‹ Causeries de voyageChapitre 30 sur 65 · C. A U S E RI F. S P E V O Y A C F · texte numérisé non relu

C. A U S E RI F. S P E V O Y A C F

au dernier rang : Augsbourg le donne pour 2 florins 24 kr. Ob ! mon très-cher Horace! chantre inspiré du Cécube et du Falerne récolté sous le consulat de Métellus, que diraistu de ces Germains qui mettent si bas ce que tu plaçais si haut et toujours si près de ta main?

Un de mes amis, M. X., assista tout dernièrement à une scène curieuse de mœurs allemandes, que je placerai à Augsbourg pour ne la point mettre dans la ville même où elle s’est réellement passée. On comprendra aisément mes raisons. Mon correspondant, fort bien accueilli par des hommes aimables et quelques-uns distingués, n’a pu s’empêcher de sourire à des habitudes qui ne sont pas les nôtres, mais ne voudrait pas répondre à l’hospitalité qu’il a reçue par l’indiscrétion des noms propres.

Voici donc ce que M. X. m’écrivait le soir même. Je retranche au lieu d’ajouter à son récit.

« Il y avait dans la ville comme en toute bonne cité allemande, deux ou trois cercles ou clubs de confrérie ou de corporation. On me présenta au plus distingué, celui des écrivains, des artistes et des comédiens, qui s’appelle le club des Mineurs de l’intelligence,

A UGSBOUBG.

ou quelque chose d’approchant, et se réunit deux fois par semaine. On y fume, on y mange et on y boit tout d’abord, trois exercices presque inséparables, en Allemagne, de tout autre; après quoi les statuts obligent chaque membre de servir à la réunion un plat de sa spécialité.

« La salle est grande et décorée avec plus de luxe que de goût. La bannière nationale du pays y flotte en une foule d’exemplaires audessous du grand drapeau de l’Union allemande. Des moos ciselés, des chopes votives, des pipes d’honneur, des haches d’armes, des équerres et des compas décorent toute une face de la salle. Les statuettes en plâtre de Goethe, de Schiller, des Hohenstauflen et de quelques autres sabreurs, qui n’étaient pourtant pas des chercheurs d’idées, meublent les encoignures et les entre-fenêtres, portées sur des consoles à feuilles de chardon ou à cœur de chou.

« En face, une grande grotte en plâtre figurant des rochers, des broussailles ornées de crapauds, de lézards, de serpents et de chouettes, abrite un nain difforme, à cheveux vert bouteille, horrible et ricanant. C’est, me dit mon voisin, le Génie, le Caprice, qui doit donner aux membres l’ insbiration.

« Au fond, un théâtre et un piano.

« Quelques membres parlent français et tous m’accueillent courtoisement.

« Quand pas mal de pipes sont fumées, bon nombre de chopes bues, quantité de plats de choucroute et de saucisses dévorés, un servant fait le tour de la table en distribuant à chaque convive un maillet blanc gentiment façonné et au président un élégant marteau d’acier. J’en reçois un quoique je ne sois que membre adjoint; mais je cherche en vain l’idée correspondante à ces maillets.

« Leur utilité m’est révélée par trois coups secs du marteau magistral, suivis d’un roulement terrible des maillets, qui fait bondir toutes les chopes et moi avec elles. C’est le président qui dit : « La séance est ouverte, *> et les membres qui répondent : « Nous écou- « tons ! »

« On me présente officiellement, et un roulement trois fois répété m’apprend que le cercle est honoré de ma pt'ésence. Ne sachant parler l’allemand ni le maillet, je prie mon introducteur de remercier pour moi, ce qu’il fait en moins de mots que de coups frappés, auxquels les autres répondent, et, à ma grande satisfaction, l’on passe par-dessus l’incident pour arriver aux communications qui intéres-

A LfiSBOURG.

sent l’art national. Malheureusement, si j entends beaucoup de mots, je ne comprends rien des belles choses qui se disent.

« Quand l’orateur eut fini, il y eut un moment de repos où l’on ralluma les pipes et un peu la conversation ; on m’adressa amicalement le grand reproche que les Allemands ont sans cesse à la bouche contre nous, de manquer de sérieux. Et en ce moment-là, ils avaient ma foi bien raison, car avec leur pipe dans une main et leur maillet dans l’autre, ils étaient fort graves; tandis que moi, le très-indigne représentant de la France en cette circonstance, j’avoue que je l’étais fort peu.

