minorité de saint Louis, comme roi, commence eu. . . . 1226

Ajoutez. . . 539

Minorité de Louis XVI, comme dauphin 1765

Mariage de saint Louis (premières démarches) 1231

Ajoutez. . . 539

Mariagede Louis XVI 1770

Majorité et gouvernement personnel de saint Louis. . . . 1235

Ajoutez. . . 539

Avénementde Louis XVI 1774

Saint Louis victorieux, conclut une paix avec Henri III. . 1243

Ajoutez. . . 539

Louis XVI, victorieux, arrête les préliminaires de la paix

avec George III. : .• 1782

Captivité de saint Louis 1250

Ajoutez. . . 539

Captivité de Louis XVI : 5 et 6 octobre 1789

Naissance de Tristan au moment de la captivité de son

Père 1250

Ajoutez. . . 539 Opposition :

Mort du premier Dauphin dans Tannée de la captivité de

son père . 1789

Mort d'Isabelle d'Angoulême. . . . , \ . 1250

Ajoutez. . . 539

Opposition :

Naissance de Marie-Thérèse-Charlotte d'Angoulême. . . 1789

Canonisation de saint Louis, sous Philippe IV. , m . . . . 1297

Ajoutez. . . 539

Mort du fleère <te Louis XVI (Charles X) . . . 1836

On remarquera que le nombre 1297, année de la canonisation, se compose des mêmes chiffres que la date 1792, fin de la royauté et de la monarchie de Louis XVI. «

De plus, en additionnant la date de l'avènement de Louis XVI

an trône 1774

et le nombre 19, produit de l'addition des chiffres de cette

date mis les uns au-dessous des autres 19

on trouve la date de sa mort sur l'échafaud 1793

Enfin, en additionnant la date de la chute de Louis XVI, 1789 et le nombre 25, produit par l'addition des chiffres de cette date 25

on trouve celle ' de la Restauration 1814

Chateaubriand a fait une observation qui trouve naturellement sa place à la suite de ces singuliers calculs :

Charlemagne est mort le 31 mars 814, et Napoléon a perdu sa puissance à la reddition de Paris, 31 mars 1814, 4 000 ans après, jour pour jour.

Quoi qu'il en puisse être de ces rencontres, et sans vouloir examiner s'il n'y a pas, par ci par là, dans ces rapprochements, tel ou tel détail tiré par les cheveux, telle date un peu arrangée, ces jeux innocents de la science des nombres sont des curiosités qui en valent d'autres et qui ne déparent pas le livre de M. Desbarrolles.

Selon la brochure anonyme, il existe en outre une affinité non moins positive que mystérieuse entre la vie de tel ou tel personnage et les dates de sa naissance et de sa mort. Quelques exemples donnent une idée de ce rapport singulier.

Il suffit, pour faire ce calcul, de compter le nombre des

lettres de chaque mot, d'additionner les chiffres des époques, et de réunir tous ces divers chiffres ensemble :

Charles VII, mort à Vdge de 58 ans :

Charles 1, né en février 1403, mort en juillet 1461 7 7 2 2 7 842 7 12

Louis XI J, mort à, 54 ans :

Louis 12, né en juin 1462, mort en janvier 1515. 5 3 2 2 4 13 4 2 7 12

François I er , mort à 54 ans :

François I, né en 1494, mort en 1547.

Total, 58

Total, 64

Total, 54 Louis XIV, mort à 76 ont :

Louisl4,néle 5 septembre 1638, mort le 1 septembre 1715. 65225 9 18 4 2 1 9 14

Total, 76

Louis XV y mort à 65 ans :

Louis 15, né le 5 février 1710, mort le 10 mai 1774. 5 62257 9 4213 19

Total, 65

Le livre de M. Desbarrolles se termine par des exemples de chiromancie appliquée. —M M. de Lamartine, Alexandre Dumas, Jules Janjn, Emile Augier, Maquet, Proudhon, Meissonnier, Gérôme, Diaz, Corot, Auber, Gounod, Frédérick-Lemaître, Got et mademoiselle Déjazet prêtent la main successivement aux amusantes et spirituelles démonstrations du sorcier. *

1 Depuis que cet article a été écrit, j'ai eu l'occasion de rencontrer M. Desbarrolles et de lui livrer aussi ma main ; il ne me connaissait pas plus que je ne le connaissais moi-même personnellement; et la

Ici et ailleurs, des observations jolies et fines se noient dans un océan d'assertions arbitraires, confuses, amphigouriques ou drolatiques.

L'ouvrage forme un volume de 625 pages. Il est orné d'images kabbalistiques, pour éclaircir le texte, — - avec des mains de toutes formes, de toutes lignes et de tous monts.

Tel qu'il est, il plaira, je pense, à une bonne partie du public d'aujourd'hui, en quête d'amusements bizarres et de mystères. Les adeptes ne manqueront pas plus à la Chiromancie qu'au spiritisme. C'est aux époques où l'on ne croit à rien*qu'on croit à tout. En d'autres termes, les temps où il y "a le moins de croyances sont ceux où il y a le plus de crédulité? Les gens qui n'ont aucun principe à quoi se tenir se laissent aisément emporter par tous les flots des opinions, ou des doctrines, ou des rêveries qui surviennent; ils vont à vau-i'eau. au gré des- courants. Il en fut (}e même à Rome dans là décadence.

Ceux qui croient aux esprits frappeurs sont sans doute des esprits frappés. Le peuple dirait qu'ils ont un coup de marteau.

Ceux qui croient aux mains, autrement que d'une manière générale' et pour ainsi dire physionomique (système de M. d'Arpentigny, faisant suite à celui de Lavater), ceux qui croient à la ligne de vie, à, la ligne de tête, à la ligne de cœur, à la ligne de foie, à la ligne de Saturne, à la ligne de Jupiter, à l'anneau de Vénus, et aux figures formées par toutes ces lignes, et aux monts et aux plaines de

sincérité m'oblige à dire que, toute astrologie à part, il possède, ainsi que sa compagne, connue sous le nom de V Initiée parisienne, une remarquable faculté de conjecture et de divination physiognomoniques.

Saturne, de Jupiter, de Mercure, de Mars, de Vénus, de la Lune et du Soleil, ceux-là sont de braves gens qui aiment à passer le temps. Et M. Desbarrolles est un homme d'esprit qui compte sur ces braves gens-là pour acheter son livre, et qui par conséquent ne se moque pas d'eux. Un acheteur est toujours respectable.

Mais je m'aperçois, un peu tard, que je n'ai encore ôté qu'une seule pierre de cette grande pyramide qui s'est élevée sur mon bureau. Eh I vite, vite! un second coup de pioche 1 •

Les Gladiateurs de la République des lettres, auxxy*, xvi e et xvn e siècles, par M. Charles Nisard, sont un livre écrit avec soin et même avec une ceftaine recherche, où Ton trouve de l'esprit, assurément, mais un esprit un peu sec, un peu triste, et sentant le travail, l'effort.

Les gladiateurs dont il s'agit sont : François Filelfo ou Philelphe, Poggio, Laurent Valla, Jules-César Scaliger, Gaspard Scioppius ou Schopp, et, au xvn e siècle, François Garasse.

Deux volumes in-octavo, c'est beaucoup pour cinq où * six écrivains de cette espèce. On est tout à fait dans les sentiments de M. Charles Nisard lorsqu'il dit :

« Je m'arrête, confondu et surtout dégoûlé d'une polémique où les plus viles passions du cœur humain se donnent carrière, sans aucun mélange d'honnêteté, d'esprit et presque de talent. »

Seulement c'est à la page 162 du tome I er que l'auteur - s'exprime ainsi, au sujet de Poggio. Et Filelfo, qui le précède, mérite la même appréciation ; et Valla, Scaliger, Schopp, Garasse, qui les suivent, ne valent guère mieux

que ces deux-là. Et le tome I er ne s'arrête pas à la page \ 62, il a 407 pages. Et, puisque c'est le tome I er , il y a un lome II, et ce tome II en a 4j 6. Total, 823 pages in-octavo, consacrées à d'affreux et plats gredins qui, à eux- tous, peut-être, n'en méritaient pas cent.

D'où vient donc qu'un homme sérieux et un homme de talent a tant choyé des gens qui en avaient fort peu, luimême le reconnaît, des gens qui n'avaient presque pas d'esprit, du moins dans les écrits qu'il analyse, et qui n'avaient pas du tout de cœur?

• C'est, apparemment, que parfois une érudition fureteuse se laisse aller à attacher du prix aux choses en raison de la peine qu'elle a prise à les déterrer, plutôt qu'en raison de leur valeur.

Les lignes mêmes de M. Nisard que nous venons de citer, et qui sont entièrement conformes à nos propres impressions, nous enhardissent à dire que tout cela ne méritait pas d'être exhumé. Les œuvres satiriques et polémiques de tous ces gens-là, moralement ne sont que de la fange, littérairement ne sont que du chiffon.

Les beaux héros! les charmants personnages J pour leur faire les honneurs de deux in-octavo I Ce Poggio et ce Filelfo, par exemple! Après avoir, — ce sont les mots mêmes de M. Nisard, et ils n'ont rien de trop fort, — « vomi l'un contre l'autre des injures fétides », ils font mine de se réconcilier, pour obéir à Cosrrfe de Médicis ; mais à peine Poggio est-il mort, que Filelfo, par manière d'oraison funèbre, recommence à l'apostropher ainsi :

« Égout infect de toutes les méchancetés, de toutes les saletés qui déshonorent une vie! » etc., etc. .

Il y a un nom pour ce style-là et pour celui des halles. Mais les harengères des halles ont du moins de la verve

et de l'esprit parfois; on cite d'elles des mots qui, dans leur genre, sont des merveilles; au lieu que vos gladiateurs sont avant tout et après tout des cuistres, des pédants ennuyeux. Ce ne sont pas même de ces fier-à-bras qui aujourd'hui se nomment éreinteurs, de ces condottieri de plume, à la verve bourbeuse mais amusante; non, vos gladiateurs des quinzième, seizième et dix-septième siècles n'ont même pas ces qualités relatives des gladiateurs d'aujourd'hui. Ils sont venimeux et fastidieux, baveux et bavards, et ne trouvent pour leurs colères que des images de pacotille et des centons regrattés, replaqués.

Quel intérêt prendre à de telles gens et à de telles œuvres ? On s'en détourne avec dégoût, avec ennui. Les invectives qu'ils ne cessent de lancer les uns contre les autres sont aussi froides que grossières. Nous ne pouvons encore que souscrire au jugement de M. Charles Nisard lorsqu'il dit, en parlant des satires de Filelfo :

« Si l'on refuse à Filelfo, l'élégance, la clarté, la décence et l'atticisme du style, on ne saurait lui contester l'érudition sotlisière, et, si j'ose dire, la science pornographique. Une chose m'étonne en tout ceci, c'est que Filelfo ait eu la patience de mettre en vers ce ramas d'invectives et de turpitudes; car, encore que ces vers soient durs, pénibles, obscurs et tout bourrés de chevilles, que les lieux-communs y pullulent et varient à peine leurs formes, la seule observation du rhythme, forçant le poète à demeurer plus longtemps sur la même idée, aurait dû paralyser son essor...»

Et une chose aussi nous étonne, nous, encore une fois, c'est que, reconnaissant tout cela, on ait fait à des gens si impudents et si ennuyeux l'honneur de parler d'eux si longuement, et d'analyser leurs écrits avec une sorte de

complaisance que déguisent mal la solennité un peu apprêtée du style et sa couleur légèrement archaïque.

Ce qui fait paraître ces deux volumes encore plus longs, c'est que, pour un nombre immense de petits détails, il n'y a pas assez d'idées générales. Arena sine cake. On n'est porté par rien.

Enfin j'ai dit, et ne m'en dédis pas, que ces deux volumes sont écrits avec soin et môme avec recherche ; on y pourrait cependant noter çà et là quelques incorrections ou inadvertances.

Tome I er , page 305 : « À Rome, il ri y amit pas que les esclaves qui fissent le métier de gladiateurs. » — C'est là, dans le sens où l'emploie M. Charles Nisard, une construction horriblement barbare, quoique fort usitée aujourd'hui. On n'en trouverait pas un seul exemple dans toute la littérature française avant la fin du dix-huitième siècle. Le plus ancien que j'aie rencontré est de Maurice Dupin, petit-fils du maréchal de Saxe et père de madame Sand. C'est dans une lettre qu'il écrit à sa mère en 4798. Je ne connais, avant cette date, aucun exemple de pareille faute dans les écrivains français. Grammaticalement, en effet, et logiquement, si cette construction signifiait quelque chose, elle signifierait précisément le contraire de ce qu'on veut lui faire dire quand on l'emploie aujourd'hui. Je n'en veux pour preuve que ces vers du vieil Horace de Corneille :

Ils ont vu Rome libre autant qu'ils ont vécu, . Et ne V auront point vue obéir qu'à son prince $ ...

c'est-à-dire, « Et ne l'auront point vue obéir, si ce ri est à son prince, Ni d'un État voisin devenir la province. » Tel

est le sens français et correct de cette tournure, quoique aujourd'hui un grand nombre de personnes et même d'écrivains remploient fréquemment dans le sens opposé. Pour eux, le vers de Corneille voudrait dire : « Et ne l'auront point vue obéir seulement à son prince. » C'est justement tout le contraire.

Et voici d'où vient la confusion. Ils s'imaginent, faute d'avoir réfléchi, que cette tournure, il n'y a pas que, est l'opposé de ilrfy a que, tandis qu'au fond, soit grammaticalement, soit logiquement, ces deux tournures n'en sont qu'une; témoin le vers de Corneille. En effet, en ajoutant simplement le mot pas à la tournure il n'y a que, on croit ajouter une seconde négation à la première, ce qui serait indispensable pour que l'une signifiât le contraire de l'autre ; mais en réalité on n'y ajoute rien du tout, si ce n'est le mot pas, mot purement explétif,-qui, soit qu'on le mette ou qu'on l'omette, fait partie virtuellement de la première négation, et ne saurait, à -lui tout seul, en constituer une seconde. Ne tout seul, ou ne pas, à volonté, n'est qu'une seule et même négation. Corneille a bien dit ce qu'il voulait dire; mais les auteurs d'à présent, se servant de la même tournure pour dire le contraire, font un barbarisme de phrase et au fond un nonsens. Ce qui n'empêche pas, je le répète, que cette tournure ne soit tout à fait usitée aujourd'hui, mais bien à ' tort, et depuis 1798 seulement.

Une autre phrase incorrecte, tomeH, page 25 : « Ses amis déploraient qu'il ait changé si promptement », n'est sans doute qu'une faute typographique, et c'est à ce titre seulement que je la signale. De même, au tome I er , page 88, il faut évidemment lire : Carminis et non Carminibus.

De même encore, tome I er , page 6, il faut lire Henriette et non Hoftense : « Filelfo avait épousé Théodora surtout pour son grec. Hortense pensait un peu différemment, aussi n'épousa-t-elle point Vadius. »

Si je transcris cette phrase, c'est aussi comme un exemple des plaisanteries un peu cherchées et tristes que l'auteur mêle à son style solennel pour essayer d'y jeter quelque variété et d'en assouplir la roideur.

En résumé, on regrette de voir une somme considérable de recherches et d'études appliquée à des écrivains, la •plupart fort lourds et fort insipides, qui ne le méritaient guère, du moins par les côtés où nous les montre M. Charles N isard.

Les gladiateurs forcés, qui défendaient leur vie dans les cirques romains pouvaient, exciter l'intérêt; les gladiateurs volontaires, qui. dans l'arène des lettres attaquent la vie et la réputation d'autrui, n'excitent, même quand ils se dévorent entre eux, ni intérêt ni pitié. Le dégoût est le seul sentiment qu'ils inspirent. Tout ce qu'on peut leur accorder, c'est le mépris d'abord et ensuite l'oubli. M. N isard leur a fait trop d'honneur.

Et dire que notre pyramide de volumes est à peine entamée!... Nous la démolirons un autre jour.

23 août 1860.

Impressions littéraires, par M Louis Ratisbonne. Morts et Vivants, Nouvelles Impressions littéraires, par le même. — Petits Poèmes, par M. Edouard Grenier. — Chants populaires de la Grèce moderne. réunis, classés et traduits par M. le comte de Marcellus. — Scènes de ta Vie juive en Alsace, par M. Daniel Stauben. — Scènes du Ghetto , par M. Léopold Koinpert, traduction de M. Daniel Stauben. — Les Juifs de la Bohême, par M. Léopold Kompert, traduction de M. Daniel Stauben.

M. Louis Ratisbonne, que l'Académie française vient de couronner une seconde fois pour sa remarquable traduction de \& Divine Comédie, n'est pas seulement un poêle; vous savez qu'il est un critique aussi, un critique aimable, qui n'impose pas ses jugements, et qui les donne comme des impressions personnelles, rien de plus. C'est sous ce titre, Impressions littéraires, qu'il a eu l'heureuse idée de réunir en deux volumes les articles publiés par lui dans ce journal *.

La forme est rapide, le fond est solide. Ce qu'on improvise est souvent ce que Ton produit de meilleur. C'est là qu'on met le plusse soi, le moins d'autrui. On louche en quelques mots les points essentiels; on les effleure d'une course légère — comme la Camille de Virgile effleure le dessus des épis, —au lieu d'enfoncer à pas lourds dans l'ornière du développement.

1 Le Journal des Débats.

Il y a dans ces volumes une grande variété. La poésie et les poètes, l'amour etles femmes, la philosophieet l'histoire, l'art, la fantaisie et le sport, les littératures anciennes et modernes, les courses de taureaux ou la chasse au lion, tout convient à cette plume aisée, agile, sérieuse et mondaine à la fois.

Les caractères principaux du talent de M. Ratisbonne sont l'élévation et la grâce. Même dans sa critique on reconnaît un poêle ; même quand l'oiseau marche, on sent qu'il a des ailes.

Dans les articles consacrés à Alfred de Musset et à ' Briseux, on retrouve l'auteur du Printemps de la vie. Dans le Jour des Morts, on sent le traducteur du Dante. On le retrouve aussi dans la notice sur Manin, noble et à jamais regrettable représentant de la patrie italienne. On le retrouve encore, tout naturellement, dans l'article sur Ary Scheffer, le peintre de Françoise deRimini. Ce grand artiste est peint lui-même avec une délicatesse de touche égale à la sienne, et pleuré avec une amitié vraie.

N'est-elle pas aussi d'un poète, cette analyse si vivante et si émue de Mireid ? Elle a été pour 1& monde littéraire la révélation d'une œuvre remarquable. Et cette révélation, c'est M. Ratisbonne qui en partage l'honneur avec M. Adolphe Dumas.

En môme temps, toutefois, que le poète se laisse voir toujours chez M. Ratisbonne, le critique y est bien réellement aussi; je veux dire un sens juste, fin, léger, une iro nie qui se joue, un fuyant sourire; une bienveillance générale assaisonnée parfois d'une malice douce; le trait part sans effort et touche sans douleur.

Ses jugements ne sont pas des carcans qui prennent le

lecteur par le cou ; ce sont les causeries d'un galant homme,

Beaucoup de bon sens, et de bon sens élevé, cela devrait aller sans dire, car le bon sens qui manque d'élévation n'est pas le bon sens ; mais on l'entend souvent aujourd'hui d'autre sorte, et ce que l'on nomme bon sens, dans la littérature ou dans la vie, n'est bien souvent que platitude.

Beaucoup d'esprit aussi, et. neuf, cela devrait encore aller sans dire, car ce qui n'est pas neuf n'est pas spirituel, et ce qui est spirituel est toujours neuf, eût-il trois mille ans; mais, de nos jours, quelques industriels de lettres ont trouvé moyçp d'avoir de l'esprit à peu près comme les concierges tailleurs ont du talent.

La notice sur le comte de Raousset-Boulbon, d'après le livre de M. Henri de la Madelène, est des plus intéressantes. Ce brillant « braconnier d'empires », auquel il n'a manqué que le succès, est, suivant ses deux sympathiques biographes, « un Cortès tué au début. » Mais, dit M. Ratisbonne, « l'aventurier heureux est un héros, le héros qui échoue et qui succombe n'est qu'un aventurier : c'est, hélas! la moralité de cette mondaine rumeur, il mondano romore, qu'on appelle la gloire. » Ce que l'on doit reconnaître, en tout cas, avec ou sans sympathie pour les natures aventureuses, c'est que le comte de Raousset- Boulbon montra jusqu'à la fin un caractère d'un ressort singulier et d'une prodigieuse énergie.

Quelques-uns des écrivains du Journal des Débats ont place naturellement dans le volume des Nouvelles Impressions littéraires. M. de Sacy est apprécié, commet! convient, avec délicatesse, avec sympathie et en bon langage. M. Jules Janin est touché d'une plume brillante et fine. M. Taine est courtoisement, mais sévèrement discuté. M. Ratisbonne l'accuse d'exagérer sa méthode, l'histoire naturelle appliquée à l'histoire littéraire*, d'être anato-

miste à outrance, de produire ave son scalpel « des écorchés superbes » ; mais il ajoute, pour conclure : « Ce mélange de précision et de hardiesse, de force et d'imagination, forme un tout d'une séduction certaine. »

Daniel Stern et ses Esquisses morales ont leur chapitre. Le critique relève quelques contradictions de cette orageuse pensée.

Nous saisissons cette occasion de dire que le libraire Techener vient de publier une troisième édition des Esquisses morales, avec un très-beau portrait, œuvre de la fille même de madame d'Agoult, et qui a eu beaucoup de succès à l'Exposition dernière. Ce portrait, dessiné par madame de Charnacé, est signé Claire-Christine. Il est gravé par Léopold Flameng, dont on connaît le talent. La tête est fort belle et fort ressemblante : grandes lignes sculpturales, adoucies par une couronne fle volubilis.

Les romans champêtres de George Sand, François le Champi, qui parut pour la première fois dans le Journal des Débats quelque temps avant la révolution de 1848, la Petite Fadette, la Mare-au-Diable, sont loués par M. Ratisbonne avec amour et avec un vif sentiment des beautés neuves de ces œuvres exquises.

Le roi Voltaire, de M. Arsène Houssaye, est épingle délicatement par la douce main d'un ami, qui toutefois ne peut s'empêcher de relever des phrases comme celles-ci :

« Madame Denis, une vieille montre de la manufacture de Ferney, qui ne marquait plus l'heure de l'amour. »

« Le Pape lui-même lisait Voltaire, caché par l'éventail des Alpes. »

D'autres articles encore mériteraient d'être signalés, fen passe et des meilleurs : un entre autres, tout à fait aimable et fin, sur la littérature à l'usage des enfants, —

à laquelle M. Louis Ratisbonne lui-même ajoutera bientôt un charmant volume de fables cueillies sur nature. Ce sera pour vos étrennes et pour celles de vos enfants.

On voit assez, par cette revue rapide et nécessairement incomplète, l'attrayante variété de ces Impressions littéraires. Rien n'est plus agréable que ces bouquets composés par le hasard même, mais qui ont pour lien l'unité d'un esprit doué des qualités les plus diverses, et capable de tout comprendre, de tout sentir et de tout exprimer.

Quant au titre de Morte et Vivants donné à ce deuxième volume ^Impressions littéraires, c'est un titre à la mode du jour, choisi peut-être par l'éditeur plus que par l'auteur, et selon le goût du public. Avez- vous remarqué qu'aujourd'hui un titre tout simple, un titre sensé, qui dit clairement de quoi il s'agit, attire ordinairement peu d'acheteurs ; au lieu qu'un titre qui a cet avantage de n'être pas compris du premier coup, et ensuite de convenir à un grand nombre de livres indifféremment, comme une selle à tous chevaux, est considéré par les éditeurs comme un bon et excellent titre. Morts et Vivants ! parlez-moi de cela 1 On ne sait pas bien d'abord ce que cela veut dire ; cela sent sa ballade de Lenorel Quand on ouvre le livre, on voit que c'est tout bonnement parce qu'il y est question d'écrivains ou d'artistes morts, puis d'écrivains ou d'artistes vivants, h peu près comme dans tous les livres de critique. N'importe ! Morts et Vivants fait bien sur une couverture de couleur réséda! Ou encore, Profils et Grimaces, autre recueil d'articles. Ou bien, les Toqués! Oh! les Toqués! celui-là est parfait! Mais j'en ai vu un meilleur encore : Les bonnes Binettes ! Voilà les titres en faveur, et qui recommandent un livre. Je sais bien que M. de Sacy a eu

la simplicité d'intituler le sien tout uniment : Variétés littéraires, morales et historiques. Mais c'est qu'apparemment M. de Sacy ne se soucie pas d'être à la mode. Et, si son livre se vend très- bien malgré cela, c'est par exception. En thèse générale, il faut un titre qui ait, comme dit Philaminte, « quelque chose de rare. » Vous pouvez mettre du bon sens dans le livre; mais dans le titre, c'est imprudent : il faut être fort pour l'oser, et surtout pour que l'éditeur vous le permette. M. Ratisbonne, j'en suis sûr, eût pris bien volontiers pour titre ce qu'il a mis seulement en sous-titre : Nouvelles Impressions littéraires; mais l'éditeur I je parierais que l'éditeur, qui est un homme habile et sachant son public, a préféré ' Morts et Vivants I Et en effet, avec ce titre, on peut compter que l'édition sera promptement enlevée.

