A U G SB OU H G
Munich. A r hôtel , il demanda tout d'abord un lit et allait s’y mettre, quand on lui annonce les magistrats de la ville. Il faut descendre et les écouter : la harangue fut longue.
Cependant tout a une fin, meme un discours de bourgmestre allemand. Le compliment terminé, Villars les salue et veut regagner son lit, quand il les voit s'asseoir, et les voilà qui l’interrogent sur l’empereur et sur le Turc, sur lu France et sur l’Allemagne. Les braves gens ne voulaient pas perdre une si belle occasion de se mettre au courant des choses du monde. En même temps on apporte de toutes parts ce que la ville a de plus précieux en vins, viandes, provisions de toute sorte, et Villars contemple avec effroi un magnifique repas qui se prépare : perdrix et faisans, chapons de Milan et confitures de Gênes, vins de France, fruits d’Italie, tout s’y trouvait ; ces messieurs étaient en train de ne rien épargner.
En vain \ illars invoque ses fatigues et supplie qu’on le dispense d’assister à ce festin formidable. Pour ne pas troubler l’alliance entre les deux Etats, l’ambassadeur croit de ses fonctions de s’exécuter. A minuit on se met à table. On boit, on mange, comme des Suisses savent le faire. Le peuple entre dans la salle. Les magistrats distribuent à leurs pa-
rents, à leurs amis, ce qu’ils avaient laissé sur^ les plats. Enfin à trois heures du matin ils se retirent. Villars se couche. Au réveil, il trouve rhôtelier une note ruineuse à la main. Il lui fallut payer la fête que les magistrats sangallois s’étaient donnée à eux et à leurs amis.
Il se sauve, en envoyant à tous les diables 1 hospitalité helvétique, et, de peur d’une récidive, traverse la Suisse aussi vite qu’il eût voulu traverser l’Allemagne. Il arrive à Bâle à la nuit tombante ; mais le Suisse est défiant : les portes sont déjà fermées; c’était le 6 janvier et il faisait un temps horrible. Les gens de l’ambassadeur crient, jurent et tempêtent. Les Suisses ne jurent pas moins, mais n’en ouvrent pas davantage.
Villars veut intervenir; il s’approche et tout d’un coup se trouve en l’air, puis au fond d’un fossé. Il resta là une demi-heure évanoui. On le croyait mort, et lui pensait l’être. Deux de ses hommes descendirent avec une corde, les autres le hissèrent en haut. Mais on avait fait un nœud coulant : il étouffait. On le tira de là pourtant; on le coucha dans une guérite, et, pour le faire revenir, on l’abreuva d’eau-devie, seule chose qui se trouva sous la main. Au matin, les damnées portes s'étant ouvertes, on le porta sur deux planches dans un cabaret
AUGSBOURG
appelé le Sauvage. Les chirurgiens accoururent : il était bien temps.
Ils le trouvèrent meurtri des pieds à la tête, mais sans une fracture. Il descendit le Rhin, étendu au fond d’un bateau, jusqu’à Strasbourg, et là, malgré la fièvre, prit la poste pour Paris. Le roi daigna plaisanter avec lui de sa chute dans les fossés de Bâle et, comme Villars l’avait espéré, lui donna le moyen d’aller en Flandre se faire casser la tête à son service ou y gagner quelque beau commandement.
Lusignan, dit Saint-Simon, fut toujours le même. Il mourut fort pauvre, sans être jamais arrivé à rien. Villars, lui, arriva à tout. On aurait pu le prévoir, d’après leur manière de voyager.
ENTRE AJiGSBOIlRG ET MUNICH.
La marmite de l’Empereur Maximilien. — La Bavière et la France. — Le parti de la guerre. — Une fresque d’Holbein et l’unitc allemande. — Une troisième Allemagne.