« Cependant la séance littéraire a repris et un comédien lit d’une voix pleine et harmonieuse un vieux lied qui chante le vieux Rhin aux flots verts, la vieille simplicité de l’Allemagne, le vieux courage et la vieille bonne foi!...

« Ce morceau soulève un vrai tonnerre d’applaudissements , vu l’instrument qui y servait, et j’y joins modestement les miens. Mais l’enthousiasme de l’assemblée est porté au comble par le morceau suivant, qui m’est expliqué plus tard. Dans un chant de colère aussi farouche et fantasque d’allure que le génie de l’inspiration qui louchait derrière nous, le poëte maudit le pont du Rhin qu’on

venait d'inaugurer à kelil. Il voit déjà les Français s’en approcher sournoisement pour le franchir tandis que la bonne Allemagne sans défiance est à ses chopes et à ses amours. Mais le poëte veille pour elle : les flots du fleuve, soulevés par ses incantations patriotiques, emportent les envahisseurs; leurs cadavres, vils et pourrissants, roulent de tourbillon en tourbillon pendant des siècles, et le Rhin, complice de la malédiction du poëte, les retient pour l'éternité dans sa vase fangeuse.

« Le morceau était singulièrement choisi pour la réception d’un confrère français. Aussi, en fin de compte, j’en suis presque à me repentir d’avoir payé, par tant de réserve, cette hospitalité un peu trop germanique. **

J’ai si souvent parlé de l’amour effréné des Allemands pour le tabac, qu’on me pardondera quelques détails sur l’histoire de cette plante au delà du Rliin. La passion des Allemands pour ce narcotique, aujourd'hui si vive, n’a pourtant pas deux siècles. On prétend que les premières pipes vues en Allemagne furent trouvées dans les décombres du château de Heidelberg, lorsque, en 1693, le maréchal de Lorges, pour plaire à Louis XIV, fit de ce palais la ruine magnifique que les touristes de

AUGSBOURC.

tous pays viennent admirer. Des soudards anglais ou wallons, qui seuls fumaient alors (on se souvient que le Flamand Jean Bart allumait sa pipe en plein Versailles), les avaient apportées là.

Ces pipes ont eu une assez belle postérité. Les Français et les Anglais consomment par an et par tête une livre de tabac, ce qui est déjà bien joli, puisque c’est environ pour nous seuls vingt millions de kilogrammes; les Turcs, que je croyais les plus grands fumeurs du monde, restent à deux livres et demie. Les Allemands vont à trois, mais comme les Hollandais sont à quatre, ils travaillent à les rattraper et en viendront à bout, sans faire attention que les Bataves, vivant à peu près dans l’eau, ont peut-être une raison hygiénique de chasser l’humidité qui les pénètre par du feu dans la bouche et dans l’estomac : la pipe et le genièvre. Il est vrai que les Allemands se mettent autant qu’ils peuvent dans des conditions d’humidité analogues par l’énorme quantité de bière qu’ils absorbent. Ils boivent pour fumer et fument pour boire. Avec ce régime-là, l’Allemagne est devenue, ou sera bientôt, le pays qui produit le plus de fumée.

Ce goût fait pourtant sortir déjà du pays pas mal d’argent. Le Zollverein est obligé

d’acheter au dehors les trois huitièmes de sa consommation.

Les Grecs, gens d’esprit et amoureux des récits gracieux, contaient que Vénus, fuyant un jour quelque étreinte passionnée, s’était piquée aux épines d’un buisson, et que la rose lui devait sa couleur empourprée et son divin parfum. Le mythographe le plus enfumé n’en dira jamais autant de la plante de Nicot. Sa fleur est d’un jaune sale, son odeur, même en plein champ, est fétide, et le philosophe s’attriste à mesurer la masse immense de travail qui, chaque année, est dépensée d'un pôle à l’autre pour la satisfaction d’un besoin tout factice. Mais que sa vue réjouit le cœur du financier ! Elle fournit d’inépuisables ressources pour les budgets aux abois , et répand l’aisance parmi ceux qui la cultivent. Le petit pays de Bade à lui seul produit cent vingt mille quintaux de tabac par an, ce qui , à raison de trente francs, en moyenne , lui rapporte trois millions six cent mille francs.