Le même jour où l'Académie couronnait pour la seconde fois M. Louis Ratisbonne, elle couronnait aussi M. Edouard Grenier, pour son volume intitulé tout simplement Petits Poèmes.

Le principal de ces poèmes, la Mort du Juif-Errant, est une œuvre d'une élévation et d'une harmonie qu'on pourrait nommer jocelyniennes..

Ahasvérus, après avoir erré sur la terre pendant plus de dix-huit siècles, est enfin absous par l'expiation et le repentir : il % obtient du Christ lui-môme son pardon et la mort, c'est-à-dire le repos qu'il a tant imploré.

L'idée est belle, la formé est digne de l'idée. On trouve

dans ce poëme des tableaux pleins de grandeur, par

exemple celui de la campagne romaine et du Colysée vus

pendant la nuit, ou celui de l'arrivée du Christ dans la

cabane; des descriptions suaves et fraîches; des senti-

ments nobles et doux, revêtus d'une forme très-musicale :

Et, la main dans la main, sans trouble, sans secousse, Ils glissent à la mort par une pente douce.

Tu seras père un jour,

Ton cœur s'élargira pour cet immense amour.

Une tendresse sympathique respire dans tout le poëme. On y sent palpiter un cœur triste et charmant.

La pièce qui a pour titre le Rêve est animée -d'un soufle mixte. L'âme de saint Jean et celle du Dante se mêlent avec celle du poète.

L'Elkovan est d'une musique et d'une couleur byroniennes. Cette légende de harem peint les jalouses fureurs de l'Orient et les souffrances de l'amour fidèle. Le rhythme est des plus heureux :

.0 lendemain du jour, du premier jour qu'on aime! frais enchantement de l'heure du réveil, Où Tâme ouvre les yeux avant le corps lui-même Et vous dit à travers les voiles du sommeil : « Non, ce n'est pas un rêve, ô voluplé suprême! Un autre vit par toi, comme tu vis pour lui, Et ton cœur enivré bat dans le sein d'autrui ! »

Depuis les stances du Lac de Lamartine, Alfred de Musset avait seul trouvé une harmonie analogue à celle des vers que voici :

Quel bçnheur de glisser sur l'eau bleue et profonde, Enlre le double azur de la mer et des cieux, Comme fait l'albatros, qui vole en rasant l'onde ! Quel bonheur de voguer frais et silencieux, De regarder le ciel en oubliant le monde, Et de poser la- tête en -rêvant au doux bruit De la brise qui passe et de l'eau qui s'enfuit!

L'Orient mêle à ce poëme ses parfums comme ses terreurs. On y respire les brises embaumées du Bosphore :

Bosphore! il est doux sur tes rives fleuries,

A l'ombre d'un platane aux longs rameaux mouvants,

Devant ton horizon tout peuplé de féeries,

De suivre du regard le vol des elkovans,

En se laissant bercer de vagues rêveries.

Le flot passe entraînant la pensée et les yeux, -

Et les flots et Içs jours glissent silencieux.

Des rives du Bosphore à la Grèce moderne, dont M. le comte de Marcellus a recueilli les Chants populaires, il n'y a qu'un pas.

La poésie grecque, même sous le règne des Osmanlis, ne mourut jamais. Y a-t-il si loin de Tyrtée à Rigas?

A ti avers le précieux recueil de M. le comte de Marcellus le lecteur peut suivre, dans un ordre à peu près chronologique, les espérances et les progrès des Hellènes depuis le jour de l'asservissement jusqu'à la première heure de l'indépendance.

Presque tous ces chants sont courts, expressifs, d'un tour original, étrange. Écoulez la Chanson en l'honneur de Souli :

« Un petit oiseau s'est placé sur le haut du pont; il fait sa complainte et parle. Il dit à Ali- Pacha:

» Ce n'est point ici Iannina pour y mettre des jets d'eau ; ce n'est pas ici Prévésa pour y bâtir des citadelles ; c'est ici le célèbre Souli, Souli le renommé, où combattent les petits enfants, les femmes et les jeunes filles; où se bat la femme de Tsavellas! Le sabre dans une main, le fusil dans l'autre, son enfant sur son sein et les cartouches dans son tablier, elle marche en avant. »

Le dernier chant de Parga, plus développé, n'est pas moins beau. Il respire l'héroïsme et le désespoir.

Comme contraste, oyez cette petite chanson, V Amour découvert :

« jeune fille, quand nous nous sommes embrassés, il était nuit; qui nous a vus?

> — La nuit nous a tus, et l'aurore, l'étoile et la lune.

> L'étoile s'est abaissée et l'a dit à la mer. La mer l'a dit à la rame, la rame au matelot.

» Et le matelot Ta chanté à la porte de sa belle. »

Et que pensez-vous de cette autre chanson, qui a pour titre : le Lecteur de [archevêché :

« Une jeune fille est à la fenêtre, et le Lecteur dans la cellule. Il lui jette des morceaux de sucre, et l'atteint à la poitrine.

» — Tiens-toi sage, ô Lecteur! Le voisinage te verrait; on le dirait à l'archevêque, qui te couperait les cheveux.

» — S'il me coupe les cheveux, il me faudra porter le bonnet de laïc ; et alors la fille-que j'aime, je l'épouserai 1 »

Aux chants et chansons l'éditeur a ajouté un certain nombre de ces Distiques qui abondent dans l'Archipel et sur ses bords; puis des Proverbes et Adages.

Voici deux ou trois des Distiques :

« Que ne suis je une hirondelle P J'entrerais dans ta chambre, et sur ton oreiller je ferais mon nid. »

« Je deviendrai une petite hirondelle pour me poser sur ton cou, et pour baiser le sigue que tu as sur le visage. *

« Non, les yeux noirs ne sont pas faits pour dormir au poinl du jour, mais pour être éveillés et caressés. »

On croirait lire des vers de Sapho.

Je finis par quelques adages :

Voit-on une noce où l'on ne pleure El une mort où Ton ne rie?

Au monde il est trois fléaux :

Le feu, la femme et les eaux.

Pour l'homme heureux

Son coq lui-même pond des œufs.

L'œil du maître Engraisse le cheval.

En recueillant ces fruits de. l'esprit hellénique, qui autrement se seraient perdus, M. de Marcellus a rendu service à l'histoire des mœurs autant qu'à celle des lettres. Comme il avait enlevé de Milo la Vénus victorieuse condamnée à périr sous le marteau musulman, il a de môme recueilli, à Milo encore, à Naxos, à Chypre, à Cythère, à Idalie, àScio, ces chansons où se peint le cœur d'un peuple. L'histoire et l'art lui *>ont également obligés et lui doivent de doubles remercîments.

Il me reste bien peu de place,. et je voudrais parler encore de trois Volumes consacrés à peindre, non plus la vie grecque, mais la vie juive!

Il en est des mœurs et coutumes des villages juifs de l'Alsace, de celles des ghetto de l'Autriche et de la Bohême, comme de certains quartiers du vieux Paris : les unes et les autres s'en vont sous les exigences de la vie moderne et du temps, ce grand niveleur. Quelques années encore, et l'on cherchera vainement les traces de l'antique Lutèce, et pareillement celles de la vie juive, telle. qu'on peut la surprendre encore, soit dans les bourgs du Haut et du Bas Rhin, soit dans telles villes ou campagnes de l'Aile-

magne : vie empreinte d'une physionomie particulière, car elle ne ressemble pas plus à celle des populations chrétiennes dont elle est entourée qu'à celle des Israélites des grands centres; sorte de débris du moyen âge, espèce de ruines gothiques ou orientales qui restent pour peu de temps encore au milieu des constructions modernes.

L'artiste et l'antiquaire sauront gré à MM. Léopold Kompert et Daniel Stauben d'avoir, l'un en Allemagne, l'autre en France, sauvé de l'oubli les traits les plus caractéristiques et les parties les plus saillantes de cette manière d'antiquité judaïque qui est sur le point de disparaître. En effet, MM. Léopold Kompert et Daniel Stauben auront été, l'un et l'autre, le chroniqueur et le poète d'un ensemble d'idées, de rites, de superstitions, de légendes, de cérémonies et de types, formant une sorte de civilisation à part, double résultat et d'une antique croyance et des misères de l'exil.

En Alsace, M. Daniel Stauben (qui cache sous ce pseudonyme le nom d'un professeur de Faculté) nous fait assister successivement à la solennité delà veille du sabbat, à une noce, à des funérailles, le tout célébré à l'antique, more majorum; ensuite aux grandes fêtes du printemps et de l'automne : ce sont les Pâques, la Pentecôte, le solennel et austère Kippour, les gracieuses Cabanes, alors qu'en souvenir du séjour dans le désert les Israélites alsaciens dressent dans leurs villages des huttes en plein air, que le sapin parfume de son odeur pénétrante, et où brille, au-dessus d'une table copieuse, la classique lampe des fêtes, la lampe à sept becs.

Ce que M. Daniel Stauben a faii pour l'Alsace, son coreligionnaire M. Léopold Kompert l'avait fait pour les ghetto allemands. Personne mieux que l'auteur des Scènes

de la Vie juive en Alsace n'était en état de comprendre et de traduire l'auteur des Scènes du Ghetto et des Juifs de la Bohême.

Les héros de M. Kompert sont les ancêtres des personnages de M. Stauben, puisque la population israélite du vaste empire d'Allemagne a envoyé ses colonies en Alsace, province encore germanique en plus d'un point par les habitudes et les mœurs.

M. Kompert est un enfant du ghetto ; il ne le dirait pas dans sa préface, qu'on le devinerait en lisant ses livres. Avant de demeurer à Vienne, où il occupe un rang distingué parmi les publicistes contemporains, il a respiré l'air malsain de ces quartiers étroits et sombres où le gouvernement autrichien, à l'exemple de celui de Rome, tient encore parqués des milliers d'Allemands dont le seul crime est d'être nés dans la religion de leurs pères. Nul donc mieux que M.. Kompert ne connaît les habitudes, les cljroniques,' les légendes, les misères, les joies et les passions, tous les faits et gestes enfin des habitants du ghetto. Et il a décrit tout cela de la manière la plus heureuse dans une série d'histoires et de nouvelles formant les deux volumes traduits par M. Stauben.

Un des caractères du talent de M. Kompert paraît être

j la naïveté. 11 a le rire allemand, pas très léger, mais plein de bonhomie. Par exemple, qu'est-ce que le schlemiel, —

} litre d'une des nouvelles duGhettol M. Kompert le définit ainsi :

« Un homme a t— II des manières lourdes et gauches, on dit

! dans le ghetto : C'est un schlemiel. Le schlemiel laisse toujours

i tomber sa tartine de beurre sur le côté beurré. Si d'autres sai-

' sissent l'occasion par la tête, c'est à peine si le schlemiel l'attrape

par l'orteil, et encore la laisse-t-il échapper. Il a du guignon en

tout. Sa vie durant, il se lève du pied gauche. Mettez de l'or dans les mains d'un schlemiel, les gens du ghelto tous affirment qu'il se changera en cuivre; laissez-lui le cuivre, il se métamorphosera en un mauvais plomb; ajoutons qu'avec ce plomb on ne pourra pas même fondre une balle assez bonne pour se faire sauter la cervelle. Voua voyez par là combien on est malheureux d'être né schlemiel. »

M. Kompert, outre la naïveté, possède une sensibilité vraie. Elle ne se montre pas moins dans les Juifs de la Bohême que dans les Scènes du Ghetto.

On doit donc savoir gré à M. Daniel Stauben d'avoir traduit en français ces deux volumes de M. Léopold Kompert, comme d'avoir lui-même composé les Scènes de la Vie juive en Alsace.

Dans un Avertissement, M. Daniel Stauben, dont le vrai nom est M. Auguste Widal,.nous fait une confidence; il nous dit comment l'idée lui est venue d'écrire les Scènes de la Vie juive :

« Parmi les divers romans dus à îa plume d'une illustre contemporaine, nous venions d'en lire quelques-uns empreints d'un cachet particulier. Nous voulons parler de ceux où, laissant de côté toute théorie politique et sociale comme aussi la peinture brûlante des Orages du cœur, l'auteur de la Mare-au- Diable et de François le Champi aborde des sujets plus calmes, moins irritants, et avec un rare bonheur entre dans une veine nouvelle, celle de la vie rustique et de la poésie champêtre. Comme tout le monde, nous fûmes émerveillé à la lecture de cette série de petits chefs-d'œuvre. Ces récits si simples, ces tableaux si frais, celle naïveté de mœurs, ces curieuses chroniques de village, ces traditions populaires si gracieusement racontées, ces amours tout agrestes, ces individualités rustiques si bien étudiées, tout cela nous avait vivement impressionné (sic). En même temps s'étaient éveillées en nous une foule de réminiscences ayant trait à un

monde à la fois anafogue et différent, si oh peut le dire : analogue par la bonhomie des habitudes, l'ancienneté des usages et l'originalité de certains personnages; différent par la religion qui sert de cadre à tout cela. Le Berry, me dis -je alors, n'est pas la seule contrée de la France où vivent des populations au caractère tranché, aux coutumes antiques, à l'idiome pittoresque. Aux paysans de l'Indre on pourrait opposer, sous plus d'un rapport, dans une autre sphère d'existence et d'idées, les Juifs de nos hameaux de l'Alsace... etc. »

M. Auguste Widal a donc voulu faire un pendant à François le Champi et à la Mare-au-Diable. Et ce n'est pas moi qui l'en blâmerai. Je nele blâmerai pas non plus de nous avoir fait part de son dessein, qui sans cela eût pu nous échapper. Si les Scènes de la Vie juive sont, comme nous venons de le reconnaître, intéressantes par le fond du sujet, nous n'étonnerons personne, ni M. Widal lui-même, en disant qu'elles ne rappellent ni parla composition ni par le style les inimitables chefsd'œuvre qui les lui ont inspirées. A la vérité, M. Widal ne parle que de l'intention et non de l'exécution. Mais quelques malignes gens trouveront peut-être que, si le livre n'est pas dénué d'intérêt, Y Avertissement n'est pas dénué de naïveté.

6 septembre 1860.

La Chasse et la Pêche.

L'autre soir, dans le faubourg Sàint-Honoré, une femme à la voix de Stentor (ou de Centaure, comme disent les grisettes) criait : « Voilà ce qui vient de paraître, ça ne se vend qu'un sou à tout le monde ; c'est la biographie du célèbre Jules Gérard, dit le Tueur de lions ; demandez le détail exact de ses horribles souffrances dans son dernier combat... »

A ces mots, les passants et les passantes de s'écrier : c Pauvre Gérard!... Un si brave homme î... Cela. devait lui arriver un jour ou l'autre... » Et d'acheter la feuille, et de la dévorer à la lueur des becs de gaz et des boutiques.

J'allais faire comme eux ; il se trouva, — chose assez ordinaire aux gens de lettres, — que je n'avais pas le sou.

Alors, avant de trop m'émouvoir, je remarquai le double sens de ces paroles bien faites pour allécher la foule : « Demandez le détail exact de ses horribles souffrances dans son dernier corfibat. »

Cela voulait-il dire : « Dans le combat où Gérard a trouvé la mort? » Ou bien cela signifiait-il seulement : « Dans son plus récent combat? »

Le journal de demain matin, pensai-je, me renseignera

à ce sujet. C'est déjà trop que Jules Gérard, si ce qu'on dit est vrai, ait horriblement souffert; espérons qu'il n'aura pas été tué.

Ni le lendemain, ni depuis, je n'ai trouvé dans les journaux le nom de Jules Gérard. D'où je conclus qu'apparemment la seconde interprétation était la bonne, que le brave Tueur n'est pas tué, et que môme peut-être ses «horribles souffrances» n'étaient* encore qu'un enjolivement et une amorce à piper l'acheteur.

Mais est-il donc besoin de chasser le lion pour risquer sa vie à la chasse? Le lièvre ou la perdrix suffisent. Tant de chasseurs, voulant tuer les bêtes, se tuent! Où, pis encore, s'estropient pour toujours !

La chasse vient à peine de s'ouvrir, et déjà les journaux rapportent je ne sais combien d'accidents funestes, les mêmes qui chaque année signalent le retour de ce divertissement, le plus violent et le plus entraînant de tous.

La première qualité du chasseur étant l'adresse, d'où vient qu'il en montre si peu à ne pas s'occire lui-même?

Ahl comme le gibier doit rire quand le chasseur, au lieu de le tuer, se tue ! Vous vous rappelez le chasseur et la perdrix de La Fontaine ; encore ce chasseur-là n'est que bredouille, et cependant comme la perdrix se moque de lui !

Elle lui dit adieu, prend sa volée, ej rit...

Que dire quand le chasseur tue son ami? « A toute chasse, remarque à ce propos M. le marquis de Belloy, l'unique règle est de ne tuer son meilleur ami que le moins possible. »

Que de choses raisonnables, sensées, humaines, on a écrites et on pourrait écrire encore contre la chasse, contre

le duel, contre la guerre, centre le jeu, — sansrien changer au train du monde, où triomphe ce quatuor, dont la dominante est la passion que Charles Fourier appelle la cabaliste.

Oui, la cabaliste et la papillonne se partagent les pauvres humains et les entraînent tour à tour. Et c'est principalement de la cabaliste que relèvent la chasse, le duel, la guerre et le jeu.

Il y a dans la chasse, — - comme dans la guerre, dont elle est, dit-on, l'image, — une certaine part de férocité. Ce n'est pourtant pas la férocité qui y prédomine. Ce qui y prédomine, c'est le jeu : c'est la poursuite adroite de la chance, c'est la lutte ardente avec le hasard.

L'occasion est femme, et la fortune aussi; et de toutes les femmes, sans en excepter la fortune, l'occasion est celle que l'homme aime le plus à suivre et à forcer.

La papillonne aussi pourtant, c'est-à-dire l'inconstante humeur, a sa part dans la chasse et dans le jeu, — qu'un de nos plus grands moralistes explique, l'une et l'autre, par le besoin de divertissement et de distraction qu'éprouve l'homme voulant jéchapper à la tristesse qui l'accablerait s'il restait seul en présence de sa destinée :

« Le lièvre qu'on court, dit Pascal, on n'en voudrait pas s'il était offert.. Ceux qui croient que le monde est bien peu raisonnable de passer tout le jour à courir après un lièvre, qu'ils ne voudraient pas avoir acheté, ne connaissent guère notre nature. Ce lièvre ne nous garantirait pas de la vue de la mort et des misères, mais la chasse nous en garantit,.. L'homme est si malheureux, qu'il s'ennuierait, même sans aucune cause d'ennui, par l'état propre de sa complexion; et il est si vain, qu'étant plein de mille causes essentielles d'ennui, la moindre chose, comme un billard, ou une balle qu'il pousse, suffit pour le divertir... Tel homme passe sa vie sans ennui, en jouant tous les

jours peu de chose. Donnez-lui tous les matins l'argent qu'il peut gagner chaque jour, à la charge qu'il ne joue point, vous le rendrez malheureux... D'où vient que cet homme qui a perdu depuis peu de mois son fils unique, et qui, accablé de procès et de querelles, était ce matin si troublé, n'y pense plus maintenant? Ne tous en étonnez pas : il est toftt occupé à voir par où passera ce sanglier que les chiens poursuivent avec tant d'ardeur-depuis six heures. Il n'en faut pas davantage... »

Voltaire dit quelque part que Louis XIV « allait à la chasse le jour qu'il avait perdu quelqu'un de ses enfants », et «ajoute « qu'il faisait fort sagement. »

Quoi qu'on puisse penser sur ce dernier point, ce. qui est sûr, c'est que la chasse ouïe jeu (même chose au fond) est la passion la plus absorbante, je dirais après l'amour, si l'amour lui-même n'était, sous certains rapports, une variété de la chasse et du jeu. C'est toujours cabaliste et papillonne, quoique Fourier ait rapporté l'amour à une troisième passion-maîtresse, qu'il a nommée la composite, laquelle, par ses impulsions et ses attractions enthousiastes, balance les effets des deux autres.

Souvent donc la chasse et le jeu ont guéri l'homme de ses tristesses; mais jamais homme ne fut guéri ni de la chasse ni du jeu.

C'est qu'en effet la chasse, pour ne parler que d'elle, n'est pas un plaisir ordinaire, auquel on puisse aisément renoncer. Au moyen âge, évoques et cardinaux, quoique l'Église prétende avoir horreur du sang, chassaient aussi bien que rois et seigneurs. En vain les conciles, à plusieurs reprises, en 507, en 585, en 606, en 803, en 4303 avaient interdit aux ecclésiastiques ce divertissement cruel ; la loi était sans cesse violée par ceux qui l'avaient faite.

On voyait même quelquefois les prélats se faire suivre de leurs meutes jusque dans les églises et au pied de l'autel. Ou bien ils y entraient le faucon sur le poing; ils déposaient l'oiseau sur le bord de l'autel , pendant qu'ils officiaient, pour le reprendre quand la messe était finie. Ils adoptèrent cette coutume parce que les seigneurs avaient voulu s'en attribuer le privilège : ceux-ci mettaient l'oiseau à droite de l'autel ; les prélats le mirent à gauche, disant que * le côté de l'Évangile était le meilleur ' . »

Plusieurs papes furent grands chasseurs. Pie II, Jules II, Léon X étaient passionnés pour ce plaisir. Pie II, jEneas Sylvius, a fait un livre sur l'amour de la chasse, de Studio venandi.

Quelques évéques furent sans pitié envers des valets de chasse infidèles. En \ 534 , un évoque d'Auxerre fit crucifier un de ses gardes, pour avoir vendu des faucons.

Les chanoines de Tulle étaient de hardis chasseurs, et ils allaient à la chasse en habit d'église.

Par contre, on a vu des chasseurs laïques servir la messe ou vêpres le fusil sur l'épaule. Un jour Racan, le poète des Bergeries, qui aimait fort la chasse, arrive, tout équipé, chez son ami le prieur de la Ronde :

« Le temps est beau, dit-il, viens-tu chasser?

— Et mes vêpres, qui les dira ?

— On peut bien s'en passer.

— Impossible. Un dimanche !

— Eh bien ! dépêche-toi.

— Mais l'heure n'est pas sonnée, je n'ai personne pour me répondre.

1 E. Blaze : le Chasseur conteur, ou les' Chroniques de la chasse» Paris, Tresse.

— Et moi donc !

— Allons, soit.

— Je serai l'assemblée des fidèles. »

Ils entrent dans l'églisç, et, seul à seul, débrident les versets au galop. Le prieur, dans sa hâte, n'avait pas trop pris garde au costume de Racan : gibecière sur le dos, fusil en bandoulière. Racan venait de chanter le Magnificat. A la bénédiction, le prieur se retourne, le voit à genoux dans cet attirail, et ne peut s'empêcher d'éclatçr de rire.

« Bel exemple que tu me donnes là, dit Racan.

— Mais qui diable tiendrait son sérieux en voyant un enfant de chœur si bizarrement accoutré?

— Mon cher prieur, saint Augustin a dit : «Ceux qui rient en voyant un chasseur pleureront en voyant le sauveur des hommes. » Qui enim venatorem vident et delectantur, videbunt Salvatorem et tristabuntur 1 .

La chasse, dans les pays civilisés, ne paraîtrait qu'un passe-temps cruel, si le péril ne semblait l'ennoblir. Chez les peuplades primitives, elle est naturelle, étant nécessaire : c'est la chasse qui les nourrit. Plutarque, Bossuet et Rousseau ont beaucoup déclamé là-dessus, l'homme est né Carnivore : la nature de ses dents l'indique. Rengainez donc vos hyperboles :

Les peaux rampaient sur la terre écorchées, Les chairs au feu mugissaient embrochées; L'homme ne put les manger sans frémir, Et dans son sein les entendit gémir.

Ainsi, ditPlutarque-Amyot, cité par l'auteur del' Emile.

1 E. Blase : te Chasseur conteur, ou tes Chroniques de la chasse. Paris, Tresse.

qui ne manque pas l'occasion de broder une déclamation si belle : « Ma sotte et grossière gourmandise n'enrichirait point un maître d'hôtel ; il ne me vendrait point au poids de l'or du poison pour du poisson ; ma table ne serait point couverte avec appareil de magnifiques ordures et de charognes lointaines...» Ce qui veut dire, s'il vous plaît, bécasses et faisans, perdreaux et lièvres, chevreuils et venaisons de toute sorte.. Jean-Jacques! tu me fais de la peine !