Je vous ai déjà dit que d’Augsbourg à Munich la route est fort laide. Puisqu’il n’y avait rien à voir, il ne restait qu’à causer. Près de moi, dans le wagon, se trouvaient deux officiers bavarois qui se plaignaient fort qu’on ne les eût pas conduits à Solferino où, sans faute, eux et leurs gens auraient changé l’issue de l’affaire. Ils en voulaient à leur roi de n’avoir point trouvé d’argent ni de résolution pour cette belle équipée, appelaient Mantoue une forteresse germanique, et le Mincio la frontière de l’Allemagne.
J’admirais cet entrain et cette logique, tout en me remémorant le mot de l’empereur Maxi-
milien : « Prenez une marmite, versez-y du sang autrichien et du sang bavarois, mélangez bien, puis faites bouillir : vous les verrez tout aussitôt sauter l’un à droite, l’autre à gauche. » La comparaison impériale n’est ni très-élégante ni très-poétique, mais elle exprime bien où en étaient autrefois les affections réciproques de l’Autriche et de la Bavière. Avions-nous besoin d’un allié dans l’empire, le Bavarois s'offrait. Louis XV le fit empereur : il ne sut pas garder cette couronne; mais Napoléon le fit roi, et il tient encore celle-là.
Le changement ne date que de l8l5. Les traités de cette année maudite ont si perfidement dessiné nos frontières et placé nos voisins, que notre vieil allié est nécessairement devenu notre ennemi.
En échange du Palalinat transformé en département du Mont-Tonnerre, la France avait fait assurer à la Bavière, au traité de Lunéville, un territoire de cent milles carrés, peuplé de deux cent seize mille habitants, c’est-à-dixe Wurzbourg, Bamberg, Freising, Kempten , Wendenfels, Passau, Ulm, Memmingen et la Souabe autrichienne; au traité de Presbourg : six cents myriamètres carrés et un million de nouveaux sujets, avec Augsbourg, Eichstett, le Tyrol, etc.; au traité de Vienne : l’archevêché
de Salzbourg. Jamais amitié politique n'avait tant rapporté. Pour la rompre, l’Autriche, en 1814» reprit à la Bavière le Salzbourg et le Tyrol, ce qui lui ouvre ce royaume à l'est et au sud, et lui fit donner, au delà du royaume de Wurtemberg et du grand-duché de Bade, le Palatinat du Rhin, qu’elle nous ôta. On ne faisait ainsi qu’un Etat mal bâti, puisqu’il est coupé en deux, peu viable, car ses éléments ne sont pas homogènes, et qui ne vivra pas. Qu’importait à l’Autriche ? Du même coup elle affaiblissait un voisin odieux, et en mettant les Bavarois à nos portes, en leur donnant des places construites par Vauban, comme Landau, elle nous réduisait à ne pouvoir faire un mouvement hors de l’étroite enceinte où elle nous enfermait, sans rencontrer nos anciens amis sur notre route et leur marcher sur le corps.
Un monsieur d’aspect fort respectable, et qui doit être quelque riche négociant ou propriétaire, me voyant tout préoccupé des exploits que les deux officiers n’avaient pu accomplir, me toucha du coude et me dit en français, avec une pureté d’accent presque irréprochable :
Le Bavarois : « Laissez donc dire ces messieurs; il faut bien que chacun fasse son métier, ne fut-ce qu’en paroles. On leur a mis,
depuis quarante-cinq ans, un grand sabre au côté et ils ne dégainent jamais; on leur fait faire, depuis un demi- siècle, la petite guerre et ils ne font jamais la grande; on leur a constitué une longue hiérarchie de grades et de traitements, et ils y avancent non par bulletin de général, mais par ordonnance de médecin : les camarades meurent à l’hôpital, ce qui est très-lent, au lieu de mourir sur le champ de bataille, ce qui est bien plus expéditif. Vous voyez que nos officiers doivent être très-amoureux de guerre, n’ayant d’ailleurs jamais tâté de la chose, ni expérimenté les mauvais côtés.
« Voilà une première catégorie : les belliqueux par état.