Cependant que de bonnes choses ont un mauvais côté! Le tabac exige les meilleures terres, ce qui restreint d’autant le domaine des céréales et des plantes fourragères; il utilise les bras des enfants qui seraient tout aussi bien

A U G S B O l it G .

à l’école qu'au séchoir; enfin les profits qu’on trouve à cette culture poussent à la division extrême des propriétés. En vain le gouvernement du grand-duc a édicté la loi du 5 mai 1856, pour la réunion des parcelles, on peut voir une commune badoise où sept hectares sont divisés en mille morceaux, appartenant à soixante-cinq propriétaires. Quand la propriété * est ainsi réduite à quelques mottes de terre et qu’il ne se trouve pas dans le pays, comme c’est le cas pour Bade, d’industrie manufacturière qui occupe les bras trop nombreux et inutiles dans les champs, il n’y a plus qu’une ressource, c’est d’aller chercher du travail et du pain sous d’autres cieux.

Le tabac et la vigne sont pour beaucoup dans ce phénomène affligeant. Ce sont des cultures pour lesquelles là main-d’œuvre est très-mullipliée ; mais comme celte maind’œuvre peut être faite par les femmes, même par les enfants, les frais restent dans la famille et le produit net est considérable. Aussi tout paysan badois veut avoir un lopin de terre; ils en achètent à tout prix et se les disputent avec plus d’acharnement que notre Jacques Bonhomme. Le juif, d’ailleuis, n est-il pas là pour trouver l’argent nécessaire moyennant un bon billet et de gros intérêts. Mais que survienne

une année mauvaise; que le tabac ou la vigne manque , et celle-ci manque souvent , une année sur deux ', et la famille n’a plus de quoi payer ses outils, ses vêtements, son pain. Il faut vendre alors et partir. De 1850 à 1855, soixante-deux mille Badois ont émigré, emportant avec eux vingt-deux millions, c’est-àdire que chacun n’avait en partant que trois cent cinquante francs pour faire deux mille lieues et un établissement nouveau. Encore l’Etat et les communes ont-ils dépensé quatre millions pour le transport des plus pauvres.

Triste spectacle que celui de tant d’enfants du sol qui ne peuvent trouver place à la table de la mère patrie et dont grand nombre tombent de misère le long du douloureux chemin qui mène à l’étranger ! Bénie soit notre chère France de ne pas connaître encore cette dure nécessité, dussent nos colonies en aller moins vite !

Augsbourg ne m’avait pas été très-hospitalier ; le guignon me suivit jusqu’à l’embarcadère. J’v arrivais très-fatigué de mes courses et fort désireux de partir. Il s’en fallait de

1 . Schubler a compté qu’il n’y avait eu dans le Wurtemberg, de 1731 à 1830, que trente-deux bonnes récoltes, vingt et une médiocres, quarante sept mauvaises.

AUGSBOURG

deux heures que le convoi pour Munich ne fût prêt! J’avais pris un train pour l’autre. J'avais donc deux heures à tuer. Un embarcadère est quelquefois un musée de curiosités, à condition qu il soit plein, et celui d’Augsbourg était vide. Je n’y trouvais qu'un garçon de salle à tricorne, mais si long, si long, que la canne de tambour-major, sur laquelle il s’appuyait le menton, dépassait, de la tête au moins, de grandes Anglaises coiffées de leur affreux chapeau à cloche.

Heureusement j’avais emporté les mémoires d’un homme qui a couru dans tous les sens le midi de l’Allemagne, et qui y ramassa un jour ce que je n’y trouverai jamais, un bâton de maréchal de France. Il n’y a pas un village du pays de Bade, de la Forêt-Noire et de la Bavière où Villars n’ait passé. Ne craignez pas que je vous fasse l’histoire de toutes ses campagnes. C’est un de ses voyages que je veux vous conter, en attendant que le convoi me fasse reprendre le mien.