Bossuet lui-même, dans son Discours sur V Histoire universelle, ne s'est-il pas laissé aller à dire : « Tous les raffinements dont nous nous servons pour couvrir nos tables suffisent à peine à nous déguiser les cadavres qu'il nous faut manger pour nous assouvir. » Tant la forme, chez les plus grands écrivains eux-mêmes, tourne aisément à la déclamation, sitôt que la pensée est fausse !

A tant de belles phrases, en effet, la physiologie répond simplement : L'homme a quatre canines. Donc il est Carnivore en même temps que frugivore. Tant pis si cela contrarie les pythagoriciens et autres légumistes, ou les phraseurs sentimentaux qui n'en perdent pas un coup de dent.

Rousseau pourtant ne laisse point de permettre la chasse à Emile. Il dit à quelle époque cet exercice est convenable et utile au jeune homme : c'est quand les passions vont s'éveiller en lui, et qu'il s'agit de l'en distraire.

« Il fant à Emile une occupation, nouvelle qui l'intéresse par sa nouveauté, qui le tienne en haleine, qui lui plaise, qui l'applique, qui l'exerce; une occupation dont il se passionne, et à laquelle il soit tout entier. Or, la seule qui me paraît réunir toutes ces conditions est la chasse. Si la chasse est jamais un plaisir innocent, si jamais elle est convenable à l'homme, c'est à présent qu'il faut y avoir recours. Emile a tout ce qu'il faut pour

y réussir : il est robuste, adroit, patient, infatigable. Infailliblement il prendra du goût pouf cet exercice; il y mettra toute l'ardeur de son âge ; il y perdra, du moins pour un temps, les dangereux penchants qui naissent de la mollesse. La chasse endurcit le cœur aussi bien que le corps ; elle accoutume au sang, à la cruauté. On a fait Diane ennemie de l'amour, et l'allégorie est très- juste : les langueurs de l'amour ne naissent que dans un doux repos; un violent exercice étouffe lés sentiments tendres. Dans les bois, dans les lieux champêtres, l'amant, le chasseur, sont si diversement affectés, que sur les mêmes objets ils portent des images toutes différentes. Les ombrages frais, les bocages, les doux asiles du premier, ne sont pour l'autre que des viandis, des forts, des remises. Où l'un n'entend que chalumeaux, que rossignols, que ramages, l'autre se figure les cors et les cris des chiens. L'un n'imagine que dryades et nymphes; l'autre que piqueurs, meutes et chevaux... Je ne veux pas que toute la jeunesse d'Emile se passe à tuer des bêtes, et je ne prétends pas même justifier en tout cette féroce passion ; il me suffit qu'elle serve assez à suspendre une passion plus dangereuse pour me faire écouter de sang-froid parlant d'elle, et me donner le temps de la peindre sans l'exciter. »

Or çà, j'ai sous les yeux toutes sortes de récits de chasse et de pêche, livres nouveaux, appropriés à la saison.

D'abord un dont il a déjà été question ici \ et dont pour cela je parlerai peu; c'est Bombonnel le Tueur de panthères, et ses chasses racontées par lui-même 2 .

Ensuite, les Chasseurs de chamois, par M. Alfred Michiels 5 .

Puis les Souvenirs de chasse, par M. Louis Viardot*.

Puis la Chasse en Algérie, par M. Henri Béchade 5 .

1 Dans le Journal des Débats.

* Paris, Hachette et CV s Ibidem.

* Ibidem.

* Paris, Jlichel Lévy frères.

Puis Beckwourth le Chasseur, scènes de la vie sauvage en Amérique, œuvre extrêmement curieuse, traduite de l'anglo-américain par M. Noblet *.

Puis la Pêche en eau douce et en eau salée, par M. Alphonse Karr 8 .

Que sais-je encore? On n'a que l'embarras du choix. Suivons aujourd'hui Beckwourth le Chasseur, — chasseur de buffles, d'ours gris, et d'hommes même. Le reste viendra un autre jour.

En Amérique, la chasse et la pêche oàt des proportions colossales. Dans ces contrées où, comme dit l'historien Prescott,.la nature opère toujours sur la plus grande échelle, il semble que les amusements de l'homme empruntent quelque chose du grandiose de la nature. C'est ainsi que la chasse au bison, et la pêche ou plutôt la trappe du castor, sont devenues pour les Américains des sources de richesse intarissables.

On sait que nous tirons des immenses steppes de l'Amérique du Nord, de ces régions qu'on désigne aux États- Unis sous les noms de Great-West, Far- West, etc., la plupart des magnifiques fourrures qui font aujourd'hui le confortable ornement de nos costumes européens pendant l'hiver. Mais, ce que Ton sait beaucoup moins, c'est l'énorme profit que procure ce genre de commerce aux compagnies de chasseurs américains qui en ont le monopole. J'en trouve le calcul approximatif dans le livre dont je parle.

L'auteur, James Beckwourth, chasseur, trappeur et

4 Paris, Dentu.

2 Paria, Michel Lôvy frères.

montagnard de Saint-Louis du Missouri, dictant ses Mémoires, rapporte qu'en une seule saison la compagnie dont il faisait partie obtint, dans son trafic avec les Indiens, au prix de soixante gallons d'eau de feu, c'est-à-dire de whis- . key, une quantité de onze cents robes de bisons, plus dixhuit chevaux, le tout valant à Saint-Louis au moins 6,000 dollars. Or les soixante gallons de whiskey représentaient un déboursé de 28 fr. 80 cent. Et, comme les honnêtes Yankees, dans le dessein apparemment de ménager la tête et les nerfs des Indiens, ont toujours soin de réduire laforcedu whiskey qu'ilsleur vendcntau cinquième environ par l'addition de quatre parties d'eau sur cinq d'alcool, ce qui fait que chaque gallon revient en fabrique à peu près à 6 centimes, on voit que les fourrures et les chevaux vendus à Saint-Louis 6,000 dollars, ou trente mille francs, avaient coûté à ces heureux trafiquants juste la somme de cinq francs soixante-seize centimes.

Tels sont les profits que savent réaliser, en s'amusant, les joyeux chasseurs de l'Amérique septentrionale. Voilà ce que c'est que de savoir allier l'esprit du commerce à l'amour du plaisir et des excursions lointaines. Bien des fortunes» dans les vastes districts de l'Arkansas, del'Illinois, du Kentucky, etc., n'ont pas d'autre origine. Ces intéressants Mémoires de Beckwourth, le chasseur américain, viennent d'être traduits, avec beaucoup d'exactitude et de vervejout à la fois, par M. Noblet.

Beckwourth n'est pas un chasseur ordinaire, ou plutôt il est autre chose qu'un chasseur. Né à Frédéricksbourg, en Virginie, le 26 avril \ 798, le troisième de treize enfants, et parti fort jeune des derniers établissements des blancs sur les frontières du Missouri, une sorte de curiosité fiévreuse, un besoin inné d'aventures et de périls l'avaient

entraîné de bonne heure, à la suite d'autres pionniers, dans les vastes prairies que parcourent les tribus nomades de Peaux-Rouges, Scioux; Pawnies, Cheyennes, Commanches, etc. Il y était tout acclimaté, et s'était déjà marié deux fois dans la tribu indienne des Pieds-Noirs, lorsqu'une plaisanterie d'un de ses camarades le signala à une autre tribu, celle des Crows, comme un de leurs enfants, un Crow véritable, enlevé de leur village dans une des guerres si fréquentes que des torts réciproques et la politique des États-Unis entretiennent entre les Sauvages. Il n'en fallait pas davantage pour animer les Crows du désir de reprendre le jeune Indien dérobé à leurs wigwams et élevé depuis illégalement dans les colonies de la race blanche. Un matin que Beckwourth était occupé à trapper le castor sur un cours d'eau, il est entouré tout à coup d'une multitude de guerriers dont le nombre ne lui laisse d'autre ressource que de se rendre prisonnier avec ses trappes et ses armes.

On l'entratne, on l'emporte dans la salle du conseil, la Médecine-Lodge, -comme disent les Américains, par une locution que* je n'ai pas le temps d'expliquer, mais qui équivaut à ceci : la Chambre des Voyants. On le soumet à l'examen des vieilles squaws, les matrones de la tribu.

« La case fut vidée pour faire place au comité d'examen, et toutes les squaws, haletantes d'émotion, les* yeux élargis et les narines ouvertes, vinrent en masse encombrer la salle du conseil. Je crois que jamais homme ne fut l'objet d'un examen plus attentif, plus minutieux, plus rempli d'intérêt Mes bras et mes jambes furent touchés, palpés, retournés dans tous les sens; ma figure passa ensuite à l'épreuve, puis mon cou, ma poitrine et toutes les parties de mon corps jusqu'à mes pieds : rien n'échappa à l'active sollicitude de ces anxieuses matrones, dont

chacune brûlait de découvrir la marque particulière qui devait lui faire reconnaître un fils. »

Une d'elles s'écrie que c'est certainement son fils, qu'elle le reconnaît, et qu'il doit avoir un signe sur la paupière gauche. On lui ferme les yeux, on étire la paupière, on y trouve par hasard une petite tache. Plus de doute : c'est bien là le Crow que l'on croyait perdu. Transports de joie, embrassements frénétiques, cris inarticulés, délire, fantasia gigantesque 1 Et voilà le Yankee Beckwourth reconnu Indien dans la famille de son père le seigneur Big- Bowl (Gros-Bol ou Grosse-Boule), l'un des chefs de la nation Crowe.

■ Ce nom de Crows, qui veut dire les Corneilles, n'est pas du reste le vrai nom de cette tribu. Elle répond à celui de Sparrowhawks, qui signifie les Éperviers, en indien Ap-sah-ro-hee. On présume que l'épithète de Croies leur aura été donné malicieusement par quelques chasseurs ou

trafiquants de l'Ouest ; mais elle leur est demeurée, et les géographies américaines n'en emploient pas d'autres.

Devenu sauvage, notre chasseur ne borne plus ses exploits à la poursuite du buffle ou du castor. L'ours gris lui-même, le terrible Grizzly, n'est plus pour lui qu'un passe-temps, une sorte de hors-d'œuvre. Ce qu'il pratique en grand et avec une énergie toute Peau Rouge, c'est la chasse à l'homme, sur les tribus ennemies de la sienne.

Il acquiert bientôt une célébrité particulière par son courage et sa prestesse à enlever des scalps, par le grand nombre de chevelures qu'il arrache dans les combats, et dont il orne son palais — construit de bois, de peaux et de fougère. — Sa renommée grandit à chaque bataille.

Il monte rapidement en grade. La reconnaissance et l'enthousiasme de son peuple relèvent successivement jusqu'aux dignités les plus hautes. Enfin il devient le chef suprême de la nation, ce qui veut dire l'empereur, l'autocrate de trente mille guerriers sauvages ; car Beckwourth n'estime pas à moins les forces actives de sa tribu, lesquelles, il est vrai, comprennent tous les hommes en état de porter les armes, depuis seize ou dix-sept ans jusqu'à soixante.

Dans le cours de cette brillante carrière, Beckwourth, marié déjà deux fois chez les Pieds-Noirs, ne manque pas, comme bien vous pensez, d'épouses nouvelles parmi le Crowes. Il a d'abord à choisir entre trois filles, toutes trois fort jolies, dont les noms étaient : Eau-Tranquille, Noir-Poisson et Tr ois-Chemins. Il choisit Eau-Tranquille, qui ne fait pas mentir son nom, et qui, en dépit du proverbe de madame Pernelle, inconnu de l'autre côté de l'Atlantique, le rend heureux. Cependant les charmes d'une autre belle, nommée Cerise-Rouge 9 avaient fait sur Beckwourth une impression profonde ; et quoiqu'elle fût la femme légitime de Grosse-Pluie, chef redoutable- de la police crowe, notre hardi chasseur, chassant sur les terres d'autrui, emmène Cerise-Rouge dans une expédition. L'expédition réussit, et Beckwourth revient deux fois triomphant, et de Cerise-Rouge et des ennemis.

Mais, au retour, la morale indienne reprend ses droits. Cela consiste en une belle flagellation administrée par les mains du mari et de ses parents, non pas à l'épouse in fidèle, mais à celui qui l'a rendue coupable.

Trois fois cependant, et môme quatre, l'ardent et obstiné Beckwourth réitère son amoureuse entreprise; trois fois le châtiment se renouvelle, et toujours de plus en plus

fort. A la quatrième, comme il ne restait plus qu'à assommer l'impénitent séducteur, ce qui allait probablement arriver, les Crows réfléchissent qu'il y aurait folie à se priver des services d'un si grand chef. En conséquence, ils déclarent que les deux amants ayant donné de nombreuses preuves de leur affection mutuelle, il convient de la légitimer : on ôte Cerise-Rouge à Grosse-Pluie, qu'on dédommage par des présents, comme dans Homère, et on la donne, par un plébiscite, à Bras-Sanglant, nom honorable décerné à Beckwourth depuis ses derniers succès.

Bref, ce héros arrive bientôt à avoir huit femmes, je dis huit femmes légitimes; non pas les unes après les autres, et par veuvage ou par divorce, mais toutes en même temps, la polygamie étant permise chez les Indiens, et d'une manière illimitée pour les grands chefs. Au reste, le menu peuple ne se permet jamais qu'une femme à la fois, n'ayant pas les moyens de s'en donner plusieurs.

Je voudrais pouvoir suivre le chasseur intrépide dans ses mille autres aventures; je voudrais franchir avec lui les Montagnes Rocheuses, pour m'arrôter dans l'agréable vallée qu'il a découverte, et où il vit depuis quelques années, se reposant de ses guerres et de ses fatigues. Mais déjà la place me manque. Disons seulement qu'on se tromperait beaucoup si l'on s'attendait à ne trouver dans Beckwourth le Chasseur que des récits du genre de ceux dont j'ai donné ici un spécimen. Les mœurs, les habitudes, les origines et les transformations des nations sauvages de l'Amérique du Nord, leur situation actuelle en face de ce qu'on appelle la civilisation des États-Unis, apparaissent dans ce livre sous un tout autre jour que

celui sous lequel bien des gens sont accoutumés à les envisager.

On peut aussi accompagner Beckwourth dans le Nouveau-Mexique, où il a trouvé sa neuvième femme, sur le versant occidental des Montagnes Rocheuses, et jusqu'en Californie, où il a pris part, les armes à la main, à la révolution récente qui a fait de cette province la trentième étoile de l'Union américaine.

Vous trouverez dans cet ouvrage des' détails curieux, des enseignements qu'il serait difficile de vous procurer ailleurs. Car ce livre, avant tout, est vrai. C'est le récit et le tableau pris sur nature de ce qui se passe tous les jours aux frontières de la société américaine. M. Noblet, en traduisant ces Mémoires, a donc fait une chose utile autant qu'agréable.

Le personnage de Jim ou James Beckwourth n'est point imaginaire; il existe bien réellement. Ses Mémoires, quelque singuliers qu'ils puissent paraître, sont considérés aux États-Unis comme authentiques. C'est pendant l'hiver de 1854-4855 qu'un voyageur, M. Bonner, a recueilli de la bouche môme de Beckwourth ces récils qui, pour les gourmets de réalité savoureuse, sont bien supérieurs aux inventions des romanciers, nombreux et faibles imitateurs des belles œuvres de Feniqaore Cooper, — le Dernier des Mohicans, les Pionniers et la Prairie.

Grâce à ces Mémoires, on peut, sans fatigue et sans péril, prendre part aux étonnants voyages du hardi Beckwourth et à ses chasses prodigieuses — de buffles, de castors, d'ours gris, et d'hommes. — On recueille, tout en s'amusant, des notions exactes sur tous ces peuples qui, refoulés, exterminés ou absorbés par la civilisation envahissante, vont disparaissant de jour en jour.

M. Louis Viardot, uq jour, dans sa jeunesse, rencontra chez un ami l'illustre docteur G ail. L'inventeur de la phrénologie essaya sur la tête du jeune homme la merveilleuse puissance qu'une longue habitude d'observation lui avait donnée pour découvrir les facultés et les penchants naturels.

« Il me trouva, — dit M. Viardot, — au-dessus des oreilles, la bosse du meurtre, et au-dessus du front la bosse du sens moral, de la bienveillance, celle que nul animal ne partage avec l'homme, et qui corrige dans l'homme les instincts animaux. En combinant ces deux puissances innées, qui devaient agir toutes deux, mais en sens contraire, de façon que Tune combattit l'autre et la fit dévier, il devina le résultat de celte lutte : « Je suis sûr, me dit-il, que vous êtes chasseur. »

« Celte explication, simple et ingénieuse, d'un goût naturel que les uns appellent féroce, tandis que d'autres le proclament innocent, noble el généreux, me fit un plaisir extrême. Elle me rendit en quelque sorte le repos de ma conscience Jamais, il est vrai, je ne m'étais aperçu qu'un chasseur fût plus méchant qu'un autre homme; au contraire, j'avais trouvé chez la plupart des gens qui chassent une qualité précieuse, la franchise, la cordialité. Pour mon compte, je pouvais bien dire comme Montaigne : « Je bais, entre autres vices, cruellement la cruauté, et par nature et par jugement, comme l'extrême de tous les vices; mais c'est jusques à telle mollesse, que je ne vois pas égorger un poulet sans déplaisir, et vois impatiemment gémir un lièvre sous les dents de mes chiens. » Prêt à m'accuser

De tuer une puce avec trop de colère,

je portais si loin l'horreur du sang, qu'en voyant pour la pre-

mière fois une course de taureaux à Madrid, je tombai sans connaissance; on m'emporta par les pieds et par la tête. Mais vainement je me disais que ce n'est pas l'action de tuer qui est le but et le plaisir de la chasse, que tout chasseur voudrait, après le coup tiré, ressusciter la pièce qu'il vient d'abattre ; que, si le gibier, qu'on frappe de loin et comme avec la foudre, venait, au lieu de fuir, se mettre dans la main des chasseurs, pas un d'eux n'aurait le cœur assez froidement barbare pour tordre le cou à un chevreuil ou étouffer une perdrix sous le pouce. Il me restait toujours je ne sais quel doute sur la parfaite innocence du goût de la chasse, et je ne sais quel remords des meurtres qu'il fait commettre. Je me disais quelquefois avec Luther : « La chasse, n'est-ce pas limage du diable poursuivant les âmes innocentes ?» — En m'expliquant que ce goût n'était chez moi, et probablement chez tous les chasseurs, qu'un horrible penchant transformé par la plus belle des qualités humaines, et par conséquent un vice corrigé, un retour du mal au bien, une victoire de l'âme sur la bête, Gall commença à m'ôler les remords qui troublaient mon plaisir. Buffon acheva de m'éclairer... 1 . •

Buffon constate en effet que, dans la nature, les animaux étant organisés pour se manger les uns les^autres, tout est pour le mieux en ce meilleur des mondes possibles. « L'homme sait user en maître, dit-il, de sa puissance sur les animaux... Le goût de la chasse, de la pêche, est un goût naturel à tous les hommes... » C'est une distraction puissante et salutaire. « Quel exercice plus sain pour le corps? quel repos plus agréable pour l'esprit?... C'est le seul amusement qui fasse diversion entière aux affaires, le seul délassement sans mollesse, le seul qui donne un plaisir vif, sans langueur, sans mélange et sans satiété. »

* Souvenirs de chasse^ par Louis Viardot, 7 # édit. Paris, Hachette et C,

Que la chasse soit un grand divertissement, voire même le plus puissant de tous, et contre le tracas des affaires, comme le dit Buffon, et contre l'amour, comme le veut Rousseau, et contre la mélancolie qui fait le fond de la nature humaine, comme l'observe Pascal, cela est incontestable. Le chasseur oublie tout, hormis la chasse; Horace déjà l'avait dit : « Le chasseur, négligent de sa jeune épouse, attendra patiemment, sous un ciel glacé, quelque cerf relancé par la meute obéissante, ou le sanglier qui s'échappe à travers les filets rompus '. »

Que, d'autre part, l'homme soit né cariîivore, ayant quatre canines, cela est évident; nous l'avons aussi reconnu.

Mais est-il bien certain que ces deux raisons-là justifient pleinement la chasse, ou même l'expliquent suffisamment? M. Louis Viardot a-t-il bien réussi, lui qui a autant debonté que de talent, à se le persuader au fond de l'âme? Pas tout à fait, je crois ; car il ajoute, avec une sincérité qui l'honore : « Maintenant, ami lecteur et camarade chasseur, si j'ai pu te délivrer à mon tour du remords et du doute, si j'ai fait passer dans ton âme ce calme bienfaisant qu'ont versé dans la mienne (en suis-je bien sûr?) la démonstration de Gall et l'éloquence de Buffon, remerciemoi : ce n'est pas un petit service que je t'ai rendu. »

En suis je bien sûr ? Cette parenthèse prouve que tout

1 Les Œuvres d'Horace, traduction nouvelle, par M. Jules Janin.

.... Manet sub Jove f rigldo Venator, tenere conjugis immenior, Seu visa est calulis cerva fldelibus, Seu ruplt teretes Marsus aper plagas.

scrupule n'est pas ôté, que la conscience doute encore: c'est la confession d'une âme délicate.

Et en effet, ces raisons-là ne justifient ni même n'expliquent suffisamment la chasse. Ce qui l'explique surtout à notre avis, sans en démontrer l'innocence, nous l'ayons dit et nous le répétons, c'est le jeu. J'entends par le jeu : le goût de l'aventure, la poursuite de la chance, le calcul instinctif des probabilités, le flair de la veine et de la déveine, la balance perpétuellement mobile de l'audace et de la prudence, balance plus sensible que celle d'un orfèvre ou d'un lapidaire et plus délicate qu'une sensitive, les alternatives de crainte et d'espoir, et les pulsations qui la font palpiter; la lutte adroite, ardente et obstinée, avec l'objet que l'on poursuit : exercice de l'esprit encore plus que du corps. Il y a un combat de feintes et de ruses, et en quelque sorte un assaut d'escrime, entre le chasseur et le gibier; et le vainqueur, ce n'est pas toujours l'homme. Parfois c'est le gibier qui chasse le chasseur, — comme dans cet amusant album ûe Pierre l'Ébouriffé, la nouveauté du jour, qui fait, par son texte à la fois récréatif et moral et par ses vignettes drolatiques, la joie de tous les petits enfants et de leurs mamans '.

Oui, c'est principalement le jeu, et le péril aussi, quand il s'y joint, qui nous dissimulent ce que la chasse a de «ruel, — si naturelle qu'elle puisse être, — et qui en font une passion entraînante et irrésistible.

Fléchier, dans ses Mémoires sur les Grands-Jours d'Auvergne, en raconte un exemple encore plus curieux que celui du prieur de La Ronde avec son ami Racan :

* Pierre C Ébouriffé, par Trim. Paris, Hachette et C".

« Un curé du diocèse de Clermont était plus occupé de la chasse que du service divin, et il avait plus de soin de faire mourir les lièvres que d'assister ses paroissiens. Pour vous exprimer l'ardeur qu'il avait pour cet exercice, je n'ai qu'à vous dire qu'il était tombé dans un tel dérèglement que, portant le saint-sacrement dans une ferme éloignée de son presbytère, il faisait porter un fusil par son clerc ; et, s'il découvrait quelque gibier par la campagne, il quittait le saint-sacrement et prenait ses armes en main ; il poursuivait sa proie jusqu'à ce qu'il l'eût prise, ou qu'il l'eût manquée. »

Nous avons vu combien tout le monde, au moyen âgç, était passionné pour la chasse. C'était à ce point, que les croyances populaires en attribuaient le goût même aux démons. Il existait une race de diables qui passaient la nuit à chasser, jusqu'à l' Angélus de l'aurore. Ces diables chasseurs étaient appelés hellequins ou hennequins '.

Les bords du Rhin fourmillent de légendes et de ballades sur le Diable-Chasseur et son Cheval fantôme. Victor Hugo en a cueilli la fleur dans V Histoire du beau Pécopin.

Elles ont inspiré le Freyschùtz, de Weber, opéra qui fut connu d'abord en France sous le nom de Robin des Bois.

Pour le dire en passait, les fanfares de chasse sont les compositions les plus anciennes de la musique française.

Les rois, comme les abbés, furent grands chasseurs. Charlemagne s'entretenait la main dans cet exercice. Tl

1 Introduction de la Chasse à courre en France, par Joseph La Vallée. Paris, Hachette. — La Chasse à tir en France, par le même, ibîd, — Les Récits d'un vieux Chasseur, par le même, ibid. — Zurga le Chasseur, par le même, ibid.

avait, dit-on, dans ses meutes des ours et des lions dressés.