« Nous en avons une autre : les belliqueux par sentiment. Nous avons donné à l’Autriche sa jeune impératrice. Vous nous connaissez, nous autres Allemands ; nous prenons grande part aux affaires de ménage de nos princes. En mariant notre princesse royale à l’empereur François-Joseph, nous nous sommes tous un peu mariés à l’Autriche, et nous faisons nôtres les désagréments qui lui arrivent.
« Nous avons aussi les belliqueux par religion. Les jésuites ont été puissants chez nous et le sont encore. Ils y ont commencé la guerre de Trente ans et faisaient écrire par le duc
Maximilieu 1er, à sa mère, que la Saint-Barthélemy était une bien belle chose, et Jacques Clément ou Ravaillac un bien grand saint. Ils ont fait souche, et nous avons de charitables personnes qui, 11e pouvant plus brûler les gens au nom du ciel, seraient très-heureuses de les faire du moins mitrailler par amour de Dieu.
« Enfin il y a des gens, dans notre facile et débonnaire Allemagne, qui naissent colonels et généraux. Connaissez-vous nos Durchlaucht et nos Er/aucht?
Moi : « — Mais non.
Le Bavarois : « — Vous avez tort et cette
ignorance est fort impertinente. On voit bien que vous arrivez d’un pays où l'on s’occupe du mérite des personnes bien plus que de leurs parchemins. Sachez donc qu’en outre de nos dynasties régnantes, nous avons deux ou trois cents dynasties qui ne régnent plus. Ce sont des familles de princes, ducs, margraves et barons, autrefois souveraines, aujourd’hui médiatisées.
Moi : « — Voilà un médiatisé qui m’a tout l’air d’être encore quelque curiosité germanique; vous allez m’expliquer cela, n’est-ce pas?
Le Bavarois : « — Oh ! ce serait trop long, comme tout ce qui est purement indigène chez
nous. Contentez-vous de savoir que les princes médiatisés ne sont plus princes et ne sont pas tout à fait sujets. Ils ont des terres peuplées de douze cent mille âmes et des revenus qui montent à trente millions. Mais, grâce à la fécondité des mariages allemands, ils ont si bien multiplié que leurs revenus seraient insuffisants, s’ils ne trouvaient quelque emploi1.
Moi. « — Je vous vois venir : Vos Durchlaucht ne peuvent déroger et se faire ingénieurs, industriels ou négociants. Il faut qu’ils soient soldats, ce qui veut dire généraux ou à tout le moins colonels, soit à Vienne, soit à Berlin ; d’où il résulte que vous avez une vraie caste militaire; et comme il est dans la nature des choses qu’on ait les idées et les goûts de l'habit qu’on porte, cette caste forme chez vous un grand parti de la guerre.
Le Bavarois : « — Précisément. Ajoutez que ces gens d’épée sont aussi les hommes
t. U Almanach princier de Gotha pour 1851 donnait le chiffre de 1936 individus des deux sexes appartenant aux familles médiatisées. Les ouze familles de princes et les treize familles de comtes de première classe, en Bavière, possèdent en propriété héréditaire 70 lieues carrées d’Allemagne avec 190 000 habitants; en Wurtemberg, quarante-quatre familles ; dans le grand-duché de Bade neuf, mais qui ont 67 lieues carrées avec 250 000 habitants.
(le la vieille politique et qu’ils ont toutes leurs affections à Vienne, parce qu’ils voient que l’Autriche est le dernier appui des choses surannées qui s’écroulent1. La maison où ils ont si longtemps et si bien vécu se lézarde et craque, mais où aller, si elle tombe? Donc, on replâtre d’ici, on étaye de là ; et l’Autrichien ayant de larges et robustes épaules, on le prie bien humblement de s’adosser au mur qui branle, pour le soutenir. Voilà comment il se trouve en Bavière, dans toute 1 Allemagne, et même en Prusse, un parti autrichien qui veut la guerre n’importe où et n'importe pour quoi.
Moi. „ — Vous me parlez de religion, de sentiment, de caste, d’égoïsme professionnel ou politique. N'y a-t-il donc chez vous ni intérêts généraux ni raison publique ?