En 1688, Villars était ambassadeur à Munich et le comte de Lusignan à Vienne. Louvois, pressé de distraire Louis XIV, avait commencé si vite la guerre dite de la Ligue d'Augsbourg, que nos soldats faisaient rage dans l’Empire et déjà rongeaient jusqu’aux os

cette bonne Allemagne, avant que nos ministres eussent encore songé à. quitter leurs postes. Quand ils apprirent que la Franconie était en feu, que nos coureurs arrivaient jusqu’en Bavière et que du llhin au Lech il n’v avait qu’un cri de fureur contre les Français, les deux ambassadeurs pensèrent qu’il était grand temps de partir. Ils prirent des passeports et, par surcroît de précaution, le comte de Lusignan se fit donner, pour l’accompagner jusqu’à la frontière, un garde impérial; le marquis de Villars, un trompette de l’électeur. Tous les Français établis àVienne et à Munich

se mirent de leur suite, qui, de la sorte, monta bien à trois cents personnes.

Le comte était un personnage fort noble et fort grave, très-entiché de son titre et de son importance, qui n'eût point fait un pas plus vite que l’autre, quand dix mille pandours eussent été à ses trousses. Il entendait marcher lentement et à découvert, comme il convenait au représentant de Sa Majesté très-chrétienne.

Le marquis, très-brave, eût bien, si le roi se fût trouvé là pour le voir, chargé à lui seul tous les pandours du monde ; mais il n’estimait, en fait de témérité, que celles qui rapportent ; et pour sortir au plus vite du guêpier où il se trouvait, il eût bien volontiers mis son

Al GSBOÜRG.

titre dans sa poche, ses habits sur les épaules d’un valet, et sa personne, en n’importe quel équipage, sur le dos d’un bon cheval qui l’eût conduit tout d’une traite au bord du Rhin.

Villars opinait donc pour qu’on passât à la sourdine et vite, par les villages, où ils seraient toujours les plus forts, non par les villes, ou ils pourraient être enfermés. Lusignan ne voulut rien entendre et se retira comme un Romain.

Cette bonne contenance réussit d’abord, et tout alla bien jusqu’à Brégenz, petite ville située sur le Rhin ; de l’autre côté se trouve la Suisse. Villars pressait de passer le fleuve pour se mettre en sûreté, les Suisses étantnos alliés. Lusignan s’y refusa, et, comme un de ces preux dont il portait le nom, voulut rester tout ce jour encore sur la rive allemande.

Villars céda ; mais inquiet, il allait et venait, ayant l’œil et l’oreille à tout. Bientôt, il entendit des clameurs confuses, des bruits de tambours. C’étaient sept ou huit cents paysans armés qui entraient dans la ville. Jusque-là le commandant du château n’avait dit mot. Les paysans arrivés, il parla, même très-haut, demanda les passeports et, n’y trouvant rien à reprendre, chercha une vraie querelle d’Allemand. Il déclara aux deux ministres qu’il vou-

lait examiner un à un tous ceux qui les suivaient. Comme on préparait les chevaux pour partir, il les fit rentrer à l’écurie ; et ses soldats devenus familiers, insolents, mettaient la main partout. « Voilà le moment critique pour la dignité des ambassadeurs, » dit Villars à Lusignan. Celui-ci, imperturbable et digne, ne bougeait ni ne parlait, prêt à tout, plutôt que de manquer à son caractère.

Ce n’était pas, on l’a vu, le compte de Villars. Il laissa Lusignan s’envelopper de sa dignité et s’asseoir sur sa chaise curule, en attendant ce qu’il plairait aux dieux d’ordonner; lui, il fouilla dans sa bourse, acheta les domestiques du commandant, son secrétaire et probablement le commandant lui-même, moyennant quoi il obtint un laisser-passer dont il usa sur l’heure. L’intraitable Lusignan, décidément arrêté, alla méditer pendant huit mois,au fond d’un château fort du Tyrol, sur l’inconvénient de fourvoyer un homme qui n’est qu’honnête dans la politique, je veux dire dans la politique de ce temps-là.

Pour le moment Villars n’était pas au bout des fâcheuses aventures. A peine hors des murs de Brégetr/,, il avait couru sans s’arrêter jusqu’à Saint-Gall, comptant bien s’y reposer des mauvaises nuits qu’il avait passées depuis

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