Il n'y a pas jusqu'à Louis XVI, monarque pourtant pacifique, qui n'adorât la chasse. Le comte d'Artois, qui fut depuis le roi Charles X, l'aimait passionnément aussi. On sait qu'il était encore à la chasse le jour où ses ordonnances inconstitutionnelles lui faisaient perdre un trône. Le comte de Provence, au contraire, qui devint le roi Louis XVIII, ne trouvait à la chasse aucun plaisir. Seulement, pour complaire à Louis XVI, il avait soin de se trouver présent au départ et au retour. Pendant la chasse môme, il se réfugiait dans quelque pavillon, et là jouait aux cartes, autre forme de jeu qui convenait mieux à son embonpoint prématuré. Un jour que la chasse finissait plus tôt que de coutume, il sort à la hâte de son pavillon, monte à cheval, puis, regardant ses habits: « Mon Dieu ! dit-il, comme je suis propre ! pas une tache de boue, pas une éclaboussure ! je n'oserai jamais paraître ainsi devant le roi! Allons, Chabeault, jette-moi de la terre. »

Le garde Chabeault hésitait. — « Allons donc ! dit le comte de Provence, jette-moi de la terre, jette-moi de la boue, et vite 1

— Ce que j'en fais, dit Chabeault, c'est par respect pour les ordres de Votre Altesse. » — Mais en lui-même il se disait : « Tu en veux, tu en auras. »

Et, ramassant de la boue à pleines mains, il lui en jette sur la croupe du cheval, sur les bottes, sur l'habit.

c Encore! encore! » disait le comte de Provence, qui en avait déjà jusqu'aux oreilles.

Enfin Chabeault l'accommoda si bien, que Louis XVI le remarqua.

« Ah! mon frère, lui dît-il, que vous me faites plaisir! Vous prenez donc goût à la chassS?

— Mais, dit le comte de Provence, c'est grâce à Chabeault si je suis en cet état-là.

—Bien, bien ! fit le roi : qu'on donne vingt-quatre livres à Chabeault. Je suis très-content. C'est que ce sont des taches glorieuses que celles qu'on gagne au champ d'honneur, et vous, voilà fait comme si nous avions couru le loup toute la journée *. »

Platon appelle la chasse « un exercice divin, l'école des vertus guerrières. » — Des vertus guerrières, soit! Mais il y aurait beaucoup à dire sur les vertus guerrières et sur la guerre, si nous n'avions affaire ici principalement à un public français, qui n'entend pas raillerie sur l'article et qui en est encore sur cette question au point où en étaient ses ancêtres, dont le philosophe Posidonius, cité par Strabon, disait : « Le caractère commun de toute race galliqùe, c'est qu'elle est irritable et folle de guerre. » Il est vrai qu'il disait aussi : « Ils prennent volontiers en main la cause de celui qu'on opprime. »

Au reste, quelque opinion qu'on puisse avoir sur la chasse au point de vue de la morale absolue et de la fraternité de tous les êtres, personne ne niera qu'on y trouve un très-salutaire exercice, un plaisir des plus enivrants.

Soit que, comme l'Américain Beckwourth, dont nous parlions l'autre jour, ou comme M. Henry Révoil 2 , on chasse le. bison, le castor et l'ours gris; soit qu'avec le célèbre Jules Gérard, ou son émule Bombonnel, ou M.Henri Béchade, on chasse en Algérie le lion ou la panthère, la gazelle ou le chacal, l'hyène ou l'autruche; soit

1 Introduction de ta Chasse à courre, par Joseph La Vallée. Paris, Hachette.

2 Chasses dans l'Amérique du Nord, par BénédictrHenry Révoil. Paris, M<t f

qu'avec M. Alfred Michiels on poursuive le chamois sur les Alpes aux cimes escarpées et glissantes, ou simplement le coq de bruyère dans les Ardennes belges, avec M. Léon de Thier , il faut convenir que la chasse, et les plaisirs qui l'accompagnent, la vie au grand air, dans les champs, dans les montagnes et dans les bois, les déjeuners sur l'herbe, le bon vin dans les gourdes, les conversations au retour, et les exploits toujours plus beaux en récit qu'en réalité, composent des journées charmantes, où sont puissamment stimulées toutes les énergies de notre nature, où nous nous sentons relevés des platitudes de l'existence ordinaire, et où nous vivons au centuple, — en tuant les autres créatures de Dieu*

Ah I vous rappelez-vous, dans les poésies de Briseux, la charmante pièce du Bouvreuil? Qui de nous n'a pas éprouvé, au moins une fois dans sa vie, des remords semblables à ceux du poëte, après avoir donné la mort, par passe-temps, à un être joyeux?... Puis l'habitude vient, cl le cœur s'endurcit. L'action cependant est toujours la même: on tue sans nécessité; on verse le sang rien que pour exercer son adresse. Écoulez le docteur Melchior Yvan, dans ses Voyages et Récits, nous raconter d'une manière touchante comment il a renoncé à la chasse, après avoir tué un pauvre singe des bois:

« Dans ce temps, je n'avais pas encore répudié mes soties habitudes d'hostilité contre les animaux in offensifs, et je marchais toujours muni d'un fusil, prêt à leur faire la guerre. Les sinuosités de la forêt furent mon chemin de Damas, et j'abjurai là pour toujours mes habitudes de Nemrod.

» Un jour, j'avais battu dans tous les sens les profondeurs de ces fourrés, et je m'assis au pied d'un sapin séculaire. Pendant que j'écoutais avec recueillement le bruit des solitudes, la voix

du vent dans les branches, les chants des oiseaux, le bruissement des herbes agitées par des insectes voyageurs, et les sons mystérieux que se transmettent les échos, un singe vint gambader sur un arbre placé en face de moi. Je ne voulus pas perdre une si belle occasion d'exercer ma stupide adresse , je saisis mon fusil, le coup partit, et un cri de douleur succéda à la détonation. J'aperçus, à travers un voile de fumée, le pauvre animal tomber de branche en branche, en portant ses mains à droite et à gauche pour se retenir. Un moment il s'accrocha aux écorces raboteuses; mais ses forces l'abandonnèrent, et il glissa jusqu'à terre en suivant le tronc du grand végétal. Je courus vers ^ point où j'avais vu tomber le blessé ; et, à mon grand étonnement, je ne t'y trouvai pas. Une affreuse trace de sang me guidant, je le découvris à quelques pas de là, blotti sous un arbuste, une main sur sa blessure, et l'autre sur ses yeux pour essuyer ses larmes. A cet aspect, je tressaillis de la tête aux pieds, car je sentis que j'avais commis un meurtre. Un de mes guides s'approcha de ma victime et visita sa plaie. Elle tourna vers lui ses yeux humides, et le laissa faire sans se plaindre. Le coup avait porté sur le flanc droit ; la peau était divisée et les intestins sortaient par cette affreuse ouverture : il n'y avait nul espoir de sauver le pauvre animal. Je tendis mon fusil à mon dobachi, en lui disant d'achever le patient. Ce brave homme repoussa l'arme meurtrière avec horreur. En cet instant, le malheureux singe tomba 1 sur le flanc, il étendit ses membres, tourna ses yeux sur moi et expira. Je m'éloignai du cadavre, saisi d'un sentiment indicible de honte et de remords, et jurant au fond du cœur de respecter désormais la vie de tous les êtres. »

M. Guillemard, l'auteur d'un livre très-spirituel et très-amusant sur la Pêche, — la pèche, c'est encore là chasse, la chasse aux poissons, — prétend que, si beaucoup de personnes compatissent aux souffrances des quadrupèdes ou des oiseaux, il n'en a pas trouvé une seule qui fût sympathique aux souffrances d'un poisson. «Il semble, ajoute-t-il, que plus l'organisation d'un être animé s'é-

loigne de la nôtre, moins nous sommes disposés à nous mettre pour lui en frais de sensibilité ; d'où il suit que celle que nous témoignons à certaines espèces d'animaux serait tout simplement le résultat d'un retour égoïste sur nous-mêmes ! . »

M. Alphonse Karr reprend pour son compte la même observation.

Elle peut être juste en général; mais je sais des gens que les poissons mêmes ne laissent pas sans un certain remords, soit qfiand de la main droite on ôte l'hameçon piqué dans leur gosier que l'on déchire, landis que leurs flancs battent si fort dans la main gauche qui les serre ; soit lorsque, jetés ensuite sur l'herbe, ils y palpitent si longtemps dans leur énergique agonie... Et cependant, après ce sentiment très-véritable, on ne continue pas moins de pêcher: tant le plaisir du jeu, de l'espoir, de la lutte, l'emporte sur le regret de l'injustice ! tant la pêche est, comme la chasse, une incurable passion!

M. Alphonse Karr fut, comme on sait, atteint de celle 4 passion-là dès son enfance, où il péchait, pour ses débuts, des poissons de fer-blanc dans une cuvette avec un hameçon aimanté : prélude de pêches plus sérieuses et plus meurtrières! Son livre sur la pêche est, comme celui de M. Ouillemard, très-amusant. Seulement il est trop court. 11 ne se compose que de soixante pages, suivies du Dictionnaire du Pêcheur.

Mais ces soixante pages sont très- gaies; et la gaîté chez M. Alphonse Karr, c'est le bon sens en étincelles. —, DV

1 La Pêche à la ligne et au filet dans les eaux douces de la France, par N. Guillemard, illustrée «Je 50 vignettes par L, Rouyer. Parjs, pacjietto,

bord il donne des nasardes au sot préjugé qui rit de la pèche :

« Si vous parlez de pèche devant un bourgeois vulgaire, il vous interrompra en souriant, ne pouvant prendre sur lui de retarder le moment de placer une des cinq ou six plaisanteries qu'il possède. « La pêche, dira-t-il, ah ! oui, la pêche à la ligne t toute la journée le bras tendu pour prendre un goujon * ! »

Ou bien : La ligne est une ficelle qui a une bête à chaque bout. Etc. *

M. Karr et M. Guillemard se moquent à leur tour des moqueurs. Et rira bien qui rira le dernier! Puis M. Guillemard énumère une foule de pêcheurs illustres: « Est-il permis de craindre le ridicule quand Ton compte parmi les confrères de l'hameçon tant de grands esprits, tant de noms fameux à des titres divers : Ovide, l'empereur Trajan, Louis le Débonnaire, qui péchait à Remiremont, Boileau, Walter Scott, J. Laffitte, sir Humfrey Davy, Olivier Goldsmith, Rossini, Tulou, Habeneck, etc., etc., tous» gens d'assez bonne compagnie? Péchons donc, nous qui savons pécher ; apprenez à pêcher;, vous qui ne le savez pas, »

En Angleterre, la pêche, sous toutes ses formes, n'est pas moins en honneur que la chasse.

Pêcheurs et chasseurs de tous les pays ont ce point commun, qu'ils sont grands hâbleurs. Mais ce sont hâbleries sincères. Ils sont dupes tous les premiers des contes de

1 la Pêehe en eau douce et en eau salée, suivie du Dictionnaire du Pêcheur, par Alphonse Karr, Pari», Micwel Lévy frères,

leur imagination exaltée. Elle se joue des drames à ellemême, elle est actrice et spectatrice et poëte tout à la fois. C'est surtout lorsqu'ils ont manqué la proie, qu'ils s'en font accroire à eux-mêmes. « Un chasseur, dit M. Léon de Thier, avouerait plutôt une petite infamie qu'une maladresse naturelle. Tous, nous tirons parfaitement, c'est notre moindre qualité ; et, s'il arrive qu'en présence de témoins nous fassions ce qui s'appelle en langue de chasse des brouettes, il est certain que notre gibecière, toujours bien fournie en raisonnements de toute sorte, nous offrira les moyens de les expliquer toutes à notre plus grande gloire. Les chasseurs sont un peu comme certains guerriers qui n'ont jamais été vaincus sans trahison. Ceux-là n'ont jamais manqué une pièce sans en accuser, soit le fusil , soit le chien , soit le temps, tout, excepté leur maladresse. Le plus modeste vous dira , s'il brouette un perdreau : « Je tire parfaitement le poil. » Si c'est un lièvre qui échappe à son plomb : « Je ne manque jamais la , plume. »

Et les pécheurs, lorsqu'ils manquent le poisson 1 Ah 1 le beau poisson, qu'un poisson manqué 1 Jamais on ne vit son pareil 1 Sur ce point M. Alphonse Karr énonce les aphorismes suivants :

« Il n'y a de patrie que pour les exilés.

» Il n'y a d'amants que les amants maltraités.

» Un poisson manqué n'a jamais pesé moins d'une demi-livre, au moment où l'on met le pied sur la plage.

» Le soir, — car tout poisson manqué est d'une espèce particulière dont la croissance est rapide, — le soir, il pèse une livre.

» Huit jours après, c'est un monstre. »

Et il en raconte un exemple : Un jour, son matelot Bu*

JL 1

quel manque une raie : « : Ah! quelle raie! disait-il... Un turbot de cette grosseur-là serait un fier turbot 1... Après ça, c'était peut-être un turbot; on ne voyait pas bien. »

Et à terre il disait : « Par la faute de M. Mouchel, nous avons manqué un joli turbot »

Et le lendemain : « J'ai poché, bien des turbots, mais je n'en ai jamais vu de pareil à celui que M. Mouchel nous a fait perdre. »

Et depuis, il dit : « Je n'aime pas les peintres (les Mouclicls), à cause du magnifique turbot que le Mouchel du Havre nous a fait perdre. Les peintres, ça n'est bon qu'à vous faire manquer des turbots. »

Et, quand il parle de dimension, c'est là sa mesure ; c'est : « Gros comme le turbot que M. Mouchel nous a fait manquer. »

Les états de service de M. Alphonse Karr, énumérés par lui, se terminent par la mémorable pèche d'un poisson rouge dans un bocal, rue Laffitte, au cinquième étage. Il faisait une visitç à une femme de lettres de §es amies ; elle lui fit demander la permission de finir quelques lignes. « Au bout d'un quart d'heure, dit-il, m'impatientant un peu, et ne voulant pas cependant m'en aller, parce que Gatayes devait venir me trouver, je pris dans une boîte à ouvrage du fil et une épingle ; j'allai demander un peu de mie de pain à la camérière du bas-bleu, et, au moyen de ma canne, je fis une ligne, avec laquelle je me mis en mesure de pécher un gros poisson rouge qui tournait dans un bocal, sur une console. Il ne tarda pas à mordre et à rouler sur le plancher. Je le remis en toute hâte dans son domicile, en entendant arriver la maîtresse du logis. Quelques jours après, le poisson mourut subitement. Je mis sur le bocal son épitaphe, adressée à sa maîtresse :

Aucun sujet ne bouge Sous ton aimable loi ; Même ton poisson rouge Est mort d'amour pour toi. »

A Guernesey, en fait de pêche et de pêcherie, il y a une chose curieuse que Victor Hugo, en plaisantant, appelle, et cela sans métaphore aucune, « un port au quatrième étage. » C'est en effet une pêcherie située au haut de quatre séries de rampes abruptes, taillées par les pêcheurs dans la falaise et praticables pour eux, mais non pas pour leurs barques. Au bas, ces barques n'auraient aucun refuge ; aussi chaque soir, par un treuil, on les hisse sur des rails de bois posés presque verticalement ; et là, au quatrième étage, on débarque le poisson qu'on a pris. Le lendemain , toutes les barques redégringolent ces montagnes russes et s'en retournent pêcher au rez-dechaussée pendant tout le jour, puis remontent le soir au grenier.

Pêcheurs ni chasseurs. ne doutent <ft rien. Comme tous les joueurs, ils ont pour devise : Audaces fortunajuvat! La loi même les arrête peu. Chasser, pêcher, jouer, c'est de droit naturel. Le célèbre tragédien Larive avait à Mont- Lignon, dans la vallée de Montmorency, une fort belle habitation, et souvent il chassait dans le voisinage. Un jour qu'il s'était laissé entraîner sur les terres du prince de Condé, un garde survient et lui dit : « De quel droit chassez-vous ici? » Le tragédien le regarde du haut de sa grandeur, et, se souvenant à propos du rôle de Mahomet, répond avec un geste théâtral :

Dn droit qu'un esprit vaste et ferme en ses desseins A sur l'esprit grossier <!çs vulgaires humain^

— « Ah ! pardon, Monseigneur, dit le garde abasourdi ; je ne savais pas... Pardon !... »

Pour conclure, puisque, à mon avis, chasse, pèche et jeu sont même chose, trois passions diablesses que rien ne peut dompter et procédant du même principe, j'appliquerais volontiers à la chasse et à la pêche ce que le prince de Conti disait du jeu : « Le plus grand plaisir du monde, c'est de jouer et de gagner ; et le plus grand plaisir ensuite, c'est de jouer et de perdre. »

20 septembre et 4 octobre 1860.

Les jardins zoologiques d'acclimatation.

Nous parlions de chasse et de pêche, parlons aujourd'hui d'acclimatation. C'est changer la pièce, mais non les acteurs ; car il s'agit toujours des animaux, — « nos frères inférieurs », dit M. Michelet, qui un soir, au coin du feu, ajoutait en souriant : « Les chiens sont des candidats à l'humanité. »

Jusqu'à présent on n'avait guère étudié les animaux que comme des types immuables. On commence enfin à' s'apercevoir qu'au contraire leurs transformations sont continuelles, que les créations de la nature ne s'arrêtent jamais et que celles de l'homme s'ajoutent à celles de la nature.

Il y a, par exemple, autant de races de chiens qu'il existe de degrés de civilisation à la surface du globe ter- ■ restre. On en peut compter près de deux cents, — depuis le chien des Australiens, qui n'aboie pas, jusqu'au chien des Esquimaux, qui tire les traîneaux sur la glace, et depuis le chien des Esquimaux jusqu'au chien savant, qui joue aux dominos aussi bien que M. Jules Janin, mais qui ne traduit pas aussi élégamment Horace.

Le chien lui-môme n'a pas toujours été chien : c'était,

à l'origine, un chacal. Le mouton n'a pas toujours été mouton : on retrouve, sur quelques montagnes de l'Asie, son ancêtre et son prototype dans le mouflon, qui est un animal sauvage. Le porc, à l'état naturel, était le sanglier. La plupart de nos animaux domestiques sont des créations que n'avait pas prévues la nature.

Qui les a faits? L'homme.

Or, comme l'homme diffère d'une région du globe à une autre région, comme il n'exerce pas partout la même puissance sur le règne animal, il s'ensuit naturellement que la vie des animaux change avec la vie des sociétés. Le chien du sauvage est à demi-sauvage comme son maître. Le chien du barbare est, le plus souvent, dressé aux exercices delà guerre : c'est l' Attila de la race. Le chien de l'ouvrier des villes est un prolétaire ; il partage les travaux domestique : en Belgique, il traîne les petites voitures de sable ou de moules ; dans nos campagnes, il tourne la broche ; en Amérique, il bat le beurre ou berce l'enfant.

Bref, l'Jiistoire naturelle nous montre de plus en plus que les animaux domestiques n'ont pas toujours été ce qu'ils sont, qu'ils ont changé pour se perfectionner, et à tel point, qu'aujourd'hui il est difficile parfois de reconnaître dans ceux qui ont été travaillés par l'homme les types qu'avait inventés la nature.

De ces faits que conclure, sinon que nous devons nous appliquer chaque jour à compléter une conquête commencée il y a quelque six mille ans, et dont les progrès se sont enchaînés les uns aux autres par la marche des sociétés? En deux mots, il reste :

D'abord à apprivoiser des races d'animaux qui jusqu'à cette heure sont demeurées sauvages ;

Ensuite à améliorer d'autres races qui sont déjà domestiques, mais dont on peut étendre l'utilité et accroître les services.

Tel doit être le double objet des jardins zoologiques. M. Alphonse Esquiros, dans son livre sur la Néerlande ou la Vie hollandaise, définit ce but en disant : « On s'est dégoûté de l'art pour l'art, on se dégoûtera de la science pour la science. Connaître et comprendre tout ce qui vit, c'est un charme sans doute ; mais se servir des ressources que nous propose la nature pour augmenter la force et la prospérité des nations, c'est un devoir. »

Entendons-nous : l'art a en lui-même sa raison d'être, la science également. Si donc on pouvait se dégoûter jamais de l'art pour lui-même et de la science pour ellemême, ce serait le signal de la déchéance de l'esprit humain. Mais, en dehors de ce culte désintéressé, il y a place pour des applications utiles : emprunter à la science quelques-uns de ses secrets pour doter la société humaine d'une plus grande somme de richesse, de bien-être et d'élégance, c'est en effet un droit et un devoir. -De même, lorsque l'art fait alliance avec la morale, toutes conditions de génie ou de talent égales d'ailleurs, 'ses inspirations d'autant plus élevées ont chance de produire des œuvres d'autant plus belles, et de réaliser la célèbre formule attribuée à Platon, bien qu'elle ne se trouve nulle part écrite dans ses livres : « Le beau est la splendeur du vrai. » Ces réserves faites, nous admettons la définition que donne M. Esquiros du but spécial des jardins zoologiques d'acclimatation. •

Le jardin zoologique de Regent's Park, à Londres, est célèbre à juste titre pour sa grandeur, sa variété et sa richesse. Je ne lui reprocherai que de manquer d'ordre :

tout y semble jeté au hasard. On pourrait souhaiter aussi que les demeures de quelques animaux, des singes et des perroquets par exemple, fussent mieux tenues et mieux aérées : en y entrant, on court le risque d'être asphyxié par la mauvaise odeur, et on se hâte d'en sortir. La santé de ces animaux eux-mêmes doit souffrir du manque d'air pur. Aerpabulum vitm, « l'air est l'aliment de la vie », c'est un des axiomes de la médecine antique que n'a pas rejetés la médecine moderne.

Liverpool a aussi son jardin zoologique.

La Belgique en a trois fort remarquables, à Bruxelles, à Gand, à Anvers. Celui d'Anvers date de 1843, celui de Gand a été fondé en 1854 , celui de Bruxelles un ou deuxans après.

En Hollande, celui d'Amsterdam donnerait au Régent' s Park de Londres des leçons de propreté.

Dans tout le nord de la Hollande, il est curieux de visiter les é tables. Ce sont des salons. Les vaches sont rangées dans des stalles. La fermière les trait et fait le beurre ou le fromage avec des gants blancs. Pour empêcher les vaches de se salir ; on leur suspend la queue avec une ficelle attachée au plafond de la salle. Les ordures sont reçues dans une rigole construite en briques, et incessamment balayées par un courant d'eau vive.

Le village de Brpek est célèbre. L'étiquette de la propreté y est poussée si loin et a été si bien inculquée aux animaux eux-mêmes, que les chiens s'essuient les pattes sur l'herbe avant d'entrer.

A. l'exemple de la Hollande, de la Belgique et de l'Angleterre, la France est entrée enfin dans la voie féconde de l'acclimatation des animaux.

Naguère nous vivions encore, à peu près comme les

sauvages, des fruits que la nature a mis pour ainsi dire sous notre main, des poissons que, selon la distribution géographique des eaux, elle jette à la portée de nos filets, des animaux qui depuis la division des climats volent, courent, rampent à une faible distance de nous. L'expérience démontre pourtant que ces limites peuvent reculer, ou même disparaître entièrement, sous la volonté de l'homme. Un grand nombre de fruits et d'animaux qui sont aujourd'hui français, si l'on peut s'exprimer ainsi, étaient étrangers à nos contrées et inconnus des premiers habitants de la Gaule. On sait l'âge de la plupart de <:es conquêtes. Pour n'en citer qu'une seule, la carpe a chez nous quelque chose comme quatre cents ans. J'ai nommé, à propos de l'Exposition horticole aux Champs-Elysées, les dates de nos principales conquêtes botaniques.

Depuis le Celte, qui vivait de gland, glandem ruclante marito, et n'y renonça d'abord qu'avec peine, ce n'est pas seulement la table qui s'est enrichie : tout le bien-être social, sans oublier l'ameublement et la toilette, s'est accru, diversifié, embelli par de nouveaux emprunts à un règne animal exotique que la nature semblait avoir séparé de nous par des barrières infranchissables. La jeune ouvrière qui essaie le dimanche une robe de soie ignore peut-être que le ver, ce fileur d'or auquel elle doit d'êire. si pimpante, est originaire de la Chine; que l'empereur Aurélien refusa, dit l'histoire, à sa femme, tout impératrice qu'elle était, une robe de soie, s'excusant sur la dépense que devait entraîner l'achat de cet ajustement ruineux; que Jacques I er , avant de monter sur le trône, dut prêter au comte de Mar une paire de bas de soie (tant cejissu était rare encore), afin que le comte pût se présenter devant l'ambassadeur anglais. Aujourd'hui, pour 40 ou 50 francs

un artisan peut se montrer plus magnifique envers madame Louise ou mademoiselle Mi mi que les rois et les empereurs du temps jadis, réduits dans toute leur opulence à refuser une robe de soie que convoitait la fantaisie de leur femme ou de leur maîtresse.