Le Bavarois : « — Oh la raison pure ! nous l’étudions beaucoup et nous sommes très-forts sur le moi et le non moi. Mais la raison ordinaire, c’est autre chose. Cependant elle arrive et fait tout doucement son chemin. Quoique la féodalité et le moyen âge soient encore trèsvivants chez nous, nous commençons à penser
Ceci était écrit en 1800, par conséquent avant la charte du 26 février 1861, qui a inauguré en Autriche le régime constitutionnel.
que le bon Dieu n’a pas créé deux espèces d’hommes, les uns qui viendraient au monde avec un bât sur le dos, pour servir de montures, les autres avec un fouet à la main et des éperons aux jambes pour être les cavaliers. Êtes-vous allé à Bâle?
Moi : « — Certainement.
Le Bavarois : *< — Alors vous n’avez pas manqué de visiter le cloître des Dominicains où Holbein a peint sa fameuse Danse macabre. C’est un peu plus intéressant à voir que la salle du concile, petite, nue, sombre et où l’on a bien de la peine à placer un grand souvenir.
Moi : « — Oui, j’ai vu une pauvre fresque qui, comme toutes les fresques, s’en va. Holbein n’avait pas pensé à cette mort-là.
Le Bavarois : « — Cependant il en reste assez pour comprendre et admirer ce puissant génie. Vous rappelez-vous une des quarante et une scènes qui composent le tableau, celle du Portement du pape? Le pape, assis dans la pourpre et l’or, a sur la tête la triple couronne, et sa main droite bénit le monde incliné devant lui. Quatre évêques mitrés portent la chaire pontificale, et les Suisses de la garde, en de magnifiques armures, font escorte. Mais ces gardes sont morts, ces évêques sont morts, et ce pape triomphant va mourir. Voilà
les vieilles idées qui soutiennent les vieilles institutions. Que de vivants eu ce inonde, qui sont portés par des morts! »
Mon Bavarois était sans doute un de ces hégéliens qui se plaisent à toutes les témérités de pensée et de langage. « Vous êtes sinistre, lui dis-je.
Le Bavarois : « — Holbein a peint un symbole qui est vrai en morale : c’est la mort qui mène la danse de la vie. Pourquoi nele serait-il pas en politique? Il ne me semble pas que les institutions aient eu jusqu’à présent, seules sur la terre, le bénéfice de l’immortalité.
Moi : « — Mais pourquoi me faites-vous recommencer ce voyage à la fresque d’Holbein, et que concluez-vous de tout ceci, relativement à la question qui nous occupe?
Le Bavarois : « — J’en conclus qu’il y a chez nous des choses qui meurent et d’autres qui veulent vivre. Si nos princes ne font plus, comme le landgrave de Hesse, il y a quatrevingts ans, la traite des blancs en vendant leurs sujets à qui veut en acheter1, quelques-uns se-
1. Eu 1738, l’Autriche achetait des soldats eu Bavière, à raison de trente-six florins par tète; en 1746, ils u’en valaient plus que vingt-quatre. On sait quelle cou sommation de Hessois fit l’Angleterre durant la guerre de l’Indépendance soutenue par ses colonies d’Amérique.
KNTKE A U (iSBOllR G ET MUNICH. 233
raient disposés à nous embarquer dans des aventures que nous ne voulons pas courir. Vous autres Français, vous nous avez rendu, il y a soixante ans, un grand service. Nous avions sept ou huit cents maîtres, vous les avez réduits à trente-six. Peut-être bien nous aiderez- vous à opérer encore quelque utile réduction. Trente-six cours, trente-six budgets, trente-six espèces de chambellans à clefs d’or et de conseillers intimes de tout sexe, comme la comtesse de Mansfeld, c’est vraiment trop ; sans compter le trente-septième formé par ces ennuques qui siègent à Francfort et qui ne se consolent de leur état qu’en aidant à en faire d’autres.
Moi : « — Voilà encore une impertinence que je laisse à votre charge. Quant à votre système de réduction, ne comptez pas sur nous pour l’opérer. Vous êtes quarante millions d’Allemands très-lents à vous mettre en branle, mais qu’on ne peut plus arrêter une fois que vous êtes en train. Comme vous avez eu, à la fin de nos longues guerres, la dernière victoire, vous avez tout arrangé au mieux de vos intérêts, au pis des nôtres. Que l’Italie ait ou n’ait pas une fédération cela nous importe peu, parce qu’entre çlle et nous, «la nature, dit un de « nos vieux écrivains, a placé un haut entreject
« de montagnes, » de sorte que ne nous touchant sur aucun point, nous ne nous blesserons jamais, et que nous serons avec les Italiens, au delà des Alpes, comme avec les Espagnols au delà des Pyrénées, les meilleurs amis du monde. Sans compter que voilà un peuple de plus qui passe du côté des idées de quatrevingt-neuf, ce qui nous permettra de renouer le vieux pacte des races néo-latines, non plus entre les familles royales, chose scabreuse,' mais entre les nations ; qu’enfin, s’il se tramait quelque jour un nouveau complot de Pilnitz, nous trouverions vingt-deux millions d’Italiens pour nous donner un bon coup d’épaule. Mais tout philosophes que nous soyons, nous sommes encore un peu plus Français, fort enclins, sans doute, à l’amour du genre humain, à condition cependant qu’on nous rende la pareille, et tout prêts à nous faire Allemands, si vous voulez vous faire Français. Malheureuse-
ment vous ne nous aimez guère, et bien des vôtres en sont encore aux rancunes de
« Témoin les réjouissances publiques que vous faites encore potir l’anniversaire de Waterloo et de Leipzig, quand nous laissons à l’histoire Austerlitz et Iéna; témoin cette fameuse carte de la France nouvelle, tout dernièrement
éditée à Hanovre par le libraire de la cour, où l’on donne la Lorraine, l’Alsace et la Franche- Comté à l'Allemagne; nos cinq départements du nord à la Belgique; Toulon et Marseille aux Suisses; Cherbourg et Versailles aux Anglais; Bordeaux et Montpellier aux Espagnols; ce qui ferait du vainqueur de Solferino un roi de Bourges. Si c’est une fantaisie à la façon d’Hoffmann, elle n’est ni spirituelle ni gaie; si c’est de la haine, elle est odieuse et féroce.
Le Bavarois : « — Vous attachez, trop d’importance à une élucubration mauvaise de quelque Hermann chevelu ou d’un traîneur de sabre aviné. Vous n’ignorez pas qu’en Allemagne nous ne savons pas rire.
Moi : « — Eh bien ! les gens qui ne rient pas me font peur. Aussi du jour où une seule volonté commandera à Ulm et à Landau, à Luxembourg et à Mayence, et qu’un peuple uni de quarante millions d’hommes sera derrière, nous ne dormirons plus tranquilles à Strasbourg et à Metz.
Le Bavarois : « — Mon Dieu, ne prenez donc pas si vite la mouche ! Il ne s’agit point de revenir au pangermanisme de la diète de 1 84 8, qui ne valait pas mieux que le panslavisme du czar Nicolas : deux vilains mots et deux mauvaises choses. C’est encore là un
méfait de nos théoriciens de la raison pure, qui faisaient de la physiologie et de la philologie, quand il fallait faire de l'histoire; qui regardaient très-attentivement dans les globules du sang et dans les racines de l’idiome, au lieu de regarder dans les opinions et dans les intérêts, ce qui est bien différent; et qui, finalement, très-occupés de la race germanique, mais fort peu du peuple allemand, se laissèrent jouer sous jambe par la vieille diplomatie. Notez bien, d’abord, que nous ne voulons être ni Autrichiens, ni Prussiens, mais Allemands.
Moi : « — Pardieu, je le comprends bien, puisque c’est là une vieille idée française. Mazarin l’avait quand il fit la Ligue du Rhin, et Napoléon quand il constitua la Confédération du Rhin.