La destination des jardins zoologiques est donc de servir de théâtre aux expériences d'histoire naturelle et d'acclimatation, dont le succès a pour résultat l'accroissement du bien-être et de l'élégance parmi toutes les classes de la société.

Tel est en effet le dessein des fondateurs du beau jardin zoologique qu'on vient d'inaugurer au bois de Boulogne. Aussi le président du conseil d'administration, M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, a-t-il pu dire que le but de rétablissement était « d'offrir l'utile sous l'apparence de l'agréable. »

Ce jardin d'acclimatation ne fait ni concurrence ni double emploi, comme on pourrait le croire, avec l'ancien établissement situé à l'autre extrémité de Paris, et qui, appelé le Jardin dés Plantes, est aussi le Jardin des Animaux. Fondé sous le nom de Jardin du Roi, et entretenu aux frais de l'État, celui-ci est l'appendice du Muséum d'Histoire naturelle; ou réciproquement, puisque le Mu- .séum ne date que de la Révolution. Les animaux qu'on étudie ou empaillés ou disséqués dans les salles du Muséum," le jardin qui en est devenu l'annexe les présente vivants, comme points de comparaison, comme synthèse après l'analyse. Le but de cet établissement est purement scientifique. Si la curiosité s'y joint , c'est par-dessus le marché.

Au contraire, le nouveau* Jardin zoologique d'acclimatation, œuvre d'une Société particulière dont le président

est M. le baron de Rothschild, se donne pour but, avant toute chose, l'utilité industrielle et sociale.

La collection de ce jardin se compose :

4° Des espèces et races qui sont ou doivent devenir les objets de tentatives d'acclimatation en France ;

2° Des espèces et races qu'il pourrait y avoir lieu d'acclimater dans d'autres pays, ou qui y sont habituellement élevées pour l'utilité ou l'agrément.

Animaux auxiliaires de l'homme, animaux alimentaires, animaux industriels, animaux médicinaux, animaux d'ornement, telles sont les différentes catégories auxquelles s'ouvre le nouveau Jardin zoologique.

D'une belle étendue, ne contenant pas moins de 20 hectares, depuis la porte des Sablons jusqu'à la mare de Madrid, près la porte de Neuilly, il est traversé par une jolie rivière, où les animaux aquatiques prennent leurs ébats et sur laquelle on a jeté des ponts d'un effet pittoresque. Soixante parcs se partagent le terrain, et chacun d'eux se rattache, en étoile, à une des quinze élégantes fabriques, — cabanes, pavillons, kiosques, — qui servent d'abri et de demeure aux animaux. Les constructions sérieuses et solides se mêlent aux constructions légères et gracieuses.

Le pavillon rustique des antilopes est charmant comme les hôtes qui l'habitent. Le logement des hémiones, des zèbres et des yaks est bien entendu. Le mouflon a des rochers pour grimper et ne s'en fait pas faute. La volière est magnifique : elle a 63 mètres de longueur sur 5 de hauteur. La poulerie est d'architecture originale, quoiqu'un peu lourde et sentant son égyptien ou son étrusque; elle a ceci de particulier, qu'elle est faite de béton moulé et ne forme qu'un seul bloc de pierre artificielle d'une centaine de mètres en hémicycle. Les bordures des avenues

et des routes pour les voitures sont faites de la même matière et par le môme procédé. La magnanerie est fort belle ; déjà on y voit prospérer les vers à joie du mûrier, de l'ailante, du chêne et du ricin. L'aquarium, où Ton mettra les poissons et les mollusques, égalera pour le moins celui de Régent' s Park ; il est même disposé d'une manière plus originale quant au jeu de la lumière qui ne parvient au spectateur qu'à travers l'eau, où l'on observe ainsi bien plus aisément tous les hôtes mystérieux du liquide empire, leurs jeux, leurs mœurs, leurs amours.

, Une bergerie, une vacherie, une porcherie, et un chenil compléteront l'ensemble des constructions du Jardin zoologique, appelé à servir de lieu d'exposition pour les plus beaux produits des animaux de toute race et de tout pays. Grâce à ce bel établissement, Paris n'aura plus rien à envier, sous ce rapport, ni à la Belgique, ni à la Hollande, ni à l'Angleterre.

Pour parcourir avec utilité les jardins zoologiques d'acclimatation et de perfectionnement, le meilleur guide et le plus charmant qu'on puisse prendre est le livre du docteur Jonathan Franklin et de M. Alphonse Esquiros, intitulé : la Vie des Animaux, Histoire naturelle, biographique et anecdotique des animaux, formant six séries séparées, collection Hachette et Hetzel.

Ce livre cite beaucoup de faits qui prouvent que l'homme s'est énormément enrichi en puisant depuis l'origine des sociétés, mais surtout depuis les temps modernes, dans les trésors de la nature que semblaient lui disputer les divisions géographiques.

Seulement ce fonds est inépuisable, et l'homme n'y a point assez mis les mains. Si nous avons conquis beaucoup

d'animaux sauvages ou étrangers, il en reste un grand nombre à conquérir, qui ne nous seraient pas moins utiles. Les uns nous habilleraient, les autres nous porteraient encore mieux que ne le fait à cette heure le mulet dans les montagnes, d'autres enfin réveilleraient la gourmandise blasée des riches ou apaiseraient la faim des populations laborieuses.

Le livre indique, comme utiles à introduire et à acclimater dans nos contrées, le wapeti, sorte d'élan, le renne, l'ému, le hocco, oiseau dont la chair est aussi savoureuse que celle du faisan, etc.

Lucullus réduit à manger des langues d'oiseaux est un exemple de la pauvreté culinaire de la société romaine : aujourd'hui Lucullus commanderait en Chine des nids d'hirondelles; et encore mieux, si Lucullus était intelligent, il cultiverait dans ses terres l'espèce d'hirondelles qui enduit son nid d'une substance gommeuse et parfumée.

Une autre raison qui doit encourager la formation des jardins zoologiques comme écoles d'acclimatation et de perfectionnement des races, c'est que les animaux sauvages s'en vont. On sait à peu près l'année où a été détruit en Angleterre, en Ecosse, en Irlande et en Hollande, le dernier loup. C'est vers le commencement du xvni" siècle.

M. Alphonse Esquiros, dans un autre ouvrage dont le succès n'est ni moins grand ni moins légitime que celui des deux livres que nous venons de citer déjà, — c'est l'Angleterre et la Vie anglaise, —^ parlant des trois races d'hommes qui se sont succédé sur le territoire des lies Britanniques, ajoute ces curieux détails :

« La vieille race celtique a laissé dans la Grande-Bretagne un autre représentant auquel on ne s'attendrait guère *, c'est le

rat. Je me promenais une nuit avec un naturaliste écossais des Highlands, dans le quartier le plus pauvre, le plus mal famé, le plus laid, le plus vieux et le plus pittoresque de la ville de Londres, dans Wapping. Là sont les docks, les wharfs de souffrance, les fabriques de voiles, d'ancres et de cordages; là descendent et logent, dans des rues étroites, dans des maisons équivoques, les matelots de tous les pays et de toutes les couleurs. Là un pavé fangeux, broyé par les roues, voit passer chaque jour, dans de lourds camions, les richesses du monde entier, qu'on débarque et qu'on charge dans d'opulentes masures délabrées. Nous descendions les vieux escaliers de Wapping, Wapping old êtair*, célèbres dans les chansons des marins. La lune répandait sur la Tamise une lumière glacée. Hormis la toix du fleuve, tout faisait silence. Sur les marches de pierre boueuses et déchaussées, nous fûmes alors témoins d'un combat entre deux rats de taille et de couleur différentes : le plus faible des deux adversaires fut exterminé par le plus fort avant que nous eussions eu le temps de suspendre les hostilités. Mon guide poussa un soupir : « Pauvre Breton, dit-il, voilà ton sort! tu succombes partout sous les attaques de tes envahisseurs ! Encore quelque temps, et le naturaliste te cherchera en vain à la surface de tes Iles natales 1 » Il m'expliqua ensuite qu'il y avait dans la Grande- Bretagne deux variétés de rats: le noir et le brun. Le rat brun, dit la tradition, est venu d'Allemagne en Angleterre dans le même vaisseau qui apportait une dynastie nouvelle, la maison de Hanovre. Cet intrus, le rat hanovrien, a repoussé, détruit le rat indigène, le vieux rat celtique, lequel ne se retrouve plus que dans quelques parties de l'Angleterre —et à Wapping. »

Des ours énormes, qui habitaient autrefois le nord de la Grande-Bretagne, ont complètement disparu. Le castor, la gazelle, la girafe, l'éléphant, l'ému, et quantité d'autres animaux de l'ancien et du nouveau monde, deviennent plus rares de jour en jour.

A mesure que la civilisation s'étend, elle refoule les animaux sauvages et rétrécit le désert. Les plus menacés par ces envahissements de l'homme et des sociétés, ce sont

les plus gros animaux. A ces masses vivantes il faut de grands espaces pour se retourner, des pâturages abondants ou des proies copieuses. Ces conditions venant à manquer, et elles manqueront de plus en plus, une partie du règne animal semble destinée à céder ia place aux colonies et aux établissements de l'homme. Cette extinction des espèces vivantes, sans cataclysme, sans déluge, sans aucune des causes qui ont bouleversé les anciens mondes, n'est pas un rêve ; c'est un fait.

On sait, par exemple, qu'un grand oiseau à ailes courtes, appelé dodo, s'est éteint depuis les temps historiques. Il fut découvert dans l'île de France, quand elle était encore inhabitée. Il n'en reste plus aujourd'hui qu'une jambe et un portrait au British Muséum. Aucune autre trace de cet animal disparu et devenu désormais à peu près aussi fabuleux que les phénix, les alcyons et les cocquesigrues ou coccygrues. La supposition la plus probable est que la race du dodo s'est éteinte par suite de la chasse que les Européens lui ont faite, car il avait le malheur d'être bon à manger, — comme ce brave archevêque du Canada, dont un voyageur français demandait des nouvelles au grand chef d'une tribu voisine : — « Vous l'avez connu, lui dit-il, où est-il maintenant? Quel digne homme, et si bon ! — Oh ! excellent ! dit le grand chef avec onction, j'en ai mangé 1 »

Comme le dodo, on verra sans doute disparaître avant peu de temps l'aptéryx et le solitaire, dont l'un vit dgns la Nouvelle-Zélande, et dont l'autre ne se retrouve déjà presque plus que dans l'île Rodriguez.

Ainsi voilà un fait certain : la nature vivante ne peut se maintenir à l'état de liberté en présence .de l'homme et des conquêtes de la civilisation.

Ce spectacle attriste mon naturaliste, Jonathan Franklin : il se demande ce qu'il y aurait à faire pour empêcher les types vivants de se perdre. Le vœu de l'économiste, dit-il, est que le désert s'efface ; mais le désir du naturaliste est que rien ne périsse de tout ce qui est sorti de la main de Dieu. Si Ton n'y prend garde, dans cent ou deux cents ans d'ici, date qu'on peut débattre, les girafes et les antilopes ne seront plus bonnes à 'figurer (comme la licorne] que sur les armoiries, si tant est que dans ce temps-là on porte encore des arnioiries.

Il tremble môme pour le lion et les autres grands car-, nassiers, dans la crainte que la civilisation de l'homme ne les dévore, loin que l'homme soit dévoré par eux.

Les écrits des anciens historiens nous apprennent que les lions étaient autrefois des habitants de l'Europe. Cherchez-les maintenant dans nos contrées, vous ne les y trouverez plus qu'empaillés dans les muséums ou prisonniers dans les ménageries. Le sol de la Grèce et toute l'étendue de l'Asie-Mineure étaient autrefois exposés à leurs ravages; ils ont été délogés et extirpés de ces beaux pays par la civilisation.

Les déserts de l'Asie et de l'Afrique ont vu eux-mêmes le nombre des lions sauvages diminuer d'époque en époque. Marc-Antoine parut, dans les rues de Rome sur un char traîné par des lions ; à ses côtés était sa maîtresse Cythéris, actrice de je ne sais plus quel théâtre. Pompée fit paraître six cents lions dans le Grand-Cirque, et César, le dictateur, quatre cents. Aucun empereur aujourd'hui ne pourrait donner le spectacle d'une exhibition pareille, et nos directeurs de ménagerie savent combien il devient difficile de remplacer ces rares et précieux captifs qui meurent d'enpui dans les cages de fer.

en Angleterre, en Hollande, en Belgique et en Italie, s'est mis en état de rendre les plus grands services à l'institution nouvelle dont il est le secrétaire.

Le directeur de cette institution est M. le docteur Rufz de Lavison, ancien président du conseil général de la Martinique.

Entre les mains d'hommes si habiles, le nouveau jardin zoologique ne peut manquer de prospérer aussi bien que la Société dont il est l'œuvre.

Fondée il y a six ans seulement, la Société zoologique d'acclimatation compte déjà 2,500 membres, parmi lesquels on remarque vingt-et-un souverains qui lui accordent, de la France au Brésil et jusqu'à Siam, l'appui de leur autorité royale ou môme de leur collaboration personnelle.

Un des meilleurs guides que Ton puisse choisir, avonsnous dit, pour parcourir avec fruit les jardins zoologiques, c'est le livre qui a pour titre : la Vie des Animaux, histoire naturelle biographique et anecdotique, par le docteur Jonathan Franklin et M. Alphonse Esquiros. Le bon docteur pourrait bien n'être qu'une fiction littéraire; mais le livre, qu'il ait deux auteurs ou qu'il n'en ait qu'un, est riche en renseignements de toute sorte, comme en sentiments élevés et délicats. L'introduction est charmante

et exquise. L'idée de cet ouvrage est la môme que celle qui a donné naissance aux établissements d'acclimatation en Angleterre, en Hollande, en Belgique et en France. Pour conquérir les animaux, il faut les connaître. Or ce n'est point dans les musées qu'on peut se faire une idée de leurs mœurs, de leur vie, de leurs instincts : on n'y étudie que la nature empaillée. Jonathan est un Anglais qui a beaucoup voyagé pour faire connaissance avec les ^nimau* des différents pays et pour adopter toute cette

famille du bon Dieu. Sa philosophie est que tous les êtres créés ont du bon, qu'ils sont ou peuvent devenir utiles, que la méchanceté des uns tient à la haine qu'ils nous inspirent, la férocité des autres aux mauvais traitements que nous leur infligeons. Pour gagner le cœur des animaux, il faut les aimer. Il n'y a pas de bote féroce dont le caractère ne soit capable de s'adoucir. Dans un des châteaux forts de l'Afrique possédés par les Anglais, on a vu un léopard "et une panthère rechercher la société des ladies et des enfants. La fable du lion amoureux se laissant couper les ongles n'est peut-être une fiction que parce qu'il n'y a point eu jusqu'ici de femme assez confiante et assez courageuse pour faire l'éducation du lion. Les animaux domestiques, §i doux et si soumis à cette heure, tel$ que le chien, le cheval, le bœuf et môme le mouton, étaient à l'origine aussi redoutables et plus vicieux que la plupart des bêtes féroces que nous regardons avec effroi enfermées dans des cages de fer.

La sagesse antique a prétendu que les animaux usaient originairement d'un langage commun avec les hommes, mais que , par une juste aversion de notre perfidie et do notre vanité, ils avaient un jour résolu à l'unanimité de ne plus communiquer avec nous par la parole. Lçs savants superficiels, abusés depuis lofs par les apparences; ont cru qu'il suffisait d'étudier dans les animaux l'organisation extérieure et intérieure de la machine; tout au plus sontils allés jusqu'à décrire assez grossièrement ce que Ton nomme d'un terme de mépris Yinstinct. Mais les philosophes sagaces ont poussé les recherches plus avant : ils ont pénétré le mystère de l'âme des bêtes ; ils ont noté les tons, les formes et les intentions des voix que les individus des diverses espèces s'adressent les uns aux autres pour se

communiquer leurs sentiments et leurs idées. On a fait plus : on a recueilli les actions notables, les traits singuliers, les boutades spirituelles, les caprices plaisants et même (car les bêtes ne sont pas sans quelques défauts) les cruautés, les balourdises et les~ sottises les plus curieuses de la vie des animaux. Cette partie anecdotique de leur histoire, sorte tfEssai sur les Mœurs de la gent animale, est admirablement faite dans le livre dont nous parlons. Ce livre est intéressant, émouvant; mais la biographie s'arrête où commencerait le scandale. L'adolescent et la jeune fille peuvent l'ouvrir sans danger; ils y trouveront ce qui doit leur plaire aussi bien qu'aux gens du monde : la solidité unie à l'agrément. S'instruire et ne pas s'ennuyer, n'est-ce pas le rêve de tout esprit bien fait?

Aussi nous semble-t-il que les éditeurs, encouragés par le succès, feraient bien de donner un complément à leur publication : il faudrait y joindre des gravures dignes du texte, pour rendre plus sensible encore cette vérité, que le monde des animaux ne le cède ni pour le comique ni pour le tragique au théâtre de la vie humaine.

On en trouve déjà des preuves chez les auteurs grecs et latins, dont l'attention à cet égard était éveillée par les découvertes des Orientaux. Avec plus de réserve que ceuxci et trop de défiance peuttètre envers le génie de l'Inde, de l'Arabie, de l'Egypte, Aristotc et Pline ont cependant donné place à de curieuses aventures d'animaux. Ces grands esprits, malgré leur perpétuel effort pour se maintenir dans une sorte de complaisance exclusive à l'égard du génie de l'homme, n'ont pu refuser leur admiration à l'intelligence de la bête.

Que de lectures, que d'investigations pour se renseigner scrupuleusement 1 Quelle naïveté de vrai savant dans les

paroles suivantes du livre X de Pline: « On Ut dans les Annales qu'au pays d'Ariminum, sous le consulat de Mardis Lépidus et de Quintus Catulus, en la maison de campagne de Galérius, un coq parla. C'est la seule fois à ma connaissance. »

Nulle part, il est vrai, dans l'ouvrage du docteur Jonathan Franklin, nous ne voyons que des coqs aient parlé : le docteur est peu crédule ; il n'a pas hérité de ses illustres prédécesseurs ce travers dangereux; mais, à leur exemple, il aime son sujet, et rien ne lui échappe de ce que l'historien exact se fait un devoir de connaître. Ce n'est point un Ésope conteur ; c'est un Buffon, mais sans manchettes et sans phrases pompeuses, et qui s'est mis au niveau de la science moderne, sans ombre de pédanterie. — « Quoique très-instruit, il se défendait d'être savant. » — Il trouve dans ses souvenirs une foule d'histoires vraies, et les môle avec grâce aux notions exactes. Plutarque procède ainsi pour la Vie des grands hommes, et personne ne dira que Plutarque soit moins habile que le sévère Thucydide à nous faire connaître les personnages dont ils nous parlent tous les deux.

Il y a dans cette Vie des Animaux des histoires trèsjolies. Un Anglais, étant à Paris, passait un jour sur le Pont- Neuf; un caniche se jette dans ses jambes et lui salit ses bottes. L'Anglais s'approche d'un décrotteur qui se tenait là sur le pont, et fait réparer le dommage. Un ou deux jours après, même aventure, précisément au môme endroit; l'Anglais croit reconnaître le maudit chien. Les jours suivants, il prend exprès le môme chemin ; toujours môme incident. Cela pique la curiosité de l'Anglais: il observe attentivement le chien; il le voit descendre l'escalier du quai, se diriger ver le bord dé la Seine, tremper

ses patles dans le limon, puis remonter, et sur le pont attendre de pied sale la première personne bien propre et bien cirée, sur les bottes de laquelle il pût continuer sa petite industrie. C'était le chien et le compère du décrottenr; il lui procurait ainsi des pratiques.

Dans quelques maisons africaines, certaines espèces de singes 'font l'office de portiers. Le singe cependant, en général, est paresseux. Les nègres du sud de l'Afrique.disent qu'il saurait parler s'il voulait, mais qu'il s'en garde bien, parce que les hommes blancs le feraient travailler.

J ? ai connu un inspecteur de l'Académie de Bourges qui avait composé une étude philologique sur la langue des ouistitis.

D'autres savants ont publié des traités sur l'arithmétique des pies et sur celle des bœufs.

Hier, ici 1 , notre confrère M. Taine citait la page ironique de Carlyle sur les idées cosmographiques, religieuses et morales des cochons: «L'univers, autant qu'une saine conjecture peut le définir, est une immense auge à porcs», etc.

Il y a un joli passage du docteur Johnson où une vieille femelle de vautour donne ses opinions à ses enfants sur l'homme et sur la guerre. La chair de l'homme a été destinée par la nature à être la nourriture des vautours ; mais ceux-ci cependant n'auraient pas souvent l'occasion de s'en repaître, si la nature n'avait inspiré à l'homme une étrange férocité. « Souvent on voit deux troupeaux d'hommes se choquer, ébranler la terre sous le fracas de leur lutte, et remplir l'air de feu. Quand vous entendrez du bruit et quand vous verrez du feu, avec des éclairs cou-

* Dans le Journal des Débats.

rant à la surface du sol, hâtez-vous de vous rendre en ce lieu-là, hâtez-vous de toute la vitesse de vos ailes, car tous pouvez être sûrs que les hommes sont en train de se tuer les uns les autres. Vous trouverez le terrain fumant de sang et couvert de cadavres qui peuvent être démembrés et déchirés pour le plaisir des vautours... Ceux d'entre nous qui ont suivi de près les hommes prétendent que, dans chaque troupeau, il y en a un qui commande aux autres et qui semble se délecter magnifiquement à la vue d'un immense carnage. Qu'est-ce qui le désigne au rang suprême? nous l'ignorons. Il est rarement le plus fort ou le plus agile; mais il montre du moins, par son ardeur et son activité, qu'il est, plus que tous les autres, l'ami des vautours. »

Le docteur Johnson, dans cette page que j'abrège, comme Carlyle dans celle que citait M. Taine, comme aussi La Bruyère dans son brillant passage sur la folie de la guerre, et sur les chats, les loups, les singes et les- lions répliquant au soi-disant «animal raisonnable», sont des fantaisistes et des humoristes. Mais le docteur Jonathan Franklin, aussi bien que son prétendu traducteur et éditeur testamentaire, M. Alphonse Esquiros, sont des historiens scrupuleux et des voyageurs qui ne mentent point.

De nos jours, l'accroissement des moyens de locomotion et le nombre des voyages ouvrent à l'histoire naturelle et à l'acclimatation des perspectives infinies. « Une moitié du globe a été seule exploitée, il reste à exploiter l'autre... Sur les cent quarante mille espèces qui, selon les estimations les plus récentes, composent le règne animal, combien sont au pouvoir de l'homme? Un peu plus de quarante 1 Encore n'arrive-t-on à ce nombre qu'en réunissant les animaux domestiques de tous les pays ; on doit le ré-

du ire d'un quart pour les contrées les plus civilisées et les plus agricoles, et de bien davantage pour les autres l . »

Il y a donc beaucoup à faire.

Naturellement l'attention doit se porter d'abord sur les animaux qui, n'étant pas trop difficiles à acclimater, peuvent nous rendre le plus de services.

Une conquête qui semble toute préparée est celle du phoque. Il pourrait être dressé à la pèche tout aussi bien que le chien a été dressé à la chasse. Sur ces déserts d'eau où le navigateur est seul et ne compte autour de lui que des ennemis, le phoque par ses instincts d'attachement, est capable de devenir l'ami de l'homme, le chien des mers.

D'autres animaux, qui ont déjà été adoptés par les naturels de différentes régions du globe, tels que le chameau, le lama, l'alpaca, pourraient aussi, sans grands efforts, enrichir la liste de nos animaux européens. L'alpaca, cette brebis du Pérou, ce favori des cabines indiennes, à qui les Incas étaient redevables de leurs riches étoffes, tente avec raison le zèle des acclimateurs. Le Jardin zoologique du bois de Boulogne possède le plus troupeau d'alpacas que l'on connaisse en Europe. Déjà des expériences faites dans les îles Britanniques et ailleurs avaient suffisamment démontré que ces animaux domestiques des Andes pouvaient devenir à peu de frais les animaux domestiques de l'ancien hémisphère. Il s seraient surtout d'une utilité incontestable aux montagnards isolés des grandes villes par les barrières de la nature, et dont la vie est adonnée aux habitudes pastorales. Dans cent ans d'ici, le voyageur rencontrera sans

1 Isidore Geoffroy Saint Hilaire, Histoire naturelle générale des règnes organiques, principalement étudiée chez l'homme et (es animaux, tom. III.

doute des troupeaux d'alpacas broutant l'herbe sur les versants de toutes nos montagnes européennes. Si vous reveniez alors, cher lecteur, votre étonnement serait grand peut-être de trouver nos campagnes envahies par une foule d'animaux qui, dans nos idées d'aujourd'hui, se rattachent à. des régions très-lointaines du globe. Il faut dire que, dans l'état présent des choses, l'é bal lissera en t des anciens habitants du Nouveau-Monde serait encore bien plus grand s'ils pouvaient voir le continent américain occupé aujourd'hui par des animaux dont ils ne soupçonnaient même pas l'existence, tel que le cheval, l'âne, le chameau, le porc, et une foule d'autres.