Le Bavarois : « — Oui, mais votre Napoléon, avec sa confédération, avait trouvé le moyen de nous faire Français. C’est un beau nom que celui de la France, et à cette heure fort bien porté, mais nous tenons à garder le nôtre.
« Moi : — Vous avezraison : chacun chez soi. Il nous en a coûté trop cher d’avoir été les maîtres chez vous pour que nous ayons la moindre envie de recommencer.
Le Bavarois : « — La rive gauche du Rhin, ne vous tente donc pas?
Moi. « — Pas le moins du monde.
Le Bavorois : « — 11 y a cependant déjà votre religion et vos lois à Trêves, à Mayence ; on parle français à deux pas d’Aix-la-Chapelle, et dans le Palatinat beaucoup de gens, je vous assure, regardent du côté de Paris, bien plus que vers Munich.
Moi : « — On m’avait déjà dit cela à Strasbourg, et je ne le croyais pas.
Le Bavarois : « — Ajoutez qu’ici même nous sommes un bon nombre à le trouver naturel, et décidés à ne pas nous fâcher bien fort s’il arrivait qu’à force de regarder du côté de Paris, ils finissaient par y aller.
Moi : « — V ade rétro , Satanas ! Ne nous donnez pas de tentations mauvaises. Ce qui nous aurait convenu, c’eût été la Belgique, il y a trente ans, avec l’Escaut, avec Anvers, avec ses mines de houille dont nous manquons. Alors il n’y avait pas à Bruxelles une nationalité constituée. Son territoire est l’achèvement de la France; sa langue est la nôtre; les intérêts sont communs. Anvers, le meilleur port du nord de l’Europe, au lieu de languir, serait devenu dans nos mains le Londres du continent. Mais l’Angleterre dépensera son dernierhomme
et sou dernier écu avant de nous laisser arriver là. Or, comme nous sommes bien décidés à ne pas nous brouiller avec John Bull, tant qu’il ne prétendra point, bien entendu, comme il le voulait, il n’y a pas longtemps, faire passer Jacques Bonhomme par le trou d’une aiguille, nous ne toucherons pas à la Belgique, qui d’ailleurs ne veut plus de nous. Puisqu’elle est assez, riche pour faire les frais d’un gouvernement particulier, qu’elle le conserve et garde sa nationalité contre les autres aussi bien que contre nous-mêmes : nous n’avons rien de plus à souhaiter, et j’espère bien que nous serons les uns et les autres assez sages pour développer librementnotre commerceinternational, sansla gêne d’une douane tracassière. Il n’y a plus, aujourd’hui, que de ces questions-là. Tant donc que les choses resteront ainsi, notre sécurité de ce côté ne sera pas compromise. Elle ne le sera pas non plus sur le Rhin, d’une manière sérieuse, tant que la Confédération germanique demeurera ce qu’elle est; de sorte que, si vous ne changez pas l'état des provinces allemandes du territoire gaulois, nous n’avons rien à dire.
Le Bavarois. « — Voilà l’embarrassant.
C’est que nous ne voudrions pas les laisser comme elles sont. Nos divisions nous annulent. Depuis 1 8 1 5 , toutes les grandes affaires
ENTRE AIUiSlIOtlRG ET MUNICH. 239
de l’Europe nous passent par-dessus la tète, tandis que vous autres Français vous réalisez le mot de notre Frédéric II : « Si j’étais « roi de France, je ne voudrais pas qu’il se « tirât, en Europe, un coup de canon sans « ma permission. » Vous ne 'permettez pas qu’on en tire , et, en outre , vous en tirez beaucoup. Vous faites sans nous la guerre de Crimée, qui nous délivre pourtant d’un cauchemar, la peur des Russes; vous faites, malgré nous, la guerre d’Italie, qui nous montre ce que nous aurions à accomplir chez nous. Tandis que nous pleurons sur les massacres de Syrie, vous courez au Liban faire rentrer les Druses et l’intolérance dans leurs tanières, et si nous envoyons Bartli et Vogel relever la carte du lac de Tchad, vous, vous allez aux Antipodes planter votre drapeau sur les murs de Pékin. Enfin, que quelque part un coup de fusil maladroit fasse une victime, et l’on court à votre consulat placer le cadavre sous le drapeau de la France, en criant «justice, » comme si vous étiez sur la terre la Providence de tous les pauvres diables et le redresseur de tous les torts. Il est désagréable d’assister à tant de grandes choses sans prendre part à aucune, et de recevoir tant de services de gens qui parlent si peu de l’objectif, du subjectif et de l’absolu.