A propos de porc, on pourrait aussi naturaliser le tapir, sorte de cochon, mais avec une velléité de trompe, comme un essai de petit éléphant. Le tapir semble avoir été le prototype de plusieurs animaux fabuleux, par exemple du griffon au nez recourbé. Le tapir, qu'on acclimaterait facilement, enrichirait nos boutiques de charcuterie.

Le dromée ou casoar d'Australie pourrait rendre les mêmes services en Europe que dans pays son natal, où il sert de monture et d'aliment. Cet échassier rudipenne, de la famille des autruches, court admirablement. Sa chair est excellente et peut être employée comme la viande de bœuf.

Tout en recommandant d'adopter d'abord les animaux domestiques étrangers ou les animaux sauvages dont la conquête est le plus facile, le docteur Jonathan Franklin n'exclut rien de ce qui vit, Selon lui, tous peuvent être utiles, tous demandent à être sauvés de la destruction qui les menace. Les uns ajouteraient des sens à nos sens, des instincts à nos instincts ; les autres nous donneraient soit leur parure, soit leur chair, soit leur travail. Les paresseux seraient du moins un spectacle et nous feraient l'au-

mônede leur beauté. Ceux qui ne nous serviraient point nous instruiraient.

L'Histoire biographique des animaux réfute un certain nombre de préjugés. Buffon, par exemple, avait déclaré que l'hyène était intraitable. Eh bien ! Buffon faisait tort à l'hyène. Il y a eu en Afrique et ailleurs mille exemples d'hyènes aussi douces et aussi apprivoisées que des chiens 4 . «Je me souviens, dit l'auteur du livre, d'avoir vu il y a quelques années, à Exeter-Exchange, une hyène si parfaitement privée, qu'on lui permettait de se promener librement dans une salle où le public était admis.

1 A propos de ces articles, M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire me fit l'honneur de m'écrire entre autres choses :

« Ce que vous dites des hyènes, tant calomniées, m'a rappelé un fait qui m'a beaucoup amusé. Mon ancien camarade Romieux a consacré trois ou quatre articles dans le Moniteur (il y a cinq ou six ans), à raconter triomphalement comme quoi il était parvenu à adoucir nos hyènes du Jardin des Plantes, à force de gâteaux et de càlineries de voix ; à ce point, d'être arrivé à pouvoir les toucher le troisième jour. Or ces mêmes hyènes étaient si douces que le premier venu pouvait immédiatement les toucher et les caresser. Deux d'entre elles existent encore, et la prolongation de leur captivité, et l'âge, les ont laissées douces. Je ne vais jamais à la Ménagerie sans les caresser, et cependant mes visites n'y sont pas assez fréquentes pour que je sois connu de ces animaux.

» Je me rappelle aussi en ce moment un fait qui est à l'honneur des hyènes. Un colon d'Alger avait reçu une toute petite hyène qui s'était élevée dans sa cour. Quand elle fut devenue grande, on craignit qu'elle ne vint à mordre les enfants, et l'on se décida, ne voulant pas la tuer, car on l'aimait, à la transporter au loin et à la perdre. Le colon fit doue atteler, conduisit la bote à une grande distance, et la laissa. Puis il revint au logis. La première personne qu'il y aperçut, ce fut la bête. Elle était revenue au logis comme le chien le plus fidèle.

» Les hyènes, avec leur réputation de férocité et leur douceur réelle, sont le trésor des banquistes et des dompteurs Les spectateurs frémissent de terreur lorsqu'il voient les dompteurs ouvrir d'une main intrépide une gueule... innocente. »

Elle fut, quelque temps après, vendue à une personne qui, l'emmenant promener dans la campagne, la conduisait arec une petite ficelle. A ces années de tolérable dépendance succédèrent brusquement des temps de dure captivité. L'animil derint la propriété d'un exhibiteur forain, qui le tint constamment en cage. À partir de ce moment, la férocité de l'hyène se réveilla et devint inquiétante. Elle ne souffrait plus qu'un étranger approchât d'elle. Et, après avoir perdu par degrés ses bonnes qualités, elle mourut dans l'impénitence finale. » De là cet aphorisme, qui semble un paradoxe et qui est une vérité : « On n'enferme pas les animaux parce qu'ils sont méchants, ils deviennent méchants parce qu'on les enferme. »

Non contents d'acclimater des animaux étrangers, les jardins zoologiques devraient perfectionner l'éducation de nos anciens animaux domestiques. Le chien, par exemple, selon notre docteur anglais (dont il est permis de ne pas partager ici les vœux), remplacerait l'homme avec avantage dans la recherche des voleurs et des meurtriers. Il parle surtout d'une race de limiers anglais, au flair sûr, et que la nature semble avoir doués exprès pour servir d'agents de police. En 1803, une société anglaise se constitua dans le dessein de rechercher les malfaiteurs au moyen de ces employés d'une nouvelle espèce. Elle se procura un de ces limiers. Un voleur fut lâché, vers dix heures du matin, d'une place où il y avait foule. Une heure après, le chien fut mis à la poursuite du fugitif. A la suite d'une chasse qui dura une heure et demie, le limier trouva l'homme caché, à plusieurs milles de là, dans un arbre. Le docteur cite beaucoup d'autres exemples pour prouver que cette race de chiens semble préparée par la nature à la police des villes, et affirme que nombre

d'hommes sérieux de la Grande-Bretagne prêchent dans ce sens.

Il y a quelques années, vivait à Londres un petit chien actif et fureteur qui avait découvert à lui tout seul le meurtrier d'un policeman. Les camarades du cléfunt avaient adopté le chien. Tout le monde connaissait Peeler, le chien de la police. Peeler s'était constitué lui-môme inspecteur de police en chef : il allait d'une station à une autre; et, quand il avait visité un district de la ville, il continuait sa ronde dans les quartiers voisins. On le voyait souvent entrer au chemin de fer de Kingstown, monter dans un wagon de première classe et se rendre à Black-Rock. Là, il visitait la station de police, continuait son tour d'inspection jusqu'à Boolerstown, puis attendait le passage du convoi et se rendait ailleurs pour observer l'état des esprits. Après s'être assuré par ses yeux que tout allait bien, il retournait par un train du soir à Kingstown.

Notre naturaliste est, bien entendu, partisan de la loi Grammont qui protège les animaux, et membre du Congrès de la paix. Il ne veut point de la guerre contre les botes, et il espère que les conquêtes paciûques de l'homme sur la nature finiront par désarmer les hostilités des peuples entre eux.

Voici la conclusion des six volumes de ce livre aimable et utile :

, « Plein de ces idées, je me promenais l'autre jour dans une vaste plaine où les soldats anglais venaient de se livrer à l'exercice des armes à feu: L'espace, animé naguère par le bruit des voix, des pas, des fusils et des canons, était redevenu silencieux. L'herbe, foulée aux pieds des hommes et des chevaux, commençait à relever la tête, — piquée qu'elle était çà et là de fleurettes rouges et jaunes. — Au

milieu de ce calme qui succédait à Forage de la poudre, une circonstance me frappa. Un papillon aux ailes blanches était venu se poser sur la bouche d'un des canons qui étaient demeurés au repos dans la plaine. Cette vue m'inspira de douces réflexions. Dans ce papillon, image de la nature, image de lame, selon les anciens, je crus voir un message de paix. Quand la force brutale a tonné, quand la fumée de nos divisions a un instant obscurci le soleil, la nature avec ses ailes blanches se pose sur nos instruments de mort, sur les ruines de la guerre, et vient de la part de Dieu convier de nouveau les hommes à l'amour, à l'espérance, h la contemplation du beau. »

A quoi se mesure le degré de civilisation d'un peuple ?

C'est, dirions-nous, à la somme de liberté dont il jouit et à l'usage qu'il en sait faire.

C'est, diraient d'autres, à la somme des restrictions, des réglementations et des entraves.

C'est, dit une nation voisine, à la quantité de fer qu'il fabrique.

C'est, dirait l'orfèvre M. Josse, au nombre des bjjoux qu'il porte.

C'est, dit un autre, à la quantité de papier.

C'est, dit un autre, à la quantité d'acide sulfurique.

Enfin, suivant un agronome et un économiste distingué, M. Richard (du Cantal), « on pourrait mesurer le degré de civilisation d'un peuple à la quantité des animaux qu'il élève, à leur nature et surtout à leur qualité. »

Soit ! Mais élever les animaux, multiplier les iirdividus, améliorer les races, ce n'est pas tout, ajoute M. Geoffroy Saint-Bilaire 4 ; la zootechnie, comme on doit l'entendre, embrasse encore plusieurs autres ordres de travaux, ayant pour but :

Premièrement, la conservation des animaux sauvages, biens que nous tenons en pur don de la nature, et que laissent trop souvent perdre notre ignorance et surtout notre incurie;

Secondement, remploi de nos animaux domestiques selon leur plus grande utilité, afin qu'eux-mêmes et les produits qu'ils nous donnent ne soient jamais ni perdus ni mal employés ;

Troisièmement, l'adjonction à nos espèces utiles, soit sauvages, soit domestiques, c'est-à-dire soit données par la nature, soit déjà conquises sur elle, d'autres animaux sauvages et surtout domestiques, propres à de semblables usages ou, mieux encore, à des usages nouveaux.

Ce qui peut se ramener à ces trois termes, qui se complètent réciproquement :

Conserver ce que nous possédons,

V utiliser selon le mode le plus profitable,

Et y ajouter, s'il est possible.

Nos ressources d'alimentation sont très-bornées, il ne tient Qu'à nous de les étendre. La classe qui travaille le plus est celle qui a la nourriture la plus insuffisante.

« Le commun peuple, disait le grand Vauban à la fin du xvn e siècle, ne mange pas de la viande trois fois en un an. »

* Acclimatation et Domestication des Animaux utiles, un volume in-8\ pur "M, Isidore Geoffroy BainMîilaire. Paris, Librairie agricole,

« Il ne mange presque jamais de viande, répétait Voltaire en 4769 ; son carême est de toute Tannée. »

M. Geoffroy Saint-Hilaire se demande si, depuis un siècle, la situation a beaucoup changé , et, au lieu de répondre lui-même, il laisse parler l'ouvrage de statistique le plus complet et le plus exact qui ait été récemment publié sur la situation des classes ouvrières ; c'est le livre intitulé : les Ouvriers européens, par M. Le Play, conseiller d'État et ingénieur en chef des mines (Paris, infolio, 4855). Cet ouvrage est le fruit de recherches poursuivies pendant un grand nombre d'années et pour lesquelles l'auteur a puisé à toutes les sources officielles, et recueilli par lui-même, en des lieux très-divers, une multitude de faits. L'Académie des Sciences s'est empressée de décerner à cet important ouvrage le prix de statistique, en donnant les plus grands éloges à la rigueur de la méthode suivie, et à « l'esprit mathématique », et à « l'esprit de modérations qui président partout à la constatation et à l'interprétation des faits. [Voir les Comptes-rendus de V Académie des Sciences, t. XLII, pag. 423 et suivantes; 1856.)

Or voici les résultats donnés par ce livre :

L'immense majorité des travailleurs, et notamment des cultivateurs, environ vingt-cinq millions sur trentesix se répartit en trois catégories :

Ceux qui mangent de la viand,e environ six fois l'an ;

Ceux qui en mangent deux fois ;

Ceux qui en mangent une seule fois;

En sorte que « dans la plus grande catégorie des ouvriers français, les journaliers agriculteurs, la quantité de la mande consommée est a peu près nulle. »

Voilà la vérité ; le peuple manque de viande. Il

en manquerait beaucoup moins, si Ton acclimatait bon nombre d'animaux dont la chair est excellente, et si d'abord on ne dédaignait pas de manger la viande de plusieurs qu'on a sous la main, et qui ne sont pas des comestibles moins précieux,— tels que le cheval et l'âne.

Selon M. Geoffroy Saint-Hilaire , qui cite un grand nombre de faits à l'appui de son assertion, la viande de cheval est saine et agréable, quand elle est « suffisamment rassise et provenant de chevaux sains et reposés. Elle est alors excellente comme rôti; et, si elle laisse à désirer comme bouilli, c'est précisément parce qu'elle fournit un des meilleurs bouillons, le meilleur peut-être que l'on connaisse. » Mais un préjugé, d'autant plus obstiné qu'il est plus aveugle, fait qu'on la dédaigne. Et le peu de viande de cheval qui jusqu'à présent entre dans l'alimentation de l'homme « est vendue sous le nom de viande de bœuf ou de chevreuil, et payée comme telle dans les restaurants (môme de l'ordre le plus élevé), sans que les consommateurs soupçonnent la fraude ou s'en plaignent.»

On dit aussi beaucoup de bien de la chair de l'âne, — toujours dans les conditions voulues, c'est-à-dire lorsqu'elle est suffisamment rassise et qu'elle provient d'ânes sains et reposés.

Mais le respect humain est là qui s'oppose à ce qu'on profite de ces excellents comestibles, à moins de les déguiser, d'en changer le nom, de les désavouer lors môme qu'on s'en sert.

' Rien n'est plus singulier, comme le remarque l'auteur du livre de l'Acclimatation, que la diversité de ces préjugés très-absurdes qui, dans la plupart des pays, privent l'homme de la nourriture qu'il pourrait se procurer si aisément. Chaque peuple trouve sots les préjugés des

autres et s'obstine dans les siens. Il y a là-dessus un bien joli chapitre dans Zadig.

t Singulière contradiction I disent deux agriculteurs distingués, MM. Vilieroy, dans les Mémoires de V Académie de Metz, le catholique voit en pitié le juif qui a horreur de la chair de porc, et il repousse l'idée de faire usage de la viande de cheval. »

Ce ne sont pas seulement les juifs, ce sont les musulmans aussi qui s'abstiennent de la chair de porc.

Les Hindous n'ont pas moins d'horreur pour la chair de bœuf.

Lachair de mouton n'est pas non plus d'un usagegénéral.

On jetait autrefois, comme impropres à la nourriture de l'homme, les pieds de veau, les foies de chapon et les abatis d'oie.

Encore aujourd'hui les Russes évitent de manger le pigeon, par préjugé religieux, à cause de la forme sous laquelle on représente le Saint-Esprit.

Le lapin est repoussé par les Italiens.

Avec le temps, ces préjugés disparaîtront devant le progrès des lumières. N'a-t-on pas dédaigné longtemps la pomme de terre comme étant de saveur désagréable, bon/ne tout au plus pour les porcs, — • et « dont l'usage peut donner .la lèpre », est-il dit dans les considérants d'un arrêt du Parlement de Franche Comté, qui défendait (on l'a fait aussi en Bourgogne) la culture de cette t substance pernicieuse? » J'ai raconté précédemment les nobles tentatives de Louis XVI et la ruse ingénieuse de Parmentier pour faire accepter du public français ce précieux aliment.

Déjà le préjugé contre la viande de cheval commence à disparaître en Allemagne*

A Vienne, depuis trois ans qu'on a commencé à vendre de cette viande, douze bouchers ont abattu 4,735 chevaux, qui ont fourni l million 902,000 livres de viande (1 million 65,4 43 kilogrammes) distribuées à des nécessiteux en 3 millions 804,000 portions. Le rendement moyen d'un cheval est donc de 225 kilogrammes, 427.

Toutes les autres grandes villes d'Allemagne et un grand nombre de petites ont aujourd'hui, comme Vienne (et comme Copenhague depuis un demi-siècle), leurs boucheries de cheval. On a aussi commencé à en établir en Belgique et en Suisse.

Non contents d'utiliser ce que nous avons, il faut y ajouter le plus possible par l'acclimatation. Ceque l'homme a conquis j usqu'à ce jour ne forme qu'une fraction minime du règne animal : 47 espèces seulement sur 1 40,000 environ. Et encore, de ces 47 espèces, 15 manquent à la France, 13 à l'Europe entière. Une moitié du globe a été seule exploitée, il reste à exploiter l'autre.

Le yak, sorte de bœuf à poil de chèvre et à queue de cheval, est depuis six ans parfaitement acclimaté en France. Il sera plus utile qu'aucun autre animal domestique, puisqu'il donnera aux populations montagnardes, jusqu'à présent les plus pauvres de toutes, sa force, sa toison, son lait et sa chair.

Une autre culture destinée, avons-nous dit, à créer des sources de richesses dans nos hautes montagnes est celle du lama et de l'alpaca, qui sont à la foisbétes de somme» bêtes de boucherie, bêtes laitières, bêtes à, laine. Le premier est plus précieux comme animal auxiliaire, en raison de la supériorité de sa taille; le second est préférable comme animal industriel, en raison de l'abondance et de la finesse plus grande de sa toison.

Dès 4765, Buffon songeait à enrichir nos Alpes et nos Pyrénées du lama et de ses congénères, l'alpaca et la vigogne.

t J'imagine, disait-il, que ces animaux seraient une excellente acquisition pour l'Europe, spécialement pour les Alpes et pour les Pyrénées, et produiraient plus de biens réels que tout le métal du Nouveaunnonde. »

M. Geoffroy Saint-Hilaire fait observer qu'à l'époque où Buffon s'exprimait ainsi, il savaifqu'au xvn e siècle quelques vigognes, et. peut-être aussi quelques lamas avaient été transportés en Espagne et n'y avaient pas réussi : Buffon ne se laissait pas décourager par cet insuccès ; il l'expliquait avec raison par la mauvaise direction donnée à ces premières tentatives.

Après Buffon, vint l'abbé Béliardy, qu'un long séjour en Espagne avait mis à même de recueillir de nombreux documents sur le lama, l'alpaca et la vigogne. Béliardy insista sur l'utilité de l'importation de ces animaux.

'Au commencement de notre siècle, le vœu de Buffon et de Béliardy est reproduit par une femme qui devait, quelques années plus tard, s'appeler l'Impératrice Joséphine. Elle obtient que le roi d'Espagne, Charles TV, fasse venir des Cordillères en France un troupeau de lamas, d'alpacas et de vigognes assez nombreux pour qu'on n'eût pas à redouter les chances ordinaires d'accidents et de mortalité. Mais on n'avait pas prévu celles de la guerre : le troupeau resta six années entières à Buénos-Ayres , sans qu'il fût possible de l'embarquer ; et, lorsqu'en \ 808, neuf individus, reste de trente-six, arrivèrent à Cadix, l'Espagne était en feu ; et non-seulement les lamas ne purent recevoir les soins convenables, mais il s'en fallut de peu qu'ils ne fussent jetés à la mer, en haine du prince de

la Paix, qui avait contribué à les faire venir pour la France, Ainsi échoua cette tentative qui, sans un déplorable concours d'événements, eût réalisé dès-lors le progrès qu'on a mis tant d'années à accomplir.

M. le duc d'Orléans avait songé, lui aussi, à enrichir nos montagnes de la culture du lama et de l'alpaca. Il voulait également introduire ces animaux dans l'Atlas. M. de Cftstelnau, à son départ pour l'Amérique, avait reçu les instructions du prince, et un de ses premiers soins, quand il eut atteint les Cordillères, fut de former un troupeau et de le diriger sur Lima. Mais, par un bien regrettable malentendu, aucun ordre n'avait été transmis aux bâtiments de l'État ; les commandants refusèrent leurs services, et il fallut renvoyer les animaux dans leurs montagnes.

Ainsi, au xvni e siècle, Buffon et Béliardy demandent l'introduction du lama et de l'alpaca ; au commencement du xix e siècle, l'Impératrice Joséphine, puis le duc d'Orléans, essayent delà réaliser. Enfin en 1 849, sous le ministère de M. Lanjuinais, puis sous celui de M, Dumas, son successeur, une nouvelle tentative est faite par les soins de M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire: elle échoue à Versailles, faute de soins suffisants ; elle réussit à Paris, au Muséum d'histoire naturelle.

Nous avons dit que le Jardin zoologique d'acclimatation du bois de Boulogne possède le plus beau troupeau de lamas et d'alpacas.

En Australie, une prime de 850,000 fr. était promise au premier introducteur de ces ruminants des Cordillères. Elle a été obtenue par M. Ledger en \ 858.

Bientôt un autre animal très-oitile et très-précieux, la chèvre d'Angora, prendra place dans notre agriculture et

dans notre industrie textile , entre les mérinos, que la France doit à Daubenton, les yaks, que vient de lui donner M. de Montigny, et les alpacas, qui, par les soins de nos acclimateurs, vont se multiplier de toutes parts.

La possibilité d'utiliser l'hémione est prouvée; son acclimatation est complète : il ne reste qu'à le multiplier et à le répandre, afin qu'il prenne utilement le rang qui lui appartient parmi nos animaux légers de trait et nos botes de selle et de course.

Le tapir est également destiné à prendre place prochainement, et comme auxiliaire et comme alimentaire, entre nos plus utiles animaux domestiques.

Le nilgau de môme, soit comme bête fine de boucherie, soit comme gibier, soit l'un et l'autre à la fois, enrichira notre alimentation. Sa chair est, dit-on, excellente. Au Mogol, on la réserve pour la table de l'empereur; le don d'un quartier de nilgau est une des faveurs les plus enviées par les courtisans.

Le canna, ou élan du Cap, fournit aussi « une viande extraordinairement succulente, d'un tissu fin, d'une saveur très-délicate. »

Outre les quadrupèdes, divers oiseaux pourraient devenir aisément, selon l'expression de M. Geoffroy Saint- Hilaire, des oiseaux de boucherie. L'autruche, le nandou, le casoar, le dromée, ces oiseaux inailés qui sont en quelque sorte de gigantesques gallinacés, nous offriraient des avantages que nous n'obtenons aujourd'hui que de quelques espèces de la classe des' mammifères : la production rapide d'une viande aussi abondante que saine.

L'aide et confrère de M. Geoffroy Saint-Hiiaire, M. Florent Prévost, après quelques remarques générales sur le dromée, ou casoar australien, continue ainsi :

« Sa chair, comparable pour le goût à celle du bœuf, serait d'un avantage précieux comme viande de boucherie; puisque la cuisse seule du dromée peut atteindre un poids de plus de 10 kilogrammes, elque chez les jeunes individus dequinze à dixhuit mois, arrivés alors à tout leur développement, celte viande, plus blanche et plus tendre, intermédiaire à celle du coq d'Inde et du porc, devient un mets très-eslimé en Australie. Ses œufs, dont le volume équivaut à celui de douze œufs de poule, sont très-délicats et d'un goût exquis. Sa peau, recouverte d'une abondante fourrure, sert à faire des tapis précieux, et ses plumes, souples et élégantes, sont employées pour la parure....

» Bien avant la fondation de la Société d'acclimatation, je cherchais, par tous les moyens en mon pouvoir, à propager certaines espèces d'oiseaux utiles, entre autres le casoar, que je crois avoir contribué à acclimater, et avoir fait reproduire pour la première fois en France, ainsi que je vais essayer de le montrer, en tous communiquant ce que j'ai dû tenter pour y parvenir.

» En novembre 1845, j'ai acheté à Londres, au prix de 875 fr. , deux casoars ou dromées de la .Nouvelle-Hollande, âgés de douze mois. Ce prix était assez élevé pour déjeunes oiseaux, mais ils étaient les seuls qui fussent à vendre à cette époque, et je craignais de ne plus rencontrer de longtemps l'occasion d'acquérir une espèce qui devenait de plus en plus rare.

» A leur arrivée, mes deux oiseaux furent logés dans une chambre au sixième étage de la maison que j'occupais alors, rue Saint-Hyacinthe, où ils restèrent près d'une année.

» Ils furent ensuite établis dans un jardin que M. le docteur Pinel-Grandchamp voulut bien mettre à ma disposition, et où ils sont restés près de dix-huit mois. Ce jardin devant être alors détruit pour le passage de la rue Soufflot, un autre de mes amis, M. Duflocq, qui possédait rue Rochechouart un vaste terrain, eut l'obligeance de les y recevoir. Ils séjournèrent dans ce terrain ouvert au nord et situé sur un des points les plus élevés de Paris, depuis 1847 jusqu'au milieu de 1849, c'est-àdire pendant deux hivers, exposés à la ploie, à la neige et au froid, sans avoir jamais paru en souffrir.

d Mes deux casoars, alors adultes, étaient des femelles, et le

Muséum d'histoire naturelle possédait à cette époque un mâle de la même espèce. M. Geoffroy Saint-Hilaire, sous la direction de qui je suis chargé de la Ménagerie de cet établissement, m'engagea à y faire transporter ces deux individus que j'avais, pendant quatre années, ainsi élevés et acclimatés, dans l'espoir de les faire reproduire. Cet espoir a été complètement réalisé. »

L'acclimatation des poissons fournirait-elle moins de ressources que celle des oiseaux et que celle des quadrupèdes? Bien au contraire ! «Les eaux, dit Lacépède, peuvent nourrir bien plus d'hommes que la terre. »

M. Geoffroy Saint-Hilaire donne quelques détails qui démontrent jusqu'à l'évidence la justesse de cette assertion : t C'est par dizaine que se comptent, pour divers mammifères, les produits qu'on peut obtenir en une année, et il est des oiseaux qui donnent des centaines d'œufs ; cette fécondité est très-grande, relativement à la plupart des espèces des mômes classes; mais que serait-elle, comparée à celle des poissons? La stérilité. — Lund, Harmer, Leuvenhoeck, Petit, Rousseau, M. Valenciennes, et plusieurs autres naturalistes ou physiologistes du xviii e siècle et du nôtre, ont, non pas compté, comment ici compter? mais calculé le nombre des œufs chez divers poissons ; et ils en ont trouvé des centaines de mille chez le brochet et la tanche, plus d'un demi-million chez la carpe et le maquereau, six millions chez la plie, sept millions six cent mille chez l'esturgeon, neuf millions chez le turbot, onze millions chez la morue, et enfin, ce dernier résultat est dû à M. Valenciennes, treize millions chez le muge à grosses lèvres ! Ce serait à remplir les fleuves et les mers "elles-mêmes, si l'immense majorité de ces innombrables œufs et des jeunes qui en sortent ne servait d'aliment aux autres poissons. »

Il ne tient donc qu'à nous d'accroître, par l'acclimatation et la pisciculture, nos ressources alimentaires, industrielles, agricoles.

Mais, disent quelques agriculteurs et aussi quelques naturalistes, que nous manque-t-il donc? quels biens pourraient résulter pour nous dé la possession de quelques animaux de plus? — M. Geoffroy Saint-Hilaire leur répond : « Imaginez qu'une de nos espèces actuelles vînt à nous manquer et voyez quel vide se ferait aussitôt sentir dans nos ressources agricoles, économiques, industrielles! Que Ton fasse maintenant la supposition contraire, et qu'on se demande quelles conséquences, à l'inverse, de* vront se produire. Par les pertes que nous aurions subies dans une de ces hypothèses on pourra se faire une idée des avantages que nous obtiendrions dans l'autre. »

Ces quelques détails, recueillis ça et là dans les530 pages dont se compose le nouveau livre de M. Geoffroy Saint- Hilaire, vous font assez voir quel est l'intérêt tout à la fois philosophique et pratique de cet ouvrage.

Jamais on ne comprit mieux qu'en le lisant la vérité de ce que dit Descartes: que les sciences peuvent être comparées toutes ensemble à un arbre immense portant ses fruits à l'extrémité de ses branches.

18 octobre, 1 er novembre 1860 et îft janvier 1861.

Pages 99 à 102.

Voici comment, quelque temps après mon article des Débats, V Indépendance belge parlait de la Senne (c'est dans le numéro du 27 juin 1 860) :

« L'ignoble égout qui a nom la Senne n'est pas seulement une souillure pour la capitale de la Belgique, il déshonore jusqu'aux belles et riches campagnes qui avoisinent Bruxelles en aval de son cours. Des personnes qui ont parcouru, ces jours derniers, ïes prairies, déjà en partie fauchées, qui bordent la Senne au-dessus de Vilvorde, nous affirment que, sur tout le parcours de cette rivière, et particulièrement aux heures où les eaux sont basses et laissent à découvert certaines parties de leur lit de fange, on ne respire que des mia&mes putrides et délétères, que des exhalaisons infectes, repoussantes, qui, dans certains endroits, dominent jusqu'à une assez grande distance les vigoureuses senteurs de la fanaison. »

Deux jours après, quelqu'un crut devoir répondre en ces termes, pour une prétendue rectification :

« Nous rapportions avant-hier que la Senne exhalait, dans son parcours à travers les' prairies voisines de Vilvorde, une odeur infecte qui se répandait à une certaine distance dans la campagne. On noos informe, à ce sujet, que ce n'est là qu'un fait exceptionnel et le résultat, purement accidentel, du curage de la rivière qui s'opère en ce moment dans la partie de son lit qui traverse la capitale.

» Cette opération, si indispensable à la salubrité de la ville de Bruxelles, s'est faite, cette année, avec un soin tout particulier et dans des conditions d'activité auxquelles on ne saurait trop applaudir. Il sufûra de remarquer, pour donner une idée de l'amélioration apportée dans l'exécution de cet important travail, que, Tan dernier, il n'avait été enlevé du lit de la rivière, pendantles deux premiers jours de curage, que 662 et 802 tombereaux de vase et d'immondices, tandis* que, cette année, les deux journées correspondantes ont produit un déblaiement de 866 et de 893 tombereaux. »

Que cela!... Était-ce donc trop que de dire: «Un laid petit ruisseau? »

Mais à cette réponse il y eut une réplique, quatre ou • cinq jours après, encore dans l'Indépendance, — et cette réplique la voici.

« M. Stiellemans, sénateur et bourgmestre de Weerde, nous adresse la lettre que Ton va lire. Les faits cités par l'honorable sénateur ont une éloquence qu'il est fort difficile de contester ; nous les publions avec l'espoir d'attirer la sérieuse attention des autorités compétentes sur une question qui intéresse si vivement la salubrité publique :

Bruxelles, le 3 juillet 1860.

« Monsieur le rédacteur en chef,

» Dans votre numéro du 27 juin 1860 vous avez dit avec rai- » son que « l'ignoble égout qui a nom la Senne n'est pas seule- » ment une souillure pour la capitale de la Belgique, mais encore » que ses miasmes putrides et délétères empoisonnent les cam- » pagnes qui avoisinent Bruxelles en aval de son cours. »

» Dans votre numéro du 29 juin vous annoncez qu'on vous communique que le fait signalé par vous est exceptionnel, purement accidentel et provenant du curage de la rivière.

» Permettez-moi de vous dire, monsieur, que celui qui vous a donné cette rectification se trompe. Les miasmes putrides et dé-

létères qu'exhalent dans la vallée de la Senne les eaux de cette rivière ne sont pas, comme on le prétend, un mal accidentel, causé par le curage, c'est une calamité dont les habitants du vallon en aval de Bruxelles sont affligés pendant les deux tiers de l'année.

» Depuis longtemps les eaux de la Senne sont tellement corrompues qu'elles ne contieunent plus de poisson, et qu'aucun riverain ne peut plus s'en servir même pour les besoins de ses étables. En été ces eaux ne deviennent plus qu'une espèce de boue liquide, ressemblant à un grand égout à ciel ouvert, et exhalant des miasmes qui corrompent l'air le long de tout le parcours de la Senne. Cet état de choses empire tous les jours par suite de l'accroissement de la population de Bruxelles' et des fabriques. Le mal en est, du reste, venu à un tel point, qu'il est dangereux de loger le long de la Senne, en aval de la rivière, et cela sur une longueur de quatre à cinq lieues.

» Je résidais à Weerde pendant une partie de l'année ; j'y possède une usine, et je m'y étais créé, à grands frais, une habitation que j'affectionnais ; les miasmes délétères de la Senne m'en ont chassé, et j'ai dû, à mon grand regret, renoncer à y résider en été.

» Depuis plusieurs années, nous nous plaignons à l'État et à la province, et nous réclamons en vain des mesures pour mettre un terme à cet état de choses. Dans votre numéro du 27 vous avez signalé la situation réelle ; elle est flagrante, et vous n'avez nullement exagéré en disant que l'ignoble égout qu'on appelle la Senne empoisonne les campagnes en aval de Bruxelles. De nouvelles réclamations viennent encore d'être adressées au gouvernement provincial par plusieurs communes lésées; elles confirment complètement tout ce que vous avez dit: elles affirment que toute la vallée de la Senne est littéralement empoisonnée ; que la rivière ne donne plus co.urs à de l'eau, mais bien à de la boue liquide, et qu'elle est devenue le grand égout à ciel ouvert de la capitale.

» En signalant cet état de choses désastreux, vous rendrez un service immense aux riverains de la Senne dont la situation déplorable mérite toute la sollicitude du gouvernement.

» Veuillez insérer la présente lettre dans vos colonnes et rece-

voir, monsieur, avec mes remerciements, les salutations empressées de votre abonné,

» H. Stieuemahs,

» Sénateur et bourgmestre de Weerde. »

Je donne ici, en Appendice aux pages 118 et 119 sur les Scènes de la vie aux États-Unis, un feuilleton publié par moi sur le môme sujet, dans Y Indépendance belge du 24 juillet 1857:

Trois ans aux États-Unis, par* M. Oscar Commettant, 2 volâmes, format anglais. — The English Woman in America, Londres, John Murray, 1 vol.

Le livre de M. Oscar Commettant sur les États-Unis, écrit avec impartialité, sine favore et odio, contient d'intéressants aperçus et de curieux détails. Nous en écrémons quelques-uns.

La liberté, en Amérique, rend les hommes plus intelligents, parce qu'elle leur ouvre sans difficulté toutes les carrières ; elle les rend plus moraux et plus nobles, parce qu'elle détruit la dissimulation; elle les rend plus fiers, parce qu'elle établit l'égalité; elle les rend plus courageux, parce qu'elle exclut les lâches sentiments que développe la servitude; elle les rend plus forts enfin, parce qu'elle permet, avec tant d'autres précieux avantages, les associations, qui, en réunissant les forces de tous, décuplent la force de chacun.

La vapeur et les machines sont, après la liberté, une des causes principales de la prompte fortune du peuple laborieux des États-Unis.

Les agriculteurs, qui savent tous lire et écrire, et sont tous abonnés à quelque journal, ont reçu, comme les industriels des villes, l'impulsion du progrès. Les travaux de la terre se font en grande partie au moyen de la mécanique. Des machines loco mobiles, de la force de 40, 50, et même de 60 chevaux, défrichent les vastes plaines du Kansas, de l'Orégon et de la Californie. Le labourage se fait à la mécanique, on moissonne à la mécanique, on bat en grange à la mécanique, -on vanne à la mécanique.

Pour tout ce qui peut hâter la colonisation et augmenter rapidement la prospérité matérielle» on se sert de moyens mécaniques.

Dans les États où, à côté des maisons en bois, on bâtit des maisons en briques et en pierres, on se sert, pour tailler les pierres, sculpter les corniches, dessiner les rinceaux et couper les volutes, d'une machine à cet usage, extrêmement curieuse. Cette machine, mue par la vapeur, fonctionne avec tous ses outils taillants, piquants, grattants et contondants.

Si la maison est en bois, il existe une machine pour la transporter d'un point à un autre et l'installer sur de nouveaux fondements. M. Commettant a vu, Fan dernier, à New-Brighton, dans le Staten-Island, une maison ainsi déménagée; ce fut l'affaire d'une journée. La maison qui, la veille, se trouvait au bas de la colline, était placée, le lendemain, sur le point culminant.

Dernièrement, d'audacieux voleurs, munis sans doute d une semblable machine, ont dérobé une maison abandonnée qui était en réparation. La police, avertie par le propriétaire, s'est mise à la recherche des coupables. Les voleurs ont été arrêtés; mais on n'a pu rattraper la maison, qu'ils avaient démolie et vendue en détail. Ce fait

a été consigné dans tous les journaux de New-York.

Dans les récits d'un voyage en Amérique écrit par Brissot le conventionnel, et imprimé à New-York, en 1792, par Berry et Rogers, 35, Hanover square, nous voyons que, dès l'année 1788, on faisait sur la Delaware, près de Philadelphie, des essais dispendieux de bateaux à vapeur. L'inventeur, M. Ficht, avait trouvé des associés pour partager avec lui les dépenses, et il se voyait déjà disputer sa découverte par M. Rumsey, qui construisait un navire destiné à traverser l'Océan en quinze jours. Sur le bateau de M. Ficht, la machine à vapeur mettait en mouvement trois larges avirons d'une force considérable, qui devaient donner soixante révolutions par minute. Mais les Américains n'accordaient alors aucune foi à une invention qui devait plus tard opérer de si prodigieux changements dans l'industrie et le commerce, et leur indifférence découragea bientôt les ingénieux inventeurs. Fulton, né dans la Pensylvanie, avait alors vingt ans; il est probable qu'il eut connaissance des essais de Ficht. C'est seulement en 1 802 que Fulton fit des expériences en grand à Paris, et en 1 807 qu'il lança son premier steamboat sur la rivière de l'Hudson. Mais ne sait-on pas que, cent ans auparavant, un médecin français, Denis Papin, avait fait marcher par la vapeur un bateau à roues sur la rivière Fulda, à Casscl?

Il y a, dans chaque hôtel de New-York, une blanphisserie mécanique à vapeur, desservie par des négresses, où le linge est lavé, séché, repassé et plié en deux heures.

A Cincinnati, on tue les porcs à la mécanique. L'animal tombe sous une première trappe, où il est égorgé. De là il passe dans de larges chaudières, où l'eau bouillante lui enlève les poils. Un autre compartiment de la machine le

dépèce ; et, d'oubliettes en oubliettes, l'infortuné compagnon de Saint-Antoine se trouve, au bout de quelques heures de ce rude travail, symétriquement coupé, salé, mis en baril, prêt à être expédié sur tous les points où le réclame l'estomac de l'homme. Ces malheureux cochons n'ont pas le temps de se reconnaître.

Dans les principaux hôtels, à New-York, des télégraphes électriques, à l'usage des voyageurs, communiquent avec toutes les villes des États, à un prix très-modéré.

M. Commettant ne fait pas un grand éloge de la cuisine américaine : légumes cuits à l'eau, sans beurre et sans sel ; volaille conservée dans de la glace, etc. Triste, triste, triste !

Selon lui, les émigrants cultivateurs sont, de tous les étrangers en Amérique, les plus heureux. Ils achètent dans l'Ouest des terres excellentes qui, dès les premiers mois, font vivre leur famille, et rapportent bientôt annuellement au delà du prix d'acquisition. Les fils des émigrants actuels seront un jour, dit-il, les propriétaires de l'Amérique entière, dont le vaste territoire pourrait nourrir le monde. Les ouvriers étrangers qui restent dans les villes sont beaucoup moins heureux que les agriculteurs, et se trouvent exposés à manquer d'ouvrage.

Un des chapitres les plus amusants est celui des diverses exhibitions imaginées par le célèbre Barnum, le roi du humbog (nom américain du pufï, de la blague et de la réclame) : entre autres, une exhibition de babies. Le mot a passé d'anglais en français et est devenu bébés.

Il engagea les mères et les nourrices, qui voudraient l'honorer de leur confiance, à lui expédier leurs marmots, francs de port, promettant des primes d'encouragement aux plus beaux, c'est-à-dire aux plus gros.

Cette idée, impossible dans tout autre pays, eut à New- York un succès extraordinaire. On ne parla, pendant plusieurs semaines, que du babies show. On envoya de toutes les villes de l'Union, à l'adresse de M. Barnum, qui les reçut en père, une foule de petits monstres à large face , à triples mentons , à encolures énormes , bouffis comme des anges de Rubens, repus, comme des oies grasses. Une mère eut l'idée d'envoyer trois enfants nés d'une même couche; elle eut une prime d'honneur et reçut, de la part de M. Barnum, les paroles les plus flatteuses et les plus morales.

Bref, la foire aux enfants fut le spectacle de prédilection des Américains, et fit déserler les représentations de l'Opéra. Un jury fut formé pour juger du mérite de chaque concurrent. Il se composait de personnes graves et de mères de famille expertes en la matière. Il y eut là comme partout des intrigues, et plus d'une mère ou d'une nourrice usa d'influences secrètes pour faire couronner son poupon, au mépris de la justice et de l'embonpoint.

Enfin, le grand jour des récompenses arriva. Les mères et les nourrices, le sein agité d'une émotion facile à comprendre, attendirent avec impatience la décision des juges.

Les juges se prononcèrent, et les petits monstres bouffis furent présentés à la foule, qui les accueillit par des applaudissements et des hourras enthousiastes , auxquels pourtant, il faut bien le dire, se mêla le tumulte des nourrices mécontentes.

M. Barnum avait exposé tous les concurrents réunis. Ensuite, comme de raison, il exposa les vainqueurs, qui attirèrent tout New- York, et remplirent les caisses de l'homme adroit qui, vingt ans auparavant, avait formé le premier noyau de sa fortune en montrant dans une ba-

raque une vieille négresse qu'il faisait passer pour la nourrice de Washington.

En ce beau pays du humbog, les annonces des journaux sont quelquefois très-originales. En voici quelques-unes fidèlement transcrites :

« On demande une cuisinière catholique et borgne, pour le service d'une petite famille. On exige de la cuisinière la perte d'un. œil, pour des raisons sérieuses qu'on expliquera à la personne qui se présentera Prince-Street,9.»(Exlraitdela TYibune du 18 mars 1853.)

« Je suis J. Q. K., d'Edimbourg. Il y a bientôt quatre ans que je n'ai eu de nouvelles de ma femme; c'est depuis le jour fatal (13 janvier) où l'infâme W. Smith, du Michigan, l'a séduite, pour l'abandonner ensuite dans la misère et le désespoir. Aujourd'l uî, pour des raisons du plus haut intérêt, je désirerais parler à ma femme. Je prie donc instamment les personnes qui ont pu la connaître de .vouloir bien m'adresser au bureau de ce journal les renseignements que je demande. Ma femme a auj ourd'hui trente-quatre ans. Elle était blonde, d'une taille moyenne, et je la trouvais jolie. Elle a sans doute beaucoup changé. Les initiales de ses noms sont : M. L B. » (Extrait du New-York Herald, du 14 octobre 1852.)

« Égaré ou volé, un individu que, dans un moment d'oisiveté et de solitude, j'ai eu la sottise de prendre pour époux. C'est un garçon de bonne mine, mais faible de caractère, assez avisé toutefois pour rentrer quand il pleut, à moins qu'une jolie femme ne lui offre son parapluie.. Il répond au nom de Jim. La dernière fois qu'on l'a vu, il se promenait avec JuliaHarris, lui passant le bras autour de la taille, en pleine rue, et ayant l'air plus fou que jamais. Quiconque attrapera et ramènera le pauvre diable, de manière à ce que je puisse le corriger vigoureusement de son humeur nomade et volage, est invité à prendre le thé avec Henriette A. Smith. » (Courrier des États-Unis.)

« Le docteur R... (Office, 161, Broadway) demande des têtes de ver solitaire , d estinées par lui à être ajustées à des corps sans tête de ce botryocéphale, dont il possède une belle collection. Les personnes qui ont des têtes de ver solitaire, et qui dé-

sireraient s'en défaire avantageusement, peuvent s'adresser à l'office du docteur, de trois à cinq heures. Le docteur pourra aussi, si on le désire, échanger quelques corps de ténia, tous en parfait état de conservation, contre des têtes du même intestinal. » (Tribune, 4 septembre 1851.)

« M. Boebe a l'honneur d'informer sa nombreuse clientèle (remarquez le mot clientèle) qu'il vient de joindre à sa belle fabrique de cercueils, avantageusement connue , un magnifique assortiment de faux-cols, cravates et soieries. Il espère, comme par le passé, mériter la confiance du public pour la bonne qualité de ses marchandises. Grand choix de cercueils de luxe,- à ventilateur. »

« Une jeune demoiselle de dix-neuf ans, d'origine anglaise et sans aucun parent, désirerait se mettre en pension dans une famille américaine ou étrangère. Elle donnerait, en échange de la pension, des leçons de piano, de chant et de couture, et aussi de langue anglaise si on le désire. Ses manières sont distinguées, son esprit est vif, son caractère enjoué. —Écrire M. N. L. rosi- Office, Box, 331. »

Une société savante de la Nouvelle-Orléans avait proposé Tannée dernière un prix de 4 00 dollars au meilleur mémoire qui lui serait envoyé sur cette question :

Quels sont les plus sûrs moyens de détruire les souris?

Elle vient d'adjuger le prix au docteur Francastots (de Saint-Louis), qui avait rédigé ce mémoire laconique :

« Multiplier le nombre des chats. »

Les Américains estiment qu'un des plus grands bienfaits de leur Constitution est l'absence d'une religion officielle entretenue aux frais de l'Étal. Ils trouvent juste de laisser à chacun le soin de payer les prêtres dont il réclame les services.

Chose singulière : dans ce pays de liberté et d'égalité, il est cependant défendu aux nègres d'entrer dans les

mêmes églises que les blancs. Les nègres ont leurs églises à part. Par là beaucoup de ces malheureux en sont arrivés à douter de l'existence d'un seul Dieu, et s'imaginent qu'il y a un Dieu pour chaque race d'hommes, et par conséquent un paradis et un enfer pour les nègres, suivant certains ministres de couleur.

M. Commettant rapporte qu'il assista un jour à un sermon débité par un ministre nègre, et dans lequel il décrivait les délices du paradis et les horreurs de l'enfer.

« L'enfer, mes chers frères, — disait-il aux nègres terrifiés, —est un lien de supplice horrible, où il gèle constamment, où la neige tombe sans cesse sur les épaules nues des pécheurs condamnés pour l'éternité. Là, mes frères, ce ne sont que balles de coton, que sacs de café, que caisses de sucre, que. Dieu, dans sa juste colère, les condamue à porter éternellement à bord de navires en charge qui ne se chargent jamais ! L'enfer, c'est, la torture des tortures, le malheur des malheurs; c'est pour tout dire en deux mots, le travail sans repos, combiné avec le froid sans dégel... »

Ici la multitude des nègres frissonnait, en faisant une affreuse grimace.

« Mais, — poursuivait le prédicateur, — si , au lieu des châtiments de l'enfer, c'est le paradis que vous méritez, que de bonheurs vous sont réservés ! que d'enivrements vous attendent l...»

A ce moment, le visage des nègres prenait un caractère de félicité ; plusieurs d'entre eux ne pouvaient retenir les éclats d'un rire nerveux.

« Dans le paradis, mes chers frères, il fait toujours chaud, de celte douce chaleur qui fertilise les contrées de notre Afrique bien-aimée, et fait du Sénégal le paradis de celte terre, avec

cette différence, toutefois, que dans le ciel la chaleur est encore plus forte et qu'on n'y travaille jamais. Là, mes chers frères, les bienheureux élus du Seigneur ne sont exposés à rencontrer ni balles de coton, ni caisses de sucre, ni sacs de café. Il n'y a point de navires en charge. Et les nègres y mangent sans cesse les meilleurs haricots, assaisonnés d'un lard dont le plus excellent lard de ce monde ne peut donner qu'une idée affaiblie et misérable. »

Beaucoup de nègres, à ces dernières paroles, riaient de joie et se parlaient entre eux; d'autres se léchaient les lèvres silencieusement.

« Ainsi donc, mes chers frères, comparez: d'un côté, l'enfer avec ses frimas et ses glaces incessantes, ses balles de colon, ses caisses de sucre et ses sacs de café, qu'il faut porter sans cesse à bord de navires en charge qui ne se chargent jamais; de l'autre, les délices du paradis, avec sa chaleur éternelle, son loisir perpétuel, et les succulentes friandises que je viens de vous dire... »

« Le lard! le lard! » cria naïvement un nègre dont le choix était fait.

Aux États-Unis, contrairement à l'usage européen, les sifflets sont, dans un concert; la marque de la plus grande satisfaction. Ce détail seul, s'il est bien authentique, montrerait combien ce peuple a l'oreille musicale.

C'est à New- York qu'un compositeur a eu l'idée d'écrire une symphonie animale ayant pour titre : V Arche de Noé. On y entendait le braiment de l'âne, le bêlement du mouton, le beuglement du veau, tous les divers chants des oiseaux, le rugissement du lion, sans. oublier la voix de l'homme.

Cependant on fait beaucoup de musique à New- York, et quelquefois d'assez bonne. C'est particulièrement dans

les églises catholiques. Tous les dimanches on y chante, avec accompagnement d'orgue, des messes entières de Mozart, de Haydn, de Cheruhini, de Weber, et en général de tous les grands maîtres. A la vérité, le chœur n'est formé que de quatre chanteurs, un soprano, un contralto, un ténor et une basse; mais, soutenue par l'orgue, cette musique est préférable au plain-chant dit par des chantres et par des enfants de chœur qui ont la voix fausse ou sans expression. Le règlement qui, en France, exclut les femmes du chœur des églises, n'a pas- encore pénétré à New- York, où les bons soprani sont recherchés par les églises de toutes les religions.

S'il faut en croire M. Commettant, tel est, chez tous les Américains, le respect de la liberté individuelle, que la médisance et la calomnie leur sont inconnues. Chacun serait trop irrité de voir contrôler ses actions pour se permettre de contrôler celles des autres.