Vous avez à peu près remis sur scs jambes la nationalité roumaine; vous faites sortir Tltalie du sépulcre où nous l'avions couchée; nous désirons, à notre tour, monter en scène et nous nous sommes mis eu travail de réformation. Dès à présent nous avons un parti unitaire, des délégués unitaires, des conférences et des discours unitaires. Les princes voudraient bien encommissionner la chose à Francfort. Car, entre la Prusse et l’Autriche, ils sont comme ce peuple du Péloponnèse, entre Athènes et Lacédémone, à qui Alcibiade disait • « Il se « peut bien qu’ Athènes vous mange un jour, « mais elle commencera par les pieds, ce qui « sera long, tandis que Sparte commencera •> par la tète, ce qui ira très-vite. » La Prusse, puissance jeune et qui a toutes les ambitions de la jeunesse, jouerait volontiers le rôle de Sparte. Nous, nous répondons : « Mais nous ne voulons être mangés par aucun bout.
Moi : « — En ce cas, faites ce que Napoléon vous conseillait: formez une troisième Allemagne, qui soit la vraie. Si vous voulez vous réunir tous, nous aurons nous autres, France, des précautions à prendre, parce qu’il n’y a pas de principe philosophique, si bon qu’il soit, qui ne doive reculer devant une question de sécurité nationale. Si vous usez du droit de vous réunir,
nous userons du droit de nous défendre; sans compter que je ne sais trop comment vous viendrez à bout de votre dessein ; car l'Allemagne est répandue tout autour d’elle, comme vos fleuves sans rives certaines, de sorte que vous serez bien embarrassés, comme vous l’avez été déjà en 1848, de dire où elle commence et où elle finit. Mais si vous ne faites, sous une forme ou sous une autre, qu’un Etat parfaitement indépendant de quinze à vingt millions d’hommes, vous vous rendrez service à vous -mêmes et vous ferez les affaires de tout le monde. Il y a dans l’Europe continentale quatre grandes monarchies militaires qui sont des foyers de guerre : deux chez vous, la Prusse et l’Autriche; une à l’orient, la Russie; la quatrième à l’occident, la France. Entre vous et la Russie reconstituez cette nation polonaise qui s’obstine à ne pas mourir; entre la France, l’Autriche et la Prusse, placez un Etat essentiellement pacifique et neutre, comme la Belgique et la Suisse, et voilà la guerre qui devient impossible, l’herbe qui pousse sur les glacis déserts, la rouille sur les’ canons abandonnés, et, pour notre compte seulement, trois cent mille vigoureux gaillards qui reviennent seiner du blé ou tisser du drap, au lieu de rester sept ans à apprendre à tuer proprement un homme. En-
tre les grosses machines les ingénieurs mettent des tampons pour amortir les chocs : pourquoi les politiques n’en mettraient-ils pas entre ces gros États qui, tout hérissés de canons et de baïonnettes, ont toujours des frottements douloureux? Alors, d’Anvers au Saint-Gothard, le continent est coupé et couvert par une ligne de peuples qui sont libres enfin de faire ce pourquoi Dieu les a créés : travailler des bras et de l’esprit et jouir du fruit de leur travail, sans avoir à craindre que lespandours, les cosaques et les zouaves se donnent rendez-vous chez eux, au milieu de leurs champs en culture, de leurs villages prospères et de leurs tranquilles amours. »
Voilà comment mon nouvel ami et moi, tout en roulant entre Augsbourg et Munich, nous refaisions la carte de l’Allemagne; elle en vaut ma foi bien une autre.