Cette dignité de l'Américain lui donne une force morale qu'on ne saurait méconnaître. Il y a certainement de la misère à New- York, et pourtant jamais vous n'entendez aucun Américain se plaindre en essayant de vous apitoyer sur son sort. Quelle que soit sa position, il l'accepte sans murmurer, et lutte avec courage. Envers ses débiteurs, il est patient et modéré dans la forme de ses réclamations. Jamais on ne le voit se livrer k ces éclats scandaleux, perfides et méchants, qui compromettent la réputation d'un homme malheureux, souvent honorable, en jetant aux oreilles du public des débats personnels qui ne le regardent pas. Il use de son droit avec calme, tolérance et dignité. S'il vous rend un service, ce ne sera jamais pour se faire valoir à vos yeux ni en réclamer le prix. Il n'est pas reconnaissant, c'est vrai, mais ne demande la

reconnaissance de personne. S'il rend un service, c'est moins par générosité d'âme, par expansion de cœur, que pour obéir à ce devoir de société qui prescrit aux forts et aux puissants d'aider les faibles et les besoigneux, sous peine de voir la société se démembrer et périr. C'est de l'égoïsme, mais il est préférable à cette bonté d'apparat, à cette prévenance astucieuse, qui s'offre à vous obliger pour le plaisir de s'en vanter, qui console vos chagrins pour mieux les connaître, et ne se rend utile que par curiosité.

Voilage que rapporte M. Oscar Commettant.

L'as-tu bien entendu, lecteur? point de calomnie, point de médisance à New-York ! Voilà une ville comme on en voit peu, et l'on serait tenté d'aller s'y établir. Une chose non moins extraordinaire, c'est que, dans celte ville admirable, une femme qui a commis une faute ne trouve nulle part de plus ardents défenseurs que parmi les autres femmes. « Cela, j'en conviens, dit l'auteur, renverse toutes les idées reçues, et me paraît de nature à apporter le plus grand trouble dans l'esprit des moralistes ; mais il n'en est pas moins vrai que les femmes, en Amérique, ne se déchirent pas entre elles, et qu'au contraire elles se défendent et excusent réciproquement leurs faiblesses avec un esprit de corps admirable. »

Ce qui s'appelle en France marivaudage s'appelle aux États-Unis flirtation , qui se prononce fleurteichonn ; cela tient le milieu entre une conversation purement amicale et une conversation galante et passionnée. En Amérique, ce sont les femmes qui sont plus hardies à flirter [fleuretter? conter fleurette?) ; et ce sont les hommes qui se tiennent sur la défensive; non sans raison, puisqu'en ce bon pays la simple déclaration d'une femme suffit léga-

lement pour proclamer père l'homme du monde qui aurait le moins de droits à celte distinction.

Les braves que n'épouvante pas ce danger ont le droit, pour flirter de plus près, $ épauler les young ladies. En Amérique, un mari ou un fiancé a seul le droit de donner le bras à sa femme ou à sa fiancée. Quand un homme désire accompagner une jeune personne dans un lieu public, il marche à ses côtés sans jamais lui offrir le bras; mais il V épaule volontiers, ce qui est parfaitement reçu.

« Voici comment on épaule une demoiselle en Amérique ; le cavalier arrondit le bras, et le consolide ensuite sur l'épaule delà demoiselle, en la poussant légèrement devant lui. Il élude ainsi les rigueurs de l'étiquette. Autrefois les Américains accompagnaient les dames dans les rues en les tenant par le coude. L'épaulement est un progrès; mais ce progrès même commence à être dédaigné dans les grandes villes par la soeiété qui se pique de donner le bon ton, et il n'y a plus guère que la société moyenne qui continue d'escorter ainsi les demoiselles à la promenade en les épaulant.

» 11 est des endroits privilégiés où la flirtât ion a, pour ainsi dire, ses coudées franches. Tel est, par exemple, à New- York, le musée de Barnum, où les beaux se promènent partout sans façons en tenant leurs belles par la taille, et en leur parlant parfois si près du visage que personne ne pourrait assurer qu'ils ne s'embrassent pas. J'ai vu au petit théâtre de ce musée, — que M. Barnum persiste à appeler Lecture room, par esprit de cagotisme, car M. Barnum est un saint homme qui prêche la tempérance, tout en louant à des marchands de vin ses base ment s (boutiques au-dessous du rez-de-chaussée) ; j'ai vu, dis je, des couples amoureux s'embrasser publiquement. Personne n'y porte la moindre attention, ou, si quelqu'un le remarque, c'est d'un air distrait. Jamais on ne se permettrait de troubler ces amoureux dans l'exercice de leur liberté individuelle. »

Au Canada, les mœurs ne sont pas moins faciles, au dire d'un autre livre sur l'Amérique, thc En g Us h Woman

in America. Les jeunes Canadiennes dansent admirablement, et telle est leur passion pour ce plaisir, passion qui leur vient sans doute de leurs ancêtres de France, que souvent les femmesmariées suivent les mêmes coursde danse que leursenfants, afin de se tenir constamment en haleine.

Au commencement de l'hiver, chaque jeune homme, si tel est son goût, choisit une jeune fille pour en faire sa partenaire dans les nombreux amusements de la saison. Il ne semble pas qu'il faille autre chose de plus que le consentement de la jeune personne, qui, lorsqu'elle le donne, est baptisée du nom de muffin; car les mamans ont été mvfjins elles-mêmes dans leur temps, et ne peuvent refuser à leurs filles la môme faveur.

Le jeune homme a le privilège d'emmener avec lui là demoiselle dans son traîneau, dans sa voiture, à la promenade, de la -faire danser toute une soirée sans qu'on y trouve à redire, de l'accompagner dans toutes les réunions, et d'être son cavalier en toutes circonstances.

Quand arrive le printemps, le pacte expire. Et l'on n'entend point dire qu'il résulte de cette coutume beaucoup de mariages, ni que le même couple renouvelle la convention pendant deux hivers de suite. La raison en est que, de part et d'autre, on se connaît de reste.

Cette coutume est presque universelle à Montréal et à Québec. Par de belles soirées froides, au clair de lune* quand les clochettes des traîneaux tintent joyeusement, et que la neige crie broyée sous le pied des chevaux, les jeunes gens viennent chercher leurs muflins, pour les conduire à des rendez-vous dans les clubs de traîneaux, ou à des parties sur la neige, ou à des soupers au Champagne sur la glace, d'où l'on ne revient pas avant deux heures du matin.

Cependant, avec cette liberté apparente de mœurs, les femmes du Canada sont modestes, réservées, et pleines de distinction; la simplicité de leurs habitudes est parfaite ; et probablement il n'est pas de pays au monde, si ce n'est peut-être la Hollande, où il y ait une somme si considérable de bonheur domestique. Vive la liberté et le naturel!

A Boston et à Baltimore, au contraire, — je reviens au livre de M. Commettant, — la pudibonderie des mœurs puritaines va jusqu'au grotesque. On en peut juger par cet exemple :

«J'avais observé, à Boston, —dit l'auteur, — que, jlansles maisons connues par leur puritanisme, quand il y avait un piano, les pieds de l' instrument étaient soigneusement recouverts d'une housse qui les enveloppait entièrement jusqu'à la caisse. Je n'avais pas eu occasion de faire cette remarque dans les maisons qui passaient pour moins sévères. Cela m'intriguait fort, et je me décidai un jour à ea demander l'explication à un fadeur de pianos. — ■ C'est, me répondit très-sévèrement cet industriel, qu'on dit quelquefois en anglais les jambes d'un piano, aussi bien que les pieds, et que, pour certaines personnes rigides, il n'est ni décent, ni convenable, même aux instruments de musique, délaisser voir leurs jambes*nues. •

Mais à New-York on est beaucoup moins puritain. Les omnibus de cette ville, quand survient une pluie, sont le théâtre de scènes fort plaisantes pour les étrangers qui ne sont pas encore faits aux usages du pays. Les femmes, qui arrivent en foule et se précipitent dans les omnibus déjà pleins, s'asseyent, sans se faire prier, sur les genoux des voyageurs. On voit des omnibus déjà remplis se doubler littéralement de cette manière. C'est le spectacle le plus comique. D'abord les femmes s'asseyent modestement sur l'extrémité de vos genoux; puis, le cahot de ia

voiture aidant, et comme elles se trouvent mal assises, elles finissent par prendre leurs aises et faire de vous un véritable fauteuil à la Voltaire.

Ce qu'il y a de plus caractéristique dans tout cela, c'est le silence des hommes, c'est leur attitude respectueuse et leur sérieux, formant un contraste plein d'originalité avec la figure des folles voyageuses, qui parlent haut, rient aux éclats, et gesticulent dans tous les sens, comme des enfants ivres de joie.

Le caractère si étrange, si plein d'imprévu, si souvent charmant des Américaines, qui sont toutes, sans exception, au dire de M. Commettant, de véritables enfants gâtés, mériterait qu'on l'étudiât longuement. Leur sansgêne et la confiance qu'elles ont en elles-mêmes est extrême.

Il dit encore : « Dans des corps de sultanes, les créoles ont des cœurs de sœurs de charité. »

M. Frédéric Gaillardet dit de son côté : « Dans aucun pays, les femmes n'ont un plus grand air qu'aux États- Unis. Elles sont la noblesse et la poésie de cette démocratie marchande qui n'admet que deux aristocraties, celle de la fortune et celle de la beauté. »

Extrait du journal Y Avenir.

Philadelphia, le 2 octobre 1858.

Monsieur le rédacteur,

S'il est une chose qui soit en progrès en Amérique (et par Amérique on entend fastueusement ici la république des États- Unis), c'est à coup sûr l'imprimé périodique, de quelque nature qu'il soit. Vous vous faîtes difficilement une idée, de l'autre côté

de l'Atlantique, de l'effroyable quantité de journaux que transporte la posle ou qu'on vend dans la rue. Pas une petite ville, une bourgade, un town quelconque qui n'ait la prétention d'apprendre à l'univers, au moyen de son journal, les jugements rendus par son esquire, les arrestations faites par son policeman. ; . quand il en fait, chose rare !

Tout est prétexte à journal. Chaque avocat ou médecin qui veut se créer une clientèle, chaque sectaire qui invente une nouvelle manière d'adorer Dieu et de voler ses prosélytes, chaque charlatan qui éprouve le besoin de produire ses humbugs et son* boniment, a le Sun ; Barnum en a deux.

La difficulté n'est pas de lancer un journal, mais de le faire lire, de lui créer une position dans cette mêlée générale. C'est alors que l'imagination yankee s'évertue d'une façon sublime. Aussi les États-Unis sont la terre classique de la réclame. Elle revêt toutes les formes, les plus banales comme les plus excentriques. H faut attirer l'attention et être lu. Ce peuple de marchands se soucie peu de politique: il lui faut DES ANNONCES, Aussi tiennent-elles tes neuf dixièmes des journaux. C'est à qui mettra la sienne en relief dans ce tohu-bohu de la publicité. Je me rappelle qu'à l'époque de la guerre de Crimée, époque brûlante pendant laquelle tons les vœux des Yankees étaient pour ia Russie, ce qui ne semble ni logique, ni honorable pour eux, les annonces commençaient généralement ainsi :

Sebastopol taken!

on bien :

Sebastopol not taken!

Sebastopol est pris l — ou — Sebastopol n'est pas pris ! — On sautait vingt alinéas pour arriver plus vite à l'émouvante nouvelle qu'annonçait ce li re palpitant, et on trouvait : « que, si Sebastopol n'était pas pris, M. Goodyear n'en continuait pas moins à vendre les bretelles en caoutchouc vulcanisé, possédant la propriété de faire disparaître après quelques mois d'usage, par l'effet de l'électricité, les gibbosités les plus affligeantes et les plus démesurées. »

Tout est bon aux journalistes américains pour remplir leurs

colonnes : les scandales tes plus provoquants* les canards les pins invraisemblables, les révélations d'intérieur les plus répugnantes. Un écrivain distingué a dit que ce peuple n'a pas le sens moral. C'est surtout dans le monde de la presse que cela est vrai. Au reste, Fenimore Cooper et Charles Dickens onl également flétri l'ignoble chantage qu'exercent les feuilles qui s'agitent dans les bas- fonds de la publicité.

Le journal, c'est la Vie du citoyen dés États-Unis, il lui sert à tout, il lui est bon à tout, il initient lieu de tout. Il y écrit à sa femme* à ses amis* à ses enfants, à ses créanciers, à sa maîtresse Il y compte ses affaires d'argent comme ses affaires de cœur, sous un voile plus ou moin* transparent. Soyez assuré que si deux Yankees plantent leur wigwam dans une gorge des Montagnes Bleues, l'un sera le journaliste de l'autre, qui, à son tour, deviendra son banquier» car le banquier pullule autant que le journaliste, et le photographe autant que tons le* deux ensemble.

Je n'ai pas de meilleure distraction le dimanche, jour où l'eanui vous prend à là gorge dans tous les pays protestants, que celui de lire ces correspondances bizarres, dont le journalisme se fait le complaisant colporteur. J'en Collectionne un grand nombre que j'ai copiées, ou plutôt coupées, suivant l'usage reçu, ce qui, entre parenthèse, donne aux journaux perforés de mille ouvertures l'aspect de la maison de ce bon conseiller Crespel doat parle Hoffmann dans le fiolm de Crémone.

C'est surtout le New-York Herald qui, en raison de l'étendue de sa publicité, et de f extrême accessibilité de ses annonces, s'est fait une spécialité pour les avis personnels, et est devenu le Mercure galant de la cité impériale. Là, viennent chaque jour se trahir à demi des secrets qui n'osent se fier à l'exactitude très-problématique de la poste aux lettres. Et puis, chez ce peuple remuant, voyageur, coureur, qui constitue la majeure partie de la population de New -York, on ne sait pas toujours le lendemain l'adresse d'un intirie de la veille. Cependant, il peut êlre pressant de se mettre en rapport avec lui. Comment faire ? Le moyen est bien simple : tout le monde lit ou est censé lire le fterald. C'est à lui qu'on s'adresse, et le lendemain, des vingtaines de milliers 'd'exemplaires portent à la connaissance d'une centaine de milliers de lecteurs que :

« B. B.) de Ripley, désire savoir l'adresse de M, B> G. — Réponse par le Broadway post -office* *

Ou encore que :

« B. autrefois de P. street, n° 18* verra un vieil ami en envoyant son adresse actuelle à X. X. au bureau du Herald. »

Le plus souvent, l'avis est conçu en ces termes peu variés :

« Si M. ou madame (le nom en toutes lettres) passe au bureau ou au domicile de N...* il ou elle apprendra quelque chose à son avantage. »

Parfois cette engageante formule ne recèle que ce qu'elle promet ostensiblement, mais aussi, combien de fois ne sert-elle pas d'appât insidieux pour mettre un débiteur en présence de son créancier, une épouse fugitive au pouvoir d'un époux irrité!....

Il y a de ces bureaux qui sont de véritables boile* à surprises, des souricières dont la chronique n'est pas toujours bonne à divulguer.

Les affaires de femiUe sont souvent en jeu dans les colonnes du Herald. En voici un exemple :

« Miss G. B... pourrait-elle, si die est vivante (prévision prudente î)> adresser une ligne on revenir dans sa famille?... Cela soulagerait de vives inquiétudes. Qu'elle ait confiance, et tout sera oublié. »

Dieu sait combien de chagrins ignorés , de douleurs poignantes, de larmes amères sont contenus dans ces quatre lignes, qui, du moins, couvrent d'un incognito protecteur celle qu'elles condamnent. En voici de moins discrètes :

« Clarence Brooks est priée de revenir immédiatement à cause de maladie dans sa famille. »

Enûn il n'est pas sans exemple qu'un désagrément conjugal

soit livré à la publicité la plus illimitée par une douleur maladroite ou une stupidilé indulgente.

Exemple :

a Si madame Mary Byers, du n° 35, Dean street, à Brooklyn, retourne près de son mari désolé, mais affectionné, et près de son enfant Samuel, elle sera reçue avec joie et pardonnée avec bonté. — Les autres journaux sont priés de reproduire. >

Or, si les autres journaux ont la politesse d'accéder à l'invitation, ce n'est plus cent mille*, mais un million de lecteurs qui sauront que madame Mary Byers, du n° 35, Dean street, à Brooklyn, est d'une déplorable légèreté, et que M. Byers... ce bon M. Byers l Voilà un homme que le respect humain ne trouble guère.

Les femmes se plaisent volontiers à se plaindre de l'orgueil des hommes, de la dureté de leur cœur, et autres aménités, ta citation que nous venons de faire répond péremptoirement à la première accusation. Voici maintenant qui pourra vous édifier sur la seconde :

« Harriett! je vous supplie d'envoyer votre adresse. Je regrette profondément ce qui s'est passé. Je ne désire que votre bonheur. Je vous transférerai la maison où nous avons coutume de vivre à New-York, et un revenu suffisant pour vous maintenir, ainsi que les enfants, sur un pied respectable. Épargnezleur ce bonheur à venir. — Signé : Richard. »

A côté de ces confidences intimes dont une formule énigmatique passe seule sous les yeux du public, je ne saurais trouver place ici pour toutes les bizarreries dont sont éraaillées les annonces personnelles du Herald. Elles servent à toutes fins, mais particulièrement aux messages amoureux, dont la variété offre un champ curieux à parcourir.

Les relations se nouent souvent par une demande d'entretien confiée au Mercure galant de Nassau-Street. Alors apparaît l'avis suivant d'un style éminemment cavalier :

« Où et quand? — Air d'hippodrome. »

Il paraît qu'on s'est regardé passionnément pendant que l'innocente musique jouait sa ritournelle. Parfois, la première requête est plus circonstanciée. Ce sera, par exemple :

« Si la personne qui était à Niblo samedi, en compagnie de (rois autres, et à qui l'on a parlé dans Broadway, envoie une adresse ou indique où et quand une entrevue peut avoir lieu à C. H., au bureau du Herald, on lui sera reconnaissant. »

D'autres fois les rôles sont intervertis, et c'est le sexe modeste qui prend l'initiative :

« Si ceci passe sous les yeux du gentleman qui descendit en omnibus au bas de la ville lundi malin, 20 août, et plus tard remonta de la même façon, de Maiden Lane à Chambers street, il conférera une faveur à la dame qu'il a vue dans ces deux omnibus, en adressant à C. V. N., au bureau de poste de Broadway, un billet qui dise où et quand une entrevue peut avoir lieu. »

Voilà une annonce dont le gentleman en question pourrait bien payer l'insertion an maximum du tarif.

Quelquefois le motif qui dicte les annonces du Herald est plus avouable. Il arrive même qu'un sentiment plus louable, celui de la reconnaissance, par exemple, donne à la requête une couleur touchante. Ne serait-ce pas s'exposer à porter un jugement téméraire que de supposer des sous- entendus à l'avis suivant ?

« Le gentleman qui, le soir du 25 mai, a accompagné à l'église du D r Van Dyke une jeune dame à qui il était arrivé un accident dans Clinton street, Brooklyn, aura-t-il la bonté d'adresser un avis à Waren , bureau du Herald, pour dire où l'on peut le trouver? »

C'était au mois de mai, il est vrai, le mois des amours; mais on allait à l'église* On y retournera sans doute encore, espéronsle : Honni soit qui mal y pense !

Parfois, sans s'adresser à personne en particulier, même par des initiales convenues, le rendez-vous a chance d'arriver à son adresse, dût-il amener plus d'un appelé, sinon plus d'un élu :

« Miss Jotia R... se rendra ce soir au théâtre de Niblo pour voir Gabriel Ravel dans les Magie pill*. «

Et pour voir aussi probablement quelque autre. personnage, ailleurs que sur les planches.

Ce pauvre Gabriel Ravel, qu'on transforme ainsi en paravent ! C'est nne métamorphose ajoutée à celles des Pilules A* Diable ; mais ee dernier n'y perd rien.

Le rendez -vous le plus agréablement assigné que j'aie tronvé dans le Herald, est l'avis poétique suivant :

« Le soleil brillera aujourd'hui (jeudi), à onze heures précises du matin, pour D. D., si cela lui agrée. «

Peste! D. D. serait un véritable drôle, un malotru, Indigne de jamais voir le soleil ni la lune, si une pareille proposition ne lui agréait pas»

Autre train de plaisir :

« Balcon. — Broadway. — Salut non rendu. — Traîneau omnibus. — Samedi. — Vous ne vous êtes pas trompé. — J'expliquerai. — J'implore une entrevue. — Envoyez-moi une information adressée : Clover Nook, bureau restant.— Je m'informerai pendant une semaine. »

Ici, le champ laissé à l'imagination est vaste, et le lecteur, intrigué, a des jalons tout tracés pour dérouler un roman multicolore sur les données de la réalité.

Quelquefois, ledit roman peut être brusquement interrompu par un avis charitable qui vous avertit du danger imminent où vous placent l'activité et la jalousie d'un rival ou d'une pwiou négligée :

« A. D. 0. H. Vous êtes un homme marié; prenez garde à vous ! — Franck. »

L'homme marié me parait ici dans une situation risquée, et j'ai lieu de croire qu'il est loin d'avoir la eonscienoe tranquille.

En arrivant en Amérique, j'appris qne les époux y sont d'une fidélité éternelle. Hélas! j'ai su par les annonces que c'était une réclame !

Le rendez- vous, le rendez-vous masculin, surtout, n'est pas toujours accepté, et même, quand il Test, il peut encore être déjoué par suite de circonstances imprévues, erreur, distraction, impossibilité d'éviter une surveillance ohstinée. Alors, second avis:

« Si la dame qui s'est présentée au n° 74, Smilh-street, Brooklyn, et a laissé son nom : Williams, veut l>ien revenir, n'importe quel jour de cette semaine, entre flaidi et deux heures, elle pourra voir la personne qu'elle désirait connaître. »

Remarquons incidemment que Brooklyn (devenu un faubourg de New- York) figure peur une bonne part dans les avis personnels.

L'Américain est tenace; un rendez- vous, deux rendez- vous manques, il en provoque un troisième :

« J'ai attendu L. D. mardi dernier; mais j'ai encore été désappointé. — Je serai au même lieu ce soir mardi, à huit heures. J.-J. »

Un don Juan peu dissimulé présente au contraire, pour avoir manqué au rendez-vous, cette excuse, qui pourrait tenir lieu d'offense :

« C. A. B. Écrivez-moi, je vous prie, car alors je faisais un somme. »

Il dormait!... et il l'avoue!!... Ah! s'il avait affaire à miss Nelly, il n'en serait pas quitte h si bon compte. Jugez-en :

« Nelly, voua êtes pour moi une parfaite énigme dont, j'en ai penr, je ne pourrai jamais connaître le mot. De grâce, écrivez comme précédemment avec une adresse. »

Ce à quoi Nelly s'empresse de répondre le lendemain

« Nelly a écrit «ne troisième lettre adressée comme précédemment ; allez la chercher demain à midi. »

Nelly écrit trop. C'est une imprudence qui m'étonne de la part d'une femme qui me parait voir les choses de haut.

Tant que les jours sont tissés de félicités sans nombre, un silence pudibond règne dans le Herald ; on ne lui fait plus de confidences ; mais quelque cœur inquiet sent-il le besoin de s'épancher ? Alors Mercure reprend son office, et on lit :

« Chéri! (Darling!) as-tu reçu ma lettre du 13 P Écris à l'adresse convenue. — B... »

Celle-là est encore heureuse ; celle-ci ne l'est plus :

« Edwin ! écrivez-moi et laissez-moi tout savoir, même le pire ! car celte incertitude est terrible. Ne soyez pas assez cruel pour ne pas répondre. M. VV. »

El maintenant, lisez, ceci :

« Adèle, si ceci passe sous vos yeux, je vous supplie de m'écrire, car je suis toujours le même. »

Allons ! en voilà un qui est fidèle. Mais C. C. H..., qui ne l'est pas, reçoit cette intimation grosse d'orages :

« Si C. C. H... ne donne pas de ses nouvelles, et cela promptement, il aura amplement sujet de le regretter, jusqu'à la dernière heure de sa vie. »

Si le criminel me consultait, je lui conseillerais de partir pour la Californie, où «a belle aurait grand'peine à le distinguer dans la foule.

Pour terminer cette étude de mœurs si différentes des vôtres, je vous citerai cette annonce, assurément fort ingénieuse :

« Deux demoiselles de Franklin slreet, 15, ont perdu, chacune, il y a quelques jours, des boutons de manchettes.

» Le gentleman qui les aura trouvés pourra les rapporter en personne s'il a bonne mine, et s'il est nanti de bonnes recommandations. Toutefois, on donnerait la préférence à deux, s'ils sont jeunes. »

Tout cela se lit, et personne ne s'écrie : SHOCKISG !

J'ajouterai que personne ne doute, bien que le Herald n'en dise rien, que les deux jeunes demoiselles de Franklin street, 15, retrouvent beaucoup plus de boutons qu'elles n'en ont perdu.

Tel est le curieux extrait du journal Y Avenir. Je joins encore ici l'extrait suivant d'un autre journal; le morceau est intitulé :

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